Les Précieux (Eugène LABICHE - Auguste LEFRANC - MARC-MICHEL)

Comédie en un acte, mêlée de chant.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 7 août 1855.

 

Personnages[1]

 

CAROLUS DE VALTRAVERS, compositeur de musique

DE VERTCHOISI, poète

ULRIC, peintre

GAUDIN, bourgeois

DUMOUFLARD, maître de forges

FULBERT, domestique de Gaudin

MADAME GAUDIN

DELPHINE, nièce de Gaudin

OLYMPE, couturière

 

La scène se passe à Bougival, chez Gaudin.

 

Un salon de campagne. Trois portes au fond, ouvertes sur le jardin, deux portes à droite, une à gauche. Canapé, table à gauche, fauteuils, chaises, etc. Un petit meuble à droite, premier plan.

 

 

Scène première


FULBERT, seul

 

Il est assis à gauche, un livre à la main, il est en livrée de groom.

Se sentir une âme de poète et porter la livrée ! oh ! la société ! la société !

On sonne, il se lève.

Voilà ! voilà ! C’est M. Carolus de Valtravers qui demande son lait... voilà un homme harmonieux !... un compositeur magistral et truculent !... faut l’entendre quand il cause avec ses deux amis... trois beaux esprits... qui se sont installés dans la maison... ils vous ont des mots... des phrases !... les bourgeois n’y comprennent rien... ils sont si bêtes, les bourgeois !... Madame Gaudin et sa nièce cherchent à parler comme eux... mais ce n’est pas ça... c’est poncif ! – Ah ! voilà Madame !

 

 

Scène II

 

FULBERT, MADAME GAUDIN, DELPHINE[2]

 

Madame Gaudin entre donnant le bras à Delphine, elle porte des lunettes à branches très minces et tient un livre à la main.

MADAME GAUDIN, lisant.

« Pour assister au bal des Ténèbres, la Nuit silencieuse avait arboré sa broche d’opale... »

FULBERT.

Ah ! que c’est beau !

Il sort à gauche.

MADAME GAUDIN, ôtant ses lunettes et réfléchissant.

Sa broche d’opale !... qu’est-ce que ça peut être ?

DELPHINE.

Mais ma tante, c’est la pâle Phœbé !

MADAME GAUDIN.

Mon Dieu ! que cet auteur-là a donc d’esprit !...

Fulbert rentre avec une tasse de lait à la main et passe à droite.

Sa broche d’opale !... M. Paul de Kock aurait dit tout platement la lune... Ah ! le vilain homme !

FULBERT, à part, avec mépris.

Il aurait dit la lune... le ferblantier !

On sonne.

Voilà ! voilà !

MADAME GAUDIN.

Ah ! Fulbert... comment vont ces messieurs ?

FULBERT.

Très bien... sauf M. Carolus, le noyé, qui est toujours bien languissant.

MADAME GAUDIN.

Pauvre sensitive !

FULBERT.

Ah ! madame !... il y a là une ouvrière que vous avez fait demander.

MADAME GAUDIN.

C’est bien... faites-la entrer.

FULBERT.

Tout de suite, madame... dès que j’aurai porté le lait au noyé...

À part, en sortant.

Oh ! la société! la société !

Il renverse une partie de son lait et sorte à droite.

 

 

Scène III

 

MADAME GAUDIN, DELPHINE[3]

 

DELPHINE.

Ce pauvre M. de Valtravers... quand on songe qu’il n’est pas encore rétabli... depuis trois semaines qu’il est ici avec ses amis...

MADAME GAUDIN.

Et tout cela pour avoir voulu disputer aux flots un notaire !... un prosaïque notaire !...

DELPHINE.

Quelle abnégation !

MADAME GAUDIN.

Les artistes sont tous comme ça !... Qu’un tabellion tombe à l’eau... il se trouvera sur la berge trois hommes d’élite... tout prêts à se précipiter... Quel bonheur que notre maison de campagne se soit trouvée là, sous leur main, au moment de l’accident... et quelle charmante surprise pour monsieur Gaudin, mon mari, au retour de son voyage !

DELPHINE.

Oh ! je me souviendrai longtemps de cette scène... je vois encore la figure de l’infortuné quand ses deux amis l’ont déposé à la grille du parc !... il était bleu !...

MADAME GAUDIN, avec exaltation.

Oh ! voir à sa porte un homme bleu... et ne pouvoir lui dire : donnez-vous la peine d’entrer !... c’était au-dessus de mes forces... aussi foulant aux pieds des scrupules bourgeois... je n’hésitai pas à offrir un asile à ces nobles jeunes gens... et je ne m’en repens pas... car depuis qu’ils sont ici mon âme s’est ouverte sous la chaude haleine de leurs regarda toujours d’azur !

DELPHINE.

Et comme ils s’expriment bien, ma tante !

MADAME GAUDIN.

Des lyres, mon enfant, des lyres !... Monsieur de Valtravers surtout... quelle tendresse contenue dans son regard !... quand on l’a apporté, il m’a semblé voir la statue de la douceur sortant de l’onde amère !

DELPHINE.

L’onde amère !... à Bougival !

MADAME GAUDIN.

Qu’importe ? c’est pour la phrase !... et monsieur Ulric, le peintre... car je flotte entre ces deux enfants perdus de la poésie... quelle tête byronienne ! comme il est acre et amer !... il me fait peur et m’attire tout à la fois... comme l’abîme.

DELPHINE.

Ah ! bien, moi, monsieur de Vertchoisi ne me fait pas peur, au contraire...

MADAME GAUDIN.

Comment ?

DELPHINE.

Je lui trouve quelque chose de surhumain, de séraphique, de pas possible !...

MADAME GAUDIN.

Petite poète !

DELPHINE.

Comme on sent bouillir l’inspiration sous ce vaste crâne... dégarni par les veilles !...

MADAME GAUDIN.

Épilé par les muses !... – Mais tu en parles avec un enthousiasme...

Allant s’asseoir.

Delphine ?

DELPHINE.

Ma tante !

MADAME GAUDIN.

Approche... Sur mes genoux...

Delphine s’assoit sur ses genoux.

maintenant, parle, enfant... égrène dans mon sein le rosaire de tes confidences... l’aimerais-tu ?

DELPHINE, se levant.

Quand je respire le bruit de ses pas, je frissonne... quand sa voix éclaire mon oreille... je tremble !... quand son regard frappe à la porte du mien... je soupire !... est-ce de l’amour, ô ma tante ?

MADAME GAUDIN, se levant, à part.[4]

Saprelotte !... j’en ai bien peur !...

Haut.

Mais ai-je le droit de te blâmer quand moi-même...

DELPHINE.

Quoi ?

MADAME GAUDIN, riant.

Rien !

DELPHINE.

Ce n’est pas ma faute... M. de Vertchoisi a toujours des choses si aimables à vous dire !... Hier, il m’a comparée à une goutte de rosée endormie au sein d’un pavot.

MADAME GAUDIN.

Ah ! le sein d’un pavot !... cela flatte une femme... c’est comme ce fou de Valtravers qui, il y a trois jours, me comparait à une cavale... pétrie dans un rayon de soleil !...

Modestement.

mais je ne l’ai pas cru... soyons fortes... ô ma nièce, et mettons un cadenas d’ivoire à la porte de nos rêveries !

 

 

Scène IV

 

MADAME GAUDIN, DELPHINE, OLYMPE[5]

 

OLYMPE, entrant par la gauche, à part.

Ah ! mais, ça m’ennuie de faire le pied de grue.

MADAME GAUDIN.

Qu’y a-t-il ?

OLYMPE.

On m’a dit que madame avait besoin d’une ouvrière.

MADAME GAUDIN.

Oui ! je sais... 

À part.

Quel ennui !

OLYMPE.

Je dois prévenir madame que je n’ai pas l’habitude d’aller en journée... c’est la première fois...

MADAME GAUDIN.

Très bien...

OLYMPE.

Je sais faire les robes.[6]

DELPHINE.

C’est bon.

OLYMPE.

Je travaille bien dans le linge !

MADAME GAUDIN.

Assez !... je vous arrête.

OLYMPE, étonnée.

Ah bah ! Et pour ce qui est de la probité...

MADAME GAUDIN.

La probité !... on ne vous demande pas ça... savez-vous comment M. Ulric la définit, la probité !

OLYMPE.

M. Ulric ?

MADAME GAUDIN, d’un ton satanique.

Un flocon de neige qui n’attend pour fondre qu’un rayon de soleil.

DELPHINE, avec enthousiasme.

Que c’est beau !

MADAME GAUDIN.

Que c’est amer !

OLYMPE, à part.

Ah ! ça, elles sont fêlées, ces femmes-là !

MADAME GAUDIN.

Maintenant, je dois vous prévenir d’une chose très importante.

OLYMPE.

Laquelle, madame ?

MADAME GAUDIN.

Je ne veux pas qu’il entre chez moi un seul roman de M. Paul de Kock... ni le moindre vaudeville... quant au reste, ça m’est égal.[7]

OLYMPE.

Madame peut être tranquille.

MADAME GAUDIN.

Nous avons ici des artistes, peintres, poêles, musiciens...

OLYMPE.

Oh ! la ! la !

MADAME GAUDIN.

Et ce genre de littérature... les fait grincer comme une pomme verte.

OLYMPE.

Alors, c’est pas des vrais artistes...

MADAME GAUDIN.

Qu’est-ce à dire ?

OLYMPE.

Ah ! c’est que, voyez-vous, madame, il y en a des vrais et des faux...

DELPHINE.

Comment ?

OLYMPE.

Des vrais qui ne méprisent personne, parce qu’ils sont au-dessus tout le monde... et des faux qui méprisent tout le monde parce qu’ils ne sont au-dessus de personne..., j’en ai connu !... fichue clique !...

MADAME GAUDIN.

Impertinente ! apprenez que les gens que j’abrite sous mon toit...

DELPHINE.

Sont des hommes de six coudées !

OLYMPE, regardant le plafond.

Et y tiennent ?

MADAME GAUDIN.

Taisez-vous !

OLYMPE.

Après ça, cane me regarde pas... quand on travaille chez les autres, faut s’attendre à tout et savoir vivre avec tout le monde.

MADAME GAUDIN.

C’est bien heureux ! Allez-vous installer dans la lingerie... un étage au-dessus... et vous vous entendrez avec ma femme de chambre...

OLYMPE.

Ça suffit, madame...

À part.

Des rapins, des écrivassiers, des croque-notes... je ne ferai pas de vieilles dents ici.

Elle sort.

 

 

Scène V

 

MADAME GAUDIN, DELPHINE, FULBERT, puis VERTCHOISI et ULRIC

 

MADAME GAUDIN.

Cette fille manque de lyrisme !

FULBERT, entrant par la droite.[8]

M. de Vertchoisi et M. Ulric font demander si ces dames consentent à leur accorder la sucrerie d’un entretien.

MADAME GAUDIN.

Certainement.

DELPHINE.

Un moment !

Les deux dames courent à la glace et arrangent leur coiffure.

MADAME GAUDIN, à Fulbert.

Faites entrer.

FULBERT, annonçant.

Monsieur de Vertchoisi !... monsieur Ulric.

Vertchoisi et Ulric entrent, ils sont en bottes vernies, gants blancs, mise très élégante. Salutations graves et cérémonieuses.[9]

MADAME GAUDIN, à Vertchoisi.

Eh bien ! cher poète, avez-vous un peu dormi ?

VERTCHOISI.

Moi, madame ?... Je ne dors jamais... par principe ! Qu’est-ce que le sommeil ? la soustraction de la vie ?... qu’est-ce que la veille ? la multiplication de l’existence !

DELPHINE.

Ah ! que c’est bien dit !

MADAME GAUDIN.

Et vous, monsieur Ulric ?

ULRIC.

Moi, c’est le contraire... je dors toujours... par principe ! Qu’est-ce que la vie ?... une angoisse, un long mal de dents... qu’est-ce que le sommeil ?... un dentiste ! multipliez trois nuits par douze heures d’insomnies... et vous aurez trente-six douleurs.

MADAME GAUDIN, transportée.

Quelle charmante comptabilité !

DELPHINE.

Quant à nous, nous nous sommes promenées fort tard dans le parc...

MADAME GAUDIN.

Oui... la nuit silencieuse avait arboré sa broche d’opale.

VERTCHOISI.

Ah ! délicieux !... de qui est le mot ?

MADAME GAUDIN, hésitant.

Mais... il est de moi...

DELPHINE, bas.

Ah ! ma tante !

MADAME GAUDIN.

Tais-toi donc !... il ne faut pas avoir l’air de boutiquières !

Haut.

Et comment se comporte ce matin monsieur de Valtravers... notre cher noyé ?

ULRIC.

Oh ! bien doucement...

VERTCHOISI.

Il a eu cette nuit une petite rechute.

MADAME GAUDIN.

Ah ! pauvre jeune homme !

VERTCHOISI.

Vous nous en voyez confus... car nous abusons vraiment d’une hospitalité...

DELPHINE.

Par exemple !

MADAME GAUDIN.

Ne parlons pas de ça !... parlons de vos œuvres plutôt... Comptez-vous bientôt faire éclore quelques-unes de ces rutilantes poésies...

VERTCHOISI.

Plus tard, belle dame... mes strophes sont encore suspendues aux mamelles de ma fantaisie !...

MADAME GAUDIN, avec ménagement.

Et... de quelle école êtes vous ?

VERTCHOISI.

De la mienne, madame... je conteste toutes les autres.

ULRIC.

Nous contestons toutes les autres !

MADAME GAUDIN.

Il en est, cependant, que la renommée à consacrées.

VERTCHOISI, ULRIC.

La renommée !

VERTCHOISI.

Nous ne sacrifions pas à cette idole, dont les méplats et les teintes mordorées se jouent dans les pénombres de ce phantascope qui a pris le monde pour stylobate !... voilà mon opinion !

ULRIC.

Je la partage.

MADAME GAUDIN.

Stylobate !... Ah ! que c’est joli !...

Bas à sa nièce.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

DELPHINE, bas.

Je ne sais pas, ma tante.

MADAME GAUDIN.

Mais, où allez-vous chercher tous ces mots mélodieux ?

VERTCHOISI.

Oh ! nous ne les puisons pas dans le dictionnaire de monsieur l’Académie française !

ULRIC, grinçant.

Oh ! l’Académie française !

MADAME GAUDIN, le calmant.

Voyons !... calmez-vous... Que ferons-nous, aujourd’hui ?... je propose une promenade.

VERTCHOISI.

Adopté !

MADAME GAUDIN.

Vous paraissez aimer la campagne, monsieur de Vertchoisi ?

VERTCHOISI.

Si je l’aime ?... c’est-à-dire que c’est une infirmité... je serai obligé de m’en faire opérer...

ULRIC, avec amertume.

Ah ! tu crois à la campagne, toi ?

VERTCHOISI.

Je ne m’en cache pas... j’aime les bois, les prés, les fleurs...

ULRIC

Moi ! je ne crois pas aux fleurs !...

MADAME GAUDIN.

Monsieur Ulric... je vous demande grâce pour mes rosiers.

ULRIC.

Les rosiers sont des petits bâtons qui tiennent la place des asperges...

MADAME GAUDIN, avec enthousiasme.

Qu’il est amer !... Du chicotin ! pur chicotin ! 

À Ulric.

Mais votre cœur est donc sourd et muet.

ULRIC.[10]

Si cela était, Madame... vous seriez bientôt son abbé de l’Épée.

MADAME GAUDIN, transportée.

Son abbé de l’Épée ! Ah ! que c’est joli ! C’est outrageusement galant !

FULBERT, entrant, et très haut.[11]

Madame, c’est la blanchisseuse de gros !

MADAME GAUDIN, révoltée.

Animal !

VERTCHOISI.

Butor !

FULBERT.

Quoi donc ?

MADAME GAUDIN.

Venir nous parler de la blanchisseuse !

ULRIC.

De gros !

MADAME GAUDIN.

Quand nous planions sur les cimes...

FULBERT, s’excusant.

Pardon... je ne savais pas que Madame planât... 

À Vertchoisi.

Monsieur, il y a aussi là un Anglais qui demande si vous voulez lui vendre votre chien danois.

ULRIC et VERTCHOISI.

Tiens !....

VERTCHOISI.

Et combien en offre-t-il ?

DELPHINE, avec reproche.

Oh !... vendre son chien !

VERTCHOISI, avec feu.

Jamais[12]... vendre son chien !... ce compagnon de nos joies et de nos misères !...

ULRIC.

Le chien ! la dernière élégie du pauvre !

VERTCHOISI.

Le chien ! poète sublime de la résignation et du sacrifice !

À Fulbert.

Tu entends !... jamais !... jamais !...

ULRIC, bas à Fulbert.

C’est égal, si tu en trouves soixante francs... lâche-le !

FULBERT, étonné.

Ah ! bah !

Il remonte.

MADAME GAUDIN.

Quelle noblesse de sentiments !

DELPHINE, à Vertchoisi, avec émotion.

Oh ! merci, monsieur... merci !... je suis heureuse ! bien heureuse... de vous entendre parler ainsi...

VERTCHOISI, à part.

Tiens ! comme elle a dit ça !

FULBERT, bas à madame Gaudin.

Madame, faut-il servir ?[13]

MADAME GAUDIN, à Vertchoisi et à Ulric.

Shakespeare l’a dit, messieurs... les femmes doivent savoir quelquefois descendre sur la terre... nous allons nous occuper du déjeuner ?

VERTCHOISI, à part.

Ma foi ! Shakespeare a bien fait de dire ça... s’il l’a dit !...

Saluant.

Mesdames...

LES DEUX DAMES, saluant.

Messieurs...

MADAME GAUDIN sortant, suivie de Delphine.

Oh ! que ces hommes sont grands !

Air : À ma voix rebelle (le Chien du jardinier, scène 4e.

Une voix me crie :

Pour de vils apprêts

Quitte les sommets

De la poésie,

Car nos entremets

Ne seraient pas prêts...

Et je m’y soumets.

Ensemble.

MADAME GAUDIN, DELPHINE.

Une voix me crie, etc.

VERTCHOISI, ULRIC.

Une voix vous crie :

Pour de vils apprêts

Quittez les sommets

De la poésie ;

Partez sans regrets,

Car les entremets,

N’attendent jamais.

 

 

Scène VI

 

VERTCHOISI, ULRIC, VALTRAVERS[14]

 

VALTRAVERS, paraissant à la porte de droite ; il est enveloppé d’une robe de chambre.

Dites-donc, êtes-vous seuls ?

VERTCHOISI.

Valtravers !

ULRIC.

Veux-tu rentrer ! si on te voyait !

VALTRAVERS.

Je n’ai plus de tabac.

VERTCHOISI.

Tu ne dois pas fumer !

ULRIC.

Un noyé !

VALTRAVERS.

Ah ! mais ! il m’embête mon rôle de noyé ! j’en ai assez ![15]

VERTCHOISI.

Tu n’y penses pas ! tu es notre billet de logement. Le jour où tu seras guéri... nous serons obligés de partir.

VALTRAVERS.

Vous êtes bons, vous ! vous dînez !... vous déjeunez... tandis que moi... je ne bois que du lait, sapristi !... et il ne me réussit pas...

VERTCHOISI.

Puisque tu es noyé.

VALTRAVERS.

Ce n’est pas une raison pour me planter là... Je n’ai pour société qu’un grand dindon de domestique qui, sous prétexte de me frictionner, me brosse l’épigastre trois fois par jour... ce qui me creuse horriblement.

ULRIC.

Ce pauvre Carolus !

VERTCHOISI.

À qui la faute ?

ULRIC.

Notre propriétaire nous avait déposés sur le trottoir.

VERTCHOISI.

Promenade continuelle de nos créanciers...

VALTRAVERS.

Nous ne sortions plus qu’avec des lunettes bleues...

ULRIC.

Ce qui est fort laid pour des poètes...

VERTCHOISI.

Le moment était venu de faire une partie de campagne.

VALTRAVERS.

J’autorise ma femme à partir pour les eaux... avec sa noble famille !

ULRIC.

Nous dînons à Bougival...

VERTCHOISI.

Mais voilà que sur les minuit tu tombes sous la table !...

ULRIC.

Avec une bouteille de Cognac... vide...

VALTRAVERS.

Mes enfants, je voulais m’étourdir...

VERTCHOISI.

Le gargotier nous flanque à la porte... Heureusement j’aperçois une lumière filtrant à travers les volets de ce cottage... Je sonne... on ouvre... Je demande des secours pour un noble jeune homme qui s’est précipité dans la Seine pour sauver un notaire, qui se noyait par mégarde.

ULRIC.

On pousse des cris d’admiration !... et on nous offre l’hospitalité jusqu’à ta complète guérison...

VERTCHOISI.

Et tu veux guérir, imbécile !

VALTRAVERS.

Mais si je mangeais, je trouverais la farce excellente. C’est triste à dire... mais j’en suis réduit à rôder la nuit dans le verger pour chiper des abricots verts.

ULRIC.

Ah ! que c’est bête !... moi, qui me faisais une fête de les manger mûrs !...

VALTRAVERS.

J’ai aussi remarqué un cygne sur la pièce d’eau... je suis en train de l’apprivoiser.

VERTCHOISI.

Pourquoi faire ?

VALTRAVERS.

Pour lui emprunter un aileron... On dit que ça se mange.

ULRIC.

Ah ! mais ! je m’y oppose ! j’ai des vues sur cette volaille.

VALTRAVERS.

Toi ?...

ULRIC.

Pour mon tableau de Jupiter et Léda.

VERTCHOISI.

Tu veux faire un tableau, insensé !... tu veux prêter le flanc à la critique !... crois-moi, Ulric, ne lais rien, et reste un véritable artiste.

VALTRAVERS.

Tout homme qui se laisse discuter... est un homme perdu... et on ne discute pas le silence !...

ULRIC.

Jolie maxime pour un musicien !

VALTRAVERS.

Je l’ai toujours pratiquée.

FULBERT, entrant par la gauche un plat à la main.

Messieurs, les côtelettes se lamentent en votre absence !

Il sort à droite.

VALTRAVERS.

Les côtelettes !

VERTCHOISI, bas à Valtravers.

Chut ! rentre dans ta chambre... nous t’avons gratifié d’une rechute...

VALTRAVERS.

Ah ! mais zut !... je vous déclare que ce soir à six heures... je suis guéri et je dîne !

VERTCHOISI.

Gourmand !

VERTCHOISI et ULRIC.

À table ! à table !

Ensemble.

VERTCHOISI et ULRIC.

Air : Jour de l’hyménée (Mosquita).

La bonne existence !

Quelle jouissance

De faire bombance,

Quand on n’a pas peur ;

Après la séance,

De voir à distance

Poindre la quittance

Du restaurateur.

VALTRAVERS, à part.

La triste existence !

Feindre la souffrance,

Et, de l’abstinence

Subir la rigueur.

Vivre sans pitance

Et d’une bombance

Flairer à distance

Le fumet railleur.

FULBERT.

Pour l’homme qui pense,

La triste existence !

Dans la dépendance

Avilir son cœur !

Prenons patience

Et bonne espérance ;

Le temps qui s’avance

Nous sera meilleur.

 

 

Scène VII

 

VALTRAVERS, FULBERT[16]

 

VALTRAVERS.

Ils vont manger.

Arrêtant Fulbert prêt à entrer dans la salle à manger à gauche avec un plat.

Qu’est-ce que tu portes là ?

FULBERT.

Monsieur, c’est du macaroni...

VALTRAVERS, à part.

On dit que les Napolitains mangent ça avec leurs doigts.

Il essaie d’en attraper.

FULBERT, lui mettant dans la main un album.

N’oubliez pas l’album de madame... vous lui avez promis une pensée ingénieuse...

VALTRAVERS.

Ah ! oui !

FULBERT, sortant.

Dans une heure, je reviendrai vous frictionner.

Il sort à gauche.

VALTRAVERS, seul, tenant l’album.

« Pensée ingénieuse d’un noyé. »

Parlé.

Qu’est-ce que je vais lui plaquer là-dessus ? Voyons...

Cherchant sans écrire.

« Ô belle madame... quand pourrai-je planter le choux de l’espérance... dans le potager de vos bonnes grâces ! – Non ! c’est trop simple ! autre chose ! – La femme est un lac... un lac de bitume !... »

On entend des voix en dehors.

Ah ! des importuns !... Allons ciseler ça dans ma chambre...

Tout en sortant.

La femme est un lac...

Il disparaît.

 

 

Scène VIII

 

GAUDIN, DUMOUFLARD[17], portant un sac de nuit, puis FULBERT

 

GAUDIN, entrant par le fond avec Dumouflard.

Entrez, mon cher Dumouflard, nous voici arrivés... Ah ! ça fait du bien de rentrer chez soi !

DUMOUFLARD.

Vous avez une charmante habitation...

GAUDIN.

Oh ! c’est gentil ! nous vivons là bourgeoisement, en famille. D’abord, je vous ai prévenu, nous sommes des gens tout ronds.

DUMOUFLARD.

C’est ainsi que je les aime... un maître de forges, un industriel n’a pas de prétentions aux belles manières... et si mademoiselle votre nièce désire tout simplement épouser un honnête homme...

GAUDIN.

Vous lui plairez... j’en réponds !...

Fulbert sortant de la salle à manger et parlant à la cantonade.

FULBERT.

Le café !... oui, madame, tout de suite !...[18]

GAUDIN, à Dumouflard.

Ah ! c’est mon domestique... un pataud...

FULBERT, l’apercevant.

Tiens !... c’est monsieur !...

GAUDIN.

Bonjour, mon garçon !... Ah ! ça, a-t-on un peu pensé à moi, ici ?...

FULBERT.

Ah ! monsieur !... chez les cœurs généreux, le souvenir est un diamant que l’absence ne saurait oxyder !...

GAUDIN.

Qu’est-ce qu’il chante ?...

DUMOUFLARD, à part.

Diable !... pour un pataud !...

GAUDIN.

Voyons, où est ma femme, ma nièce ?...

FULBERT.

Ces dames déjeunent avec ces messieurs.

GAUDIN.

Quels messieurs ?

FULBERT.

Des fantaisistes... des natures dantesques !...

GAUDIN.

Dantesques !... qu’est-ce qu’ils vendent ?

FULBERT.

Oh ! monsieur !... ils ne vendent rien... ce sont des gens très comme il faut... !

GAUDIN et DUMOUFLARD, offensés.

Hein ?...

GAUDIN.

Est-il venu des lettres pour moi ?...

FULBERT, tirant une lettre de sa poche.

Oui, monsieur, en voilà une.

GAUDIN.

Donne.

FULBERT.

Non !...

GAUDIN.

Comment, non ?...

FULBERT.

Attendez !...

Il va prendre un plat d’argent et pose la lettre dessus.

GAUDIN, le regardant.

Qu’est-ce qu’il fait ?...

FULBERT, présentant le plat d’argent.

Le courrier de monsieur.[19]

GAUDIN.

Pourquoi cette argenterie ?

FULBERT.

C’est l’usage, monsieur, on met les lettres sur le plat...

GAUDIN.

Et sur quoi mettra-t-on les œufs, imbécile ? pourquoi ne me les présentes-tu pas à la cueiller ?

FULBERT.

Mais, si c’était la mode...

GAUDIN.

Voyons, assez !... est-ce qu’il a grêlé ici, pendant mon absence ?

FULBERT.

Non, monsieur.

GAUDIN.

En traversant le verger, je n’ai plus retrouvé un seul abricot.

FULBERT.

Ce sont sans doute les autans.

GAUDIN.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

DUMOUFLARD.

Le vent.

GAUDIN, à Fulbert.

Alors, pourquoi ne dis-tu pas le vent ?

FULBERT.

Non, monsieur, c’est poncif.

GAUDIN.

Ah ! mais !... tu m’agaces à la fin, animal, butor ![20]

FULBERT.

Allez, monsieur, vous pouvez jeter le caillou de l’injure dans la mare de mon indifférence.

GAUDIN.

Encore !... 

À Dumouflard.

Laissez-moi le gifler ?

FULBERT, se sauvant.

Je vais vous annoncer à ces dames...[21]

GAUDIN.

Dépêche-toi, et puis tu iras chercher mes bagages au chemin de fer.

FULBERT.

J’irai. 

À part, en sortant.

Oh ! la société !...

GAUDIN, à Dumouflard.

Il me tarde de vous présenter à ces dames ; justement j’entends ma nièce.

DUMOUFLARD.

Permettez-moi d’abord de faire un bout de toilette... une première entrevue... c’est grave.

GAUDIN.

Allez, mon ami...

Le faisant entrer à droite, deuxième plan.

Tenez, par là...

Dumouflard sort.

 

 

Scène IX

 

GAUDIN, DELPHINE[22], puis MADAME GAUDIN, puis VALTRAVERS

 

DELPHINE, entrant.

Mon oncle ?...

GAUDIN.

Ah ! Delphine !...

Il l’embrasse.

Chère petite !...

DELPHINE.

Votre voyage a-t-il été savoureux et doux ?...

GAUDIN.

Non !... ces banquettes sont d’un dur...

MADAME GAUDIN, entrant impétueusement.

Où est-il ?... où est-il ?...

GAUDIN.

Ah ! voilà ma femme !...[23]

Voulant l’embrasser.

Bonjour, madame, Gaudin ?...

MADAME GAUDIN, l’écartant avec lyrisme.

Ô tristesses de l’absence !... Ô joies du retour !...

GAUDIN, étonné, à part.

Qu’est-ce qu’elle a ?...

Voulant l’embrasser.

Bonjour, madame Gaudin.

MADAME GAUDIN, l’écartant.

Qu’elles sont longues les heures de l’attente, qu’elles sont amères, les larmes de la séparation !

GAUDIN.

Alors, pourquoi ne m’as-tu pas écrit ?...

MADAME GAUDIN.

Des reproches ? tu apportes lu soupçon dans les plis de ta robe ?...

GAUDIN.

Ma robe !...

Voulant l’embrasser.

Bonjour, madame Gaudin.

MADAME GAUDIN, le repoussant pudiquement.

Non !... pas devant cette enfant !...

GAUDIN.

Comment !... je ne peux pas souhaiter le bonjour à ma femme devant ma nièce ?...

MADAME GAUDIN.

Plus tard, plus tard, mon ami. – Nous avons ici de la société... des âmes d’élite !...

GAUDIN.

Pourquoi faire ?

MADAME GAUDIN.

J’ai des projets pour Delphine.

GAUDIN.

Tiens !... moi aussi !... je lui ai amené un prétendu.[24]

DELPHINE et MADAME GAUDIN.

Comment ?

GAUDIN.

Un maître de forges... un homme tout rond !...

DELPHINE, bas.

Mais ma tante...

MADAME GAUDIN.

Sois tranquille... quand il aura vu monsieur de Vertchoisi.

VALTRAVERS, entrant son album à la main.

« La femme est un lac. » Sapristi ! je ne trouve rien ![25]

GAUDIN.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

MADAME GAUDIN.

C’est le noyé...

GAUDIN.

Quel noyé ?

DELPHINE.

Qui a sauvé le notaire.

MADAME GAUDIN, présentant.

Monsieur Carolus de Valtravers, auteur de la Symphonie du silence...[26]

GAUDIN.

Monsieur...

VALTRAVERS, saluant.

Monsieur !...

À part.

Bonne binette !...

Il remonte, Delphine aussi.

GAUDIN, à part, regardant la robe de chambre de Valtravers.

Mais c’est ma robe de chambre. 

À sa femme.

Tu l’as fourrée dans ma robe de chambre, la Symphonie du silence.

 

 

Scène X

 

GAUDIN, MADAME GAUDIN, DELPHINE, VALTRAVERS, VERTCHOISI, ULRIC[27], puis DUMOUFLARD, puis FULBERT

 

VERTCHOISI, entrant en riant, suivi d’Ulric.

Ah ! ah ! délicieux, ravissant.

MADAME GAUDIN.

Quoi donc ?...

VERTCHOISI.

Un mot d’Ulric... pour l’amener, il a été obligé de casser une carafe, mais le mot est charmant.

À Ulric.

Répète-le.

GAUDIN.

Pardon... est-ce qu’il faudra casser une seconde carafe ?...

ULRIC.

Parbleu !... sans ça le mot n’y serait pas.

VALTRAVERS.

C’est comme moi... j’en ai un superbe... mais pour le faire, il faudrait brûler un avoué. 

À Gaudin.

Vous n’auriez pas un avoué de trop ?

MADAME GAUDIN et DELPHINE.

Ah !... charmant !... charmant !...

GAUDIN, à part.

Brûler un avoué !... elles trouvent ça charmant !...

MADAME GAUDIN.

Messieurs, je vous présente mon mari !...

GAUDIN, saluant.

Marchand de zinc, pour vous servir.

ULRIC, à Gaudin.

Tiens !... après dîner, monsieur fera notre quatrième au wisth.

GAUDIN, interloqué.

Certainement... je vous remercie...

Bas à sa femme.

Tu les a donc invités à dîner ?...

MADAME GAUDIN.

Mais oui !... mais oui !...[28]

GAUDIN, voyant Dumouflard qui entre.

Ah !... à mon tour, permettez-moi de vous présenter un de mes amis, monsieur Dumouflard.

Dumouflard salue.

VERTCHOISI, à part.

Oh ! ce nom !...

GAUDIN.

Maître de forges !...

DELPHINE, à part.

C’est lui !...

VALTRAVERS.

Tiens !... un forgeron !...

ULRIC.

Je n’en ai jamais vu.

VERTCHOISI.

C’est très curieux !... très curieux !...

Tous trois se sont posés un petit carreau-lorgnon dans l’œil, et examinent Dumouflard comme une curiosité.

DUMOUFLARD, à part.

Qu’est-ce que c’est que ces trois gamins là ?

Haut, indiquant leurs lorgnons.

Ces messieurs sont vitriers ?

VERTCHOISI, VALTRAVERS et ULRIC, vexés.

Hein ?...

MADAME GAUDIN.

Non... ces messieurs, sont artistes !

Les présentant.[29]

Monsieur de Vertchoisi... monsieur Ulric... monsieur Carolus de Valtravers.

DUMOUFLARD, d’un air très aimable.

Ah !...

Froidement.

J’en ai jamais entendu parler.

GAUDIN, naturellement.

Ni moi !...

ULRIC, à Dumouflard.

Monsieur habite la province ?...

DUMOUFLARD.

Oui, Monsieur, et vous l’étranger, sans doute ?...

GAUDIN.

Parbleu, puisque vous êtes artistes, vous allez me donner un conseil...

On s’assied.

Je désire régaler ma femme ; voyons, qu’est-ce qu’on joue de bon au théâtre, dans ce moment ?

ULRIC, VALTRAVERS et VERTCHOISI.

Rien !...

GAUDIN.

Nulle part ?...

TOUS TROIS.

Nulle part !...

DUMOUFLARD, à part.

Il y a de l’ensemble.

VERTCHOISI.

Ah ! si !... monsieur Isidore continue à vouloir épouser tous les soirs mademoiselle Ernestine.

ULRIC.

Exactement comme l’année dernière.

VALTRAVERS.

Et probablement comme l’année prochaine !...

VERTCHOISI.

C’est bien fait !... ils ne veulent pas faire place aux poètes ! l’art croupit dans le vaudeville !

DUMOUFLARD.

Ah ! vous n’aimez pas les vaudevilles...

TOUS TROIS, rugissant.

Oh !...

GAUDIN, à part.

Qu’est-ce qu’ils ont ?...

VALTRAVERS.

Le vaudeville est l’art d’être bête avec des couplets !!...

DUMOUFLARD.

Il y a tant de gens qui le sont sans couplets !

GAUDIN, à part.

Bon !... attrape !...

DUMOUFLARD.

On rencontre pourtant quelquefois de ces petites pièces assez plaisantes... qui font rire...

VERTCHOISI.

Ah ! voilà !... qui font rire !... ils ont tout dit, quand ils ont dit ça !

DUMOUFLARD.

Mais il me semble que le rire, c’est quelque chose ; d’abord c’est un produit français... qu’on n’a pas encore trouvé moyen de contrefaire à l’étranger.

GAUDIN.

C’est vrai !... la gaîté et le bon vin !... ça ne se trouve qu’en France... On dit que la vigne est malade... eh ! bien ! morbleu !... tâchons que le rire se porte bien !...

ULRIC, à Gaudin.

Monsieur, vous parlez du rire... Savez-vous ce que c’est ?

GAUDIN.

Mais il me semble...

ULRIC.

C’est une contraction nerveuse du diaphragme !

GAUDIN.

Je ne sais pas si ça vient de la Chine ou du diaphragme ! mais c’est bien bon !

DUMOUFLARD.

Tenez... je connais à Paris... un petit théâtre... qui n’a pas le sens commun (je ne veux pas le vanter...) près d’un jardin... entouré de traiteurs... qui joue ses farces presque au choc des verres et au bruit du champagne...

VALTRAVERS.

Ah ! oui ! je connais... des farceurs !... des pantins !... des acteurs qui sont toujours de là.

Il gesticule et imite M. Grassot.

ULRIC, avec mépris.

Du gros sel !...

VERICHOISI.

Du sel de cuisine !

GAUDIN.

Monsieur, quand il est pilé... c’est celui qui sale le mieux !

DUMOUFLARD.

Eh bien ! ce petit théâtre-là... je lui sais gré d’être resté fidèle à sa gaîté, à sa folie, à ses calembours même !...

DELPHINE, à part indignée.

Oh !

MADAME GAUDIN, à part.

Cet homme est un monstre de prose !

DUMOUFLARD.

Je lui dois mes meilleures digestions...

GAUDIN.

Moi aussi ! – Si j’étais le gouvernement, je le subventionnerais... je n’ai pas de conseils à lui donner... mais je le subventionnerais !...

Il se lève.

parce que le rire...

ULRIC, se levant, à Gandin avec colère.

Le rire !... chatouillez-vous la plante des pieds... et vous rirez.

À part.

Crétin !

Tous se lèvent.

GAUDIN, excité.

Ah ça ! vous qui trouvez tout mauvais !... qu’est-ce que vous avez donc fait ?

MADAME GAUDIN, s’interposant majestueusement.

Pas de blasphème sur la tête des poètes !

Exhibant la romance.

Inclinez-vous devant leur œuvre !

GAUDIN.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

MADAME GAUDIN, déroulant le papier.

Une romance ! que ces messieurs m’ont dédiée...

GAUDIN.

À trois ! en voilà un pique-nique !

DUMOUFLARD, tenant la romance.

Ah ! la singulière vignette !

ULRIC, s’approchant.

Elle est de moi, monsieur.

DUMOUFLARD.

Votre bergère a une épaule bien plus ambitieuse que l’autre...

MADAME GAUDIN.

Une bergère ! c’est la Muse du désespoir.

DUMOUFLARD.

Eh bien ! elle est bossue la Muse du désespoir !...

Ulric remonte.

Quant à la poésie...

VERTCHOISI.

Eh bien ?

DUMOUFLARD.

Voilà déjà une petite lacune dans la dédicace...[30] hommage prend deux m...

VERTCHOISI.

Allons donc !

GAUDIN.

C’est fromage qui n’en prend qu’un !

VERTCHOISI, à part.

Pédant !

DUMOUFLARD.

Quant à la musique...

VALTRAVERS, s’approchant.

Monsieur ?[31]

DUMOUFLARD.

Je suis forcé de le reconnaître... elle est charmante...

VALTRAVERS.

C’est large... j’ai l’habitude de faire large !... j’ai la facture très large !

DUMOUFLARD, déchiffre en fredonnant l’air de Marlborough.

Trahi par mon Hélène,

Que mon cœur...      

GAUDIN.

Mironton, ton, ton, mirontaine ;

Tiens ! je connais ça !

DUMOUFLARD.

C’est l’air de Marlborough... dérangé !

TOUS.

Hein ?

VALTRAVERS, avec aplomb.

Si cet air est de Marlborough... ce compositeur me l’a volé... je lui ferai un procès !

MADAME GAUDIN.

Calmez-vous !...[32] Messieurs, un tour dé promenade !...

VALTRAVERS.

J’en suis ! ça m’ouvrira l’appétit !

FULBERT, s’approchant de lui une brosse à la main.

Monsieur, voilà le moment de la friction !

VALTRAVERS, à part.

Cristi !

GAUDIN, bas à Dumouflard.

Restez avec ma nièce et faites votre cour.

Chœur.

Air : Garçons et fillettes (Giralda).

VERTCHOISI, ULRIC, MADAME GAUDIN, DELPHINE, FULBERT.

Le doux voisinage

D’un rivage

Plein d’ombrage,

Ici nous/vous engage ;

Au bord de l’eau,

Tout est grand, tout est beau.

VALTRAVERS, à part.

Maudit esclavage !

Moi, j’enrage

Dans ma cage ;

J’aurais, je le gage,

Au bord de l’eau,

Pu manger un morceau.

GAUDIN, DUMOUFLARD.

Après un voyage,

Retrouver, dans son ménage,

Un tel voisinage,

C’est du nouveau.

Mais, quel triste tableau.

Vertchoisi, Ulric, Gaudin et madame Gaudin sortent par le fond, Fulbert entraîne Valtravers à droite.

 

 

Scène XI

 

DELPHINE, DUMOUFLARD[33], puis VERTCHOISI

 

DUMOUFLARD, arrêtant Delphine qui se dispose à suivre la société.

Pardon, mademoiselle...

DELPHINE.

Monsieur ?

DUMOUFLARD.

Votre oncle m’a autorisé à vous demander un moment d’entretien...

DELPHINE.

Si c’est pour me parler de la gaîté française... je vous préviens que je l’apprécie fort peu... ma pensée habite d’autres régions...

DUMOUFLARD, à part.

Diable !

DELPHINE.

Monsieur est membre de lit Société du Caveau, sans doute ?

DUMOUFLARD.

Pardonnez-moi... je n’ai pas assez d’esprit pour cela...

DELPHINE.

Dans tous les cas, vous êtes un rude adversaire de la poésie.

DUMOUFLARD.

Moi ! je l’aime beaucoup dans les livres.

DELPHINE.

Dans les Grands-livres peut-être ?

DUMOUFLARD.

Ah ! mademoiselle, c’est un calembour.

DELPHINE.

Un calembour !... ah !...

DUMOUFLARD.

Que voulez-vous ? on ne se refait pas... j’aime ce qui est simple, vrai, naturel... et dans la conversation je n’admets pas qu’un monsieur prenne une lyre pour me dire : « Comment vous portez-vous ? » Aussi permettez-moi de vous parler sans phrases... honnêtement, des espérances que monsieur votre oncle...

DELPHINE.

En effet... on m’a parlé de cela... il paraît que nos fortunes se sont rencontrées... et qu’elles brûlent de se conduire à l’autel !

DUMOUFLARD.

Ah ! mademoiselle, voilà un vilain sentiment ! je ne me suis informé que de votre caractère, de vos goûts afin de les mieux satisfaire... on m’a dit que vous aimiez les fleurs... j’ai fait planter des rosiers tout autour de ma petite maison... j’y ai travaillé moi-même...

DELPHINE.

Oh ! les rosiers !

DUMOUFLARD.

Plaît-il ?

DELPHINE.

Les rosiers sont des petits bâtons qui tiennent la place des asperges...

DUMOUFLARD.

Ah bah ! et moi qui ai fait arracher mes asperges pour y planter des rosiers !... qu’à cela ne tienne, mademoiselle ! nous arracherons les rosiers et nous replanterons des asperges... de poétiques asperges !

DELPHINE.

C’est inutile, monsieur...

DUMOUFLARD.

Comment !

DELPHINE.

Je ne puis vous épouser... La profession que vous exercez...

DUMOUFLARD.

Hein !...

DELPHINE.

Est honorable sans doute... mais elle ne saurait faire vibrer en moi que la corde de l’estime...

DUMOUFLARD, à part.

Aïe ! la corde de l’estime !

DELPHINE.

C’est trop peu, vous en conviendrez pour ce sublime duo des âmes qu’on nomme le mariage...

DUMOUFLARD, à part.

Elle a aussi sa petite lyre...

Vertchoisi paraît au fond.

DELPHINE.

Enfin j’aime un artiste...

DUMOUFLARD.

Ah ! bah !

VERTCHOISI, au fond.

Ah ! bah !

DELPHINE.

Un homme qui symbolise la femme dans cette image suave : « Une goutte de rosée endormie dans le sein d’un pavot. »

VERTCHOISI, à part.

Hein ! ma phrase !... elle m’aime !... c’est une affaire superbe !

Il se cache.

DUMOUFLARD.

Mon Dieu, mademoiselle, je n’ai rien à répondre à cela... mais si je ne craignais d’abuser... je vous raconterais l’histoire d’une pauvre petite fleur des champs qu’on a eu la maladresse de laisser tomber dans un flacon de musc...

DELPHINE, blessée.

Monsieur...

DUMOUFLARD.

Pardon... je ne vous la raconterai pas... La délicatesse me fait un devoir de me retirer... je trouverai un prétexte pour repartir ce soir.

La saluant.

Mademoiselle...

DELPHINE, saluant.

Monsieur...[34]

DUMOUFLARD, sortant.

Pauvre enfant, c’est dommage !

Il sort à droite, deuxième plan.

 

 

Scène XII

 

DELPHINE, VERTCHOISI, puis GAUDIN

 

DELPHINE, à elle-même.

Honnête homme... mais manquant tout à fait de lyrisme !

Vertchoisi sort de sa cachette.

VERTCHOISI, à part.

Superbe affaire !...

Se jetant à ses pieds.[35]

Delphine !

DELPHINE, surprise et émue.

Monsieur !

VERTCHOISI, avec passion.

Oh ! j’ai tout entendu ! et mon âme s’est mise à la fenêtre de mon cœur, pour vous écouter chanter la mélopée de la jeunesse et de l’amour.

Il tombe à genoux.

GAUDIN, entrant par le fond.

Voyons si ce cher Dumouflard...

Apercevant Vertchoisi aux genoux de sa nièce.

Ah ! mon Dieu ![36]

DELPHINE.

Mon oncle !

GAUDIN, furieux.

Monsieur, c’est une horreur ! une infamie !

VERTCHOISI, toujours à genoux avec le plus grand sang-froid.

Qu’avez-vous donc, monsieur ?

GAUDIN.

Ce que j’ai !!

DELPHINE.

Pourquoi cette colère ?

GAUDIN.

Ah ! c’est par trop fort...[37] Comment ! quand je vous trouve !... Que faites-vous là, monsieur ?

VERTCHOISI, se levant.

J’aime, et je le dis !

GAUDIN.

Comment ?

DELPHINE.

Nous chantons la mélopée de la jeunesse et de l’amour !

GAUDIN.

Qu’est-ce qu’elle me chante ? Quoi, mademoiselle, je vous laisse avec votre prétendu... et vous souffrez sans rougir...

VERTCHOISI, lui prenant la main.

Le soleil dit à la terre : Je t’aime ! et la terre ne rougit pas !

GAUDIN.

Hein ?

DELPHINE.

Le flot dit à la brise : Je t’aime ! et la brise ne rougit pas.

GAUDIN.

Comment ! Quoi ? la brise ! le soleil !...

S’exaltant.

Je me moque de la brise !... je me fiche du soleil !... c’est trahir l’hospitalité... monsieur ; c’est une indélicatesse...

VERTCHOISI, de très haut.

Monsieur, la vieillesse est une royauté... je respecte votre couronne !... mais, sachez-le, celui qui trahit... est un traitre... L’homme qui manque à la délicatesse est un homme sans honneur... j’aime à croire, monsieur, qu’en me jetant à la face de telles paroles, vous n’en aviez pas pesé toute la portée...

GAUDIN, ahuri.

Monsieur... bien certainement... mon intention n’était pas précisément...

VERTCHOISI.

C’est bien, monsieur, j’accepte vos explications...

Offrant le bras à Delphine.

Venez, mademoiselle,[38] venez... on ne vous comprend pas ici.

DELPHINE, s’éloignant au bras de Vertchoisi.

Ma tante nous comprendra mieux.

GAUDIN.

Mais...

VERTCHOISI, se retournant sur le seuil et avec une suprême dignité.

Je respecte votre couronne...

GAUDIN, intimidé et saluant.

Monsieur...

VERTCHOISI, à part, en saluant.

Il est épaté !

 

 

Scène XIII

 

GAUDIN, puis ULRIC

 

GAUDIN, ahuri.

Il respecte ma couronne ?... et il emmène ma nièce... Ah ça ! mais, je suis stupide, moi ! j’aurais dû lui répondre : « Monsieur, vous n’êtes qu’un polisson ! » Mais, avec leurs grandes phrases, on ne trouve jamais le mot sur le moment.

ULRIC, entrant vivement par le fond avec un sac qui s’agite tout seul.[39]

J’ai pincé le cygne... Il fait là-dedans une vie de polichinelle...

GAUDIN.

Hein ?

ULRIC, à part.

Oh ! du monde !

Il cherche à dissimuler son sac.

GAUDIN, très intrigué des soubresauts du sac.

Qu’est-ce que vous portez donc là, monsieur ? Qu’y a-t-il donc dans ce sac ?[40]

ULRIC, de très haut.

Prenez garde, monsieur !... du soupçon à l’injure, il n’y a qu’un pas...

GAUDIN.

Mais il y a quelque chose dans ce sac !...

ULRIC, avec amertume.

Ainsi donc, vingt-huit ans d’une vie de droiture et d’honneur ne sauraient mettre un homme à l’abri des imputations les plus stigmatisantes... Oh ! la société ! la société !

GAUDIN, interloqué.

Ne vous fâchez pas...

ULRIC.

Assez, monsieur ![41]

GAUDIN.

Je n’ai pas eu l’intention...

ULRIC, avec majesté.

Mon honneur est une vierge... enfermée dans une tour qui n’a pas d’escalier !

GAUDIN.

Mais ce sac qui gigote ?...

ULRIC.

Pas un mot de plus ! vous m’avez cruellement blessé !... Ah ! monsieur !

GAUDIN.

Mais, enfin...

ULRIC.

Ah ! monsieur !

Il passe son sac d’une épaule sur l’autre et atteint l’épaule de Gaudin, puis il sort à droite.

 

 

Scène XIV

 

GAUDIN, puis FULBERT, qui porte un sac de nuit et une malle

 

GAUDIN, seul.

Sapristi !... j’ai encore manqué ma réponse... j’aurais dû lui dire : « Mais, gredin ! si tu n’es pas un filou, ouvre le sac ! »

FULBERT, portant une malle.

Monsieur, je vous apporte vos bagages.[42]

GAUDIN.

C’est bien ! sais-tu où est Dumouflard ?

FULBERT, très gourmé.

Demander à un homme qui vient du chemin de fer où est un homme qui est resté à la maison, c’est inintelligent... C’est poncif !

Il se retourne comme pour s’en aller.

GAUDIN, lui donnant un coup de pied.

Tiens, drôle, ceci n’est point poncif...

FULBERT, laissant tomber ses bagages.

Oh !

GAUDIN.

Cette fois j’ai trouvé le mot !

FULBERT, regardant avec dédain le pied de Gaudin.

Une telle injure porte trop bas pour que je veuille la relever.

Gaudin fait mine de recommencer, se sauvant.

Oh ! la société !

 

 

Scène XV

 

GAUDIN, puis DUMOUFLARD

 

GAUDIN, seul.

Qu’est-ce qu’ils ont donc tous après la société ?

Hors de lui.

mais c’est la leur... c’est celle de ces trois galopins qui a mis ma maison à l’envers... qu’est-ce qui me débarrassera de tout ce monde-là ?

DUMOUFLARD, qui a entendu ces derniers mots.[43]

Parbleu, c’est bien difficile !... pourquoi ne la congédiez-vous pas cette société... qui n’est pas la vôtre ?

GAUDIN.

Ah ! vous croyez que ça se fait comme cela !... Exproprier trois rats qui se sont logés dans mon fromage !... ils me font des phrases... ils me parlent de ma couronne... de vierges sans escalier... je ne les comprends pas, ça m’ahurit, et je leur fais des excuses !...

DUMOUFLARD.

Des excuses !... allons donc !... signifiez-leur un congé en bonne forme !

GAUDIN.

Un congé, moi !... je me connais... je n’oserai jamais ! Chargez-vous de ça !

DUMOUFLARD.

Moi ?...

Ici on entend la cloche du dîner.

 

 

Scène XVI

 

DUMOUFLARD, ULRIC, VERTCHOISI, VALTRAVERS, habillé, GAUDIN, MADAME GAUDIN, puis FULBERT[44]

 

MADAME GAUDIN, entrant.

Eh ! bien, Monsieur Gaudin, il faut venir vous trouver !... 

À part.

Vous n’entendez donc pas la cloche du dîner ?...

Apercevant Dumouflard.

Encore ce forgeron !

DUMOUFLARD.

Madame, veuillez excuser ma présence et ne plus voir en moi que l’ami de monsieur Gaudin.

GAUDIN.

Comment !

DUMOUFLARD.

Je vous expliquerai...

MADAME GAUDIN.

Ah ! c’est d’un gentilhomme !... En ce cas, Messieurs, j’ai l’honneur de vous faire part du mariage de ma nièce avec Monsieur de Vertchoisi.

VALTRAVERS, à part.

Une noce !... va-t-on manger du poulet !

GAUDIN.

Mais, je m’y oppose formellement !...[45]

VERTCHOISI.

Et pourquoi, monsieur ?

MADAME GAUDIN.

Oui ! pourquoi ?... tune vois donc pas que ces hommes sont des géants !

GAUDIN.

Je ne veux pas que ma nièce épouse un géant !... c’est bon dans les cafés !... et puis... poète... ce n’est pas un état !

TOUS, révoltés.

Oh !...

VERTCHOISI.

C’est un sacerdoce, monsieur !

MADAME GAUDIN.

Ah ! les voilà bien ces bourgeois !... quand on ne vend pas quelque chose à quelqu’un... on n’existe pas !... Mais, ces hommes que voilà n’ont qu’à ouvrir la main pour verser à grands flots, sur le front de leurs compagnes, cette trilogie du bonheur : Amour, fortune et célébrité !

GAUDIN.

Mais, cependant...

MADAME GAUDIN.

Assez !

VERTCHOISI, ULRIC, VALTRAVERS.

Assez !

MADAME GAUDIN.

Je vais commander le trousseau... et nous verrons si l’on osera me contredire... 

À Fulbert qui entre.

Dites à la couturière de descendre.

VALTRAVERS, à part.

Elle va bien, la vieille !

MADAME GAUDIN, à Fulbert qui entre.

Où est ma nièce ?

FULBERT.

Je ne sais pas ce que monsieur lui a dit... mais elle pleure près de la pièce d’eau.

Il entre à gauche.

MADAME GAUDIN.

Près de la pièce d’eau !... ah ! mon Dieu ! elle est capable... je cours !...

De la porte.

Monsieur Gaudin ! que son sang retombe sur votre tête !...

Elle sort.

VALTRAVERS, ULRIC, VERTCHOISI, avec indignation.

Ah !

 

 

Scène XVII

 

GAUDIN, DUMOUFLARD, VERTCHOISI, VALTRAVERS, ULRIC, puis OLYMPE

 

GAUDIN.

Allons donc !... elle n’est pas assez bête... et puis, elle sait nager !

OLYMPE, entrant.[46]

Madame m’a fait demander ?

VALTRAVERS, la reconnaissant.

Hein !... ma femme !!!

OLYMPE.

Mon mari !!!

TOUS.

Son mari !!!

Chœur.

Air : N’espérez pas que de mon âme (Giralda.)

OLYMPE.

Je n’en fais pas un grand mystère,

Je suis ici comme ouvrière,

S’il me fallait conter le fait,

C’est mon mari qui rougirait.

VALTRAVERS, ULRIC et VERTCHOISI.

Ma/Sa femme ici ! triste mystère !

Quel tour donner à cette affaire ?

Ce contretemps peut, en effet,

Renverser tout notre projet.

GAUDIN et DUMOUFLARD.

Lui ! le mari d’une ouvrière !

Expliquez donc un tel mystère !

Ah ! c’est affreux !... et c’en est fait,

Maintenant de leur beau projet.

GAUDIN, indigné.[47]

Sa femme !... une couturière !... c’est du propre !

VERTCHOISI, à part.

L’imbécile !... ça allait si bien !

VALTRAVERS, avec dignité, à Olympe.

Madame de Valtravers, permettez-moi de m’étonner de voir une personne de votre rang...

OLYMPE.

Je te trouve superbe, avec ton rang !... Monsieur sort pour aller lire La Patrie... et reste trois mois sans rentrer !...

VALTRAVERS.

J’avais une mission du gouvernement !

OLYMPE.

As-tu fini ?... Et il me laisse à la maison, avec deux biscuits de Reims, un chardonneret et huit termes échus !...

DUMOUFLARD.

Mais, c’est abominable !

GAUDIN.

Et voilà la position que vous faites à vos femmes !

VERTCHOISI.

C’est-à-dire...

DUMOUFLARD.

Amour, fortune et célébrité !

OLYMPE.

Eux !... en voilà de jolis maris !... des poètes en carambolages... des enlumineurs de pipes et des compositeurs en verres d’absinthe !

VALTRAVERS.

Madame Valtravers !...

DUMOUFLARD et GAUDIN.

Très bien !

OLYMPE.

Ça passe sa jeunesse à se faire une tête... qu’on ne rencontre sur les épaules de personne... tenez ! regardez-moi ça ![48]

VALTRAVERS, VERTCHOISI et ULRIC.

Hein !...

OLYMPE.

Eh ! bien ! ils sont une centaine comme ça dans Paris !... ça bourdonne, ça crie, ça grince contre la société ; ça déchire tout ce qu’on fait... et ça ne fait rien... ça n’est bon à rien... comme les hannetons !...

VALTRAVERS, ULRIC, VERTCHOISI.

Madame !

OLYMPE.

Et un beau jour... ça crève en gants jaunes sur une paillasse... faute de matelas !...

VALTRAVERS.

Olympe !

DUMOUFLARD et GAUDIN.

Bravo ! très bien !

VERTCHOISI et ULRIC.

C’est un scandale !...

OLYMPE.

Et pourtant, ils ont des bras !... et s’ils voulaient travailler... ils pourraient se faire pharmaciens ou pâtissiers... comme tout le monde !

VALTRAVERS, ULRIC et VERTCHOISI.

Travailler !

DUMOUFLARD.

Certainement, travailler !...

OLYMPE.

Pourquoi pas ?[49]

DUMOUFLARD, à Valtravers.

Vous préférez donc vous faire nourrir par votre femme ?... sapristi ! Monsieur, vous ne comprenez donc pas qu’il y a quelque chose de plus utile et de plus honorable à faire pour un homme... que de débiter des phrases creuses, et replâtrer l’air de Marlborough... tandis que votre pauvre femme se piquera les doigts pour vivre !... et pour vous faire vivre !... vous n’avez donc pas de ça ?

VALTRAVERS, attendri, pousse tout à coup un sanglot.

Heu !!! si ! que j’en ai !!! heu !... je suis une affreuse canaille !

DUMOUFLARD.

Eh ! bien, voyons !... voulez-vous une place dans mon usine ?

VALTRAVERS, étonné.

Moi ? forgeron !

DUMOUFLARD.

Je vous emmène... j’emmène votre femme, elle tiendra la lingerie.

VALTRAVERS.

Deux places !

DUMOUFLARD.

Et nourri !

VALTRAVERS.

Trois plats ?...

VERTCHOISI, à Ulric.

Trois plats !

DUMOUFLARD, riant.

Et le café...

ULRIC, à Vertchoisi.

Et le café !

VALTRAVERS.

J’accepte ! je casse ma lyre !

DUMOUFLARD, GAUDIN et OLYMPE.

Bravo !

VERTCHOISI.

Monsieur, vous n’auriez pas deux places de reste ?

DUMOUFLARD.

Ah ! bah ! vous aussi ?... volontiers !... dans l’industrie, il y a place pour tous ceux qui travaillent... tandis que dans les arts, il n’y en a que pour ceux qui ont du talent...

OLYMPE.

Et ils n’en ont pas !

 

 

Scène XVIII

 

 

GAUDIN, DUMOUFLARD, VERTCHOISI, VALTRAVERS, ULRIC, puis OLYMPE, MADAME GAUDIN, DELPHINE[50], puis FULBERT

 

MADAME GAUDIN.

Oui, mon enfant, tu l’épouseras !... que tu vas être heureuse !

GAUDIN, à part.

Attends ! attends !

Haut, prenant Olympe par le main.

J’ai l’honneur de vous présenter la femme de monsieur de Valtravers.

MADAME GAUDIN.

Une couturière !... ah !... l’horreur !

DUMOUFLARD.

Et moi, des fantaisistes sans ouvrage, devenus mes chauffeurs.

MADAME GAUDIN.

Des chauffeurs !... grands Dieux ! qu’est-ce que c’est que cela ?

GAUDIN.

Cela, Madame, ce sont des hommes utiles, des hommes comme tout le monde...

DUMOUFLARD.

Qui, désormais, piocheront toute la semaine, et ne feront plus de vers que le dimanche.

MADAME GAUDIN.

Je vous félicite, messieurs.

GAUDIN.

Et moi, je vous rends mon estime ; venez trinquer avec nous, sacrebleu !

VALTRAVERS.

Il a du bon, le vieux !

GAUDIN.

Et pour nous prouver que votre conversion est complète, vous nous chanterez tous les trois quelque chose au dessert.

VALTRAVERS.

Volontiers, je vous chanterai ma Symphonie du Silence.

VERTCHOISI.

Moi, ma Muse du Désespoir.

ULRIC.

Et moi, ma romance du Spectre aux mollets d’azur.

DUMOUFLARD.

Du tout !... plus de ces machines-là !... mais, quelque bon refrain du vieux temps, quelque flou flon bien gai...

GAUDIN.

Et, surtout, pas précieux.

DUMOUFLARD.

Ce sera votre amende honorable.

FULBERT, annonçant.

Le potage tourne ses yeux vers madame.

GAUDIN.

Animal !

DUMOUFLARD.

Butor !

VALTRAVERS.

Faquin !

GAUDIN.

À table !...

TOUS.

À table !...

GAUDIN.

Air : Des gloux gloux (Couplet d’Armand Gouffé).

« Mes chers amis, pour jouir de la vie,

« Le verre en main, narguons la faulx du temps...

DUMOUFLARD.

« Et, pour Momus, prodiguant notre encens,

« Que sa marotte nous rallie !

VERTCHOISI.

« Joyeux troubadours,

« Répétons toujours :

« Non, non, non, non, non, point de mélancolie !

ULRIC.

« Oui, le vrai bonheur

« Naît du son flatteur

« De tous les panpans, les panpans des bouchons.

VALTRAVERS.

« De tous les gloux gloux, les gloux gloux des flacons,

« De tous les lonla, les lonlades chansons.

TOUS.

« De tous les gloux gloux... etc. »

 

[1] Toutes les indications sont prises de la gauche et de la droite du spectateur. Les personnages sont inscrits en tête des scènes dans l’ordre qu’ils occupent au théâtre. Les changements de position sont indiqués par des renvois au bas des pages.

[2] Delphine, Madame Gaudin, Fulbert.

[3] Delphine, Madame Gandin.

[4] Madame Gaudin, Delphine.

[5] Olympe, Madame Gaudin, Delphine.

[6] Madame Gaudin, Olympe, Delphine.

[7] Olympe, Madame Gaudin, Delphine.

[8] Madame Gaudin, Delphine, Fulbert.

[9] Delphine, Madame Gaudin, Vertchoisi, Ulric.

[10] Delphine, Madame Gaudin, Ulric, Vertchoisi.

[11] Delphine, Madame Gaudin, Fulbert, Ulric, Vertchoisi.

[12] Delphine, Madame Gaudin, Vertchoisi, Fulbert, Ulric.

[13] Delphine, Fulbert, Madame Gaudin, Vertchoisi, Ulric.

[14] Ulric, Vertchoisi, Valtravers.

[15] Ulric, Valtravers, Vertchoisi.

[16] Valtravers, Fulbert.

[17] Gaudin, Dumouflard.

[18] Fulbert, Gaudin, Dumouflard.

[19] Gandin, Fulbert, Dumouflard.

[20] Gaudin, Dumouflard, Fulbert.

[21] Fulbert, Gaudin, Dumouflard.

[22] Delphine, Gaudin.

[23] Delphine, Madame Gaudin, Gaudin.

[24] Delphine, Gaudin, Madame Gaudin.

[25] Delphine, Gaudin, Madame Gaudin, Valtravers.

[26] Delphine, Gaudin, Valtravers, Madame Gaudin.

[27] Vertchoisi, Ulric, Valtravers, Gaudin, Madame Gaudin, Dumouflard.

[28] Vertchoisi, Ulric, Valtravers, Gaudin, Dumouflard, Madame Gaudin, Delphine.

[29] Vertchoisi, Ulric, Valtravers, Dumouflard, Madame Gaudin, Gaudin, Delphine.

[30] Ulric, Valtravers, Vertchoisi, Dumouflard, Gaudin, Madame Gaudin, Delphine.

[31] Ulric, Vertchoisi (deuxième plan), Valtravers, Dumouflard, Gaudin, Madame Gaudin, Delphine.

[32] Valtravers, Vertchoisi, Madame Gaudin, Ulric, Delphine, Dumouflard, Gaudin.

[33] Dumouflard, Delphine.

[34] Delphine, Dumouflard.

[35] Delphine, Vertchoisi.

[36] Delphine, Vertchoisi, Gaudin.

[37] Delphine, Gaudin, Vertchoisi.

[38] Delphine, Vertchoisi, Gaudin.

[39] Gaudin, Ulric.

[40] Ulric, Gaudin.

[41] Gaudin, Ulric.

[42] Fulbert, Gaudin.

[43] Gaudin, Dumouflard.

[44] Gaudin, Dumouflard, Madame Gaudin, Valtravers, Vertchoisi, Ulric.

[45] Dumouflard, Gaudin, Madame Gaudin, Valtravers, Vertchoisi, Ulric.

[46] Dumouflard, Gaudin, Olympe, Valtravers, Vertchoisi, Ulric.

[47] Dumouflard, Gaudin, Olympe, Valtravers, Vertchoisi, Ulric.

[48] Dumouflard, Gaudin, Olympe, Valtravers, Ulric.

[49] Gandin, Dumouflard, Valtravers, Olympe, Vertchoisi.

[50] Valtravers, Olympe, Gaudin, Madame Gaudin, Delphine, Dumouflard, Vertchoisi, Ulric.

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