Bocquet père et fils (Eugène LABICHE - MARC-MICHEL - LAURENCIN)

Comédie-Vaudeville en deux actes, et en prose.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase, le 17 août 1840.

 

Personnages

 

GUSTAVE BOCQUET

BERTHELOT

M. COLOMBIN

PIERRE, garçon de lhôtel

VIRGINIE BERTHELOT

JULIE, fille de M. Colombin

 

La scène le passe à Néris, département de l’Allier.

 

 

ACTE I

 

Une salle commune dans un hôtel garni. Porte au fond ouvrant sur un perron qui domine les jardins de lhôtel. À gauche, deux portes latérales ; sur la première sont les numéros 13, 14, 15 ; la seconde, qui conduit aux salons, nest pas numérotée. À droite, au premier plan, une porte marquée des numéros 11 et 12. Au deuxième plan, une fenêtre ; à gauche, un guéridon sur lequel sont des journaux, des brochures ; à droite, une table avec tout ce quil faut pour écrire.

 

 

Scène première

 

PIERRE, GUSTAVE, entrant par le fond

 

PIERRE, à la cantonade.

Portez tout cela dans la chambre de monsieur, au numéro 17...

À Gustave.

Si monsieur veut prendre la peine d’attendre ici... dans cette salle, pendant qu’on prépare son appartement...

GUSTAVE.

C’est fort bien... mais je ne vois personne... je complais trouver à Néris une affluence... et l’on m’avait surtout cité votre hôtel.

PIERRE.

C’est le premier de la ville, monsieur... tout ce qu’il y a de distingué parmi les malades qui viennent aux eaux de Néris descend ici. Nous avons en ce moment tout ce qu’il y a de mieux en fait de gouttes, de palpitations, de gastrites et de rhumatismes.

GUSTAVE.

Mais voila une société tout-à-fait agréable... et l’on doit s’amuser beaucoup en pareille compagnie.

PIERRE.

Certainement, monsieur !... Dans ce moment, par exemple, les baigneurs prennent leur douche... ils boiront ensuite des verres d’eau en attendant le déjeuner... Si monsieur le désire, je vais...

GUSTAVE.

Non, non, merci... je n’ai pas soif...

PIERRE.

Monsieur voudrait peut-être consulter d’abord le médecin... je vais avertir le docteur Legrand...

GUSTAVE.

C’est inutile...

À part.

Il parait qu’à Néris il n’est pas permis de se bien porter.

PIERRE, montrant la table.

Alors, monsieur a les journaux, les brochures de Paris...

GUSTAVE, vivement.

Non... non... mais dites-moi...

PIERRE.

Pierre, monsieur...

GUSTAVE.

Parmi vos malades n’avez-vous pas un M. Colombin ?...

PIERRE.

Qui ?... la grosse gastrite ?

GUSTAVE.

M. Colombin, négociant de Clermont.

PIERRE.

Eh bien ! oui... c’est ça... la gastrite Colombin... elle est ici avec sa fille, une jeune personne très bien...

GUSTAVE.

Ah ! elle est jolie ?...

À part.

Les renseignements de mon père sont exacts... 

Haut.

M. Colombin est-il à l’hôtel ?

PIERRE.

Il prend sa douche... il va rentrer par ici... voici sa chambre... le numéro 12.

GUSTAVE.

J’attendrai.

Il s’assied près du guéridon.[1]

PIERRE.

Voilà.

GUSTAVE.

Hein ?... serait-ce lui ?

PIERRE.

Non, c’est la palpitation du numéro 13... Mlle Virginie, une palpitation de cœur chronique... Mlle Virginie dit que ça remonte à trois ans... mais il y en a plus que ça... je gagerais pour dix fois plus que ça. 

On sonne.

Voilà... voilà... si monsieur a besoin de quelque chose, il n’a qu’à sonner...

À part.

Figure pâle... je gagerais pour une hypertrophie de foie.

Il entre chez Mlle Virginie.

 

 

Scène II

 

GUSTAVE, se levant

 

La future est jolie... c’est déjà quelque chose... et pour peu qu’elle soit aimable, spirituelle... eh bien, ma foi, puisque mon père y tient absolument, je me marierai...

Soupirant.

Ah !... ce ne sera pas sans quelque regret... Quitter si brusquement, si prématurément, cette aimable vie de garçon ! me séparer de ces bons amis du café Montesquieu... Maurevel, Montigny ! Ah ! s’ils apprenaient que je vais me marier... Berthelot, surtout... cet original de Berthelot, que le veuvage a rejeté dans le célibat, dont il est l’apôtre le plus fanatique ! Au reste, nous verrons... tout n’est pas désespéré... il peut survenir quelque obstacle... Un mariage arrangé par correspondance entre mon père, banquier de Bordeaux, et M. Colombin, notable commerçant de Clermont... deux amis intimes de vingt-cinq ans, qui ne se sont jamais vus, et qui ont traité cette affaire entre un compte courant et un règlement !... Demande faite par la maison Bocquet père et fils, acceptée par la maison Colombin... rendez-vous pris à Néris pour l’entrevue des jeunes gens... pour la livraison du futur... on m’emballe, on m’expédie par le roulage très peu accéléré de Laffitte et Caillard, et j’arrive franc d’avarie à destination... à Néris, séjour des malades et des hypocondres... séjour créé pour les maris, comme dirait ce fou de Berthelot... Eh ! ma foi ! Il a raison... dans ma position, les eaux minérales ne sont point à dédaigner.

Air de Mme Favart. 

Dans plus d’un cas leur salutaire usage

Est prescrit par la faculté.

Venir ici, pour entrer en ménage

Est fort prudent, en vérité.

Dans ce lieu, si je me marie

Je puis du moins, heureux destin !

Aujourd’hui faire une folie

Et prendre une douche demain.

Je suis bon fils, excellent fils... j’y mettrai toute la bonne volonté possible, mais je doute pourtant que ces projets paternels réussissent... et ce que je vois de plus clair dans tout ceci, c’est que j’aurai passé un mois aux eaux, au milieu des bals et des plaisirs champêtres... c’est un but comme un autre.

 

 

Scène III

 

GUSTAVE, COLOMBIN

 

COLOMBIN, enveloppé dans une pelisse ouatée, entre par le fond en criant.

Pierre ! Pierre !

GUSTAVE, à part.

Voici un des plus gros malades du lieu.

COLOMBIN, criant.

Mon verre d’eau de la grande source !...

PIERRE, criant du dehors.

Oui, monsieur Colombin.

GUSTAVE, à part.

Colombin !... mon beau-père ! quel excellent portrait de famille !

Il s’approche de Colombin, qui le regarde, le salue et se dirige vers sa chambre.

Pardon, monsieur... c’est à M. Colombin...

COLOMBIN.

Antoine Colombin de Clermont...

Appelant.

Pierre !... 

À Gustave.

Et puis-je savoir, monsieur à qui...

GUSTAVE.

Gustave Bocquet...

COLOMBIN, vivement.

Fils de la maison Bocquet père et fils de Bordeaux ?

GUSTAVE.

Moi-même...

COLOMBIN.

Bah !... j’en étais sûr... j’avais deviné !... Vous avez fait un bon voyage ?... je suis ravi... je suis enchanté de vous voir... nous vous attendions...

Se reprenant.

c’est-à-dire je vous attendais... 

À lui-même.

Beau garçon ! charmant cavalier !

À Gustave.

Et ce cher Bocquet père et fils où est-il ?... je vais donc enfin avoir l’honneur de faire sa connaissance... je l’aime comme un frère... et je ne l’ai jamais vu... voilà vingt ans que j’en meurs d’envie !... Il est ici ?

GUSTAVE.

Non !... des affaires importantes l’ont retenu à Bordeaux...

COLOMBIN, fâché.

Oh !...

GUSTAVE.

Il m’a chargé de vous présenter ses excuses.

COLOMBIN.

Je devrais les refuser...

GUSTAVE.

Et de vous annoncer son arrivée d’ici à quelques jours.

COLOMBIN.

Allons ! je les accepte !...

GUSTAVE.

Il désire vivement de son côté vous exprimer tout l’attachement qu’il vous porte... toute l’estime !...

COLOMBIN.

Ah ! il a daigné m’en donner une preuve bien sensible en me demandant pour son fils la main de Mlle Julie Colombin... Vous ne l’avez pas encore vue ?

GUSTAVE.

Je n’ai pas eu ce bonheur...

COLOMBIN, avec intention.

Vous la verrez !

GUSTAVE.

Le portrait que l’on m’a fait de ses attraits... de son mérite...

COLOMBIN, d’un air malin.

Il n’est pas flatté... il ne peut pas être flatté... vous verrez !... elle est là... dans sa chambre... Quand je lui dirai que vous êtes ici... elle va trembler !...

GUSTAVE.

Comment !

COLOMBIN, riant.

Oui... je ne vous cacherai pas qu’elle a peur de vous...

GUSTAVE.

Peur de moi !

COLOMBIN.

Enfantillage... c’est si jeune... elle sort de pension... avec des idées... quand je dis de pension... je pourrais presque dire du couvent, car il y avait là trois ou quatre anciennes augustines, ursulines, visitandines... je ne sais déjà plus... qui avaient mis la maison sur un pied... enfin c’est tout au plus si l’on voulait bien m’admettre au parloir, moi, le père de ma fille.

GUSTAVE.

Par exemple !

COLOMBIN.

Oui... sous prétexte que j’étais un homme... Enfin elles avaient achevé de tourner sa jeune tête déjà assez exaltée... Mais vous serez là pour reformer son éducation. 

Riant.

Hé ! hé ! hé !... touchez là... Bocquet fils !... vous ne vous fâcherez pas, si je ne dis pas monsieur Bocquet fils ? aux termes où nous en sommes...

GUSTAVE.

Comment donc ?

COLOMBIN.

C’est moi qui ai eu l’idée de l’entrevue aux eaux... là on se voit familièrement... on fait la cour, on se plaît, on s’épouse, et ça n’a pas l’air... et puis, nous avons dans l’hôtel une société charmante... et entre autres une demoiselle d’un âge raisonnable... qui est arrivée de Nancy il y a quelques jours... mais il parait qu’elle a habité Bordeaux aussi ; vous la connaissez peut-être... Mlle Virginie...

GUSTAVE

Oh !... Bordeaux est très grand !...

COLOMBIN.

C’est vrai... Bordeaux est très grand, on le dit... C’est une demoiselle très estimable... et je suis enchanté de voir sa liaison avec ma fille... Je vous présenterai à ces dames avant le déjeuner... vous causerez avec elles... ça leur fera plaisir... Un jeune homme qui a fait son droit, ça doit avoir une conversation... Je vous demande pardon de vous quitter si tôt... après ma douche, il faut que je me couche une heure.

GUSTAVE.

Faites ; je serais désolé de déranger votre traitement.

COLOMBIN.

Et mon verre d’eau qui n’arrive pas !... ce garçon-là est insupportable !... Pierre ! j’en ai encore trois à prendre avant le repas... Pierre !

À Gustave.

Peut-on vous offrir un verre ?

GUSTAVE.

À moi ?... Dieu merci je me porte à merveille.

COLOMBIN.

N’importe... ça ne put pas faire de mal... au contraire... Pierre !...

 

 

Scène IV

 

GUSTAVE, COLOMBIN, PIERRE

 

PIERRE, entrant par le fond.

Eh ! mon Dieu ! le voilà Pierre... il ne peut pas être partout...

Lui offrant son verre d’eau.

Voici votre septième.

COLOMBIN.

Non, ça fait cinq.

PIERRE.

Sept !

COLOMBIN.

Tu crois ?

PIERRE.

J’ai noté...

COLOMBIN.

Eh bien ! dans le doute, j’aime mieux en prendre deux de plus.

PIERRE, à part.

En v’là un buveur d’eau chaude !

COLOMBIN.

Va-t’en, et rapporte deux verres... deux.

PIERRE.

Pour vous ! à la fois !

COLOMBIN.

Fais ce qu’on te dit.

PIERRE, sortant.

Il va se noyer... c’est sûr.

COLOMBIN.

Nous allons porter une santé à cette chère... cette digne et respectable maison Bocquet père et fils.

GUSTAVE, à part, effrayé.

Avec de l’eau de Néris !

COLOMBIN.

Plaît il ?... ah ! vous ne pouvez pas refuser, jeune homme.

GUSTAVE.

Mais mon père se porte fort bien.

COLOMBIN.

Raison de plus... nous boirons au maintien de sa précieuse santé.

Pierre entre avec deux verres.

Ah ! le voici...

GUSTAVE, à part.

Impossible d’échapper à l’eau chaude.

COLOMBIN.

Tenez... prenez.

Il lui donne un verre.

PIERRE.[2]

Ah ! c’est pour monsieur.

COLOMBIN.

Eh bien ! oui, là... c’est pour monsieur !... Ce garçon-là se mêle de tout... il me fera tomber malade à force de m’impatienter... Va-t’en ! et dans un quart d’heure apporte-moi mon sixième...

PIERRE.

Votre huitième.

COLOMBIN.

Mon sixième...

PIERRE.

C’est bon !... pardi !... c’est bon !...

Il sort.

COLOMBIN.

Va-t’en! 

À Gustave, d’un ton pénétré.

Monsieur... à la santé de l’honorable maison Bocquet père et fils de Bordeaux... dont la vieille amitié est mon plus beau... mon plus doux titre de gloire...

Il choque son verre à celui de Gustave.

N’ayez pas peur... c’est excellent.

GUSTAVE, goûte et fait la grimace.

Brr !...

COLOMBIN.

Courage ! il ne faut pas goûter... ça se boit comme ça... tenez...

GUSTAVE, prenant son parti.

Allons !...

Il boit d’un trait.

COLOMBIN.

Très bien ! bravo ! n’est-ce pas que c’est bon ?

GUSTAVE.

Délicieux.

À part.

Exécrable.

COLOMBIN.

Vous vous y ferez... moi, j’en absorbe huit tous les matins à jeun...deux de plus que Mlle Virginie... une forte buveuse... elle n’a jamais pu aller que jusqu’à six ; et encore... ce jour-là... elle a été malade... c’est-à-dire indisposée.

Il lui prend la main.

À bientôt, Bocquet fils... je vais me coucher.

GUSTAVE.

Je ne vous dirai pas bonne nuit... mais reposez bien !

COLOMBIN, à lui-même.

Il est charmant ! il a bu presque aussi bien que moi. 

À Gustave.

Il en faudra prendre encore un verre avant déjeuner.

Il entre dans la chambre à droite.

 

 

Scène V

 

GUSTAVE, seul

 

Pour cela, non... ma complaisance ne vas pas jusque là... Mais puisque je dois bientôt voir ma future... hâtons-nous de faire un peu de toilette pour la présentation... j’ai promis à mon père de jouer au sérieux mon rôle de prétendu... et la présentation est l’exposition de la comédie du mariage.

On sonne.

C’est M. Colombin... est-ce qu’il a encore soif ?

 

 

Scène VI

 

GUSTAVE, PIERRE, BERTHELOT

 

PIERRE, entrant.

On y va, on y va.

Il se dirige vers la chambre de Colombin. On sonne à gauche.

Voilà ! voilà !

Il va vers la chambre de Mlle Virginie.

BERTHELOT, entrant.

Garçon !... une chambre.

PIERRE.[3]

Tout de suite.

Il entre chez Mlle Virginie.

GUSTAVE, apercevant Berthelot.

Eh ! mais...

BERTHELOT.

Gustave !

GUSTAVE.

Berthelot !

BERTHELOT.

Par quel hasard ici ?

GUSTAVE.

Et toi ?

BERTHELOT.

Oh ! moi... je me promène.

GUSTAVE.

Pour ta santé !

BERTHELOT.

Pour mon plaisir... ce qui vaut mieux... Et peut-on connaître les motifs qui t’ont fait déserter subitement... sans dire adieu à tes amis... le café Montesquieu... et nos allées de Tourny... pour venir t’enterrer, ou plutôt te noyer dans les sources minérales de ce village ?...

GUSTAVE.

Moi... mon ami... c’est. 

À part.

Cachons-lui que je vais me marier, il se moquerait de moi.

BERTHELOT, le regardant.

Du mystère ?... c’est indiscret, mon cher... cela dit tout...

GUSTAVE.

Comment ?

BERTHELOT.

Parbleu !... tu es ici pour une femme... ai-je deviné ?

GUSTAVE.

Quoi ! tu penses ?...

BERTHELOT.

Une maîtresse... ah ! mauvais sujet !

GUSTAVE.

Eh bien ! quand cela serait... je suis garçon... et puis... c’est bien à toi...

BERTHELOT.

Moi, monsieur, je suis veuf... ce qui est un état plus libre encore... Un garçon est exposé à se marier... tandis qu’un veuf... jamais !...

GUSTAVE.

Voilà encore tes préventions contre le mariage...

BERTHELOT.

Mon cher, je n’ai qu’un mot à te dire : Experto crede Roberto, ce qui se traduit par : Si j’ai des préventions, j’ai le droit d’en avoir !

GUSTAVE.

Et puis... entre nous... es-tu réellement veuf ?

BERTHELOT.

Plaît-il ?

GUSTAVE.

C’est que quelques-uns de tes amis assurent...

BERTHELOT.

Ah ! parbleu ! si tu écoutes ces étourdis-là...

GUSTAVE.

Oui. Eh bien ! ces étourdis, qui ont dansé à tes noces en 1822, prétendent qu’ils ne t’ont jamais vu porter le deuil de ta femme.

BERTHELOT, à part.

Ah ! diable ! 

Haut.

Qu’est-ce que ça prouve ?

Air : Amis voici la joyeuse semaine.

Après avoir dans l’enfer du ménage

Traîné dix ans le boulet conjugal,

Prendre le deuil le jour de son veuvage,

C’est un mensonge hypocrite, immoral.

Oui, cet usage, est menteur, je le blâme.

Il est permis, chacun en conviendra,

Lorsqu’on a pris le deuil avec la femme

De le quitter quand la femme s’en va.

Le deuil finit quand la femme s’en va.

Et la mienne surtout !... Ah ! si tu l’avais connue !... une belle blonde... et riche... une fortune six fois plus considérable que la mienne !... Trente mille livres de rente... et vertueuse !

GUSTAVE.

Eh bien ! mais...

BERTHELOT.

Mais une de ces vertus intolérantes et intolérables... armées de griffes et de dents... d’ongles surtout !... qui transforment le domicile conjugal en un tribunal d’inquisition permanent... c’étaient des jalousies sauvages... des palpitations fantastiques... des caprices... des exigences... Enfin, moi, si gai, si jovial, pour qui le rire et le plaisir sont une seconde nature... je dépérissais, je tournais à l’hébétement, à l’imbécillité.

GUSTAVE.

Bah !

BERTHELOT.

Oui, mon cher, je tournais à l’imbécillité... C’est au point que j’étais parfois assailli par des idées très noires... je n’osais presque plus traverser les ponts... ni m’arrêter devant une boutique d’armurier.

GUSTAVE.

Allons donc !

BERTHELOT.

Allons donc ?... ah ! tu ne sais pas ce que c’est...

GUSTAVE.

Cependant tu vécus.

BERTHELOT.

Je l’avoue... je vécus... mal, par exemple !... mais un jour révolté, exaspéré, poussé à bout, je suppliai Mme Berthelot de reprendre ses trente mille livres de rente et de me rendre ma liberté, ma tranquillité, ma chère indépendance... Elle eut la générosité d’accepter... ce fut le plus beau jour de ma vie... Mme Berthelot quitta Bordeaux... et depuis j’ai appris que Dieu l’avait rappelée à lui... je ne lui en veux pas.

GUSTAVE.

Ce pauvre Berthelot !

BERTHELOT.

Tu comprends maintenant que le mot seul de mariage me cause des impressions désagréables... Ainsi, mon ami, je t’en prie... ne me parle plus désormais de Mme Berthelot... ces conversations évoquent des souvenirs, et les souvenirs me donnent des accès de peur... Quand on me fait penser à elle... il me semble que je ne suis plus aussi complètement veuf... cela m’attriste... Causons d’autre chose... quelque chose de plus gai... de ta maîtresse, si tu veux...

GUSTAVE.

Plus tard nous aurons le temps... Il faut que je te quitte pour passer un habit... retoucher ma cravate.

BERTHELOT.

Très bien ! je comprends... elle va venir... tu l’attends.

GUSTAVE.

Moi ! 

Riant.

Ah ! ah !.... quelle idée... tu seras donc toujours jeune ?

BERTHELOT.

Jusqu’à cent ans si je peux... et plus ! 

PIERRE, sortant de chez Virginie.

Oui, mam’selle Virginie, oui !

GUSTAVE, à part.

Hein ?... l’amie de la famille... je ne veux pas qu’elle me voie dans ce négligé. 

Haut.

Adieu ; puisque tu loges ici, nous nous revenons.

Regardant à droite.

La voici... à tantôt. 

BERTHELOT, riant, à Gustave.

Est-ce que ce serait... ?

Gustave sort par le fond.

 

 

Scène VII

 

VIRGINIE, BERTHELOT, PIERRE

 

VIRGINIE, à Pierre.

Garçon, n’oubliez pas de me faire inscrire pour le bain... vous viendrez me dire mon heure.

BERTHELOT, à part, avec effroi.

Oh !

PIERRE, entrant chez Colombin.

Suffit ! suffit !

BERTHELOT.

Ma femme !

VIRGINIE, l’apercevant.

Que vois-je ?

BERTHELOT, à lui-même.

Mme Berthelot sous le nom de Mlle Virginie !

VIRGINIE, à part.

Ah ! mes palpitations !

BERTHELOT, à part.

Allons, allons, il n’est pas possible que Gustave...

VIRGINIE, s’approchant avec colère.

Monsieur...

BERTHELOT, se retournant.

Mada...

Se reprenant.

mademoiselle.

VIRGINIE.

Qu’êtes-vous venu faire ici ?

BERTHELOT, froidement.

Je ne vous demande pas ce que vous y faites.

VIRGINIE.

Mais je devine...

BERTHELOT.

Moi, je ne prends même pas la peine de supposer.

VIRGINIE.

Vous m’avez suivie.

BERTHELOT.

Nullement. Je vous croyais toujours chez votre sœur à Nancy. N’est-ce pas chez elle que vous vous étiez retirée après notre séparation ?

VIRGINIE.

Vous le savez bien... Et vous avez sans doute cru que j’y passerais ma vie à vous pleurer.

BERTHELOT.

Moi !

VIRGINIE.

Mais non, monsieur, non... et j’ai pensé qu’après dix ans...

BERTHELOT.

Huit ans, s’il vous plaît.

VIRGINIE.

Dix ans, monsieur.

BERTHELOT.

Dix ! quoi ! déjà dix ans que nous sommes séparés ! comme le temps passe !...

VIRGINIE, avec ironie.

Quand on est heureux, n’est-ce pas ? 

Berthelot la salue.

Enfin, j’ai pensé qu’il m’était bien permis de m’arracher un peu à ma retraite... Mais à peine en suis-je sortie, que monsieur s’attache à mes pas, me suit...

BERTHELOT.

Vous suivre, moi !... vous me connaissez donc bien peu !

VIRGINIE.

Que trop pour mon malheur, homme abominable.

BERTHELOT.

Alors vous vous flattez.

VIRGINIE.

Homme horrible !

BERTHELOT, riant.

Ah ! ah !

VIRGINIE, à part.

Quelle rencontre ! j’en mourrai.

BERTHELOT, à part.

Je crois que je ferai bien de prendre les eaux pour me remettre.

Virginie, s’approchant, et avec colère. 

Monsieur !

BERTHELOT.

Mada...

Se reprenant.

mademoiselle.

VIRGINIE.

J’espère que vous allez quitter Néris.

BERTHELOT.

Moi ? du tout, j’arrive.

VIRGINIE.

Mais j’étais ici avant vous.

BERTHELOT.

Qu’importe ? vous avez le droit de partir la première.

VIRGINIE.

Tous céder la place ? jamais.

BERTHELOT.

Ni moi.

VIRGINIE.

Nous allons donc rester sous le même toit ?

BERTHELOT.

Bah ! quand le toit est très grand !

VIRGINIE.

Mes insomnies vont me reprendre.

BERTHELOT.

Moi, je dormirai fort bien.

VIRGINIE.

Nous mangerons à la même table !

BERTHELOT.

Je n’en perdrai pas une bouchée.

VIRGINIE.

Il est capable de me faire coudoyer dans le talon par une de ses maîtresses.

BERTHELOT.

J’ai déjà, peut-être, serré la main à un de vos adorateurs.

VIRGINIE.

Monsieur, apprenez que je suis...

BERTHELOT.

Demoiselle ? Mais cela n’empêche pas d’être adorée, au contraire.

VIRGINIE.

Me soupçonner ! le voilà donc le but de votre voyage ! Vous avez été conduit ici par les serpents de la jalousie.

BERTHELOT.

Erreur ! par les chevaux de la diligence tout simplement.

VIRGINIE.

Vous n’avez d’autre bonheur que celui de me persécuter.

BERTHELOT.

Le seul que je comprenne, c’est celui de vous laisser en repos.

VIRGINIE, d’un ton câlin.

Une fois dans votre vie faites quelque chose pour me plaire.

Il la regarde.

Allez-vous-en.

BERTHELOT.

N’y comptez pas. Si j’avais su vous trouver ici, j’aurais choisi sans doute un autre but pour un voyage d’agrément... Mais le hasard m’amène à Néris ; vous y êtes, c’est un malheur pour nous deux... Prenons notre parti en braves, cela peut s’arranger : vous resterez Mlle Virginie ; moi, je resterai veuf... personne ne saura que vous êtes ma femme, je me ferai moi-même un vrai plaisir de l’oublier, et l’on ignorera notre séparation amiable : voilà tout ce que je peux faire pour vous. Quant à m’en aller, ne l’espérez pas, je reste.

Il s’assied à droite.

VIRGINIE.

Mais, monsieur, je ne veux pas vous voir.

BERTHELOT.

Vous fermerez les yeux.

VIRGINIE.

Ni vous entendre.

BERTHELOT.

Vous boucherez vos oreilles.

VIRGINIE.

Quel supplice ! Vous voulez donc ma mort !

BERTHELOT.

Moi ? à quoi bon ? un veuf n’a la mort de personne à souhaiter.

VIRGINIE.

Allez, monsieur, vous êtes un homme horrible !

BERTHELOT.

Encore ? vous aviez plus d’imagination que ça autrefois.

VIRGINIE.

Comment ?

BERTHELOT.

Vous vous répétez...

Il se lève.

PIERRE, sortant de chez Colombin.[4]

Vous direz ce que vous voudrez, monsieur, ça fait huit.

COLOMBIN, en dedans.

Six.

PIERRE.

Huit. Je vous ai piqué.

VIRGINIE, à part.

Quelqu’un ! 

À Berthelot d’un ton tout aimable.

Oh ! monsieur, vous êtes mille fois trop aimable

Bas.

Ce n’est pas vrai.

BERTHELOT.

Hein ? 

Voyant le Garçon.

Ah ! c’est juste !... 

Haut.

On ne peut l’être trop avec vous, mademoiselle. 

Bas.

Je mens.

PIERRE, à part.

Tiens, tiens ! le nouveau venu qui fait la cour à la palpitation de cœur ! Ah ! mais non ! le docteur le défend. 

Haut, et passant au milieu.

Mademoiselle Virginie, je vas vous faire inscrire pour votre bain.

VIRGINIE.

Dépêchez-vous.

PIERRE.

Et vous, monsieur, si vous voulez me suivre, je vais vous conduire à votre chambre.

BERTHELOT.

À quel étage ?

PIERRE.

Au second.

À part.

Il voudrait bien être logé dans le voisinage de la palpitation. Mais non, le docteur le...

Il va vers le fond.

BERTHELOT, se rapprochant de Virginie et saluant.

Mademoiselle...

VIRGINIE.

Monsieur.

BERTHELOT.

Enchanté d’avoir eu le plaisir de faire votre connaissance. 

Bas.

Je mens toujours. 

Haut.

Vous me permettrez de vous rendre quelquefois mes hommages ?

VIRGINIE.

Monsieur...

Bas.

Je vous déteste.

BERTHELOT, bas.

C’est de la sympathie... Je ne mens plus !

Il prend machinalement la porte de Virginie.

PIERRE, courant à lui.

Pas ici, monsieur ! ça c’est la chambre de mademoiselle.

BERTHELOT, s’éloignant rapidement.

Ah ! diable !

À Virginie.

Pardon... si j’avais su...

VIRGINIE.

Monsieur ! 

À part.

Impertinent !

PIERRE.

Il en tient !... Mais non, le docteur le défend !

Il sort avec Berthelot, par le fond.

 

 

Scène VIII

 

VIRGINIE, seule

 

C’est pour en mourir, mes palpitations vont m’étouffer. Et le docteur qui me répète sans cesse :

Air : du Piège.

Pour vous guérir, évitez avec soin

Toute émotion trop nuisible ;

Mais le calme dont j’ai besoin

Me fuit partout, c’est bien terrible !

Le sort, fatal à mon repos,

En paix ne veut pas que je vive ;

Ici j’attends le terme de mes maux...

Et c’est mon mari qui m’arrive !...

Ah ! le monstre ! ah ! l’indigne ! s’il pouvait m’anéantir il le ferait, et moi aussi. Voilà les hommes ! Mariez-vous donc !... Ah ! Dieu ! heureusement que je suis demoiselle ! c’est-à-dire... eh bien ! oui, puisqu’il est veuf, je le suis aux yeux de tous, je le suis... je ne veux pas que l’on soupçonne que j’ai eu la sottise de m’unir à ce faquin-la.

Elle s’assoit à gauche.

 

 

Scène IX

 

VIRGINIE, COLOMBIN, JULIE

 

COLOMBIN, sortant de la chambre avec Julie.

Oui, oui, je comprends, je comprends très bien. Tu ne le connais pas et tu le détestes.

JULIE.

Mais non, mon père... je ne déteste pas plus votre protégé que tout autre prétendu... mais...

VIRGINIE.

Hein ? un prétendu ?

COLOMBIN, la saluant.

Mademoiselle...

JULIE.

Oui, ma bonne amie... mon père veut me marier...

VIRGINIE.

Pauvre enfant !

JULIE.

Et je vous demande pourquoi ?

COLOMBIN.

Pourquoi ? eh parbleu !...

JULIE.

On se marie pour la fortune, et nous sommes riches... ou par inclination, je n’aime pas M. Bocquet... alors, je ne vois pas...

COLOMBIN.

Tu ne vois pas, tu ne vois pas... il y a d’autres raisons que tu ignores.

JULIE.

Lesquelles ?

COLOMBIN.

Lesquelles ? mais parce que... on se marie pour...

À part.

En vérité, cette petite vous fait des questions...

JULIE.

Comment ?

COLOMBIN.

Demande à ton amie.

VIRGINIE, baissant les yeux.

Moi, monsieur ?

COLOMBIN.

Ah ! pardon, mademoiselle. 

À Julie.

Enfin, on se marie pour obéir à ses parents, là... puisque tu me forces à te parler sur le ton de l’autorité... Et comme Bocquet fils va venir...

JULIE.

Mais...

COLOMBIN.

Va mettre ton tablier rouge.

JULIE.

Mais, mon père, vous refusez de m’écouter... vous voulez donc me sacrifier ?

COLOMBIN.

Je veux te marier... va mettre ton tablier...

JULIE.

Me marier !... Ah ! si vous saviez !...

COLOMBIN.

Hein !... si je sais ce que c’est...

Riant.

Ah ! ah !...

À Virginie.

Elle me demande... 

Virginie baisse les yeux.

Pardon...

JULIE.

Mon père !

COLOMBIN.

Encore !... 

Avec dignité.

Ma fille, puisque vous me forcez derechef à vous parler sur le ton de l’autorité paternelle... allez mettre votre tablier rouge.

JULIE, allant à Virginie, bas.

Ah ! mademoiselle, il vous ne venez pat à mon aide...

VIRGINIE, bas.

Chut ! je vais lui parler.

Julie sort à droite.

 

 

Scène X

 

VIRGINIE, COLOMBIN

 

VIRGINIE, se levant.

Eh quoi ! monsieur Colombin, est-il vrai ? vous voulez déjà donner un mari à Julie ? Un mari ! oh ! ciel !

Colombin ne répond pas.

Certainement, je n’ai pas le droit de m’immiscer dans cette affaire de famille...

COLOMBIN, pour ne pas lui répondre, feint de regarder dans l’appartement de sa fille, à part.

Alors, pourquoi s’immisce-t-elle ?

VIRGINIE.

Mais ma profonde amitié pour Julie... 

COLOMBIN, se retournant vers elle et n’efforçant de changer la conversation.

 Mademoiselle, vous excuserez mon impolitesse, si je ne me suis pas informé, en vous voyant, de l’état de votre chère santé.

VIRGINIE, saluant.

Monsieur... 

Vivement.

car enfin, cette pauvre enfant...

COLOMBIN.

Peut-on, sans indiscrétion, percer les mystères de l’alcôve, et vous demander si vous avez passé une bonne nuit ?

VIRGINIE.

Horrible ! mon cher monsieur ; mais il ne s’agit pas de moi...

COLOMBIN.

Tant pis ! tant pis !

VIRGINIE.

Vous avez été bon mari... mais il en est tant qui...

COLOMBIN.

Voulez-vous que je vous dise !...vous ne buvez pas assez.

VIRGINIE.

Moi ?

COLOMBIN.

Et puis, voulez-vous que je vous dise encore ? vous prenez votre bain trop tard... l’avez-vous pris ?

VIRGINIE.

Pas encore... mais... 

À part, avec impatience.

Serait-il sourd ?... ou bien se moquerait-il de moi ?

COLOMBIN, à part.

Pourquoi s’immisce-t-elle dans mes affaires de famille ?

 

 

Scène XI

 

VIRGINIE, JULIE, COLOMBIN

 

JULIE, montrant son tablier rouge.

Tenez, mon père, êtes-vous content ?

COLOMBIN, avec émotion.

Très bien !... ta mère, cette pauvre Euphémie, avait un tablier rouge la première fois que je la vis.

Il essuie une larme.

JULIE.

J’ai été bien obéissante ; en récompense, je vous en prie, écoutez-moi.

COLOMBIN.

Tant que tu voudras... voyons.

JULIE, bas à Virginie.

Avez-vous parlé ?

VIRGINIE, assise à gauche.

Il ne veut rien entendre.

COLOMBIN.

Eh bien ?

JULIE, d’un ton câlin.

Écoutez-moi, ne vous fichez pas, et causons raisonnablement... Je ne suis plus une enfant, j’ai dix-sept ans, et voilà deux mois que je suis sortie de pension...

COLOMBIN.

C’est convenu.

JULIE.

Eh bien ! à la pension j’ai acquis de l’expérience ; je sais que l’apparence est souvent trompeuse... M. Bocquet vous semble un jeune homme accompli ; mais qui sait ? les hommes sont si habiles à se contrefaire !

COLOMBIN.

Bocquet fils n’est point contrefait.

JULIE.

Ils se présentent à nous sous les dehors les plus séduisants ; ils se montrent doux, aimables, empressés, mais une fois mariés...

VIRGINIE.

Oh ! oui, une fois mariés...

JULIE.

Ils deviennent méchants.

VIRGINIE.

Bourrus.

JULIE.

Despotes.

COLOMBIN.

Bocquet fils n’est point un despote.

JULIE.

Sans doute à présent... mais après...

COLOMBIN.

Eh bien ! nous verrons ça quand tu seras mariée.

VIRGINIE, à part.

Les maris et les pères !... on devrait les supprimer tous.

JULIE.

Ah ! vous ne voulez pas m’entendre.

COLOMBIN.

Va toujours, je ne perds pas un mot.

JULIE, s’appuyant sur le bras de son père.

Si vous voulez me faire bien plaisir, me rendre bien heureuse, renvoyez poliment M. Bocquet ; laissez-moi près de vous ; votre santé exige des soins, je vous soignerai.

COLOMBIN.

Eh bien ! oui, tu me soigneras quand tu seras mariée.

JULIE.

Toujours à vos côtés... votre Julie vous aimera, vous chérira.

COLOMBIN.

Eh bien ! oui, tu me chériras quand tu seras mariée.

VIRGINIE, à part.

Le gros entêté !

JULIE.

Aimer son père, voilà le bonheur !... tandis que l’amour... si vous aviez entendu Mme Sainte-Apolline, notre sous-maîtresse...

Air des Visitandines.

Tous les hommes sont des trompeurs,

Craignez leurs discours, disait-elle :

Pour échapper aux séducteurs,

Restez sous l’aile paternelle.

Car l’amour ne dure qu’un jour...

C’est un feu follet, un nuage.

COLOMBIN.

Il n’est pas question d’amour...

Je te parle de mariage.      

VIRGINIE.

Ce qui est fort différent... 

Soupirant.

Ah ! vous avez bien raison.

COLOMBIN, à part.

Pourquoi diable s’immisce-t-elle toujours ?

PIERRE.

Monsieur, M. Bocquet demande s’il peut se présenter devant vous.

COLOMBIN.

Mais sans doute, sans doute. 

À sa fille.

Tu vois, des formes, de l’éducation !

JULIE.

Vous êtes inflexible !

VIRGINIE, à part, se levant.

Comme Agamemnon sacrifiant Iphigénie... Pauvre enfant ! Mais je suis là !... 

Bas.

Je vous sauverai... chut !

 

 

Scène XII

 

VIRGINIE, JULIE, GUSTAVE, COLOMBIN

 

COLOMBIN, allant au-devant de lui.

Venez donc, mon cher, venez donc, que je vous présente à ces dames !

Le présentant.

M. Bocquet, fils de la maison Bocquet père et fils de Bordeaux.

Bas à Gustave.

Ma fille est la plus jeune et la plus svelte.

GUSTAVE, saluant Julie.

Mademoiselle...

À part.

Elle est charmante.

Saluant Virginie.

Madame...

VIRGINIE, sèchement.

Je suis demoiselle, monsieur.

GUSTAVE.

Ah ! pardon !

COLOMBIN, la lui présentant.

Mademoiselle Virginie, l’amie dont je vous ai parlé tantôt... Mais entre nous, point de façon, touchez là, Bocquet fils.

GUSTAVE.

Vous voyez que j’agis comme à la campagne... me présenter à dix heures chez les dames, au risque d’être importun peut-être... de troubler un projet de promenade, ou de lecture !

JULIE.

Non, monsieur, nous ne lisions pas.

VIRGINIE.

Nous parlions.

COLOMBIN.

De vous... justement... c’est drôle... hein ?... Quand on parle du... 

Se reprenant.

Sans comparaison...

GUSTAVE, souriant.

Ainsi, vous daigniez vous occuper de moi... Il est vrai que le titre sous lequel j’ose me présenter dans votre famille a fait de moi un personnage presque important ; un prétendu !... Savez-vous, monsieur, qu’il n’est pas de rôle plus difficile à remplir ?

COLOMBIN.

J’ai passé par là.

GUSTAVE.

Et surtout celui d’un futur qui se présente pour la première fois !... Si les difficultés de sa position le rendent craintif, embarrassé, on le prendra peut-être pour un homme sans manières, sans usage... s’il s’efforce de paraître aimable, empressé... on l’accusera de jouer un rôle et de cacher sous des dehors affectés des défauts que le mari ne se donnera pas la peine de contraindre...

JULIE, à Virginie.

On dirait qu’il a deviné.

COLOMBIN.

Hein ? comme il s’exprime !... il a fait son droit à Paris !

GUSTAVE.

Ne sont-ce pas là, monsieur, les deux écueils qui menacent un prétendu ?... ou plutôt, c’est à une femme que je dois demander...

À Virginie.

Qu’en pensez-vous, madame ?

VIRGINIE, piquée.

Mademoiselle... monsieur...

GUSTAVE.

Ah ! pardon... Quand il sera jugé, quand on le connaîtra bien... il demandera humblement s’il doit rester... s’il doit s’éloigner pour toujours...

COLOMBIN.

Vous éloigner... y pensez-vous ?

GUSTAVE, regardant Julie.

Je sens déjà que je ne pourrais le faire sans regrets.

VIRGINIE, à part.

Ce jeune homme est dangereux.

JULIE, à part.

Il est plus raisonnable que je ne pensais.

GUSTAVE.

Air d’Aristippe.

Je ne suis point à vos yeux, je l’espère,

Un épouseur réprouvé par l’hymen,

Qui, secondé par les ordres d’un père,

Vient s’empirer ici de votre main ;

Ce qu’il me faut, c’est mieux que votre main ;

Surprendre un cœur, sans que l’amour le donne,

C’est un larcin dont l’honneur doit rougir.

Pour être heureux, l’amour ordonne

De mériter ce qu’on veut obtenir.

JULIE, embarrassée.

Monsieur...

COLOMBIN.

Tranquillisez-vous, Bocquet fils... Julie n’a pas d’autres volontés que les miennes... et moi, je veux...

GUSTAVE, souriant.

Ah ! cela ne suffirait pas.

COLOMBIN.

Plaît-il ?

GUSTAVE.

Mademoiselle doit avoir sa volonté, et vous la vôtre.

COLOMBIN.

Ah !... ah çà ! mais, dans tout ça, que deviennent les pères ?

GUSTAVE.

Quelle que soit la décision de leurs enfants, ils l’approuvent et la confirment.

COLOMBIN.

Ah !... 

À part.

Il n’a donc pas fait son droit à Paris ?

JULIE, bas à Virginie.

Mais ce n’est pas trop mal !

VIRGINIE, de même.

Perfidie, ma chère.

COLOMBIN, à part.

Enfin !... il paraît que ça se fait ainsi aujourd’hui.

Haut.

Mademoiselle Virginie, n’est-ce pas l’heure de votre bain ? si mon bras...

JULIE, bas.[5]

Ne me quittez pas.

VIRGINIE.

Trop bon mille fois... le garçon doit m’avertir.

COLOMBIN, désappointé.

Ah !

GUSTAVE, à part.

La jeune personne redoute le tête-à-tête... il serait maladroit de rester.

COLOMBIN.

Mademoiselle Virginie, je vais prendre mon septième à la source... si mon bras... 

JULIE, bas.

Refusez.

VIRGINIE.

Permettez-moi de refuser... je suis fatiguée... j’ai si mal dormi cette nuit !

COLOMBIN.

Ah !

GUSTAVE, à part.

C’est assez clair. 

Haut.

Je serai votre compagnon, si vous le voulez bien... je ne connais pas encore la ville et je me fais un plaisir...

COLOMBIN.

À la bonne heure.

À part.

J’aurais mieux aimé... enfin c’est égal... ils ont le temps de se revoir...[6]

GUSTAVE, saluant Julie.

Mademoiselle...

À Virginie.

Madame...

VIRGINIE, très sèchement.

Demoiselle, monsieur... demoiselle !

GUSTAVE.

Ah ! pardon !...

COLOMBIN.

Allons, Bocquet fils... nous trinquerons de nouveau.

GUSTAVE.

C’est cela.

À part.

Prends garde !

COLOMBIN.

Air : Un bon luron, John le dragon. (Brasseur.)

Suivez-moi : pour vous contenter,

En cicérone habile.

Moi, je veux vous faire goûter

Les plaisirs de la ville.

GUSTAVE, à part.

De son caprice j’ai grand’peur :

Ce père de famille

Mesure à ma soif de buveur

Mon amour pour sa fille.

Ensemble.

COLOMBIN.

Suivez-moi : pour vous contenter,

En cicérone, etc.

GUSTAVE.

Je vais tout voir, tout visiter ;

Ce cicérone habile

Ici va me faire goûter

Les plaisirs de la ville.

VIRGINIE, JULIE.

Suivez-le : pour vous contenter,

En cicérone habile,

Mon père vous fera goûter

Monsieur va vous faire goûter

Les plaisirs de la ville.

 

 

Scène XIII

 

VIRGINIE, JULIE

 

JULIE.

Eh bien ! ma bonne amie, qu’en dites-vous ?... j’avoue que je m’étais fait de lui une toute autre idée... il paraît du moins d’une franchise...

VIRGINIE.

Ma petite ! ce jeune homme est un grand comédien... méfiez-vous de lui.

JULIE.

Vous croyez ? mais n’a-t-il pas dit que je devais agir d’après ma volonté ? il pense absolument comme nous.

VIRGINIE.

Excepté qu’il veut vous épouser.

JULIE.

Ah !... si j’y consens...

VIRGINIE.

Comédie !... ils disent tous cela... et si l’on ne consent pas !... ils vous épousent par force.

JULIE.

Il mentait donc ?

VIRGINIE, regarde autour d’elle, puis la conduit à la table de droite près de laquelle elles s’asseyent toutes deux.

Ma chère petite... règle générale... un homme à marier n’ouvre la bouche que pour mentir... basez-vous là-dessus.

JULIE.

Est-il possible ? moi qui trouvais déjà le mariage moins effrayant !... car enfin, il me laissait le temps d’étudier mon prétendu, de le connaître... et le droit de le refuser...

VIRGINIE.

Jeune imprudente ! c’est un piège couvert de fleurs... comme tous les pièges.

JULIE.

Oh ! mon Dieu ! mais c’est horrible ! Voyez donc ! moi qui étais prévenue de leurs ruses, de leurs mensonges... eh bien ! j’étais prête à faire une exception en faveur de M. Gustave... je croyais presque à sa sincérité, à sa bonne foi...

VIRGINIE.

Gardez-vous-en bien.

JULIE.

Les hommes n’aiment donc jamais sincèrement ?

VIRGINIE.

Jamais !... jamais !... jamais !

JULIE.

Mais quel avantage trouvent-ils à nous tromper ainsi ?

VIRGINIE.

Quel avantage ? celui de nous tourmenter... Vous ne savez donc pas, pauvre petite, que l’homme est né pour tourmenter la femme, comme le loup pour dévorer l’agneau, comme le vautour pour déchirer la colombe ? C’est dans sa nature, dans son sang, dans son instinct... Le monde entier n’est rempli que des tristes victimes de ces affreux tyrans... ça fait frémir... et pleurer...

JULIE.

C’est bien vrai ! j’en ai eu moi-même, presque sous les yeux, un exemple terrible... Hortense, une de mes bonnes amies de pension, dont je vous ai parlé déjà...

VIRGINIE.

On l’avait mariée ?

JULIE.

Hélas oui !... et au bout de six mois de ménage, elle a été obligée de quitter son mari... de se réfugier chez ses parents, en attendant que les tribunaux prononcent sa séparation. 

VIRGINIE, se levant.

Ah ! s’il fallait citer des exemples ! Tenez ! moi qui vous parle, moi-même...

JULIE.

Comment ! vous ?

VIRGINIE, se reprenant.

Non. Je... je veux dire une de mes amies de pension... Aussi... pauvre femme !

 

 

Scène XIV

 

BERTHELOT, VIRGINIE, JULIE

 

BERTHELOT, paraît à la porte du second plan à gauche.

Ah !...

Il s’arrête.

VIRGINIE.

En a-t elle souffert, grand Dieu ! de la part d’un despote, d’un indigne !

BERTHELOT, à part.

Des adjectifs dans la bouche de ma femme ! il s’agit de moi.

VIRGINIE.

Il avait fait le gentil, l’hypocrite, pour captiver son amour et obtenir sa main... Il l’obtint, ma petite...

JULIE.

Son amour ?

VIRGINIE.

Non, sa main.

BERTHELOT, à part.

Ne confondons pas.

VIRGINIE.

La lune de miel dura...

Elle cherche.

BERTHELOT, à part.

Ce que durent deux quartiers de lune.

VIRGINIE.

Qu’il vous suffise de savoir que chaque jour ramenait des querelles, des scènes atroces. 

BERTHELOT, à part.

C’est historique... j’y étais.

VIRGINIE.

Inutile de dire que tous les torts étaient du côté du mari.

BERTHELOT, à part.

C’est faux.

VIRGINIE.

Un homme dissipé, ingrat, égoïste...

BERTHELOT, à part.

Ça sera long !

VIRGINIE.

Un viveur, comme ils l’appelaient, fantasque, méchant comme peste, taquin, bourru, maussade ; prodigue pour lui, avare pour sa femme ; jaloux...

BERTHELOT, à part.

Jamais !

VIRGINIE.

Enfin tous les défauts.

BERTHELOT, à part.

Ça résume.

JULIE.

Mais la femme n’avait-elle pas aussi quelques imperfections ?

VIRGINIE.

Aucune. C’était un ange...

BERTHELOT, à part.

Ah !

VIRGINIE.

Un modèle de douceur, de bonté, de patience...

BERTHELOT, à part.

L’incognito est bien gardé.

VIRGINIE.

Mais ses vertus, au lieu de désarmer son bourreau, ne faisaient qu’irriter sa rage monstrueuse. Enfin, après six ans de supplices...

BERTHELOT, à part.

Six siècles !

VIRGINIE.

La victime se traîna un soir hors du domicile conjugal.

JULIE.

Elle mourut de misère sur le seuil de la porte.

VIRGINIE.

Non. Elle monta en chaise de poste, et courut au fond de la province pour fuir la rencontre et le souvenir de son persécuteur.

BERTHELOT, à part.

C’est un vrai conte de Barbe-Bleue.

VIRGINIE.

Et aujourd’hui, sa santé altérée !... Ah ! ma pauvre enfant, j’ai bien souffert !...

BERTHELOT, à part.

Aïe !

JULIE.

Vous ?

VIRGINIE, se reprenant.

Non. Mon amie de pension. Je puis dire que j’ai souffert de ses souffrances... je l’aimais comme une sœur... une sœur jumelle.

JULIE.

Que les hommes sont méchants !

VIRGINIE.

Mais ce n’est pas tout, ma pauvre Julie ; j’ai connu d’autres femmes trompées, trahies, abandonnées... d’autres encore maltraitées, battues, immolées.

BERTHELOT, à part.

Et mangées !

JULIE.

Par leurs maris ?

VIRGINIE.

Par leurs maris.

JULIE.

Ah ! cela fait mal d’entendre ces choses-là !

BERTHELOT, à part.

C’est à faire dresser les cheveux sur la tête.

VIRGINIE.

Oui, cela fait mal... mais c’est utile.

BERTHELOT, même jeu.

De qui donc fait-elle l’éducation ainsi ?

VIRGINIE.

Et maintenant, ma chère Julie, épousez, épousez donc votre Gustave Bocquet.[7]

BERTHELOT, à part.

Gustave !... Ah ! c’était donc là le mystère !

JULIE, bas à Virginie.

Mais mon père !...

VIRGINIE.

Ah ! oui, Agamemnon.

BERTHELOT, à part.

Il s’appelle Agamemnon !

JULIE.

Je dépends de lui... et je le sens, s’il commandait, je n’aurais peut-être pas le courage...

VIRGINIE.

Ne vous en occupez pas, je lui ferai entendre raison.

JULIE.

Oh ! alors, je promets tout ce que vous voudrez.

VIRGINIE.

À la bonne heure !

BERTHELOT, à part.

Une conspiration contre Gustave ! heureusement, je suis là.

VIRGINIE.

Ainsi c’est convenu. Vous repousserez tous vos prétendus, et nous détesterons tous les hommes.

JULIE.

Tous ? excepté mon père, pourtant.

VIRGINIE.

Cela va sans dire.

JULIE.

Et le vieux Joseph, qui m’a vue naître, qui m’a bercée toute petite sur ses genoux.

VIRGINIE.

Soit.

JULIE.

Ah ! Et puis encore M. Quentin, mon professeur de piano.

VIRGINIE.

Quel âge ?

JULIE.

Cinquante-cinq ans.

VIRGINIE.

Oh ! alors...

BERTHELOT, à part.

Le cœur est bon.

JULIE.

Et vous, quelles exceptions faites-vous ?

VIRGINIE.

Moi ?

BERTHELOT, qui allait sortir.

Ah ! voyons les exceptions de ma femme.

VIRGINIE, d’un ton résolu.

Aucune !

BERTHELOT, à part.

Bravo !

JULIE.

Quoi ! pas une seule ?

VIRGINIE, avec énergie.

Je hais tous les hommes, et ils n’ont que ce qu’ils méritent !

BERTHELOT, à part.

J’ai mon affaire. Écoutez donc aux portes !... Allons prévenir Gustave.

Il s’éloigne avec précaution par le fond.

 

 

Scène XV

 

VIRGINIE, JULIE

 

JULIE.

Ah ! je me sens plus tranquille ! Et maintenant il faudrait congédier M. Gustave.

VIRGINIE.

Laissez-moi faire, je me charge du compliment.

JULIE.

Dites lui ça avec des ménagements, ne le fâchez pas, et surtout que mon père ignore...

VIRGINIE.

Ne vous inquiétez de rien... je les entends.

JULIE.

Je me fie à vous, ma bonne amie... voua êtes mon ange tutélaire.

VIRGINIE, à part.

Ah ! si j’avais eu un ange comme moi quand Berthelot me faisait la cour !

On entend la cloche du déjeuner.

 

 

Scène XVI

 

COLOMBIN, GUSTAVE, VIRGINIE, JULIE

 

COLOMBIN, entrant.

Voici les premiers coups de cloche pour rallier les buveurs et les promeneurs ; on va déjeuner, et, grâce à Dieu, je suis en règle, j’ai pris mon septième. Attendez-moi ici, Bocquet fils, je vais changer de tenue ; car nous déjeunons à table d’hôte. 

À Virginie.

Serez-vous des nôtres, mademoiselle ?

VIRGINIE.

Pardon. Vous savez que je ne déjeune jamais.

COLOMBIN.

C’est vrai, je l’avais oublié. Alors, il faut boire.

VIRGINIE, bas à Gustave.

J’ai à vous parler.

GUSTAVE, étonné.

Plaît-il ?

COLOMBIN.

Allons, Julie, va te préparer.

JULIE.

Oui, mon père.

COLOMBIN, à Gustave.

Air : Comptes sur nous, sur notre zèle.

Ne vous impatientez pas.

À Julie.

Dépêche-toi, ma chère,

Car nous allons tous, de ce pas,

Nous préparer pour le repas.

GUSTAVE.

D’ici je ne sortirai pas ;

Allez vite, beau-père ;

Car nous allons tous, de ce pas,

Faire le meilleur des repas.

VIRGINIE.

Ma belle enfant, ne tremblez pas.

Comptes sur moi, ma chère ;

Le futur, sans bruit, sans éclats,

Saura qu’il a perdu ses pas.

JULIE.

Malgré moi, j’ai grand’peur, hélas !

Parlez-lui sans colère.

Qu’il parte, sans bruit, sans éclats,

Et surtout ne le fâchez pas.

 

 

Scène XVII

 

GUSTAVE, VIRGINIE

 

GUSTAVE.

Mademoiselle, me voici à vos ordres.

VIRGINIE, avec une politesse froide.

Monsieur, je nie suis chargée auprès de vous d’une mission difficile, délicate... mais l’amitié m’a fait un devoir de l’accepter... et je vais la remplir.

GUSTAVE.

Je vous écoute.

VIRGINIE.

Tranchons le mot, monsieur. Vous êtes venu à Néris pour épouser Mlle Colombin... mais je dois vous dire que vous perdez votre temps.

GUSTAVE.

Comment ?

VIRGINIE.

Que Mlle Colombin ne vous aime pas.

GUSTAVE.

Son indifférence est toute naturelle... et je n’y vois rien qui doive m’offenser... Je n’ai jamais eu la prétention d’inspirer dès la première vue un sentiment... que mes soins... ma persévérance...

VIRGINIE.

L’importunité ne changera rien à son aversion...

GUSTAVE.

De l’aversion !...

VIRGINIE.

Le mot est dur peut-être, mais quand on ne veut pas deviner...

GUSTAVE.

Pardonnez ma surprise... mais une aversion si subite... quand on me connaît à peine...

VIRGINIE.

Les premières impressions sont difficiles à détruire.

GUSTAVE.

Mais pourtant, mademoiselle, quelle que soit la douleur que me cause un pareil arrêt... je ne veux pas désespérer encore... et si j’osais vous prier...

VIRGINIE.

De quoi, monsieur ?

GUSTAVE.

De plaider ma cause auprès de Mlle Colombin ?

VIRGINIE.

Moi ?

GUSTAVE.

Vous êtes son amie... et protégé par vous...

VIRGINIE, à part.

Il s’adresse bien.

Haut.

Impossible, monsieur, et c’est justement parce que j’aime Julie, que je l’aime sincèrement, que je dois veiller sur son bonheur... sur son avenir... et je veux à mon tour vous adresser une prière.

GUSTAVE.

Parlez.

VIRGINIE.

Reprenez la route de Bordeaux... soyez assez discret pour ne point faire part à M. Colombin de ma démarche auprès de vous... et assez délicat pour ne pas exposer Julie à la colère de son père en la forçant à refuser votre main.

GUSTAVE.

C’est donc un congé ?

VIRGINIE.

Définitif.

Lui faisant une grave et profonde révérence.

Monsieur, je me suis acquittée de ma commission... j’ai l’honneur de vous saluer... votre très humble et très obéissante...

À part, à la porte de sa chambre.

Voilà comme on devrait recevoir tous les prétendus.

Elle entre chez elle.

 

 

Scène XVIII

 

GUSTAVE, seul

 

Eh bien ! faites donc quatre-vingt-dix lieues pour venir chercher un aveu aussi flatteur !... Je suis haï à première vue... et l’on me donne mon congé... conçoit-on une antipathie pareille !...

Avec un peu de dépit.

Je suis sans doute sacrifié à quelque soupirant du crû... quelque langoureux campagnard que le père repousse, et que soutient cette ridicule demoiselle. Au reste, que m’importe ?... je ne ferai certainement pas à Mlle Colombin l’honneur de me désespérer.

S’arrêtant, et regardant l’appartement de Julie.

C’est pourtant dommage... il y a quelque chose en elle... je crois que je l’aurais aimée... Ah ! je me souviendrai des mariages arrangés par correspondance... c’est une leçon !...

COLOMBIN, dans la coulisse.

Bocquet fils ! ne vous impatientez pas... je suis à vous.

GUSTAVE.

Ah ! parbleu ! ça m’est bien égal, à présent... je déteste ce gros négociant... si j’avais prévu ce qui m’arrive, du diable s’il m’aurait fait boire son eau chaude.

Il va vers la sonnette.

 

 

Scène XIX

 

GUSTAVE, BERTHELOT

 

BERTHELOT, entrant.

Ah ! Gustave... où diable étais-tu donc ?... je te cherche depuis une heure pour... 

Il regarde autour de lui.

pour te donner un avis.

GUSTAVE.

Merci... mais plus tard... Dis-moi, Berthelot... as-tu quelque affaire qui te retienne à Néris ?

BERTHELOT.

Pour le moment, une affaire très importante... le déjeuner.

GUSTAVE.

Si ce n’est que cela, tu déjeuneras en voiture... je pars à l’instant même...

BERTHELOT.

Comment !... tu pars...

GUSTAVE.

Oui, pour Paris... et si tu es mon ami, tu m’accompagneras...

BERTHELOT.

Ah ça ! voyons, expliquons-nous... Tu arrives ce matin à neuf heures... et à onze tu remontes en voiture... ça n’est pas clair... il y a quelque chose...

GUSTAVE.

Eh bien ! oui... quelque chose... que je ne puis te dire.

BERTHELOT.

Pourquoi donc ? et... le grand mal quand tu m’avouerais que tu es venu à Néris pour te marier...

GUSTAVE.

Qui a pu t’apprendre ?...

BERTHELOT.

Pour épouser mademoiselle... Agamemnon !

GUSTAVE.

Agamemnon !

BERTHELOT.

Agamemnon ou une autre... enfin une jeune personne pas mal, robe blanche... tablier rouge...

GUSTAVE.

Oui, mademoiselle Colombin.

BERTHELOT.

Colombin soit.

GUSTAVE.

C’est mon père qui a désiré ce mariage... la jeune personne est jolie...

BERTHELOT.

Et tu l’aurais épousée volontiers, si elle ne t’avait pas fait congédier par une dame, 

Se reprenant.

une demoiselle assez majeure, de ses amies, Mlle Virginie...

GUSTAVE.

Tu la connais ?

BERTHELOT.

Beaucoup...

Se reprenant vivement.

c’est-à-dire un peu... une folle que j’ai rencontrée quelquefois... c’est bien elle qui t’a signifié ton congé ?

GUSTAVE.

Ici, tout à l’heure...

BERTHELOT.

C’est elle qui s’oppose à ton mariage... elle a tourné la tête à ta prétendue... elle lui a fait prononcer je ne sais quel vœu, quel serment absurde, comme elle, de rester fille toute sa vie...

GUSTAVE.

Est-il possible ?

BERTHELOT.

J’étais là... j’ai tout entendu.

GUSTAVE.

Par exemple ! mais qu’ai-je donc fait à cette demoiselle Virginie ?...

BERTHELOT.

Elle hait tous les hommes...

GUSTAVE.

Et pourquoi ?

BERTHELOT.

Ah ! ça... je me le demande.

GUSTAVE, avec joie.

Ainsi c’était un complot, et ce n’est pas parce que je déplais...

BERTHELOT.

Du tout... et la preuve... 

À part.

Ah !... ma femme s’oppose à ce mariage... eh bien ! moi, je veux...

GUSTAVE.

Eh bien ! la preuve ?

BERTHELOT.

Ah ! oui... la preuve... c’est que tu épouseras Mlle Ag...

GUSTAVE.

Colombin...

BERTHELOT.

Colombin si tu veux... Laisse-moi agir... je ne sais pas encore ce que je ferai... le déjeuner m’inspirera...

GUSTAVE.

Je n’en reviens pas... c’est toi qui veux me protéger... servir mon mariage... toi, le plus rude adversaire du nœud conjugal !

BERTHELOT.

Raison de plus pour marier mes amis.

GUSTAVE, étonné.

Ah !

BERTHELOT.

Et puis le plaisir de lutter contre ton adversaire

À part.

et de faire enrager ma femme...

Haut.

Je suis ici pour m’amuser.

GUSTAVE.

Oui... mais Mlle Virginie a fait un appel à ma délicatesse... je dois feindre de renoncer à ma future, pour lui épargner les reproches et le courroux de son père.

BERTHELOT.

Bien... c’est beau, c’est noble, c’est généreux ! mais tu oublies qu’on te trompait ; et d’ailleurs, toi aussi tu as un père.

GUSTAVE.

C’est vrai.

BERTHELOT.

Il l’avait oublié... ô nature... fils ingrat !... ton père aussi veut ce mariage... tu ne peux donc pas y renoncer.

GUSTAVE.

Mais j’ai promis de partir.

BERTHELOT.

Ton père s’y oppose... tu as reçu une lettre de lui.

GUSTAVE.

Mais non.

BERTHELOT.

Tu aurais pu la recevoir... Il arrive... aujourd’hui ; tu es obligé de l’attendre... 

Frappé.

Oh ! oh ! quelle idée !

GUSTAVE.

Qu’est-ce que c’est ?

COLOMBIN, en dehors, appelant.

Julie !... Julie !... viens-tu ?

GUSTAVE.

C’est le beau-père qui vient me prendre pour déjeuner.

BERTHELOT.

Ah ! diable... eh bien ! vas-y... moi, je vais réfléchir... j’ai mon plan...

GUSTAVE.[8]

Que veux-tu faire ?

BERTHELOT.

Tu le sauras plus tard... bientôt... Surtout, sois galant, aimable, empressé à table auprès de la petite ; ne mange pas trop... ne parle pas de moi, et quand tu me verras, quoi que je dise ou que je fasse, ne t’étonne de rien... et dis comme moi.

À part.

Ah ! Virginie, tu m’offres l’occasion de te contrarier, de te taquiner, de te vexer... c’est le premier bonheur que je te devrai, ô Virginie !

GUSTAVE.

Les voici...

BERTHELOT.

Je m’esquive... À bientôt.

Il sort vivement par le fond. On entend sonner la cloche.

 

 

Scène XX

 

GUSTAVE, COLOMBIN, puis PIERRE

 

COLOMBIN, entrant.

Allons, Julie, allons... dépêche-toi, mon enfant.

Cherchant.

Bocquet fils... ah !... vous voici... pardon, mon cher ami, nous vous faisons attendre.

Retournant à la porte.

Eh bien ! Julie... mais viens donc... je ne conçois pas... voici dix fois que je l’appelle.

GUSTAVE.

C’est peut-être ma présence...

COLOMBIN.

Par exemple ! je voudrais bien voir qu’elle se permit, quand je lui ordonne... 

PIERRE, accourant.

Monsieur Colombin !... monsieur Colombin !... monsieur Colomb...

L’apercevant.

Ah ![9]

COLOMBIN.

Qu’est-ce que c’est ?

PIERRE.

Un monsieur, monsieur Colombin, qui vous demande.

COLOMBIN.

Moi !

PIERRE.

Oui, monsieur Colombin... 

À Gustave.

Et vous aussi.

GUSTAVE.

Moi aussi ?

COLOMBIN.

Lui aussi ?

PIERRE.

Oui, monsieur Colombin... un monsieur qui arrive de... de... allons, voilà que je ne sais plus... Enfin, il voulait me suivre, je lui ai dit que vous alliez descendre pour déjeuner ; il vous attend tous les deux avec impatience.

COLOMBIN, à Gustave.

Tous les deux avec impatience... devinez-vous ? je ne devine pas du tout.

GUSTAVE.

Ni moi.

Il remonte la scène avec Pierre.

COLOMBIN.

Et Julie qui ne vient pas... 

Allant appeler.

Julie !

La voyant.

Ah ! enfin, arrivez donc, mademoiselle.

 

 

Scène XXI

 

GUSTAVE, COLOMBIN, PIERRE, JULIE

 

COLOMBIN, à Julie.

Air du quadrille de l’Ambassadrice.

Un nouveau convive

Ici nous arrive :

Suis-nom à l’instant

Vite, il nous attend.

JULIE.

Qui donc ?

COLOMBIN.

Vraiment ! je l’ignore.

PIERRE, à Gustave qu’il amène près de la fenêtre.[10]

Je soupçonne quelque complot.

Lui montrant quelqu’un par la fenêtre.

Le... voyez-vous ?

GUSTAVE.

Pas encore...

PIERRE.

Ce monsieur...

GUSTAVE, étonné, à part.

Quoi... Berthelot !

COLOMBIN, à Julie.

Par appétit, par bienséance,

Hâtons-nous, car on nous l’a dit...

L’ami brûle d’impatience,

Et le déjeuner refroidit.

Gustave donne la main à Julie.

ENSEMBLE.

Un nouveau convive

Ici nous arrive :

Partons à l’instant,

Puisqu’il nom attend.        

Ils sortent par le fond.

 

 

ACTE II

 

Même décoration.

 

 

Scène première

 

GUSTAVE, BERTHELOT, entrant par le fond

 

GUSTAVE.

Ah ça ! m’expliqueras-tu la comédie que tu viens de jouer ?

BERTHELOT.

Comment ! tu ne comprends pas ?

GUSTAVE.

Non, et c’est pour cela même que je t’ai fait quitter la table... Y as-tu bien songé ? te faire passer pour mon père aux jeux de M. Colombin !

BERTHELOT.

Eh bien ! est-ce que je ne peux pas figurer un père tout comme un autre ?

GUSTAVE.

Mais dans quel but ?

BERTHELOT.

Que tu es jeune !... tu ne comprends pas qu’il y a mille occasions dans lesquelles un père peut servir... d’ailleurs, pour moi-même je me trouve mieux assis dans la famille... j’ai plus d’autorité aux yeux de la jeune fille.

GUSTAVE.

Te faire passer pour un autre !

BERTHELOT.

Une ruse dont ton père ne peut se fâcher ; ce qu’il désire, c’est que tu épouses Mlle Julie : or, une folie s’oppose à la réalisation de tous ses vœux ; nous combattons cette folie par une autre folie, voilà tout. D’ailleurs, il ne viendra pas tout exprès de là-bas pour me démentir.

GUSTAVE.

Non, sans doute... mais à quoi cela me mènera-t-il ?... Ma jeune prétendue parait bien décidée à tenir sa promesse ; et moi, s’il faut te le dire, je commence à avoir peur, oui, peur de l’aimer... cette résistance, ces obstacles... et puis elle est si jolie !

BERTHELOT.

C’est vrai, elle est charmante.

GUSTAVE.

Et quand je pense que c’est cette demoiselle Virginie... je vous demande un peu de quoi elle se mêle ? c’est sans doute par envie, par jalousie... elle voudrait la voir rester vieille fille comme elle.

BERTHELOT, s’oubliant.

Comme elle !... Ah ! ah ! ah ! 

Mouvement de Gustave. Il se reprend.

Oui, tu as raison ; mais ne t’occupe pas de Mlle Virginie, je m’en charge : comment ? peu t’importe. Voilà le déjeuner fini, et tu ne m’as encore donné aucun renseignement. – Ton père est banquier ?

GUSTAVE.

Oui, correspondant de M. Colombin.

BERTHELOT.

Veuf ?

GUSTAVE.

Depuis dix ans.

BERTHELOT.

Je te donne en dot ?

GUSTAVE.

Deux cent mille francs.

BERTHELOT.

C’est bon, j’en sais assez ; le bonhomme Colombin ne paraît pas fort, et je saurai lui prouver mon identité.

GUSTAVE.

Chut ! le voici avec sa fille.

Il va vers le fond au devant d’eux.

 

 

Scène II

 

JULIE, GUSTAVE, BERTHELOT, COLOMBIN

 

Gustave salue Julie, qui va s’asseoir et travailler auprès du guéridon à gauche.

COLOMBIN.

Enfin, je vous retrouve, mon cher correspondant ; vous avez quitté la table trop tôt ; diable, comme vous mangez vite !

BERTHELOT.

Oui, c’est une habitude... dans les affaires...

COLOMBIN.

On voit bien que vous n’avez pas de gastrite... Moi, le docteur m’a dit : « Surtout mâchez bien, monsieur Colombin, mâchez bien. » Alors, moi, je mâche... bien.

BERTHELOT.

Et vous avez raison, rien ne vous presse ; ainsi mâchez... bien.

GUSTAVE, à Julie, à demi-voix.

Est-ce en effet de votre part, mademoiselle, que votre amie... ?

JULIE, de même.

Oui, monsieur.

GUSTAVE, de même.

Et puis-je savoir, mademoiselle... ?

JULIE, de même.

Je ne veux pas me marier.

COLOMBIN, à Berthelot, en lui serrant la main.

Ce cher Bocquet père ! savez-vous que c’est fort bien à vous de nous avoir fait cette surprise ? il y a longtemps que je brûlais de vous connaître, ainsi que votre fils, qui est un charmant garçon ; il me plaît beaucoup.

GUSTAVE, regardant Julie.

Je souhaiterais que tout le monde fût de votre avis, monsieur.

COLOMBIN.

Ah ! pourtant il faut que je vous gronde ; vous mangez trop de crudités, jeune homme ; je vous ai observé à table, vous mangez trop de crudités.

BERTHELOT.

C’est ce que je lui dis toujours : Gustave, tu manges trop de... 

Bas à Gustave.

Tu manges trop pour un amoureux, tu dévores. 

Haut.

Tu manges trop de crudités. 

À Colombin.

Je vous prie de ne pas lui ménager les conseils.

COLOMBIN.

Laissez-moi faire, allez, quand il sera mon gendre...

JULIE, à part.

Jamais !

GUSTAVE, à Julie.

Vous le voyez, mademoiselle, tout le monde, autour de vous, désire cette union. 

COLOMBIN, à Berthelot.

D’abord, dans notre position, nous n’aurons pas de discussion pour le contrat.

BERTHELOT.

Ah ! mon Dieu, non ; d’abord, je lui donne deux cent mille francs.

Ils remontent tous deux la scène, et causent ensemble.

GUSTAVE, à Julie.

Comment ai-je pu vous devenir odieux en si peu de temps ?

JULIE.

Mais ce n’est pas vous, monsieur, je vous connais à peine... c’est le mariage.

GUSTAVE.

Le connaissez-vous davantage ?

JULIE.

Certainement, monsieur, je le connais ; d’abord, à la pension nous nous en occupions beaucoup... et puis, j’ai réfléchi profondément.

GUSTAVE.

Me permettrez-vous, mademoiselle, de plaider la cause de ce pauvre mariage ?

JULIE.

Oh ! c’est inutile, monsieur, j’ai là-dessus des idées arrêtées.

GUSTAVE, à part, s’éloignant.

Au diable les petites filles avec leurs sottes idées de pension !... Allons, il faut absolument changer de batteries.

Il réfléchit. 

COLOMBIN, à Berthelot.

Ah ! je savais bien que j’avais encore quelque chose à vous demander.

GUSTAVE, trouvant une idée.

Ah ! oui... c’est cela !

COLOMBIN, à Gustave.

Hein ! comment ?

GUSTAVE.

Rien, rien, monsieur ; je parlais à mademoiselle.

COLOMBIN.

Ah ! bien, bien.

À Berthelot.

Dites-moi, avez-vous encaissé mes petites broches ?

BERTHELOT, étonné.

Vos petites broches ?

COLOMBIN.

Mes petites broches, vous savez bien ?

BERTHELOT, feignant de comprendre.

Oui, vos petites broches. 

À Gustave.

Les petites broches ?

GUSTAVE, bas.

Encaissées.

BERTHELOT, vivement à Colombin.

Encaissées. 

Avec aplomb.

Vos petites broches sont toutes encaissées.

COLOMBIN.

Très bien ! Et que dites-vous de ma grande entreprise dont je vous ai parlé dans ma lettre du 16 ?

BERTHELOT.

Dans votre lettre... 

À Gustave, bas.

Viens donc ici.

COLOMBIN.

Du 16 courant.

BERTHELOT.

Du 16 courant... votre honorable du 16... j’entends bien... 

À Gustave.

Soutiens-moi.

Haut.

Je la trouve magnifique ; c’est-à-dire que c’est... 

À Gustave.

Qu’est-ce que c’est ?

COLOMBIN.

Eh bien !

BERTHELOT.

Que c’est une grande, grande... une très grande idée.

COLOMBIN.

N’est-ce pas ?... Croyez-vous que l’Angleterre puisse nous faire concurrence maintenant ?

BERTHELOT, avec dédain.

L’Angleterre ! 

Il va jusqu’au fond et revient.

L’Angleterre !... allons donc !... qu’est-ce que vous voulez que l’Angleterre... ? ah ! ah ! parbleu ! nous nous moquons bien de l’Angleterre... 

À Gustave.

Ah ça ! de quoi parle-t-il ?

GUSTAVE.

Je ne sais pas.

COLOMBIN.

Eh bien ! voyons franchement, que pensez-vous ?

BERTHELOT, avec aplomb.

Je pense... Voulez-vous que je vous le dise franchement... eh bien ! je pense, mon cher monsieur Agamem....

Étonnement de Colombin ; se reprenant.

non, mon cher monsieur Colombin, je pense que vous venez de la couler... l’Angleterre. Honneur à vous, monsieur Colombin, vous avez coupé les griffes au lion britannique.

COLOMBIN, le tirant mystérieusement à lui.

Depuis ma lettre du 16, j’ai trouvé un moyen d’utiliser les rognures.

BERTHELOT.

Ah ! bah ! vous avez bien fait.

COLOMBIN.

Chut ! vous comprenez...

BERTHELOT.

Parbleu ! si je... 

Bas à Gustave.

Viens donc ici...

COLOMBIN.

Voilà ce que personne n’avait pu exécuter avant moi.

BERTHELOT.

En vérité ?... Eh bien ! moi, monsieur, je m’étais toujours douté qu’on tirerait un jour parti de ces...

À part.

Comment appelle-t-il ça ?

GUSTAVE, lui soufflant.

Rognures.

BERTHELOT.

De ces rognures-là... parce qu’enfin en industrie...

COLOMBIN.

Tout a son utilité.

BERTHELOT.

C’est ça, et rien, là... mais rien...

COLOMBIN.

Ne doit être perdu.

BERTHELOT.

C’est ce que j’allais dire.

À part.

C’est un plaisir de se noyer avec cet homme-là, il vous repêche à chaque instant.

 

 

Scène III

 

JULIE, GUSTAVE, BERTHELOT, COLOMBIN, VIRGINIE

 

VIRGINIE, paraissant au fond en costume de baigneuse, et voulant se retirer dans sa chambre.

Ah !

COLOMBIN, allant à elle.

Eh bien ! est-ce que nous vous faisons peur ? venez donc, mademoiselle.

BERTHELOT.

Diable ! ma femme ! attention, et du sang-froid.

COLOMBIN, bas à Virginie, insistant pour l’amener.

Eh si ! je vais vous présenter à mon correspondant de Bordeaux.

VIRGINIE, à Colombin, à demi-voix.

Oh ! non, plus tard, je suis dans un négligé, je sors du bain.

COLOMBIN.

Venez donc, c’est un homme sans façon.

Il lui prend la main et l’amène devant Berthelot.

Je vous présente notre meilleure amie, Mlle Virginie.[11]

BERTHELOT, saluant.

Je suis flatté, mademoiselle.

VIRGINIE.

Monsieur... 

À part.

Ciel ! Berthelot !

BERTHELOT, bas à Virginie.

Taisez-vous, ou je dis que vous n’êtes pas demoiselle. 

Haut, avec politesse.

Je suis enchanté.

VIRGINIE, saluant.

C’est moi, monsieur. 

Bas.

Monstre !

COLOMBIN.

Là, vous voyez bien. 

À Berthelot.

Croiriez-vous que mademoiselle refusait de vous voir parce qu’elle est en négligé ?

BERTHELOT.

Ah ! bah ! Comment, mademoiselle, des façons pour moi !

VIRGINIE, bas.

Est-ce que je savais que c’était vous ?

BERTHELOT.

Air : Qu’il est flatteur d’épouser celle.

Ah ! de ces façons, sur mon âme,

Ici vous me voyez confus.

Le plus souvent chez une femme

Tous ces apprêts sont superflus.

Quand grâce, esprit, doux caractère

Brillent en elle... est-il besoin

D’autres parures ? non.

Bas à Virginie.

Ma chère.

De vous parer ayez grand soin.

COLOMBIN.

Que c’est galant ! 

À Virginie.

Vous ne vous douteriez jamais que c’est un papa qui vous parle ?

VIRGINIE.

Comment ? 

À part.

Je n’ai jamais eu...

BERTHELOT, à part.

Allons, bon ! voilà que ça se complique. 

Haut.

Oui, mademoiselle, le ciel a daigné m’accorder un fils, un fils unique.

COLOMBIN.

Que voici. Un beau garçon, n’est-ce pas ?

VIRGINIE, regardant Gustave.

Quoi ! monsieur... 

Gustave la salue. Bas à Berthelot.

Vous ne m’aviez jamais dit que vous aviez ce fils-là.

BERTHELOT, bas.

Vous ne me l’avez jamais demandé.

COLOMBIN, à part.

Il faudrait pourtant les laisser ensemble un peu. 

Haut.

Julie, il y a quelques jours que je ne suis allé à la fontaine des Roches... 

JULIE, vivement.

Je vais vous y accompagner, mon père.

COLOMBIN.

Non, non, c’est inutile aujourd’hui, reste. Tu feras voir ton album, tes aquarelles à M. Gustave, pendant que Mlle Virginie ira faire sa toilette.

JULIE.

Mon père...

COLOMBIN.

Ma fille, faites ce que je vous dis. Allez chercher votre album.[12]

Julie sort.

Bocquet père va m’accompagner.

BERTHELOT.

Moi ! Est-ce loin ?

COLOMBIN.

Non. Une promenade.

GUSTAVE, bas.

Reste, j’ai à te parler.

BERTHELOT, à Colombin.

C’est que ma goutte...

COLOMBIN.

Vous avez la goutte ?

BERTHELOT.

Oui, dans ce pied.

COLOMBIN.

Il faut prendre de l’exercice. Allons, allons, venez, et à notre retour nous ferons une partie de trie-trac.

GUSTAVE, bas à Berthelot.

Alors reviens vite, j’ai besoin de toi.

BERTHELOT, bas.

Me laissera-t-il partir ?

GUSTAVE, bas.

J’ai trouvé mon plan... il faut que je t’instruise.

Julie sort de sa chambre, avec son album, et vient se placer près du guéridon, à gauche.

COLOMBIN.

Ah ! bien, mon enfant. 

À Gustave.

Vous jugerez de son talent. 

À Berthelot.

Venez-vous ?

BERTHELOT.

Je suis à vos ordres. Aurons-nous le plaisir de retrouver ces dames au salon ?

COLOMBIN.

Certainement ; ces dames y viennent tous les jours.[13]

BERTHELOT, à Virginie.

C’est une raison qui nous fera abréger notre promenade. 

Bas à Virginie.

Ne faites donc pas la moue, ça vous vieillit.

VIRGINIE, bas.[14]

Tournez la tête, malhonnête.

COLOMBIN, à Virginie.

N’est-ce pas qu’il est bien ?

VIRGINIE, furieuse.

Charmant.

COLOMBIN, à Berthelot.

Elle vous trouve charmant. Venez, venez.

BERTHELOT, à part.

C’est la première fois.

GUSTAVE, bas à Berthelot.

Ne sois pas longtemps.

COLOMBIN, à Berthelot.

Air de Mlle Loïsa Puget. (Mire dans mes yeux tes yeux.)

Éloignons-nous, mon ami ;

Laissons-les ensemble

Souriant avec intention.

Du hasard qui les rassemble

Profiter ici.

À Gustave.

Montrez vous galant, affable.

À Julie.

Et toi, calme ta frayeur.

Ton futur paraît aimable.

JULIE.

C’est pour ça que j’en ai peur.

Ensemble.

COLOMBIN et BERTHELOT.

Éloignons-nous, mon ami ;

Laissons-les ensemble

Du hasard qui les rassemble

Profiter ici.   

VIRGINIE.

Ah ! craignez, ma chère, ici,

De rester ensemble.

Pour elle vraiment, je tremble.

Défiez-vous de lui.

JULIE.

Que faire s’il faut ici

Demeurer ensemble ?

Ah ! plus que jamais je tremble,

Et j’ai peur de lui.

Colombin et Berthelot sortent.

 

 

Scène IV

 

JULIE, assise à gauche, GUSTAVE

 

GUSTAVE, à part.

Nous voilà seuls ! commençons l’attaque ; une âme vive, impressionnable... ce moyen doit réussir. J’aurai choisi le chemin le plus long... mais qu’importe, s’il me conduit plus sûrement au but ?

Haut, à Julie, qui feuillète l’album.

Mademoiselle ! 

Elle fait un mouvement d’effroi.

De grâce, mademoiselle, veuillez m’écouter : un mot, un seul mot encore, c’est le dernier, et j’ose espérer qu’après m’avoir entendu...

JULIE, à elle-même.

Mon Dieu, que les prétendus sont obstinés ! 

Haut.

Mais, monsieur, puisque je vous ai déjà dit que toutes vos raisons toutes vos prières, toutes vos paroles ne me feraient pas changer de résolution...

GUSTAVE, à part.

C’est ce qu’il faudra voir. 

Haut.

Aussi n’est-ce pas mon intention.

JULIE.

Comment ? 

GUSTAVE, feignant le mystère et regardant autour de lui.

Non, mademoiselle... et je vous supplie de me pardonner cet aveu, mais quand vous connaîtrez la vérité... Tout à l’heure, ici, devant votre père et le mien, qui pouvaient nous entendre, je vous ai dit que je vous aimais... eh bien ! je vous trompais, mademoiselle.

JULIE, se levant.

Comment ! monsieur, vous ne m’aimez pas ?

GUSTAVE, lui faisant signe de baisser la voix.

Oh ! plus bas, plus bas, je vous en supplie ; si l’on nous entendait je serais perdu. 

JULIE, se rapprochant.

Ah ! mon Dieu !

GUSTAVE.

Sans doute, vous êtes digne d’être aimée, adorée, mademoiselle, et si je vous avais connue plus tôt, si une autre que vous ne régnait déjà sur ce cœur désespéré...

JULIE.

Une autre ? mais alors, monsieur, pourquoi demander ma main ?... il fallait avouer à votre père...

GUSTAVE.

Hélas ! celle que j’aime n’est riche que de ses seules vertus, et mon père...

JULIE.

Veut une autre fortune, je comprends... Mais en le suppliant ?... il vous aime, il est bon...

GUSTAVE.

Lui ?... oh ! vous ne connaissez pas son impitoyable sévérité ! 

À part.

Diable ! il faut poser ça. 

Haut.

Vous ne savez pas quel homme c’est que mon père... il est dur, inflexible, impérieux.

JULIE.

Qui se serait jamais douté... en le voyant...

GUSTAVE, continuant.

Despote, absolu, tyrannique... Mais je m’arrête, mademoiselle, et vous approuverez ma réserve... il est mon père. 

À part.

Pauvre Berthelot ! comme je l’arrange !

JULIE.

Mais c’est épouvantable, un père comme celui-là !...

GUSTAVE.

Il menaça de me déshériter si je persistais dans ce qu’il nomme un amour insensé... je résistai, que me fait la fortune, à moi ? 

JULIE, à part.

Il a du bon ! Si Mlle Virginie l’entendait...

GUSTAVE, avec dédain.

La fortune !... Ah ! je renoncerais à tous les trésors du monde pour un regard de celle que j’ai choisie.

JULIE, avec émotion.

Il serait possible !

GUSTAVE.

Oui, mademoiselle, car tel est l’effet d’un véritable amour... Le jour, la nuit, son image est sans cesse présente à ma pensée et à mon cœur... je la vois, je l’entends... Enfin, que vous dirai-je ?... je me jetai aux genoux de mon père, je lui fis un tableau des larmes de cette jeune fille, que mon cruel abandon allait réduire au désespoir, et je jurai qu’on m’arracherait la vie plutôt que de me séparer...

JULIE, entraînée.

Ah ! c’est bien, ça ! c’est très bien !

GUSTAVE.

Mais alors, il voulut me maudire.

JULIE.

Ah ! c’est affreux !

GUSTAVE.

Je tombai anéanti sous le coup de cette menace...

JULIE.

Pauvre jeune homme !

GUSTAVE.

Et je cédai, ou plutôt je feignis de céder pour apaiser son courroux... car, toi, qui connais le fond de mon cœur, tu sais bien que je ne serai jamais à une autre, ô ma Julie !

JULIE.

Comment, Julie !

GUSTAVE.

Oui, c’est son nom, le nom de celle que j’aime. Je croyais vous l’avoir dit... C’est le vôtre aussi. Julie !

JULIE.

Cette ressemblance...

GUSTAVE.

Vous lui ressemblez aussi, mademoiselle, je le sais, par toutes les qualités de l’âme ; mais le bonheur rayonne sur votre front, tandis qu’elle, ce sont des larmes, des angoisses...

JULIE.

Pauvre jeune fille ! Voilà donc l’amour !

GUSTAVE.

L’amour vous effraie ?

JULIE.

Je n’y avais jamais cru jusqu’à ce jour.

GUSTAVE.

Oh ! pouvez-vous ne pas croire à la magie d’un regard qui se tourne lentement vers le vôtre ?

Il la regarde.

pouvez-vous ne pas croire au tremblement d’une voix émue qui commence à pénétrer dans votre âme, au doux tressaillement d’une main qui s’empare doucement de la vôtre ?...

Il lui prend la main.

JULIE, à part, retirant sa main.

Je ne sais ce que j’éprouve... Est-ce que nous nous serions trompées à la pension ?

Haut.

Vous n’espérez donc jamais fléchir votre père ?

GUSTAVE.

Je ne sais... il réitère ses ordres, il me presse ; cependant il est un moyen auquel j’avais pensé : mais voudrez-vous y consentir ?

JULIE.

Lequel ?

GUSTAVE, avec mystères.

Eh bien ! il faudrait feindre tous deux un amour...

JULIE.

Monsieur...

GUSTAVE.

Oh ! ce n’est qu’une ruse pour gagner du temps.

JULIE.

Au fait, du moment que ce n’est pas pour m’épouser...

GUSTAVE, avec véhémence.

Vous épouser ! moi ! plutôt cent fois la mort !

JULIE, à part, un peu piquée.

C’est égal, il aurait pu dire ça autrement.

GUSTAVE.

Récitatif et air : Musique de M. Hormille.

D’un père injuste et rigoureux

Pour tromper les soupçons sévères,

Il faudra de deux amoureux

Prendre le ton et les manières.

JULIE.

Hélas ! je ne pourrai jamais.

Car j’ignore comment on aime.

GUSTAVE.

Rien n’est plus facile, je vais

Vous en instruire à l’instant même.

Écoutez mes instructions,

Et retenez bien mes leçons.          

JULIE.

Je retiendrai bien vos leçons.

GUSTAVE.

Premier couplet.

Près de sa fiancée

Oublier l’univers,

Lire dans sa pensée

Ses caprices divers ;

Prendre toute sa peine,

Partager son bonheur,

Respirer son haleine,

Sentir battre son cœur.

Voilà comment on aime !

Félicité suprême !

Il n’est dans le ciel même

Rien
Qui vaille un tel bien.

Il veut lui prendre la main. 

JULIE, tremblante.

Monsieur !

GUSTAVE.

Soyez sans crainte !

C’est une feinte !

Car entre nous, hélas !

L’amour n’est pas.

ENSEMBLE.

Soyez, etc.

Je suis, etc.

GUSTAVE.

Deuxième couplet.

Toujours avec ivresse

Mon regard vous suivra :

Au mien avec tendresse

La vôtre répondra.

Votre âme confiante

M’approuvera soudain,

Lorsque ma main tremblante

Pressera votre main.

Voilà, etc.

JULIE, voulant retirer sa main.

Monsieur, je ne dois pas...

GUSTAVE.

Soyez sans crainte, etc.

ENSEMBLE.

Soyez, etc.

Soyons, etc.

JULIE.

Je ne pourrai jamais me prêter à toutes ces complaisances-là... des serrements de main, des regards, des soupirs... Cherchez autre chose... On doit pouvoir se faire la cour à beaucoup moins.

GUSTAVE.

Non. Je vous jure que c’est en conscience... sur l’honneur, je ne peux rabattre un seul soupir... devant mon père surtout, il m’accuserait de vouloir faire rompre le mariage... et alors il me chasserait de sa présence... il me donnerait sa malédiction... sa malédiction... vous savez...

JULIE, effrayée.

Oh ! jamais... Eh bien ! monsieur... je ferai ce que vous voudrez... je soupirerai... je regarderai... je vous laisserai prendre ma main... mais vous êtes bien malheureux d’avoir un père comme celui-là.

GUSTAVE, à part.

Elle est ravissante ! 

Haut.

De cette façon nous gagnerons du temps et nous trouverons bien un moyen de faire manquer le mariage.

JULIE.

C’est ça.

On entend Berthelot au dehors à gauche.

GUSTAVE, à part.

Berthelot ! il ne pouvait arriver plus à propos... pourvu qu’il me comprenne. 

Il pousse un cri.

Ciel !

JULIE.

Quoi donc ?

GUSTAVE.

Mon père ! il a tout entendu...

JULIE.

Peut-être que non... du calme...

GUSTAVE.

Je suis perdu... Je lis la colère sur son visage.

On entend rire Berthelot ; à part.

Et l’autre qui rit maintenant ! 

JULIE, qui est remontée pour regarder à gauche.

Mais non... voyez.

GUSTAVE.

Oh ! c’est un rire nerveux... je le connais... Partez... il va se passer quelque chose de terrible... je ne veux pas vous rendre témoin de cette scène... partez, partez.

JULIE.

Oh ! mon Dieu !

Elle entre dans le couloir à gauche.

 

 

Scène V

 

JULIE, cachée, GUSTAVE, BERTHELOT

 

GUSTAVE, allant à Berthelot.

Viens donc que je te dise... 

Voyant Julie entr’ouvrir la porte.

Oh !... elle écoute. 

À Berthelot. 

Ne ris donc pas.

BERTHELOT.

Hein !

GUSTAVE, bas.

Mets-toi en colère.

BERTHELOT.

Moi !... pourquoi ?

GUSTAVE, bas.

Crie toujours... je te le dirai après... appelle-moi... fils indigne ! malheureux !... tu as tout entendu... allons donc !

BERTHELOT.

Mais pourquoi ?

GUSTAVE.

Il s’agit de mon bonheur.

BERTHELOT.

Je le veut bien.

Se montant un peu.

J’ai tout entendu... j’ai tout entendu. 

Bas.

Quoi ? 

JULIE, à part.

Il est perdu !

GUSTAVE, bas.

Ah ! malheureux !

BERTHELOT, tranquillement.

Ah ! drôle... ah ! malheureux !

GUSTAVE, bas.

Plus fort, on nous écoute.

BERTHELOT.

Hein ! 

Mouvement de Gustave.

Ah ! malheureux !... ah ! drôle !

GUSTAVE, bas.

Allons donc ! fils indigne.

BERTHELOT.

Ah ! fils indigne !

À part.

Je ne sais pas ce qu’il a fait ; mais c’est égal.

GUSTAVE.

Rien ne peut donc vous fléchir ?

BERTHELOT.

Laissez-moi.

GUSTAVE, bas.

Déshérite-moi.

BERTHELOT, bas.

Avec plaisir.

Très haut.

Je vous déshériterai... je vous...

GUSTAVE.

Plus haut donc !

BERTHELOT, répétant machinalement.

Plus haut donc. 

Mouvement de Gustave. Se reprenant et élevant la voix.

Je vous déshériterai... je vous... Tu ne me connais donc pas ? je te briserai comme... 

Il cherche autour de lui.

Comme... 

Pierre entre par le fond avec un verre de Madère sur une assiette et se dirige vers la deuxième porte à gauche. Berthelot lui arrache des mains le verre et l’assiette.

Ah !... comme cette porcelaine.

Il casse l’assiette et boit tranquillement le madère.

JULIE qui écoutait, refermant la porte avec effroi.

Ciel !

GUSTAVE, effrayé.

Oh ! assez, tu vas trop loin.

PIERRE.

Mais qu’est-ce que vous faites donc, monsieur ?

BERTHELOT, lui tendant le verre, bas.

Va-t’en !

PIERRE.

Mais c’était pour le n° 22, le verre de Madère.

BERTHELOT, le poussant dehors.

Portes-en un autre, et va !

À lui-même.

J’avais besoin de ça.

GUSTAVE.

Renvoie-moi... je t’expliquerai tout.

BERTHELOT.

Montez chez vous, monsieur, et là vous m’apprend... 

Se reprenant.

je vous apprendrai ce que j’ai résolu.

GUSTAVE, bas, à la porte.

Viens, j’ai besoin de te parler.

COLOMBIN, en dehors.

Bocquet père !

BERTHELOT, s’arrêtant.

Impossible... voila Colombin qui m’appelle au salon, où il préparait un tric-trac.

GUSTAVE.

Eh bien ! perds la partie, et reviens vite.

Berthelot sort par la porte du salon. Gustave s’arrête au fond et voyant Julie ouvrir doucement la porte qui la cachait, il se retire.

 

 

Scène VI

 

JULIE, puis VIRGINIE

 

JULIE, qui est entrée avec précaution et en regardant avec crainte.

Ils sont partis... quelle horrible scène !... pauvre jeune homme ! comme il aime cette femme ! comme il souffre pour elle !... je ne croyais pas qu’un homme fût capable d’aimer ainsi... On ne peut pas dire que ce soit une passion jouée à plaisir... j’étais là, j’ai tout entendu... Oh ! c’est bien affreux... je suis toute bouleversée... ce que j’ai vu... ce qu’il m’a dit de l’amour... Mais que va-t-il devenir maintenant, le malheureux ?

VIRGINIE, entrant, habillée comme au premier acte.

Quel bruit dans cet hôtel ! C’est vous, ma chère amie ! J’étais à ma toilette lorsque j’ai entendu... Qu’est-il donc arrivé ?

JULIE, à voix basse.

C’est M. Bocquet père, un homme affreux... je ne sais pas comment mon père peut le trouver charmant.

VIRGINIE, s’oubliant.

Lui, c’est... 

Se reprenant.

Il ne me revient pas du tout.

JULIE.

Il vient de menacer son fils, là, tout à l’heure... il parlait de le déshériter, de le maudire, je crois...

VIRGINIE.

Pourquoi ?

JULIE.

Parce qu’il ne veut pas m’épouser ; il aime une autre Julie, qui est malheureuse. 

VIRGINIE.

Quel conte me faites-vous là ?

JULIE.

Oh ! ce n’est pas un conte, il l’aime sincèrement, véritablement.

VIRGINIE.

Il le dit ? alors ce n’est pas vrai !

JULIE, s’animant.

Et moi, mademoiselle, je vous assure que M. Gustave est un jeune homme plein de qualités, capable de dévouement, de fidélité... Ah ! si vous aviez entendu ses paroles, il vous eût été impossible de nier l’amour.

VIRGINIE.

Jamais ! jamais !

JULIE, avec exaltation.

Pouvez-vous ne pas croire à la magie d’un regard qui se tourne lentement vers le votre ?...

VIRGINIE.

Moi !

JULIE, continuant.

Pouvez-vous ne pas croire au doux frémissement d’une main, au tremblement d’une voix émue qui commence à pénétrer dans votre âme ?

VIRGINIE.

Qu’est-ce que c’est que tout ça ?... Mais on vous a tourné la tête.

JULIE.

Il vous aurait convertie vous-même.

VIRGINIE.

Il a osé vous faire une déclaration.

JULIE.

Une déclaration !... il y pensait bien, le pauvre jeune homme, avec tous ses chagrins !... Si vous aviez vu la colère de son père... J’ai cru qu’il allait le tuer... Il a tout brisé... tenez, voyez...

Elle lui montre les débris de l’assiette. 

VIRGINIE, à part.

Absolument comme dans son ménage.

JULIE.

Ils sont sortis tous deux... Je suis d’une inquiétude... Si mon père était là... je l’enverrais... 

Elle va vers la gauche et s’arrête.

Ah !...

VIRGINIE.

Qu’est-ce ?

JULIE.

Mon Dieu !... c’est lui... M. Bocquet le père... il vient ici, sans doute... oh ! je ne veux pas lui parler... il me fait peur... venez.

VIRGINIE.

Non... laissez-nous... je ne le crains pas, moi.

JULIE.

Vraiment !... ah ! vous êtes bien heureuse !

Berthelot paraît par la porte du salon ; Julie se retire chez elle en faisant des signes à Virginie.

 

 

Scène VII

 

BERTHELOT, VIRGINIE

 

BERTHELOT, entrant, à part.

Diable de tric-trac ! j’ai cru que je ne pourrais jamais m’en retirer... Gustave doit m’attendre pour me communiquer...

VIRGINIE, s’approchant de lui.

Quoi donc, monsieur ?

BERTHELOT.

Ah !... vous étiez là ?... madame... pardon...

Il salue et veut s’éloigner. 

VIRGINIE, le retenant.

Pardon aussi, monsieur... mais j’ai quelques questions à vous faire... Jusqu’ici je vous ai laissé agir... tromper M. Colombin... je n’ai rien dit.

BERTHELOT.

Ce n’est pas faute d’envie... mais au premier mot...

VIRGINIE.

Monsieur !... mais enfin, puis-je savoir du moins ce que signifie votre conduite, et pourquoi vous avez pris ce nom de Bocquet ?

BERTHELOT.

Bocquet père... c’est le nom d’une terre... une nouvelle acquisition.

VIRGINIE, vivement.

Ce n’est pas vrai.

Berthelot salue.

Non, monsieur... le véritable M. Bocquet existe ; il est depuis vingt ans correspondant de M. Colombin.

BERTHELOT.

Bah !... Vous savez ?...

VIRGINIE.

Oui. Et voulez-vous que je vous dise aussi pourquoi vous avez usurpé ce nom respectable ?

BERTHELOT.

Voyons, pourquoi ?

VIRGINIE.

C’est pour vous introduire sous son patronage dans la famille Colombin, et marier votre... Gustave à Mlle Julie.

BERTHELOT, riant.

Eh bien ?

VIRGINIE.

Oui, riez ! mais tout ne marche pas au gré de vos désirs. Pourquoi vouliez-vous déshériter votre fils ?

BERTHELOT, à part.

Ça, je ne serais pas fâché de le savoir.

VIRGINIE.

Parce qu’il refusait de s’associer à vos odieuses menées.

BERTHELOT.

Ah ! ah ! après ?

VIRGINIE.

Parce qu’il aime une autre femme.

BERTHELOT.

Hein ?

VIRGINIE.

Parce qu’il a déclaré à Julie qu’il n’en aimerait jamais d’autre.

BERTHELOT.

Ah bah ! Gustave a dit... 

À part.

Quelle idée !...

VIRGINIE.

Faites donc l’étonné... vous l’avez entendu, et alors...

BERTHELOT, faisant signe de maudire.

Bien, bien. 

À part.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que c’est elle qui me met au courant.

VIRGINIE.

Mais ne croyez pas que je vous laisse abuser ainsi de la confiance d’une famille que j’aime... Votre Gustave n’épousera pas Julie.

BERTHELOT.

Gustave est un fils respectueux et soumis... il suffit que son père...

VIRGINIE.

Son père !... et vous osez... devant moi !... mais non, non... vous ne réussirez pas... Ah !... j’ai une tête aussi... et quand je devrais... oui, quand je devrais parler... dire à tout le monde...

BERTHELOT.

Que vous êtes ma femme ?... alors je vous reprends... j’en ai malheureusement le droit.

VIRGINIE.

Vous n’en userez pas.

BERTHELOT.

Je n’en userai pas ! 

À part.

C’est qu’elle a, ma foi, raison. 

Haut.

Si fait, et je vous force à me suivre... à rentrer sous le toit conjugal.

VIRGINIE.

Je vous en défie !... essayez... je casse... je déchire... je brise tout.

BERTHELOT.

Je vous en défie aussi... Je n’ai rien racheté, madame, depuis cette fameuse scène où... où nous fîmes tant de morceaux... vous savez ?... peu de jours avant votre départ ? Plus d’une fois, je me suis arrêté devant ces brillantes boutiques qui étalent aux regards mille gracieuses fantaisies en cristal, en porcelaine, en albâtre.

Air : J’ai vu le Parnasse des Dames.

Derrière une glace polie

Quand ces objets tentaient mes feux,

Souvent il me prenait envie

De remonter mon ménage boiteux ;

Mais d’une dépense futile

Je savais vaincre le désir...

Je me disais : C’est bien fragile...

Et ma femme peut revenir.

Virginie remonte vers le fond et revient vivement.

 

 

Scène VIII

 

BERTHELOT, VIRGINIE, PIERRE

 

VIRGINIE, à Berthelot.

On vient, monsieur.

PIERRE, à la cantonade.

Oui, mademoiselle... tout de suite il vous attend. 

Il entre.

Tiens ! encore ! 

S’avançant.[15]

Hum !... monsieur... 

Berthelot se retourne.

Pardon, monsieur... si je vous dérange, mais je venais vous dire de la part de M. Colombin qu’il vous attend dans la salle du concert.

BERTHELOT.

Ah ! c’est vrai... j’oubliais cette fameuse pianiste dont on parlait à déjeuner... j’y vais. 

PIERRE, à Virginie.

J’ai déjà prévenu Mlle Julie... et j’allais chez vous, mademoiselle... M. Colombin vous prie tous de venir bien vite, parce qu’il vous garde de bonnes places.

VIRGINIE.

C’est bien... mais puisque Julie doit venir, je l’attendrai.

S’asseyant à droite.[16]

BERTHELOT, vivement, bas.

Pour lui monter la tête encore... du tout, vous ne resterez pas.

VIRGINIE, bas.

Mais si !

BERTHELOT, bas.

Mais non !

VIRGINIE, se levant.

Alors je vais la rejoindre.

BERTHELOT, la suivant.

J’y vais avec vous.

VIRGINIE, s’arrêtant.

Monsieur...

PIERRE.

Les voilà qui chuchotent encore.

BERTHELOT, d’un ton aimable.

Allons, mademoiselle, songez que M. Colombin nous attend... prenez mon bras.

VIRGINIE.

C’est inutile, monsieur, j’irai bien seule.

BERTHELOT, d’un air aimable.

Je vous en prie.

Bas.

Acceptez, ou je fais une scène devant ce garçon.

VIRGINIE, prenant vivement le bras.

Puisque vous l’exigez...

Air.

BERTHELOT et VIRGINIE.

On ne vit jamais, je parle,

Moins d’accord et moins d’harmonie ;

Pour un concert improvisé

Peut-on être mieux disposé ?

PIERRE.

Entre eux déjà, je le parie,

Règnent l’accord et l’harmonie ;

Pour un concert improvisé

Peut-on être moins disposé ?

Berthelot et Virginie sortent par le fond.

 

 

Scène XI

 

PIERRE, puis GUSTAVE

 

PIERRE.

Les voilà partis en se disant des douceurs ; Mlle Virginie est-elle rouge !... ah ! si le docteur la voyait !... et puis elle dira après cela que les eaux de Néris ne valent rien pour les palpitations.

GUSTAVE, entrant en regardant autour de lui.

Où diable est ce Berthelot ?

PIERRE.

M. Berthelot ?... le voilà qui se rend au concert avec la palpitation.

GUSTAVE.

Hein ?

PIERRE.

Mlle Virginie, la palpitation n° 13.

GUSTAVE.

Au concert ?... Et M. Colombin... Mlle Julie ?

PIERRE.

M. Colombin y est déjà ; Mlle Julie doit les rejoindre.

GUSTAVE.

Très bien... attends un peu... 

Il va à la table et écrit.

Ce mot à Berthelot pour lui apprendre ce qui lui reste à faire.

À Pierre.

Tu es discret ?

PIERRE.

Comme un sourd-muet.

GUSTAVE.

Tiens porte cette lettre à M. Berthelot.

PIERRE, d’un air malin.

Ah ! oui... M. Bocquet père ?

GUSTAVE.

Chut !...

Le rappelant.

Ah ! j’oubliais... Pierre !

PIERRE.

Monsieur...

GUSTAVE, lui montrant une cravate noire qu’il roule autour de sa main.

Attache-moi ceci !

PIERRE.

Qu’est-ce que c’est ?

GUSTAVE.

C’est... va toujours... une foulure que je me suis faite.

PIERRE, montrant la lettre et faisant le geste d’écrire.

Ah ! là, tout à l’heure...

GUSTAVE.

Non... avant... va donc !

PIERRE.

Et justement à la main droite ; comme ce sera gênant !

GUSTAVE, à part.

J’ai mes raisons pour cela.

PIERRE.

Enfin... par bonheur... ça ne vous empêche pas d’écrire.

GUSTAVE.

Chut ! veux-tu te taire ?... ne t’avise pas de dire... Bien... pars maintenant... et sois prudent.

PIERRE.

Ah ! soyez tranquille... des billets, des lettres à glisser en catimini... nous connaissons ça.

Il sort.

 

 

Scène X

 

GUSTAVE, seul

 

Elle va venir...Je ne sais... mais au moment de faire cette nouvelle tentative... mes craintes redoublent... Pourrai-je vaincre toutes ses préventions ? je suis déjà parvenu à l’intéresser à l’amour... Elle n’y croyait pas ce matin... j’ai jeté dans son cœur un premier germe... Aura-t-il été fécondé par le silence et la réflexion ?... Est-il temps de parler ? il le faudrait peut-être...

Air : En vérité, je vous le dis.

À la tromper, en vérité,

Malgré moi j’éprouve un scrupule ;

Mais hélas ! son âme incrédule

S’oppose à ma sincérité.

Je veux l’aimer et par la ruse

À son amour si je parviens,

Son honneur sera mon excuse...

Trompons-la donc ! c’est pour son bien !

La voici !

 

 

Scène XI

 

GUSTAVE, JULIE sort de chez elle, elle se dirige vers le fond

 

GUSTAVE.

Ah ! mademoiselle, venez, je vous en prie... j’ai tant de choses à vous apprendre ! Hélas ! je ne m’étais pas trompé, mon père nous écoutait, il sait tout, et dans sa colère, il a juré que si je persistais à ne pas vouloir vous épouser, ce serait lui...

JULIE, effrayée.

Lui ! jamais... oh ! jamais ! Mon Dieu, que faire donc ?

GUSTAVE.

Je ne sais. Ah ! nous sommes bien à plaindre... Moi, surtout.

JULIE.

Pas plus que moi, au moins. Vous, vous êtes aimé... 

Rêvant.

vous dites que cela rend si heureux... tandis que moi...

GUSTAVE.

Vous oubliez que je ne puis me rapprocher de celle que j’aime. Un ordre de mon père me retient ici.

JULIE, vivement.

Mais, monsieur, on écrit.

GUSTAVE.

Le puis-je ? C’était mon intention... mais le sort qui me poursuit m’enlève jusqu’à cette dernière consolation.

JULIE.

Comment ?

GUSTAVE, tristement.

Je croyais que vous aviez remarqué que j’étais blessé à la main.

JULIE, vivement.

Blessé ! Oh ! mon Dieu, c’est peut-être grave ?

GUSTAVE, vivement.

Presque rien... Oh ! merci ! une foulure, l’affaire de quelques jours.

JULIE.

Mon Dieu ! comment cela vous est-il arrivé ?

GUSTAVE.

Tout à l’heure, mon père m’avait enfermé dans ma chambre ; alors, me voyant à jamais séparé de Julie, ne prenant conseil que de mon désespoir, et voulant à tout prit voler près d’elle pour la consoler, alors j’ai tenté de fuir... la fenêtre...

JULIE.

Ô ciel ! vous pouviez vous tuer.

GUSTAVE, froidement.

Je le sais.

JULIE.

Et vous n’avez pas tremblé ?

GUSTAVE.

Je tremblais de ne pas revoir Julie.

JULIE, enthousiasmée.

Oh ! que cette Julie doit être fière d’être aimée ainsi !... et la noble passion que celle qui inspire un pareil dévouement !

GUSTAVE.

Et cependant cette noble passion que vous admirez ainsi, vous refusez de lui ouvrir votre cœur.

JULIE.

Monsieur, ainsi vous allez partir !

GUSTAVE.

Il le faut.

JULIE.

Partir ! Et moi, que vais-je devenir toute seule ?

GUSTAVE.

Est-ce que mon départ vous afflige ?

JULIE.

Vos conseils me sont si nécessaires pour résister à cet odieux mariage !

GUSTAVE.

Si je pouvais seulement écrire à Julie, si une main généreuse et secourable voulait...

Il la regarde, Julie baisse la tête sans répondre.

si vous, mademoiselle...

JULIE.

Moi, monsieur, écrire une pareille lettre !

GUSTAVE.

C’est un si grand service !

JULIE.

Oh ! impossible !

GUSTAVE.

Vous voyez bien qu’il faut que je parte.

JULIE.

Mais je ne sais pas écrire ces lettres-là, moi.

GUSTAVE.

Vous tiendrez seulement la plume, je dicterai.

JULIE.

Vous resterez ?

GUSTAVE.

Vous écrirez ?

JULIE.

Puisqu’il le faut.

GUSTAVE, préparant ce qu’il faut pour écrire.

Tenez, tout de suite, on pourrait nous surprendre, mettez-vous là.

JULIE s’assoit.

Croyez bien, monsieur, que c’est pour cette pauvre jeune fille... 

À part.

Je suis curieuse de savoir comment il écrit...

Haut.

Je suis prête.

GUSTAVE, dictant.

« Ma chère Julie... »

JULIE, à part, écrivant.

Ce nom, c’est singulier...

GUSTAVE, dictant.

« Dans notre malheur, le ciel nous envoie un ange de bonté. Imagine-toi l’alliance de toutes les vertus, de toutes les nobles qualités, et tu n’auras qu’un portrait imparfait de la jeune fille... »

JULIE.

De qui parlez-vous donc ?

GUSTAVE.

Quelle autre que vous, Julie ?

JULIE.

Oh ! c’est une trahison !...

GUSTAVE.

De vous rendre justice ?

JULIE.

Si je l’avais su !...

GUSTAVE.

Puisque c’est écrit.

JULIE.

Allons, continuons, mais plus de ces choses-là.

GUSTAVE, dictant.

« Qu’un portrait imparfait de celle qui veut bien me servir d’interprète. »

JULIE.

Je vous ferai remarquer que vous ne parlez encore que de moi.

GUSTAVE.

Oh ! je n’en dirai jamais assez !

JULIE.

Je ne sais si cela fera bien plaisir à...

GUSTAVE.

À Julie ? je puis vous assurer qu’elle ne s’en fâchera pas.

JULIE, à part.

Il me semble pourtant qu’à sa place...

GUSTAVE, dictant.

« Ne crains plus rien, la personne que mon père veut me faire épouser me déteste. » 

JULIE, jetant la plume.

Oh ! par exemple, je n’écrirai jamais cela.

GUSTAVE.

C’est pour la rassurer.

JULIE.

Non, monsieur, je vous ai déjà cédé deux fois, mais pour celle-ci... D’abord ce n’est pas vrai.

GUSTAVE.

Il faut donc changer le passager.

JULIE.

Certainement.

GUSTAVE.

Voyons. Que pourrions-nous mettre ? un équivalent moins fort...

JULIE.

Oh ! oui, moins fort !

GUSTAVE.

Ah ! j’y suis. 

Dictant.

« La personne que mon père veut me faire épouser n’a pour moi aucune espèce de penchant. » Écrivez-vous ?

JULIE.

Vous croyez qu’il faut mettre cela ?

Elle prend la plume et n’écrit pas.

GUSTAVE.

Eh bien ?

JULIE.

C’est que je trouve... ce n’est pas encore bien bon : « Aucune espèce de penchant. »

GUSTAVE.

Vous croyez ?... Alors il faut chercher un autre équivalent.

JULIE.

Oui, un antre équivalent moins fort.

GUSTAVE, à part.

C’est un ange. 

Haut, cherchant.

La personne que mon père...

JULIE, vivement.

Oh ! je l’ai trouvé !

Elle écrit. 

GUSTAVE, lisant par-dessus son épaule.

« La personne que mon père veut me faire épouser m’accueille bien. »

À part.

Elle appelle ça un équivalent.

Haut.

Ah ! Julie !

JULIE.

Attendez donc ; comme cela, ça n’a pas de sens.

GUSTAVE.

Oh ! si, arrêtez-vous là un moment.

Il lui prend la main.

JULIE, retirant lentement sa main.

Vous ne me laissez pas finir.

GUSTAVE.

J’éprouve tant de bonheur à rester sur cette phrase... il me semble qu’en la complétant vous allez détruire un beau rêve.

JULIE, écrivant.

Voyez !

GUSTAVE, lisant.

« J’ai trouvé en elle une amie sûre. » Il serait vrai ! Vous m’aimez donc un peu ? 

Avec feu.

Ah ! c’en est trop !... Julie, ma Julie ! je t’aime ! 

JULIE, étonnée.

Comment, monsieur !

GUSTAVE, se ravisant, à part.

J’ai été trop loin.

Haut.

Eh bien ! vous n’écrivez pas ? « Je t’aime plus que la vie. »

JULIE, à part.

Il dictait ! je me suis trompée ! 

Soupirant.

Ah ! cette Julie est bien heureuse !

Haut.

Comment disiez-vous ? je t’aime...

GUSTAVE.

Ah ! répétez, Julie !

JULIE, à part.

Comme il me regarde ! 

Haut.

Je t’aime plus que la vie ; n’est-ce pas cela ?

GUSTAVE.

Vous ne donnez pas à ce mot toute l’expression... un mot que le cœur nous envoie à chaque instant sur les lèvres peut-il se dire froidement ? Tenez, pour mieux vous identifier avec la situation, figurez-vous que l’autre Julie n’existe pas, que mon amour pour elle est une ruse inventée afin de me rapprocher de vous...

JULIE, à part, avec agitation.

Ah ! mon Dieu !

GUSTAVE, à part.

Elle ne se fâche pas... je suis sauvé ! 

Haut.

Cette supposition est-elle si invraisemblable ! et serais-je indigne de pardon si j’avais employé ce stratagème ?

JULIE, se levant émue.

Monsieur...

GUSTAVE, 
tombant d ses genoux, et lui prenant la main qu’elle lui abandonne.

Vous refusiez de m’entendre !

 

 

Scène XII

 

GUSTAVE, JULIE, BERTHELOT[17]

 

BERTHELOT, entrant précipitamment par la gauche, à demi-voix en regardant à gauche avec inquiétude.

Ah ! Gustave !

JULIE, retirant sa main.

Ciel !

Elle cache la lettre.

GUSTAVE, courant à lui.

Qu’est-ce que c’est ?... qu’est-ce que tu veux ? laisse-nous, cela marche.

BERTHELOT.

Oui, fort mal !... je viens de voir mada... mademoiselle Virginie s’approcher avec mystère de M. Colombin, lui parler bas, et...

GUSTAVE, qui ne l’écoute pas, avec impatience.

Et... et que m’importe ?... encore une fois, laisse-nous !

Il frappe du pied.

JULIE, étonnée.

Grand Dieu !

À Gustave.

Que faites-vous ?

GUSTAVE, étourdiment.

Eh ! c’est vrai, il arrive juste au moment...

BERTHELOT, insistant.

Mais, écoute du moins.

GUSTAVE.

Tantôt... Va-t’en !

BERTHELOT.

Mais...

GUSTAVE, furieux.

Au diable !

Il le pousse vers le fond.

JULIE.

Perd-il la raison ?

Elle court à Berthelot.

Monsieur, de grâce...[18]

BERTHELOT.

Plaît-il ?

JULIE.

De l’indulgence pour votre fils.

BERTHELOT.

Pour mon...

Se souvenant.

Ah ! oui, au fait, c’est vrai !

Se redressant.

Gustave, sais-tu bien que je pourrais...

Il fait le geste de maudire. Julie pousse un cri d’effroi.

GUSTAVE.

Eh ! il s’agit bien de cela maintenant, mon cher ami !

JULIE.

Son cher ami !

GUSTAVE, à part.

Ah ! diable !

JULIE, le regardant.

Votre ami !

Julie les regarde, ils restent tous deux interdits et confus.

BERTHELOT, à Julie, voulant s’excuser.

Mademoi...

JULIE, l’arrêtant.

Ah ! assez, c’est inutile, monsieur, dispensez-vous... 

Avec ressentiment.

Une telle ruse... 

À Gustave.

Ah ! monsieur, moi qui croyais...

Elle se dirige vers son appartement.

BERTHELOT, à Gustave, qui va à lui d’un air consterné.

C’est bien fait... cela t’apprendra à oublier le respect...

GUSTAVE, allant à Julie, qui va sortir.

Chère Julie !

JULIE.

Ah ! laissez-moi, tant de fausseté... Ah ! c’est affreux, c’est indigne !

GUSTAVE.

Daignez au moins m’écouter.

JULIE, faisant un pas pour sortir.

Non, monsieur.

GUSTAVE.

Cependant, après m’avoir entendu, vous me pardonnerez peut être.

JULIE, descendant la scène.

Vous pardonner, quand vous m’avez trompée ! quand tout ce que vous me disiez ici était faux !

GUSTAVE.

Tout !... oh ! ne le pensez pas !... je vous jure sur l’honneur...

JULIE.

Cependant, monsieur...

GUSTAVE.

Air de Romagnesi.

Oui, j’en conviens, je vous trompais

Quand je parlais à votre âme sensible

D’une blessure, et d’un père inflexible,

Julie le regarde sévèrement.

D’une autre femme que j’aimais,

Julie, alors, je vous trompais.

Elle fait un mouvement de joie.

Mais, quand je peignais la tendresse

L’amour brûlant qui m’attache à vos pas,

Quand je jurais de vous aimer sans cesse,

Non, non, je ne vous trompais pas,

Alors je ne vous trompais pas.

JULIE, souriant.

Bien vrai ?

GUSTAVE.

Demandez plutôt à Berthelot.

BERTHELOT.

Oh ! ça...

JULIE.

Berthelot !

GUSTAVE, le lui montrant.

Mon ami Berthelot.

Berthelot salue Julie.

JULIE.

Ah ! oui, votre ami !... n’importe, monsieur, c’est fort mal.

GUSTAVE.

Pouvais-je faire autrement ? 

Virginie paraît à gauche.

Mon père ordonnait ce mariage ; il faut bien obéir à son père.

JULIE.

C’est vrai !

 

 

Scène XIII

 

GUSTAVE, JULIE, BERTHELOT, VIRGINIE

 

VIRGINIE, entrant par le fond.

C’est très vrai.[19]

BERTHELOT, à part.

Ma femme !... la bombe va éclater !

VIRGINIE.

Ainsi, ma chère Julie, vous allez prier monsieur 

Elle montre Gustave.

de renoncer à ses vues sur vous, et de vouloir bien aller 

Mouvement de Julie.

où il voudra.

JULIE.

Mademoiselle...

VIRGINIE, d’un ton solennel.

C’est la volonté de votre père.

TOUS.

Que signifie ?...

VIRGINIE, d’un air triomphant.

Cela lignifie que M. Colombin vient d’apprendre qu’on s’était joué de lui. 

JULIE.

Ciel !

BERTHELOT, furieux.

Vous lui avez dit...

VIRGINIE, effrayée, vivement.

Pas moi ! ce n’est pas moi, je n’ai rien dit... je le jure sur votre tête, monsieur.

BERTHELOT, à part.

Sur ma tête... nous sommes trahis !

VIRGINIE.

Par la poste aux lettres, oui... qui vient d’en apporter une à M. Bocquet fils, une lettre écrite de Bordeaux... 

Appuyant.

de Bordeaux.... notez bien, par M. Bocquet père.

GUSTAVE.

Et M. Colombin a cette lettre.

COLOMBIN, en dehors, avec colère.

Julie ! Julie !

JULIE, à Gustave.

Écoutez, c’est lui !... c’est mon père !... venez, venez.

Elle court au fond avec Gustave, ils disparaissent un instant.

BERTHELOT, à Virginie, avec colère.

C’est vous qui avez fait donner cette lettre à M. Colombin ?

VIRGINIE.

Quelle pénétration !

COLOMBIN, au dehors.

C’est inutile, tout-à-fait inutile !... je n’écoute rien !

BERTHELOT, qui était remonté.

Là, vous entendez ?... Mais vous allez m’aider à réparer...

VIRGINIE.

Moi !... pour qui me prenez-vous ?

BERTHELOT.

Je le veux !

VIRGINIE, riant.

Ah ! ah ! ah !

BERTHELOT.

Je vous l’ordonne, madame !

VIRGINIE.

Ah ! ah ! la bonne plaisanterie !

BERTHELOT.

Madame...

VIRGINIE.

Non, non, non, cent fois non !

BERTHELOT, à lui-même.

Et voilà la femme qui m’a juré obéissance devant le maire du chef-lieu de la Gironde !

 

 

Scène XIV

 

GUSTAVE, JULIE, BERTHELOT, VIRGINIE, COLOMBIN[20]

 

COLOMBIN.

Laissez-moi.

JULIE.

Mon père !

COLOMBIN.

Encore !... je ne comprends rien à cette petite fille-là !

VIRGINIE, à Colombin, bas.

C’est ça, tenez ferme !

COLOMBIN.

Soyez tranquille.

JULIE.

Plus d’espoir !

GUSTAVE, à Berthelot, qui réfléchit.

C’est toi avec ta maudite ruse... tu m’as perdu !

BERTHELOT.

Peut-être.

GUSTAVE.

Comment ?

BERTHELOT.

Chut ! 

Il s’approche de Colombin.[21]

Monsieur, je viens joindre mes prières à celles de ces jeunes gens.

COLOMBIN, avec dignité.

Monsieur, je ne vous connais pas... je ne sais qui vous...

BERTHELOT.

Ah ! monsieur Colombin, vous qui m’avez gagné au tric-trac, qui m’avez serré la main, pouvez-vous dire ?

COLOMBIN.

Je croyais la serrer à la maison Bocquet père et fils, monsieur, et pas à vous.

VIRGINIE.

C’est clair !

BERTHELOT, bas à Virginie.

Taisez-vous donc !

Haut.

J’avoue qu’au premier abord ma conduite peut vous sembler un peu légère ; mais est-ce un motif pour vous de punir Gustave ?

COLOMBIN.

C’est votre complice.

BERTHELOT.

Eh bien ! non, non, monsieur, non... et puisqu’il a la générosité de se taire, je parlerai... D’ailleurs il est temps d’éclaircir un mystère que tout le monde ignore.

VIRGINIE, à part.

Ah ! mon Dieu ! est-ce qu’il voudrait ?... 

Bas à Berthelot.

Monsieur...

BERTHELOT.

Je n’ai plus de raisons, mademoiselle, pour cacher la vérité à cet honnête monsieur Colombin. 

À Colombin.

Oui, monsieur, j’ai agi malgré Gustave ; mon ami m’opposait les refus les plus énergiques.

COLOMBIN.

Vraiment ?

BERTHELOT.

Demandez-lui ; mais lorsque je lui ai dit : Je n’ai que ce moyen de me rapprocher d’une femme que j’adore...

COLOMBIN.

Hein !

Il regarde Virginie.

VIRGINIE, à part, avec joie.

Il ne s’agit pas de moi.

BERTHELOT.

De lui parler, d’être sans cesse près d’elle ; si tu me refuses, je me...

À Colombin.

Je me serais brûlé la cervelle, monsieur Colombin.

COLOMBIN.

Ah !

À Virginie.

Voilà de la passion.

BERTHELOT.

Gustave a eu pitié de moi... lui ferez-vous crime de son humanité ?... ô vous le meilleur des hommes !

COLOMBIN, attendri.

Non, non...

D’un air fin.

Mais cette femme, cette femme, ou est-elle ?... qui est-elle ?

VIRGINIE, furieuse.

Oui, nommez-la.

BERTHELOT.

Il est inutile de feindre plus long temps, mademoiselle, on a déjà surpris le secret de nos cœurs.

VIRGINIE.

Monsieur !

TOUS.

Mlle Virginie !

COLOMBIN, se frottant les mains d’un air triomphant.

Eh bien ! je m’en doutais... Vous ne le croiriez pas, j’avais deviné qu’ils s’aimaient.

BERTHELOT, d’un ton goguenard.

Vous aviez vu ça !

JULIE, à Virginie.

Quoi ! vous aimiez monsieur ?

VIRGINIE.

Moi !

JULIE.

Et vous me le cachiez !

VIRGINIE.

Encore une fois...

BERTHELOT, vivement.

Pourquoi vous en défendre ? Touchant et dernier combat de la pudeur contre l’amour !

Bas.

Si vous bronchez, je parle.

Haut.

Oui, mes amis, j’offre ma main à Mlle Virginie, qui l’accepte.

GUSTAVE, bas à Berthelot.

Vraiment, tu consentirais ?... et cela pour moi !

BERTHELOT, lui serrant la main.

Quand il s’agit d’obliger un ami...

GUSTAVE, à part.

C’est égal, je n’y comprends rien.

COLOMBIN, à Berthelot, qui lui parle.

Oui, oui, je lui pardonne.

À Gustave.

Bocquet fils, voilà ma fille... je vous la fiance.

JULIE, vivement.

Merci, mon père.

COLOMBIN, souriant.

Ah ! ah ! merci !... Tu n’as donc plus peur ?

BERTHELOT.

Et vous, ma chère Virginie ?

Il lui prend la main.

VIRGINIE, bas à Berthelot.

Je vous abhorre !

BERTHELOT, bas.

Charmante !

Haut.

Vous le voyez !... mariage d’inclination.

GUSTAVE.

Chère Julie, nous ne nous quitterons jamais.

BERTHELOT.

Comme nous.

Bas à Virginie.

Où passez-tous l’hiver ?

VIRGINIE, sèchement.

À Paris.

BERTHELOT, bas.

Et moi, à Londres... l’année prochaine ce sera votre tour... apprenez l’anglais.

CHŒUR.

Air : Un bon luron, John le dragon.

En vain du pouvoir de l’amour

Nous voulons nous défendre,

Pourquoi lutter ? il faut un jour

Lui céder et se rendre.

JULIE, au public.

Quand le bonheur

Calme ma peur,

Messieurs, je vous implore ;

Point de courroux,

Car devant vous

Hélas, je tremble encore.

REPRISE DE L’ENSEMBLE.

Un vain du pouvoir de l’amour

Etc.

 

[1] Gustave, Pierre.

[2] Gustave, Colombin, Pierre.

[3] Berthelot, Gustave.

[4] Virginie, Berthelot, Pierre.

[5] Julie, Virginie, Colombier, Gustave.

[6] Julie, Virginie, Gustave, Colombie.

[7] Virginie, Julie, Berthelot, au fond.

[8] Berthelot, Gustave.

[9] Gustave, Pierre, Colombin.

[10] Colombin, Julie, Gustave, Pierre.

[11] Julie, Colombin, Virginie, Berthelot, Gustave.

[12] Virginie, Colombin, Gustave.

[13] Julie, Virginie, Berthelot, Colombin, Gustave.

[14] Julie, Virginie, Colombin, Berthelot, Gustave.

[15] Berthelot, Pierre, Virginie.

[16] Pierre, Berthelot, Virginie.

[17] Berthelot, Gustave, Julie.

[18] Berthelot, Gustave, Julie.

[19] Berthelot, Virginie, Gustave, Julie.

[20] Berthelot, Gustave, Virginie, Colombin, Julie.

[21] Gustave, Virginie, Berthelot, Colombin, Julie.

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