Monsieur de Saint-Cadenas (Eugène LABICHE - MARC-MICHEL)

Comédie en un acte mêlée de couplets.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 20 février 1856.

 

Personnages

 

DE SAINT-ÉVEIL

COTTENTIN

VERDIER 

ANTOINE, domestique de Saint-Éveil

CLÉMENCE, fille de Cottentin

PIERRETTE, domestique de Cottentin

 

La scène se passe à Brunoy, chez Cottentin.

 

Un salon de campagne, ouvrant au fond, sur le jardin : deux portes latérales, à droite, et deux à gauche. Un buffet de chaque côté de la porte du fond ; à gauche, deuxième plan, une cheminée avec vases de fleurs ; à droite, sur le devant, une table sur laquelle est un gros livre broché à couverture imprimée, et tout ce qu’il faut pour écrire. Chaises, fauteuils ; une chaise, à gauche, sur le devant.

 

 

Scène première


PIERRETTE, puis CLÉMENCE

 

PIERRETTE, sortant de la première porte de droite et parlant à la cantonade.

Oui, monsieur Cottentin, j’ai la clé...

Arrivant en scène.

En voilà un brave homme !... il n’y a pas son pareil dans tout Brunoy... il me laisse les clés de tout !... Dans mon ancienne place je n’avais les clés de rien... aussi, dès qu’on laissait traîner un macaron ou une prune

Donnant un coup de dent.

crac ! tandis qu’ici... je me ferais un fantôme de croquer un radis !... La confiance des maîtres c’est la sobriété des domestiques...

CLÉMENCE, entrant par la gauche, premier plan. Mystérieusement.

Pierrette !

PIERRETTE.

Ah ! c’est Mam’zelle !...

CLÉMENCE.

Mon père est-il là ?

PIERRETTE.

Oui, Mam’zelle... il fait sa barbe... sa barbe de brave homme !

CLÉMENCE.

Tu n’as pas reçu de lettres de mon frère Léon ?

PIERRETTE.

Non, pas aujourd’hui ; mais pourquoi donc qu’il vous adresse ses lettres sous mon nom ?

CLÉMENCE.

Tu le sais bien !... c’est que papa est furieux contre lui depuis qu’il s’est engagé... il m’a défendu de lui écrire... il voulait que Léon fût notaire...

PIERRETTE.

Et il s’est fait dragon !... ça ne vous a pas fait peur, à vous, Mam’zelle ?...

CLÉMENCE, naïvement.

Oh ! non !... en partant, il m’a bien promis de ne pas aller à la guerre.

PIERRETTE, à part.

Oui, croyez ça.

CLÉMENCE.

Hier, j’ai cherché à intercéder pour lui auprès de papa, et pour l’amadouer, je lui ai fait la lecture.

PIERRETTE, prenant le livre sur la table et lisant le titre.

Dans son gros livre que voilà : « Traité du noir animal et de son application à l’agriculture ! »

Parlé.

Ça a dû le toucher ?

CLÉMENCE.

Joliment !... il m’a répondu avec sa grosse voix : « Je te défends de m’en parler !... Léon a voulu manger de la vache enragée... eh bien ! il en mangera ! »

Parlé.

Dis donc ! ça doit être bien mauvais cette nourriture-là !...

PIERRETTE.

Tout ce que je puis-vous dire, c’est que mon cousin, qui est dans le même régiment, est gras comme un lard !

CLÉMENCE.

Croirais-tu que le gouvernement ne leur donne jamais de dessert !

PIERRETTE.

À qui ?

CLÉMENCE.

Aux dragons !... Alors il m’est venu une idée, hier, en rangeant dans l’office...

PIERRETTE.

Laquelle ?

CLÉMENCE.

J’ai compté quarante pots de confiture !... Si je les lui envoyais ?

PIERRETTE.

À un dragon ?

CLÉMENCE.

Puisqu’ils n’ont pas de dessert !

PIERRETTE, gravement.

Mam’zelle, ça ne se peut pas !

CLÉMENCE.

Pourquoi ?

PIERRETTE.

Parce que j’ai la clé !... Ah ! si je n’avais pas la clé...

CLÉMENCE.

Ah ! que tu es contrariante ! tu n’es jamais de mon avis !

PIERRETTE.

Si vous avez d’autres commissions, mon cousin repart ce soir pour rejoindre le régiment.

CLÉMENCE.

Certainement que j’en ai !... d’abord il recommandera bien à Léon de ne pas fumer... de ne pas se mouiller les pieds... de ne pas...

Se ravisant.

non ; tantôt, je te donnerai une lettre pour lui.

PIERRETTE, à part.

Quelle bonne petite sœur pour un dragon !

CLÉMENCE, prêtant l’oreille.

Entends-tu mes oiseaux qui chantent ?

PIERRETTE.

Oh ! oui. 

À part.

En voilà un ennui !

CLÉMENCE.

As-tu nettoyé leur cage ? leur as-tu donné à manger ?

PIERRETTE.

Ma foi non, je l’ai oublié.

CLÉMENCE, la grondant.

Encore !... c’est tous les jours la même chose !...

PIERRETTE, avec humeur.

Ah ben ! j’ai d’autre ouvrage ! je ne peux pas être occupée toute la journée après votre infirmité !

CLÉMENCE.

Comment ! mon infirmité !

PIERRETTE.

Oui, c’est une infirmité que d’aimer les serins à ce point-là... que ça salit tout et qu’il faut toujours essuyer.

CLÉMENCE.

Tiens ! tu n’es qu’une paresseuse et un mauvais cœur !

PIERRETTE.

Ah ! mais, Mam’zelle !

 

 

Scène II

 

CLÉMENCE, PIERRETTE, COTTENTIN

 

COTTENTIN, entrant de la droite, premier plan, et riant.

Eh bien ! qu’est-ce que c’est ?... on se dispute ici ?

PIERRETTE.

Non, Monsieur... c’est pour de rire.

COTTENTIN.[1]

Pierrette, j’attends deux messieurs de Paris à dîner... peut-être à coucher... tu prépareras la chambre de Léon.

Avec rancune.

de monsieur le dragon !...

CLÉMENCE, intercédant.

Oh ! papa !...

COTTENTIN.

Je ne veux pas qu’on m’en parle !... c’est ma faute !... Si je ne lui avais pas fait apprendre le cheval... il n’aurait jamais eu l’idée !... Oh ! le cheval !... quelle vilaine bête !...

CLÉMENCE.

Cependant, papa...

COTTENTIN.

Assez !... Il a voulu manger de la vache enragée... eh bien ! il en mangera !...

CLÉMENCE, à elle-même.

Hein ! comme il est méchant !

COTTENTIN.

N’a-t-il pas eu l’aplomb de m’écrire pour me demander de l’argent... De l’argent !... je t’en souhaite ! Je lui ai répondu une lettre, signée : Ton père, irrité... avec un mandat de deux cents francs... voilà comme je suis. Pierrette, va me chercher mes lunettes...

Lui donnant la clé.

dans mon secrétaire...

PIERRETTE.

La clé de votre secrétaire... ousque vous mettez votre argent ?

COTTENTIN.

Eh bien ? tu n’as pas envie de m’en prendre peut-être ?...

PIERRETTE.

Oh ! Dieu ! j’en remettrais plutôt... Je vas les chercher vos lunettes... vos lunettes de brave homme !...

Elle lui lance un baiser sans qu’il le remarque.

COTTENTIN.

Toi, Clémence, tu t’entendras avec Pierrette pour le dîner... et tâche que ce soit soigné...

Ensemble.
Air de M. Nargeot.

COTTENTIN.

Oui, ce soir,

Je veux voir

Une table

Très confortable :

Vins exquis,

Mets choisis,

Enfin un vrai repas d’amis.

CLÉMENCE et PIERRETTE.

Pour ce soir,

Il veut voir

Une table

Très confortable :

Vins exquis,

Mets choisis,

Enfin un vrai repas d’amis.

Pierrette sort à droite, premier plan, Clémence, à gauche, premier plan.

 

 

Scène III

 

COTTTENTIN, puis VERDIER

 

COTTENTIN, seul.

Je n’ai pas voulu le dire à ma fille, mais j’attends un petit jeune homme... riche, aimable et pas marié !... C’est Verdier, mon architecte et mon ami, qui doit me l’amener... sous un prétexte quelconque... Je le verrai... et s’il plaît à Clémence... justement voilà Verdier !

VERDIER, entrant par le fond.[2]

Bonjour, cher ami !

COTTENTIN, regardant de tous côtés.

Et bien ?... et l’autre ?...

VERDIER, posant sa valise, à gauche, près de la cheminée.

Est-ce qu’il n’est pas arrivé ?

COTTENTIN.

Non !

VERDIER.

Je n’y comprends rien... il devait me prendre à onze heures dans son cabriolet... je l’ai attendu jusqu’à midi... alors, pensant qu’il m’avait oublié, je me suis fait conduire au chemin de fer ; mais il viendra, il me l’a promis.

COTTENTIN.

C’est bien étonnant !... À propos, comment s’appelle-t-il ?

VERDIER.

Nestor de Saint-Éveil.

COTTENTIN.

De Saint-Éveil !... c’est un noble !... Dites donc, Verdier, vous ne lui direz pas que j’ai été épicier, n’est-ce pas ?

VERDIER.

Pourquoi ça ?

COTTENTIN.

Le Charivari s’est tant moqué de cette profession...

Avec dignité.

Je n’en rougis pas !... au contraire !... mais je la cache... Ah çà ! vous ne lui avez pas parlé de nos projets ?

VERDIER.

Pas un mot ! Pour l’amener, j’ai inventé un prétexte... le premier venu... vous pourrez l’examiner tout à votre aise, sans qu’il se doute de rien... c’est un charmant garçon, malgré son défaut...

COTTENTIN.

Ah ! il a un défaut ?... lequel ?

VERDIER.

Non... je ne puis pas vous le dire... un client, un ami !... D’ailleurs, vous vous en apercevrez bien...

COTTENTIN.

Il prend du tabac ?

VERDIER.

Non.

COTTENTIN.

Il est bossu ?

VERDIER.

Non !

COTTENTIN, avec explosion.

Il veut se faire dragon ?

VERDIER.

Allons donc !... il n’a pas de goût pour l’état militaire !...

COTTENTIN, rassuré.

Ah ! alors !... Mais en attendant qu’il arrive j’ai à vous consulter comme architecte.

VERDIER.

Parlez !

COTTENTIN.

Ce matin, en me promenant dans mon jardin, je me suis aperçu qu’il y manquait quelque chose... j’ai un rocher... j’ai une pièce d’eau, j’ai un kiosque, j’ai un labyrinthe...

VERDIER.

Ça me paraît complet.

COTTENTIN.

Oui, mais je n’ai pas de chalet... et un jardin sans chalet... c’est bête... c’est épicier...

Vivement.

je n’en rougis pas !

VERDIER, riant.

Au contraire !

COTTENTIN.

Enfin, je voudrais faire bâtir un chalet suisse comme en...

VERDIER.

Comme en Suisse ?

COTTENTIN.

Non !... comme à Enghien !... Venez... je vais vous montrer l’emplacement, et je vous prierai de me faire un devis.

VERDIER.

À vos ordres.

CLÉMENCE, sortant de sa chambre.

Papa, combien de couverts ?

COTTENTIN.

Quatre !

VERDIER.

Bonjour, ma petite Clémence.

Il la baise au front.

COTTENTIN, à Verdier.

Vous voyez... une grande demoiselle[3]... bientôt bonne à marier... que je viens de retirer de sa pension... à Chaillot...

VERDIER.

Elle est charmante !...

COTTENTIN.

Maintenant, venez voir mon chalet !... passons par le salon !

Verdier et Cottentin sortent par la gauche, troisième plan.

 

 

Scène IV

 

CLÉMENCE, puis SAINT-ÉVEIL

 

CLÉMENCE, seule.

Bientôt bonne à marier... et quatre couverts !... Il y a quelque chose !

SAINT-ÉVEIL, entrant par le fond avec une valise, parlant à la cantonade.[4]

Antoine ! ne quitte pas mon cheval jusqu’à ce qu’il ait fini de manger.

Entrant en scène.

Dès qu’on a le dos tourné, ces gueux d’aubergistes retirent l’avoine.

CLÉMENCE, à part.

Quel est ce Monsieur ?

SAINT-ÉVEIL, l’apercevant.

Oh ! pardon, Mademoiselle...

Il la salue.

c’est bien ici que demeure M. Cottentin ?

CLÉMENCE.

Mon père ? oui, Monsieur, il est au jardin.

SAINT-ÉVEIL.

Voulez-vous avoir l’obligeance de lui faire dire que le monsieur au cheval est arrivé ?...

CLÉMENCE.

Le monsieur au cheval ?

SAINT-ÉVEIL.

Oui, mon ami Verdier m’a dit que M. votre père en cherchait un, et comme le mien est à vendre, je l’ai amené !...

CLÉMENCE, étonnée, à part.

Tiens ! papa qui achète un cheval !

Haut.

J’y vais, Monsieur.[5]

SAINT-ÉVEIL.

Pardon, Mademoiselle... mais il me semble avoir déjà eu le plaisir de vous rencontrer ?...

CLÉMENCE.

Où ça, Monsieur ?

SAINT-ÉVEIL.

Au palais de l’Industrie... Vous ne me remettez pas ?...

CLÉMENCE, riant.

Non... je vous avoue...

SAINT-ÉVEIL.

N’y étiez-vous pas... samedi dernier ?

CLÉMENCE.

Oui.

SAINT-ÉVEIL.

Et n’y avez-vous pas perdu un mouchoir ?

CLÉMENCE.

En dentelles... je le regrette bien.

SAINT-ÉVEIL.

On vous l’a volé.

CLÉMENCE.

Comment ?

SAINT-ÉVEIL.

Un jeune homme qui vous suivait... vous ne vous êtes pas méfiée... Je l’ai fait coffrer, et après je vous ai cherchée pour vous le rendre... Mais dans la foule... impossible de vous retrouver.

CLÉMENCE, avec joie.

Comment, Monsieur !... vous l’avez !...

SAINT-ÉVEIL.

Il doit être resté dans la poche de mon habit. Voulez-vous me permettre d’ouvrir ma valise ?

Il la pose sur la table et s’apprête à ouvrir les cadenas.

CLÉMENCE, examinant la valise.

Ah ! mon Dieu !... cinq cadenas !...

SAINT-ÉVEIL, les lui montrant.

Cadenas Fichet... cadenas Huret... cadenas Lefaucheux... se chargeant par la culasse.

CLÉMENCE.

Vous voyagez avec des valeurs ?

SAINT-ÉVEIL.

Non ; mais dans ce bas monde on ne saurait trop se clore !

Se levant pour cacher un cadenas qu’il allait ouvrir.

Pardon... Celui-ci est à secret...

CLÉMENCE, s’éloignant en riant.

Oh ! soyez tranquille !

SAINT-ÉVEIL, à part, ouvrant son cadenas.

Je crois bien qu’elle n’en abuserait pas... cependant on a vu de très jeunes personnes affiliées à des bandes...

Tirant un mouchoir de sa valise.

Le voici.

CLÉMENCE, avançant la main pour le prendre.

Oh ! je vous remercie !

SAINT-ÉVEIL, cachant vivement le mouchoir.

Un instant !... quelle est votre marque ?

CLÉMENCE.

Deux C... Clémence Cottentin.

SAINT-ÉVEIL, après avoir examiné.

C’est bien ça.

Le lui remettant galamment.

Enchanté, Mademoiselle, d’avoir pu vous rendre ce léger service... dont voici la moralité : ô muthos déloï ! ce qui veut dire : Règle générale, dans toute réunion de mille personnes, il y en a cinq cents qui ont oublié leur mouchoir, afin de pouvoir emprunter celui des autres. Vous le voyez, la langue grecque est très concise ; ô muthos : le mouchoir... déloï... tout le reste !

CLÉMENCE.

Comme il est instruit !

SAINT-ÉVEIL.

C’est mon opinion !... Je ne me méfie pas, mais, voyez mes poches... deux rangs de boutons pour défendre mon foulard... quand je vais à la Bourse... je le fais coudre !

CLÉMENCE.

Voilà une précaution !

SAINT-ÉVEIL.

Et ma montre !... elle n’a l’air de rien... on croirait qu’il n’y a qu’à mettre la main dessus... Eh bien ! elle est fortifiée... c’est un bastion !... le bastion Gringalet !

CLÉMENCE, riant.

Un bastion ! comment cela ?

SAINT-ÉVEIL.

Vous riez ? eh bien, essayez un peu de me faire ma montre... ça tient ici, et puis là... et quand on tire très fort, il y a une petite épingle qui m’entre dans la chair... pour m’avertir...

Lui mettant sa chaîne dans la main.

Tirez très fort !...

Clémence tire la chaîne.

Aïe!... Aïe !...[6] C’est très ingénieux !...

Cottentin entre par le fond.

 

 

Scène V

 

CLÉMENCE, SAINT-ÉVEIL, COTTENTIN

 

CLÉMENCE.

Ah ! que c’est gentil !... Papa, papa, venez donc voir !...

COTTENTIN.

Qu’y a-t-il ?

SAINT-ÉVEIL.

Rien... c’est Mademoiselle qui avait la bonté de me faire ma montre !

COTTENTIN.

Comment ?

CLÉMENCE.

Oui, papa ! c’est très amusant !

COTTENTIN, à Saint-Éveil, froidement.

À qui ai-je l’honneur ?...[7]

SAINT-ÉVEIL.

Nestor de Saint-Éveil !

COTTENTIN, enchanté et souriant.

Ah ! très bien, très bien ! – Ma fille, laisse-nous.

CLÉMENCE.

Tout de suite.[8] 

À part.

Est-ce que ce serait le prétendu ?...

Haut.

Monsieur...

Elle salue.

SAINT-ÉVEIL, saluant.

Mademoiselle... 

À part.

Elle est gentille cette petite !

Clémence sort par le fond.

 

 

Scène VI

 

SAINT-ÉVEIL, COTTENTIN[9], puis PIERRETTE, puis ANTOINE

 

COTTENTIN, à part.

Il a une physionomie franche.

Il prend une chaise et fait signe à Saint-Éveil de s’asseoir.

Monsieur...

SAINT-ÉVEIL.

Nous voilà seuls, monsieur Cottentin ; voulez-vous que nous parlions de notre affaire ?

COTTENTIN.

Quelle affaire ?

SAINT-ÉVEIL.

Eh bien, celle pour laquelle je suis venu... Est-ce que vous n’avez pas vu Verdier ?

COTTENTIN.

Si, si ! 

À part.

Sapristi ! il a oublié de me dire le prétexte !

SAINT-ÉVEIL.

Je pense que vous êtes toujours dans les mêmes intentions ?

COTTENTIN.

Toujours, toujours ! 

À part.

Pourquoi diable est-il censé l’avoir amené ?...

SAINT-ÉVEIL.

Allons, parlez, je serai très coulant.

COTTENTIN, embarrassé.

Oui, c’est que...

SAINT-ÉVEIL.

Je veux m’en débarrasser... ainsi !...

COTTENTIN, cherchant à détourner.

Il vous a attendu, Verdier !... vous deviez le prendre dans votre cabriolet... farceur !...

SAINT-ÉVEIL, à lui-même.

Farceur !...

Haut.

Ne m’en parlez pas... j’ai passé la nuit dans ma caisse.

COTTENTIN.

Comment, dans votre caisse ?

SAINT-ÉVEIL.

Il faut vous dire que je me suis fait faire une fermeture à système... avec une grille qui sort pour prendre les voleurs ; j’ai eu la maladresse de me tromper de clé... et crac !...

COTTENTIN, riant.

Vous avez été pris...

SAINT-ÉVEIL.

Le fabricant seul pouvait m’ouvrir... malheureusement, il était à la noce, à Clichy-la-Garenne... J’ai été obligé de déjeuner là-dedans !

COTTENTIN, riant.

Ah ! la bonne histoire !

SAINT-ÉVEIL, riant.

N’est-ce pas ?... 

À part.

C’est drôle, il ne me parle pas de mon cheval !

Haut.

Monsieur est sportman ?

COTTENTIN, sans comprendre.

Moi ?... je suis rentier.

SAINT-ÉVEIL.

Cela n’empêche pas d’aimer le turf et les chevaux.

COTTENTIN.

Les chevaux !... je ne peux pas les sentir !... J’ai eu un cheval blanc autrefois, c’était ma bête noire !...

SAINT-ÉVEIL.

Le mien est bai !

COTTENTIN.

Plaît-il ?

SAINT-ÉVEIL.

Il est bai !

COTTENTIN.

Ah ! 

À part.

Qu’est-ce que ça me fait ?

PIERRETTE, entrant.

Je viens chercher la clé de la cave.[10]

Elle va la prendre sur un buffet, au fond ; très haut.

Monsieur, faudra-t-il monter du bon ?

Cottentin et Saint-Éveil se lèvent.

COTTENTIN.

Mais sans doute !... Laisse-nous !

PIERRETTE, rentrant dans sa cuisine.

Je vas prendre mon panier et ma chandelle.

Elle disparaît à droite, troisième plan.

SAINT-ÉVEIL, stupéfait, et la regardant s’en aller.[11]

Comment ! elle s’en va avec les clés ?

COTTENTIN, naïvement.

Dame ! pour aller à la cave !...

SAINT-ÉVEIL.

Ah ! bien ! elle est bonne celle-là !

COTTENTIN.

Quoi donc ?

SAINT-ÉVEIL.

Certainement... je n’ai pas de conseils à vous donner... mais vous laissez vagabonder vos clés... et descendre vos domestiques à la cave !... Ah ! elle est bonne celle-là !

COTTENTIN.

Eh bien ? et vous ?

SAINT-ÉVEIL.

Moi, Monsieur... mes clés ne me quittent jamais, je vous prie de le croire...

Tirant de sa poche un énorme trousseau de clés.

Les voilà !... il y en a trente-huit !...

COTTENTIN.

Comment ! vous vous promenez avec ça ?... mais vous devez sonner en marchant !

SAINT-ÉVEIL.

J’aime mieux sonner que d’être plumé !... j’ai même inventé, pour ma cave, un amour de petit système... Monsieur, toutes mes bouteilles sont numérotées... depuis un jusqu’à trois mille.

COTTENTIN, étonné.

Tiens ! pourquoi faire ?

SAINT-ÉVEIL.

Air : Un homme pour faire.

Par un calcul simple et connu,

Mon compte est clair et manifeste :

Je sais le nombre que j’ai bu,

Je sais le nombre qui me reste.

Grâce à cette opération

Du moindre vol j’aurais la trace :

Et je fais la soustraction.

De peur qu’un autre ne la fasse.

J’ai fini ce matin la sept cent soixante-dix-huitième.

COTTENTIN, ébahi.

C’est admirable !

SAINT-ÉVEIL.

Et pour les bouteilles en vidange... qu’on laisse traîner... qu’est-ce que vous faites, vous ?

COTTENTIN, naïvement.

Dame ! je les couche... mon tonnelier m’a dit de les coucher... je les couche.

SAINT-ÉVEIL.

Moi, Monsieur, je noircis le goulot.

COTTENTIN, à part.

Il noircit le goulot ! quel excellent administrateur !

Haut.

Ah çà ! votre domestique est donc un filou ?

SAINT-ÉVEIL.

Monsieur, tout homme est un filou... jusqu’à preuve du contraire.

COTTENTIN.

Je vous remercie bien des excellents conseils !...

SAINT-ÉVEIL.

Ce n’est pas pour vous que je dis ça !... Antoine avait quinze certificats... mais qu’est-ce que cela prouve ?... qu’on l’avait mis quinze fois à la porte !

COTTENTIN.

C’est juste ! 

À part.

Après tout... Pierrette en avait huit certificats... j’aurai l’œil dessus !

ANTOINE, entrant, à Saint-Éveil.[12]

Monsieur, l’avoine a été consommée.

SAINT-ÉVEIL.

Très bien... tu y retourneras pour le foin...

ANTOINE.

Oui, Monsieur.

SAINT-ÉVEIL, à Antoine.

Attends un peu... 

À Cottentin.

C’est mon domestique.

COTTENTIN.

Antoine ?

SAINT-ÉVEIL, à Antoine.

Avance ici... 

À Cottentin.

Je l’ai pris gros, avec de grands pieds et d’énormes mains... savez-vous pourquoi ?

COTTENTIN.

Ma foi non.

Antoine remonte.

SAINT-ÉVEIL, bas à Cottentin.

C’est pour qu’il ne mette ni mes habits, ni mes bottes, ni mes gants... ça n’entrerait pas.

COTTENTIN, à part.

C’est admirable !... voilà le gendre qu’il me faut !

PIERRETTE, rentrant avec un panier à bouteilles et une chandelle allumée.[13]

Dans le petit caveau, n’est-ce pas, Monsieur ?

COTTENTIN, méfiant.

Un instant. Il la prend par la main et l’amène sur le devant.

Je préfère descendre avec toi... je descendrai toujours avec toi !

PIERRETTE, étonnée.

Ah bah !

COTTENTIN, se montant peu à peu.

Et dorénavant je garderai les clés... toutes les clés !... rends-moi celle de mon secrétaire... celle de l’office... celle de la lingerie !... très bien !

SAINT-ÉVEIL, à part.

C’est étonnant, comme les vieux sont méfiants.

COTTENTIN.

Et j’achèterai un anneau... je les passerai dedans... et je me promènerai avec !... et nous numéroterons les bouteilles !!!

PIERRETTE.

Est-ce que Monsieur se défie de moi ?

COTTENTIN, prenant le panier à son bras.

Peut-être !...

Prenant le bougeoir.

peut-être !...

PIERRETTE, sortant ébahie.[14]

Ah ben !... ah ben !...

SAINT-ÉVEIL, à part.

Elle a l’air d’une franche coquine !

COTTENTIN, avec son panier et son bougeoir.

Mon cher monsieur de Saint-Éveil... auriez-vous l’obligeance de m’accompagner... pour me montrer comment vous disposez vos bouteilles ?

SAINT-ÉVEIL.

Volontiers. 

À part.

Une fois à la cave, il me parlera peut-être de mon cheval.

Ensemble.

Air : Attends-moi.

SAINT-ÉVEIL.

Que la méfiance

Vous tienne en éveil ;

La simple prudence

Dicte ce conseil.

COTTENTIN.

Être en méfiance,

Toujours en éveil :

Oui, de la prudence,

Voilà le conseil.

PIERRETTE et ANTOINE.

Être en méfiance,

Toujours en éveil :

C’est de la prudence

Un mauvais conseil.

Cottentin, Saint-Éveil sortent par le fond ; Pierrette rentre dans la cuisine.

 

 

Scène VII

 

ANTOINE, puis SAINT-ÉVEIL

 

ANTOINE, seul.

Ah ! s’il est possible !... Tiens !... il a laissé sa valise ouverte !... c’est la première fois !... il est si méfiant !...

Il s’approche de la valise.

Une bouteille...

Lisant l’étiquette.

« Rhum de 1809... » Sapristi !... il doit être bon celui-là !

Il regarde autour de lui, débouche la bouteille et en boit une gorgée. Le goulot, qui a été noirci, laisse une empreinte très marquée sur ses lèvres ; il ne s’en aperçoit pas.

SAINT-ÉVEIL, dans la coulisse.

Tout de suite... je reviens !

ANTOINE.

Oh ! c’est lui.

Il replace vivement la bouteille et va se mettre à une grande distance, de l’autre côté de la scène.

SAINT-ÉVEIL, à part, entrant en se frottant la jambe.[15]

Je me suis rappelé que j’avais oublié de fermer ma valise ! – Diable d’escalier, je me suis cogné l’os du devant... Ça va au cœur !... une goutte de rhum !

Il boit à même la bouteille, et ses lèvres se trouvent noircies comme celles d’Antoine. Il s’aperçoit que sa bouteille est à moitié vide, la mesure avec son doigt, puis se retourne et voit Antoine. Appelant.

Antoine !

ANTOINE, se retournant.

Monsieur...

TOUS DEUX, se regardant l’un l’autre et poussant un cri.

Ah !... ah !

SAINT-ÉVEIL.

Avance ici, gueusard !

ANTOINE, riant en regardant son maître.

C’est cocasse !

SAINT-ÉVEIL.

Eh bien ! l’as-tu trouvé bon ?

ANTOINE.

Quoi ! Monsieur ?

SAINT-ÉVEIL.

Mon rhum de 1809.

ANTOINE, avec dignité.

Je ne sais ce que Monsieur veut dire... voilà trois ans que je suis au service de Monsieur, et il est bien pénible de se voir soupçonné...

SAINT-ÉVEIL, prenant dans sa valise un petit miroir à double glace et le plaçant devant la figure d’Antoine, de façon que chacun se voit dans un des cotés de la glace.

Mais regarde donc tes lèvres, animal !

ANTOINE, se regardant.

Ah ! sapristi !

SAINT-ÉVEIL, se regardant.

Ah ! saprelotte !

Tous deux tirent vivement leurs mouchoirs et s’essuient la bouche.

SAINT-ÉVEIL.

C’est le goulot !

ANTOINE.

C’est le goulot !

SAINT-ÉVEIL, regardant un coin du mouchoir d’Antoine.

Je ne me trompe pas... ma marque !... c’est mon mouchoir.

Il le lui arrache.

ANTOINE, à part.

Mâtin !

SAINT-ÉVEIL.

Mais tu me pilles... tu me voles !...

ANTOINE, balbutiant.

C’est la blanchisseuse !

SAINT-ÉVEIL.

Va m’attendre en bas... ce soir, je te donnerai un certificat.

Faisant le geste de lui donner un coup de pied. À lui-même.

Ton seizième certificat !

Antoine sort par le fond.

 

 

Scène VIII

 

SAINT-ÉVEIL, puis CLÉMENCE

 

SAINT-ÉVEIL, seul, enlevant la tache noire de ses lèvres.

Je l’ai pris gros pour qu’il ne mette pas mes habits... mais le brigand se rejette sur mes mouchoirs... Il faudra que je fasse teindre le linge de mes domestiques... en jaune... comme ça je m’apercevrai tout de suite...

Il met le mouchoir dans sa valise, commence à refermer les cadenas pendant ce qui suit.

Voilà ce que c’est que d’être célibataire !... il me manque l’œil d’une femme... on a bien essayé de me marier... mais ça a manqué... trois fois de suite !... je suis toujours tombé sur des beaux-pères qui voulaient me fourrer dedans.

CLÉMENCE, entrant par le fond sur la pointe des pieds; être tient à la main une cage.

Ils dorment !...

SAINT-ÉVEIL, sans la voir et occupé à fermer ses cadenas.

Là ! voilà ce que c’est !

CLÉMENCE, l’apercevant.

Comment, Monsieur... vous êtes encore après vos cadenas ?...

Elle pose sa cage sur la chaise à gauche, sur le devant.[16]

SAINT-ÉVEIL.

Je referme, Mademoiselle... quand on a ouvert, il faut refermer.

Il se lève en jouant avec son trousseau de clés.

CLÉMENCE, riant, en apercevant le trousseau de clés de Saint-Éveil.

Ah ! ah ! ah !

SAINT-ÉVEIL.

Qu’est-ce qui vous fait rire ?...

CLÉMENCE.

Un souvenir !... à la pension, la dame chargée de veiller sur le sucre et les confitures se promenait toujours avec un gros paquet de clés... comme le vôtre !... nous l’appelions : madame de Saint-Cadenas, et en vous voyant...

Elle rit.

Ah ! Ah !

SAINT-ÉVEIL, riant aussi.

Eh ! eh ! 

À part, gaiement.

Elle est gamine !

Haut.

Est-ce que vous ne fermez jamais votre armoire ?

CLÉMENCE.

Moi ?... pourquoi faire ?...

SAINT-ÉVEIL, riant.

Ah ! très joli ! pourquoi faire ?... c’est charmant !...

CLÉMENCE.

Elle n’a seulement pas de clé, mon armoire !...

Elle va prendre un biscuit sur le buffet et vient le mettre à la cage.

SAINT-ÉVEIL, stupéfait.

Ah bah ! 

À part.

Dire qu’on rencontre à sept lieues de Paris des armoires sans clé !... pauvre France !

Haut.

Vous allez peut-être me trouver bien indiscret... mais où mettez-vous votre argent ?... 

CLÉMENCE.

Dans ma coupe sur la cheminée.

SAINT-ÉVEIL.

Dans votre coupe ?... pas plus fermé que ça !... Et si un voleur s’introduisait dans votre chambre qui ne ferme pas... je me plais à le croire...

CLÉMENCE.

Jamais !

SAINT-ÉVEIL, à lui-même.

Parbleu !... 

À Clémence.

Il pourrait parfaitement mettre la main sur votre argent...

CLÉMENCE.

Eh bien ! papa m’en donnerait d’autre.

Elle remonte.

SAINT-ÉVEIL, au comble de la surprise.

Oh ! oh ! c’est ravissant !... 

À part.

Vrai !... j’adore ces caractères-là !... elle est très gentille, avec ça !...

CLÉMENCE, couvrant sa cage.

Moi, je n’enferme que mes oiseaux... le soir... à cause des chats.

SAINT-ÉVEIL, à part.

Heureux âge !... où l’on ignore que le monde est plein de chats !

Haut.

Vous paraissez aimer tendrement vos oiseaux ?

CLÉMENCE.

Oh ! je vous en réponds... voulez-vous les voir ?

SAINT-ÉVEIL.

Mais... s’il n’y a pas d’indiscrétion... 

À part.

Tout à l’heure, nous allons jouer à la poupée !...

Ils se baissent de chaque côté de la cage.

CLÉMENCE, soulevant un coin du petit tapis qui couvre la cage.

Tenez... voilà le papa !... voilà la maman !... et celui-là, c’est le petit garçon !...

SAINT-ÉVEIL, regardant.

Ah ! celui-là, c’est le petit garçon ?...

CLÉMENCE.

Le plus jaune...

SAINT-ÉVEIL, à part, se levant.

Tiens !... voilà juste comme je veux faire teindre le linge de mes domestiques.

CLÉMENCE, venant à lui.

Il n’y en a que trois ; mais l’année prochaine, j’en aurai bien plus...

Confidentiellement.

Nous allons couver !...

SAINT-ÉVEIL.

Ah !... nous allons ?... 

À part.

Elle fera une excellente mère de famille !

CLÉMENCE.

Et si vous revenez... vous verrez comme ce sera gentil !

SAINT-ÉVEIL, s’animant.

Oh ! certainement que je reviendrai... souvent !... si monsieur votre père m’y autorise.

Avec feu.

Car depuis que je vous ai vue... tant de candeur ! tant d’innocence !...

CLÉMENCE.

Chut !... taisez-vous donc !... vous allez les réveiller !

SAINT-ÉVEIL, très bas.

Ah ! oui !... pardon !... tant de candeur !... tant d’innocence !... Pauvres petits ! aiment-ils le sucre ?

CLÉMENCE.

Certainement...

SAINT-ÉVEIL, se dirigeant vers sa valise qui est sur la table.

Eh bien ! attendez... j’ai leur affaire... et quand ils se réveilleront...

En voulant ouvrir un de ses cadenas, une détonation a lieu.

CLÉMENCE, effrayée.

Ah ! mon Dieu !

SAINT-ÉVEIL.

Est-ce qu’ils sont réveillés ?...

CLÉMENCE.

Sans doute !... Ah ! que vous êtes maladroit !... Pauvres petits !

Elle sort à gauche du premier plan.

SAINT-ÉVEIL, la suivant avec sa valise.

C’est mon cadenas Lefaucheux qui se charge par la culasse...

Il pose sa valise au fond sur une chaise.

 

 

Scène IX

 

SAINT-ÉVEIL, puis VERDIER, puis COTTENTIN

 

SAINT-ÉVEIL.

Quelle bonne foi et quelle confiance ! ça rafraîchit de voir ça !... elle ne sait même pas s’il y a une serrure à son armoire ! Eh bien ! voilà une femme que j’épouserais les yeux fermés !... Au fait, pourquoi pas ? je suis libre.

Apercevant Verdier au fond.

Verdier !... je vais lui en parler.

VERDIER.

Ah ! te voilà donc enfin ![17]

SAINT-ÉVEIL.

Oui, mon ami !... Comment te portes-tu ?

VERDIER.

Très bien !

SAINT-ÉVEIL.

Tant mieux !... Tu peux me rendre un grand service !

VERDIER.

Qu’est-ce que c’est ?

SAINT-ÉVEIL.

Tu connais monsieur Cottentin ?

VERDIER.

Depuis dix ans... un excellent homme !

SAINT-ÉVEIL.

Il a une fille charmante qui ne ferme rien... qui laisse traîner son argent. J’adore ces caractères-là... c’est le mien... je suis comme ça !

VERDIER, raillant.

Toi !...

SAINT-ÉVEIL.

Oui, elle m’a montré ses oiseaux ; nous allons couver !

VERDIER, riant.

Comment ?

SAINT-ÉVEIL.

Enfin je l’aime, et je suis décidé à l’épouser. – Veux-tu en parler au père ?

VERDIER.

Ah ! bah !... Parbleu ! voilà un mariage qui ne sera pas difficile à faire !

SAINT-ÉVEIL, méfiant.

Hein !... pourquoi pas difficile ?... pourquoi pas difficile ?...

COTTENTIN, en dehors.

Je n’en peux plus !...

VERDIER.

Tiens ! voilà monsieur Cottentin... fais-lui ta demande, et tu verras.

SAINT-ÉVEIL, à part, méfiant.

Tu verras !... Il me dit ça d’un air singulier.

COTTENTIN, paraissant au fond avec son panier au bras et sa chandelle allumée.

Diable de panier !... c’est éreintant !

VERDIER.

Monsieur Cottentin, voici mon ami qui aurait une communication à vous faire.

COTTENTIN, descendant au milieu.[18]

À moi ? parlez.

SAINT-ÉVEIL, à Cottentin, qui tient toujours son panier et sa chandelle allumée.

Monsieur, veuillez excuser l’étrangeté d’une demande aussi brusque. J’ai eu le bonheur de causer avec mademoiselle votre fille...

Cottentin et Verdier échangent un regard d’intelligence. Saint-Éveil s’en aperçoit et continue d’un ton moins empressé.

d’apprécier son caractère... ses oiseaux... et si par hasard... vous étiez dans l’intention... de la marier...

COTTENTIN, avec une explosion de joie.

Ah ! comme ça se trouve !... Verdier ne vous a amené que pour ça ?

SAINT-ÉVEIL, inquiet.

Pourquoi, pour ça ?

COTTENTIN.

Pour épouser ma fille !

SAINT-ÉVEIL, très surpris.

Ah ! bah !...

COTTENTIN.

Vous me la demandez ?... je vous l’accorde !...

Soufflant sa chandelle.

Voilà une affaire faite !...

Il remonte pour sortir.

SAINT-ÉVEIL, le suivant inquiet.

Mais, Monsieur...

COTTENTIN, se dirigeant vers la cuisine.

Ce panier me coupe le bras... Vous permettez ?...

De la porte.

Voilà une affaire faite !

Il sort par la droite, troisième plan.

 

 

Scène X

 

SAINT-ÉVEIL, VERDIER[19]

 

SAINT-ÉVEIL, à part, très soupçonneux.

Oh ! oh !... il y a quelque chose !...

VERDIER.

Eh bien ! es-tu content ?

SAINT-ÉVEIL.

Content !... j’espère que tu vas me donner l’explication de tout ceci... je demande le mot !

VERDIER.

Quel mot ?

SAINT-ÉVEIL.

Ce cheval qu’on devait m’acheter... et dont on ne me parle pas... cette jeune fille qu’on me jette à la tête, ce n’est pas naturel !...

VERDIER.

Tu es fou ! tu viens de la demander toi-même à son père !

SAINT-ÉVEIL.

Pourquoi me l’a-t-il accordée ?... sans méconnaître... sans prendre de renseignements... ce n’est pas l’usage... Il est donc bien pressé de la marier, sa fille ?...

VERDIER.

Allons, encore ton caractère !

SAINT-ÉVEIL, se montant.

Quel caractère ?... Il j a là un mystère... des cachoteries !... et je découvrirai !... car je ne les connais pas, moi, ces gens-là ! Voyons, où a-t-il gagné sa fortune, ce père ?... qu’est-ce qu’a faisait ?

VERDIER.

Parbleu ! il vendait...

SAINT-ÉVEIL.

Quoi ?

VERDIER.

Il était dans le commerce !

SAINT-ÉVEIL.

Quel commerce ?

VERDIER.

Dans le commerce des... Qu’est-ce que ça te fait ?

SAINT-ÉVEIL.

Oh ! oh ! un homme qui cache sa profession... Il y a quelque chose ! il y a quelque chose !...

VERDIER.

Voyons, ne vas-tu pas encore te forger des idées ?...

SAINT-ÉVEIL, très agité.

Mais enfin !...

VERDIER, impatienté.

Tiens, tu m’ennuies !... je vais relever le plan de mon chalet !

Il sort par le fond.

 

 

Scène XI

 

SAINT-ÉVEIL, puis COTTENTIN, puis PIERRETTE

 

SAINT-ÉVEIL, seul.

Cacher sa profession !.... il faut que ce soit bien laid !... Qu’est-ce qu’il peut donc avoir fait ?

Air : Vous craignez de rompre une chaîne.

Dans une grotte, a-t-il, avec mystère,

De faux écus fabriqué maint gros sac ?

Fît-il l’usure ?... A-t-il à la frontière

Fraudé la douane en passant du tabac ?

De la prison a-t-il porté le frac ?

Qu’a-t-il donc fait ? Il le cache et c’est louche...

Je vais, peut-être, en formant cet hymen,

Donner mon nom à la fill’ de Cartouche,

Ou devenir le gendre de Mandrin.

S’asseyant à droite.

Mais qu’est-ce qu’il peut donc avoir fait ?

Il pose la main sur le livre qui est sur la table et lit le titre.

« Traite du noir ! »

Il se lève aussitôt.

COTTENTIN, entrant.[20]

Je vous demande pardon, mon gendre...

SAINT-ÉVEIL, à part.

Est-ce qu’il aurait fait la traite des noirs ?

COTTENTIN.

Ah ! je suis bien heureux de votre demande.

SAINT-ÉVEIL, à part, avec horreur.

Il a bien l’air d’un vieux forban !

COTTENTIN, avec franchise.

Vous m’avez plu tout de suite !... D’abord je ne veux pas que ça traîne... On va prévenir le notaire... Le mariage se fera dans quinze jours !

Il lui tend la main, Saint-Éveil retire la sienne.

SAINT-ÉVEIL, à part.

Hein ! est-il pressé ?

Haut.

M. Cottentin, je veux bien vous croire honnête homme.

COTTENTIN.

Je m’en vante !

SAINT-ÉVEIL.

Ce n’est pas toujours une raison.

COTTENTIN.

Hein !

SAINT-ÉVEIL.

Je pose d’abord un principe : Je suis pour l’émancipation des nègres, moi, Monsieur !

COTTENTIN, sans comprendre.

Plaît-il ? 

À part.

Qu’est-ce qu’il me chante ?

PIERRETTE, entrant en croquant une pomme ; elle a un panier et un bougeoir ; à part.[21]

J’ai tombé sur une assiettée de pommes... je l’ai raflée... Du moment que je n’ai plus les clés...

Haut.

Monsieur, faut aller à la cave... j’ai plus de carottes.

Elle lui met le panier au bras et le bougeoir dans la main.

COTTENTIN, impatienté.

Comment ! encore la cave...

PIERRETTE, à part.

Ah ! tu te méfies !... Eh bien ! tu vas trimer !...

Elle remonte.

COTTENTIN, à Saint-Éveil.

Vous permettez... 

À Pierrette.

Eh bien !... où vas-tu ?...

La poussant.

Marche devant ![22]

PIERRETTE, se rebellant.

Ah ! mais, je ne suis pas un nègre !... faut que je fasse tout dans cette baraque !... les sauces... la cave !... sans compter l’infirmité de Mam’zelle !...

SAINT-ÉVEIL, sursautant.

Hein !

COTTENTIN.

Insolente !

PIERRETTE.

Oui, son infirmité !

COTTENTIN, poussant Pierrette dehors.

Mais, va donc !

Cottentin et Pierrette sortent au fond.

 

 

Scène XII

 

SAINT-ÉVEIL, puis CLÉMENCE

 

SAINT-ÉVEIL, éclatant.

Une infirmité !... elle est difforme !... voilà le pot aux roses ! il y a un vice rédhibitoire !... Encore un beau-père qui veut me fourrer dedans ?... Elle est rentrée dans sa chambre... là !... si je pouvais...

Il s’approche de la première porte de gauche et regarde par le trou de la serrure.

Non !... je ne vois rien !... la clé bouche !... Ah ! mon couteau a une vrille... je ne l’ai acheté que pour ça !

Il commence à percer la porte. Clémence parait au fond.[23]

CLÉMENCE, tenant une petite corbeille vide.

Que faites-vous donc là ?...

SAINT-ÉVEIL, se retournant vivement.

Oh !...

Un peu embarrassé, son couteau à la main.

Moi ?... vous voyez !... à la campagne... il faut qu’un homme s’occupe. 

À part.

Les yeux sont droits !

CLÉMENCE, riant.

Vous avez une singulière manière de vous occuper...

Elle se retourne et semble chercher quelque chose.

SAINT-ÉVEIL.

N’est-ce pas ? 

À part.

Les deux épaules sont de niveau !

CLÉMENCE, marchant vers le buffet de droite, et à elle-même.

J’avais une assiettée de pommes, je ne sais ce quelle est devenue !

SAINT-ÉVEIL, à part.

Elle ne boite pas !... c’est une difformité cachée !... Allons, il faut aborder de front la situation !...

Haut.

Mademoiselle ?...

CLÉMENCE.

Monsieur ?...

Elle descend.

SAINT-ÉVEIL.

Monsieur votre père m’a fait espérer que je pouvais prétendre à l’honneur de briguer votre main...

CLÉMENCE.

Eh bien ! en vous voyant arriver, je m’en suis douté...

SAINT-ÉVEIL, à part.

Tiens ! moi qui la croyais innocente !...

Haut.

Mademoiselle, je pense qu’entre prétendus on doit agir avec la plus grande franchise...

La scrutant du regard.

s’avouer ses petits défauts... ses petites imperfections... n’est-ce pas ?

CLÉMENCE, simplement.

Sans doute !...

SAINT-ÉVEIL.

Car... qui est-ce qui n’a pas sa petite infirmité, dans ce monde... Je voulais vous demander...

CLÉMENCE.

Quoi ?

SAINT-ÉVEIL, embarrassé.

C’est que... 

À part.

Diable ! c’est difficile !

Haut.

Je ne doute pas de votre grâce... de votre esprit... mais Esope... était un Grec très spirituel... dans son temps...

CLÉMENCE.

Oui ! il a fait des fables charmantes !

SAINT-ÉVEIL, à part.

Elle élude...

Haut.

Et les Amazones !... des demoiselles très braves, très courageuses !... les zouaves de l’antiquité !... mais, elles avaient un côté défectueux.

CLÉMENCE, naïvement.

Lequel ?

SAINT-ÉVEIL.

Le droit !... Ce n’est pas ça qui m’empêcherait de vous épouser... seulement, je tiendrais à le savoir !...

CLÉMENCE.

Quoi ?

 

 

Scène XIII


SAINT-ÉVEIL, CLÉMENCE, VERDIER

 

VERDIER, entrant par le fond.

Mademoiselle, votre papa vous demande au jardin.

CLÉMENCE, remontant.

Merci, Monsieur.[24]

SAINT-ÉVEIL.

Mais, Mademoiselle...

CLÉMENCE.

Pardon, Monsieur, on m’appelle.[25]

SAINT-ÉVEIL.

Oh !

Il passe à droite.

CLÉMENCE, à part.

C’est impatientant de causer comme ça.

Elle sort par le fond.

SAINT-ÉVEIL, à part.

Elle ne veut rien dire. 

À part.

Il faut que ce soit affreux !... 

À Verdier, avec force.

Monsieur, vous êtes vendu aux Cottentin.

VERDIER, étonné.

Qu’as-tu donc ?

SAINT-ÉVEIL.

Ne me parlez pas, Monsieur !... vouloir faire épouser à un ami une demoiselle difforme... qui a une infirmité...

VERDIER.

Ah bah !... Clémence ?...

SAINT-ÉVEIL.

Faites donc l’ignorant !... vous le savez très bien !

VERDIER.

Ce n’est pas possible !... une enfant que je n’ai jamais perdue de vue !... qui sort de la pension de Chaillot !

SAINT-ÉVEIL, avec éclat.

Chaillot !... juste !... rétablissement orthopédique du docteur Belhomme !

VERDIER.

Hein! allons donc !... mais tu rêves !

SAINT-ÉVEIL, avec force.

J’en suis sûr !... j’ai entendu de mes deux oreilles la bonne qui le disait au vieux.

VERDIER.

Comment ! il serait possible !... c’est une horreur !

SAINT-ÉVEIL.

C’est un guet-apens !

VERDIER.

Moi qui t’ai présenté... me faire jouer un pareil rôle !... ah ! nous allons voir !

 

 

Scène XIV

 

VERDIER, SAINT-ÉVEIL, COTTENTIN, puis PIERRETTE

 

COTTENTIN, entrant au fond, avec son panier et son bougeoir. À part.[26]

C’est embêtant d’avoir les clés... ce panier me coupe le bras.

Apercevant Saint-Éveil.

Ah ! mon gendre !... le notaire va venir...

SAINT-ÉVEIL.

Monsieur, je ne vous salue pas !... mon ami Verdier a bien voulu se charger de vous présenter mes respects...

Il prend sa valise.

VERDIER.

Et nos adieux !...

Il prend sa valise.

COTTENTIN.

Qu’est-ce que vous avez ?

SAINT-ÉVEIL.

Je n’ai qu’un mot à vous dire : Chaillot !

VERDIER.

Belhomme !

COTTENTIN.

Je ne comprends pas !

VERDIER, criant.

Belhomme !...

SAINT-ÉVEIL, de même.

Chaillot !...

COTTENTIN, se montant.

Chaillot... Belhomme !... allez au diable !... vous m’ennuyez à la fin !

VERDIER.

Pas si haut, Monsieur, quand on a une fille...

SAINT-ÉVEIL.

Affligée d’une infirmité pareille !...

COTTENTIN.

Une infirmité... ma fille !... Quelle horreur !...

Appelant tout à coup.

Pierrette ! Pierrette !...

PIERRETTE, entrant.[27]

Monsieur ?...

COTTENTIN.

Qu’est-ce que ça signifie ?... Comment ! ma fille a une infirmité et tu ne me le dis pas !

PIERRETTE.

Vous le savez bien !

VERDIER et SAINT-ÉVEIL, très montés.

Ah !...

PIERRETTE.

C’est sa rage d’élever des serins.

TOUS, stupéfaits.

Les serins !

SAINT-ÉVEIL.

Comment ! c’était...

VERDIER, à Saint-Éveil.

Animal, va !

SAINT-ÉVEIL, riant.

Crétin !... étais-tu bête !... 

À Cottentin.

Étiez-vous bête !... Étions-nous bêtes !...

COTTENTIN.

Mais...

SAINT-ÉVEIL.

Je ne pars plus !... voilà ma valise !...

Il la lui met dans les bras.

VERDIER.

Et la mienne !

Il la lui met dans les bras.

PIERRETTE.

Monsieur, le notaire est là !... vous savez ?...

COTTENTIN, à Saint-Éveil, et donnant les valises et le panier à Pierrette.

Nous allons nous occuper du contrat ; préparez vos notes et venez nous rejoindre.

CHŒUR.

Air.

Allons, venez, car le notaire

Est au salon et nous attend ;

Il faut que cette heureuse affaire

Se termine rapidement.

Verdier et Cottentin entrent à gauche, troisième plan, Saint-Éveil reste au fond et cherche des papiers dans la valise qui est sur une chaise contre la porte principale.

 

 

Scène XV

 

PIERRETTE, puis CLÉMENCE, SAINT-ÉVEIL, au fond[28]

 

PIERRETTE, tirant une pomme de sa poche et la mangeant.

Encore une !... je les mange de rage !... ça lui apprendra à se méfier !...

CLÉMENCE, entrant par la droite du troisième plan, sans voir Saint-Éveil.

Ah ! Pierrette !... à quelle heure ton cousin part-il pour rejoindre le régiment ?

PIERRETTE.

À huit heures, Mademoiselle...

CLÉMENCE, cachetant sa lettre sur la table.

Je viens d’écrire ma lettre...

SAINT-ÉVEIL, à part.

Sa lettre !...[29]

CLÉMENCE, écrivant l’adresse.

« À monsieur Léon, au 7e dragons. »

SAINT-ÉVEIL, à part.

Hein ?...

CLÉMENCE et PIERRETTE, l’apercevant.

Ah !...

Clémence met vivement la lettre dans sa poche.

SAINT-ÉVEIL, à Pierrette.

Pierrette... laisse-nous !

PIERRETTE.

Mais, Monsieur...

SAINT-ÉVEIL.

Laisse-nous !

PIERRETTE.

C’est bien !... on s’en va !

Croquant une pomme.

Hein !... encore une !...

Elle sort par le fond.

 

 

Scène XVI

 

SAINT-ÉVEIL, CLÉMENCE[30]

 

SAINT-ÉVEIL, regardant Clémence, puis passant derrière la table et prenant machinalement une plume qu’il tortille.

Pardon, Mademoiselle ; je vous ai dérangée ?

CLÉMENCE, jouant aussi avec une plume, et un peu embarrassée.

Moi ?... pas du tout !

SAINT-ÉVEIL.

À l’instant, vous teniez un billet...

CLÉMENCE.

Oui, Monsieur.

SAINT-ÉVEIL.

De concert, peut-être ?

CLÉMENCE, pour rompre la conversation.

Vous aimez la musique ?

SAINT-ÉVEIL.

Oui... ça dépend de l’air qu’on me joue ! Il m’avait pourtant bien semblé... voir une lettre ?...

CLÉMENCE.

Oui, Monsieur.

SAINT-ÉVEIL.

Voulez-vous que je vous évite la peine de la mettre à la poste ?

CLÉMENCE, vivement.

Merci !... c’est inutile !

SAINT-ÉVEIL.

Ah ! permettez... au point où nous en sommes, j’aurais peut-être le droit de vous demander...

CLÉMENCE, blessée.

Le droit !... je ne suis pas encore votre femme, Monsieur !

SAINT-ÉVEIL, à lui-même.

Je l’espère bien...

Haut.

Une demoiselle qui est en correspondance secrète avec...

CLÉMENCE, indignée.

Comment, Monsieur !... vous osez me soupçonner... moi !

SAINT-ÉVEIL.

Dame !... cette lettre... je ne demande pas à la lire !...

CLÉMENCE.

C’est bien heureux !

SAINT-ÉVEIL.

Mais, au moins, expliquez-moi...

CLÉMENCE, avec fermeté.

Rien, Monsieur !... Si vous ne me trouvez pas digne de votre confiance, ne m’épousez pas !... mais, je m’appartiens... et je ne dois rendre compte de mes actions qu’à mon père !

SAINT-ÉVEIL.

Alors, permettez-moi de faire passer votre lettre entre ses mains ?...

CLÉMENCE, offensée.

Je ne le veux pas ?

SAINT-ÉVEIL.

Cependant, Mademoiselle...

CLÉMENCE.

Ah ! je vous connais, maintenant... vous êtes ce qu’on appelle un méfiant !... un de ces caractères malheureux qui creusent le bien pour y trouver le mal ! 

Avec force.

mais vos soupçons me blessent... les explications que vous me demandez sont injurieuses... et je me retire ! 

Elle sort.

 

 

Scène XVII

 

SAINT-ÉVEIL, seul et très monté

 

Ta, ta, ta !... de grandes phrases !... de grands airs !... mais ça ne me pince pas !... Dans quel traquenard j’allais tomber !... une demoiselle qui correspond avec des régiments... et un père qui a fait la traite des noirs ! Jolie famille ! heureusement que rien n’est encore fait... Ah ! tu écris des lettres ! eh bien ! on va t’en donner des lettres !

Se mettant à table.

Ce sera court... mais bien tapé !

Tout en écrivant.

À Verdier, d’abord !...

Avec amertume.

à mon bon ami Verdier, qui m’a fourré dans ce guêpier ! Il a une commission sur la dot, le gueux ! le brigand !

Pliant la lettre.

Voilà !

Écrivait sur une autre feuille.

À l’ingénue, maintenant !... Croyez donc aux demoiselles qui élèvent des serins !...

Pliant la lettre.

Voilà !

Prenant une autre feuille.

Au négrier !... il a l’âme aussi noire que sa marchandise !... Bon ! un pâté !... il prendra ça pour un de ses clients !

Se levant.

Là !... j’espère qu’en voilà des lettres !...

Il sonne ; Antoine paraît au fond. Pierrette entre par la droite.[31]

Antoine !... porte vite ces trois billets à leur adresse !

Antoine sort.

 

 

Scène XVIII

 

SAINT-ÉVEIL, PIERRETTE

 

SAINT-ÉVEIL, prenant Pierrette par le bras et la ramenant.

Toi, viens ici. 

À part.

Elle ne demandera pas mieux que de trahir un peu son bourgeois... Tiens ! voilà vingt francs.

PIERRETTE.

Merci, Monsieur.

Elle remonte pour s’en aller.

SAINT-ÉVEIL la retient.

Un instant !... Parle ! qu’est-ce que c’est que M. Léon ?

PIERRETTE.

C’est un dragon ?

Elle remonte.

SAINT-ÉVEIL, la retenant.

Je le sais bien !... un dragon !... Mais qu’est-ce que c’est que ce dragon ?

PIERRETTE.

C’est le frère de Mademoiselle.

SAINT-ÉVEIL, bondissant.

Hein ! son frère !... Sapristi quelle boulette !... Vite ! il faut que je rattrape mes lettres.

Appelant.

Antoine !... 

À Pierrette au moment de sortir.

Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt, brute !

Il sort vivement.

PIERRETTE, courant après lui jusqu’au fond.

Pourquoi ne me l’avez-vous pas demandé, animal ?...

Elle sort à droite.

 

 

Scène XIX

 

VERDIER, COTTENTIN, CLÉMENCE[32]

 

Verdier, Cottentin et Clémence entrent tous les trois par différentes portes ; ils tiennent chacun une lettre à la main.

COTTENTIN.

Air : Il faut, il faut quitter Golconde.

Ah ! quelle horreur !quelle impudence !...        

VERDIER.

Sur l’honneur, j’en suis confondu !

CLÉMENCE.

Conçoit-on pareille insolence !

VERDIER.

M’écrire que je suis vendu !

COTTENTIN.

Grand Dieu ! quel outrage imprévu !

VERDIER.

Le beau billet que j’ai reçu !

TOUS.

Voyez ! voyez !

Le beau billet que j’ai reçu !

COTTENTIN, lisant.

« Vieux forban !... le coup est manqué !... je ne suis pas assez brun pour entrer dans votre famille... P. P. C. »

VERDIER.

Pour prendre congé.

CLÉMENCE, lisant sa lettre.

« Mademoiselle, mes compliments au 7e dragons !... P. P. C. »

TOUS, révoltés.

Oh !...

VERDIER, lisant.

« Mon bon Verdier, désolé de vous faire perdre votre petite commission sur la dot... mais à moins de dénicher votre prétendu dans la cage de la demoiselle, ce mariage ne sera pas facile à bibloter... »

TOUS.

Bibloter !

TOUS, révoltés.

Oh !...

VERDIER, froissant la lettre.

L’insolent !... mais nous verrons !...

CLÉMENCE, exaspérée.

Oh ! je suis furieuse !...

COTTENTIN, de même.

Moi j’étouffe !... marier ma fille... pas facile ! mais tout le monde l’accepterait.

VERDIER.

Parbleu !

COTTENTIN.

Et je le lui prouverai !

CLÉMENCE.

Oui... mariez-moi tout de suite, papa !

COTTENTIN.

Certainement... dès que j’aurai trouvé...

Tout à coup.

Oh ! Verdier !

VERDIER.

Quoi ?

COTTENTIN.

Vous êtes garçon ?

CLÉMENCE, approuvant vivement.

Quelle idée !

COTTENTIN, à Verdier avec colère, le prenant à la gorge.

Faites-moi votre demande, nom d’un petit bonhomme !...

VERDIER, hésitant.

Mais c’est que...

CLÉMENCE, vivement.

Mais faites donc votre demande !...

VERDIER, se montant.

Eh bien ! oui, je la ferai !...[33] ça lui apprendra à ce petit monsieur.

Passant près de Clémence, et faisant sa demande avec rage.

Mademoiselle !... j’ai 49 ans...

COTTENTIN, avec rage.

Assez !... vous me plaisez !...

CLÉMENCE, furieuse.

Vous nous plaisez beaucoup !

VERDIER, la remerciant sur le même ton.

Oh ! Mademoiselle !...

CLÉMENCE, pleurant de rage.

Ça suffit !... nous sommes mariés, je suis très heureuse !...

COTTENTIN.

Et nous lui enverrons une lettre de faire part à ce polisson-là !...

VERDIER.

Quel dommage qu’il soit parti !

TOUS.

Oh ! oui... quel dommage !...

Voyant Saint-Éveil.

Ah !!!

Toute la scène qui précède doit être jouée avec la plus grande animation, jusqu’à l’entrée de Saint-Éveil.

 

 

Scène XX

 

COTTENTIN, VERDIER, CLÉMENCE, SAINT-ÉVEIL, puis PIERRETTE[34]

 

SAINT-ÉVEIL, entrant vivement.

Antoine !... vous n’avez pas vu Antoine ?...

Les apercevant tous les trois tenant leurs lettres.

Patatras ! trop tard !...

COTTENTIN, d’un air très aimable.

Ah ! nous sommes bien heureux de vous voir !

CLÉMENCE, de même.

Entrez donc, Monsieur !...

VERDIER, de même.

Voulez-vous prendre quelque chose ?...

SAINT-ÉVEIL, s’avançant en les saluant, et très embarrassé.

Merci... je n’ai pas soif !

COTTENTIN.

Monsieur, j’ai l’honneur de vous faire part du mariage de ma fille.

SAINT-ÉVEIL.

Hein ? comment !...

VERDIER, raillant.

Oui... il est à peu près convenu ce mariage si difficile à...

CLÉMENCE, de même.

Aidez-nous donc ?... nous avons oublié le mot...

SAINT-ÉVEIL, très confus.

Bibloter... je l’ai écrit... bibloter.

CLÉMENCE, le remerciant avec une politesse ironique.

Merci... j’ai pour prétendu un homme charmant... M. Verdier...

SAINT-ÉVEIL, vivement.

Lui ! mon ami !... c’est impossible !

VERDIER.

Un mariage d’inclination !...

CLÉMENCE.

Mais, comme j’ai le soin de son honneur... comme je vais porter son nom... personne ne doit sortir d’ici... même un étranger !... en emportant un soupçon.

Lui tendant la lettre.

Voici la lettre adressée à M. Léon...

COTTENTIN, à part.[35]

Une lettre à Léon !

CLÉMENCE.

Vous pouvez l’ouvrir !

SAINT-ÉVEIL, repoussant la lettre.

Moi ! jamais !... une pareille injure !... pour qui me prenez-vous ?... Je ne connais pas M. Léon... je ne sais qui il est... mais, j’ai confiance !

CLÉMENCE, étonnée.

Confiance !... vous ?

VERDIER et COTTENTIN, ironiquement.

Allons donc !

SAINT-ÉVEIL, à Clémence.

Il ne peut sortir de votre plume que des sentiments honnêtes et purs.

Avec dignité.

Je refuse !... je refuse !... 

À part.

Puisque c’est son frère !

CLÉMENCE, à part.

Ah ! pour lui... c’est bien !

SAINT-ÉVEIL, avec chaleur.

Quant à ce mariage... vous n’y avez pas réfléchi... Verdier ne vous aime pas... Il veut rester garçon !

VERDIER.

Permettez...

SAINT-ÉVEIL.

Tu veux rester garçon...[36] il est vieux... il est égoïste, il a la goutte, il a un catharre !

CLÉMENCE, effrayée.

Ah ! mon Dieu !

VERDIER.

C’est faux !

SAINT-ÉVEIL, à Clémence.

Je puis bien vous te dire... je suis son ami !... 

À Verdier.

Je suis ton ami !... 

À Clémence.

Tandis que moi... je vous aimerai tant ! tant !...

COTTENTIN, à part.

Ce polisson-là va entortiller ma fille !

SAINT-ÉVEIL.

J’aurai confiance... toujours !

CLÉMENCE, incrédule.

Oh ! ça...

SAINT-ÉVEIL, avec feu.

Air : Tout tourne.

Pour annuler votre scrupule

Faut-il faire un affreux serment !

Parlez ! dictez-m’en la formule,

Et je le profère à l’instant !

Je jure haine à ma sottise !

Je jure un amour quinze-vingt !

Et je n’aurai plus pour devise

Que le refrain du pèlerin.

Sur l’air de Fiorella.

Confiance !
Confiance !

COTTENTIN, l’arrêtant.

Assez ! Monsieur, assez !

VERDIER.

C’est inutile !

SAINT-ÉVEIL.

Vous doutez encore !... mon Dieu ! qu’est-ce que je pourrais faire pour vous convaincre !

Poussant un cri tout à coup.

Ah !

TOUS.

Quoi ?

SAINT-ÉVEIL, tirant son trousseau de clés de sa poche.

Prenez, Mademoiselle, prenez !...

Il le lui met dans la main.

TOUS.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

SAINT-ÉVEIL.

Mes clés... toutes mes clés ! il y en a trente huit !... 

À Clémence.

Vous prendrez garde à celle de la caisse... il y a une grille.

CLÉMENCE.

Mais reprenez cela, Monsieur... je n’en veux pas !

SAINT-ÉVEIL, avec force.

Les reprendre ! jamais !... puisque je vous épouse !

COTTENTIN, montrant sa lettre.

Je m’y oppose !.. la fille d’un vieux forban ?

SAINT-ÉVEIL, prenant la lettre.

Je retire ma lettre...

VERDIER, montrant sa lettre.

Une commission sur la dot !...

SAINT-ÉVEIL, prenant la lettre.

Je retire toutes mes lettres... D’ailleurs, puisqu’elle a les clés.

COTTENTIN.

Je me fiche pas mal de vos clés !

CLÉMENCE.

Pourtant, papa... si monsieur de Saint-Éveil...

COTTENTIN.

Comment ! toi aussi !...

CLÉMENCE, montrant le trousseau.

Puisque j’ai les clés !

SAINT-ÉVEIL, à Cottentin.

Puisqu’elle a les clés !...

VERDIER, plus fort.

Puisqu’elle a les clés...

COTTENTIN, convaincu.

Au fait, puisqu’elle a les clés !...

PIERRETTE, entrant avec le panier et la chandelle allumée, à Cottentin.

Monsieur... faut des pommes de terre !...

COTTENTIN.

Ah ! va-t-en au diable !... J’en ai assez d’aller à la cave ! Je redeviens confiant, comme mon gendre... je te rends les clés.

SAINT-ÉVEIL, à part.

Qu’il est bête !

PIERRETTE, étonnée.

Ah bah !... Monsieur ne se méfie plus ?...

Tirant des pommes de la poche de son tablier et les remettant à Cottentin.

Alors, voilà cinq pommes !

COTTENTIN.

Qu’est-ce que c’est ça ?

PIERRETTE.

C’est le reste, Monsieur... et souvenez-vous que la confiance est un gendarme qui veille à la porte des armoires !...

COTTENTIN, à Saint-Éveil.

Elle a peut-être raison !... Qu’en dites-vous, mon gendre ?

SAINT-ÉVEIL.

C’est aussi mon avis... la confiance... il n’y a que ça !...

Il reprend machinalement les clés des mains de Clémence, et les met dans sa poche ; puis, sur un mouvement d’étonnement de Clémence, il les lui rend avec empressement.

Oh ! pardon ! 

À part.

Après ça, si elle en abuse, je serai toujours à même de faire changer les gardes.

CHŒUR FINAL.

Air.        

Craindre, trembler toujours,        

C’est de ses jours

Troubler le cours.

Il faut, pour être heureux,

Fermer les yeux,

Ça vaut bien mieux !

SAINT-ÉVEIL, au public.

Air.

Je vous l’avoue, en confidence,

J’ai, comme on dit, les sens troublés.

Messieurs, dans cette circonstance,

Je suis moins partisan des clés.

Si vous en avez, cachez-les ;

Ou plutôt, pour plaire à ces dames,

Et pour nous tirer d’embarras,

Remettez vos clés à vos femmes,

Elles n’en abuseront pas.

Chœur, reprise.

 

[1] Clémence, Cottentin, Pierrette.

[2] Verdier, Cottentin.

[3] Clémence, Verdier, Cottentin.

[4] Saint-Éveil, Clémence.

[5] Clémence, Saint-Éveil.

[6] Saint-Éveil, Cottentin.

[7] Saint-Éveil, Cottentin, Clémence.

[8] Saint-Éveil, Clémence, Cottentin.

[9] Saint-Éveil, Cottentin.

[10] Saint-Éveil, Pierrette, Clémence.

[11] Cottentin, Saint-Éveil.

[12] Antoine, Saint-Éveil, Cottentin.

[13] Saint-Éveil, Pierrette, Cottentin, Antoine au fond.

[14] Saint-Éveil, Cottentin, Antoine au fond.

[15] Antoine, Saint-Éveil.

[16] Clémence, Saint-Éveil.

[17] Saint-Éveil, Verdier.

[18] Saint-Éveil, Cottentin, Verdier.

[19] Verdier, Saint-Éveil.

[20] Cottentin, Saint-Éveil.

[21] Cottentin, Pierrette Saint-Éveil.

[22] Pierrette, Cottentin, Saint-Éveil.

[23] Saint-Éveil, Cottentin.

[24] Saint-Éveil, Verdier, Clémence.

[25] Verdier, Clémence, Saint-Éveil.

[26] Verdier, Cottentin, Saint-Éveil.

[27] Verdier, Cottentin, Pierrette, Saint-Éveil.

[28] Pierrette, Clémence, Saint-Éveil au fond.

[29] Pierrette, Saint-Éveil, Clémence.

[30] Clémence, Saint-Éveil.

[31] Antoine, Saint-Éveil, Pierrette.

[32] Verdier, Clémence, Cottentin.

[33] Clémence, Cottentin, Verdier.

[34] Clémence, Verdier, Saint-Éveil, Cottentin.

[35] Verdier, Clémence, Saint-Éveil, Cottentin.

[36] Verdier, Saint-Éveil, Clémence, Cottentin.

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