Un homme sanguin (Eugène LABICHE - Auguste LEFRANC)

Comédie-Vaudeville en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 15 août 1847.

 

Personnages

 

CHALABERT

RANÇONNET, médecin

LARDILLON, sculpteur

BUCHARD, modèle

MARGUERITE, domestique

 

La scène se passe à Paris, chez Chalabert.

 

Porte au fond ; dans l’angle, à droite, au fond, porte de la chambre de Lardillon ; à gauche, au premier plan, porte du cabinet de Chalabert ; au deuxième plan, porte de l’appartement de madame Chalabert ; à droite, au deuxième plan, porte donnant dans l’intérieur de l’appartement. À gauche, une table avec quelques brochures ; à droite une petite table avec ce qu’il faut pour écrire.

 

 

Scène première

 

CHALABERT, LARDILLON, tenant une petite statuette qu’il répare

 

CHALABERT.

Enfin, mon cher Lardillon, c’est demain le grand jour... c’est demain que tu deviens mon gendre.

LARDILLON.

Et ce n’est pas sans peine...

CHALABERT.

J’avoue que d’abord je n’ai pas parfaitement accueilli ta demande... je crois même que je t’ai mis à la porte.

LARDILLON.

Et moi j’en suis sûr.

CHALABERT.

Qu’est-ce que tu veux ? un monsieur qu’on ne connaît pas... qui vient à huit heures du matin vous demander votre fille... c’est bien fait pour étonner, un ancien fondeur en bronze, qui donne soixante... sans le trousseau.

LARDILLON.

Mais il me semble que de mon côté...

CHALABERT.

Oui, je sais que tu as du bon... tu as deux oncles assez fortunés et bientôt mûrs... mais pourquoi diable te faire sculpteur, quand tu as tout ce qu’il faut pour être notaire ?...

LARDILLON.

Qu’est-ce que vous voulez... il y a des vocations.

CHALABERT.

Les vocations ! ça ne vaut pas les vacations.

LARDILLON.

Vous verrez ma statue de Galathée !

CHALABERT.

Quelle drôle d’idée de faire des Galathées quand on s’appelle Lardillon et qu’on est né à Poissy.

LARDILLON.

Aussi suis-je venu à Paris, et, grâce à Buchard, je me suis lié avec des artistes.

CHALABERT.

Qu’est-ce que c’est que Buchard ?

LARDILLON.

Un ami qui me sert de modèle... à raison de dix francs par séance... Il dit que j’ai du talent... il m’a affirmé, hier au soir, que j’honorerai mon siècle !

CHALABERT.

Honorer son siècle... c’est très bien ; mais j’aurais préféré un bien fonds.

LARDILLON.

Bah ! j’en acquerrai un à la pointe de mon ciseau.

CHALABERT.

Ça t’en aurait fait deux... enfin, ma fille l’a voulu.

LARDILLON.

Chère Caroline !

CHALABERT.

Qu’est-ce que tu veux... elle est folle... elle dit que tu as une tête d’artiste.

LARDILLON, avec passion.

Comment ! elle a dit... Oh ! je ferai son buste !

CHALABERT.

Alors, moi, comme père, j’ai dû céder.

LARDILLON.

Vous êtes si bon... vous êtes si... tenez, je ferai votre buste aussi.

CHALABERT.

Eh ! mon Dieu, je me suis rappelé mon mariage avec madame Chalabert... c’est la même histoire : son père s’opposait... mais elle a voulu m’avoir et elle m’a eu.

LARDILLON.

Et vous êtes heureux ?

CHALABERT.

Certainement... Seulement elle a vingt ans de moins que moi, et quand j’y pense, ça me rend presque ombrageux.

LARDILLON.

Vous ?

CHALABERT.

Ce n’est pas que... Ah ! je suis plein de confiance, mais je surveille avec confiance, voilà tout... Ah ça ! nous causons... et un jour comme celui-ci... Es-tu tout-à-fait installé dans l’appartement que je t’ai fait arranger là ? 

Il indique la porte dans l’angle, à droite.

LARDILLON.

Depuis ce matin, et je dois vous dire qu’il est délicieux, mon atelier surtout.

CHALABERT.

Ah ! je suis passé tout à l’heure à la mairie, à l’église... Dis donc, j’ai décommandé les orgues.

LARDILLON.

Tiens ! pourquoi donc ?

CHALABERT.

On me demandait 120 francs, et j’ai pensé qu’un tapis de pieds ferait mieux dans ta chambre.

LARDILLON.

Comment ! vous avez remplacé les orgues par un tapis ?

CHALABERT.

C’est plus chaud... Tu me remercieras cet hiver... Ah çà... je remonte chez Clérisseau, mon notaire, au-dessus... Je vais prendre son heure pour la signature... 

Lui remettant un cahier de papier.

Tiens.

LARDILLON.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

CHALABERT.

Eh bien ! le projet de contrat...

LARDILLON.

À quoi bon ?

CHALABERT.

Il faut que tu le lises, toi, le marié... c’est l’usage...

Air : Bourrée bretonne.

Chaque page

De ce griffonnage

Doit t’offrir

De quoi réfléchir.

Ensemble.

CHALABERT.

Le mystère

Ici n’a que faire,

Sois heureux,

Mais ouvre les yeux !

LARDILLON.

Pourquoi faire,

J’aimerais mieux, beau-père,

Être heureux

En fermant les yeux.

Chalabert sort par le fond.

 

 

Scène II

 

LARDILLON, puis MARGUERITE

 

LARDILLON, tenant le contrat de mariage, s’assied à une table à gauche.

Qu’est-ce que mon beau-père veut que je fasse de ça... ce n’est pas la fortune de Caroline qui me décide...

Examinant le contrat.

Oh ! oh ! le notaire s’est distingué... une faveur rose !... tout ce qui touche au mariage respire un air de fête, de joie...

Lisant.

« En cas de décès du futur... »

Parlé.

Diable ! ça devient moins gai.

Il tourne une page.

« Si par suite du prédécès de la dite demoiselle. »

Il tourne une autre page.

« Si les conjoints viennent à décéder sans enfants... »

Parlé.

Ah ça ! il nous enterre tous, ce notaire-là...

Jetant le contrat.

Au diable !... j’en ai assez.

Il reprend sa petite statuette.

MARGUERITE, entrant vivement du fond avec un panier au bras.

Ouf ! il était temps !

LARDILLON.

Marguerite !... qu’est-ce que tu as donc ?... tu es essoufflée.

MARGUERITE.

C’est rien, Monsieur, j’ai couru... Il faut vous dire qu’il y a un monsieur... un bel homme, ma foi ! qui me suit depuis huit jours.

LARDILLON.

Il a peut-être quelque chose à te dire.

MARGUERITE.

Il m’attend sur le Pont-Neuf, et sitôt que je parais !... il pousse un petit cri... Prrrrrr... Alors, moi je me retourne, il me salue... je le salue, nous nous saluons.

LARDILLON.

Alors, pourquoi te sauves-tu ?

MARGUERITE.

Je me sauve... je me sauve... tout doucement, et il me rattrape... tout doucement... v’là-t-y pas ce matin qu’y me dit : Mam’selle de quel pays que vous êtes ? – Je suis de Versailles, Monsieur passez votre chemin. – Tiens ! qu’il s’écrie, j’ai un oncle qui est de Rambouillet. – Ah bah !... Comment qui se nomme ? – Pitanchard. – Connais pas, et alors... nous avons fait connaissance... quand on est du même endroit.

LARDILLON.

C’est juste...

MARGUERITE.

Alors il me dit : Petite mère, je vas vous porter votre panier. – Pourquoi donc ça... mon panier ? d’abord il est vide mon panier... touchez pas ! en revenant nous verrons... et il se met à m’en conter sur ma figure... sur ma taille... sur mes jambes...

LARDILLON.

Il les avait vues.

MARGUERITE.

Faut croire... Ah ! c’est un bel homme tout de même... Arrivés rue des Prouvaires, je lui dis : c’est pas tout ça... c’est-y pour m’épouser ? – Oui ! qu’y me répond tout de suite... c’est-à-dire tout de suite... à la pointe Saint-Eustache. Alors, je lui dis : qu’est-ce que vous avez ? – vingt et un ans. – Non, qu’est-ce que vous avez d’argent ?... vingt et un ans, qu’y me répond toujours... il parait qu’il n’a pas autre chose... – Moi, Monsieur, c’est différent, j’ai cent écus et je n’épouserai qu’un mari de cent écus ; passez votre chemin...

Air : des Aiguilles.

Je suis un’ fille honnête et sage,

Assez gentille et de bonne humeur.

Avec moi, celui qui fera ménage ;

Peut-êtr’ tranquill’ sur son bonheur.

Il s’ra dorloté connu’ personne ;

Caressé, choyé constamment.

J’crois donc qu’ la place est assez bonne

Pour qu’on dépose un cautionn’ment.

Parlé. 

Aussi j’ai tenu bon et il a eu beau rouler des yeux... pousser des soupirs... C’est un bel homme tout d’même !... je lui ai fermé la porte sur le nez... il n’y viendra plus, allez. 

BUCHARD, ouvrant la porte du fond, pousse le cri annoncé.

Prrrrr !

MARGUERITE, se sauvant à droite.

Ah ! mon Dieu, le voici.

LARDILLON.

Hein ?

 

 

Scène III

 

LARDILLON, BUCHARD

 

BUCHARD, apercevant Lardillon sans le reconnaître.

Pardon... M. Bar-du-Bec, notaire !...

LARDILLON.

Buchard !...

BUCHARD, à part.

Pincé !...

LARDILLON.

Mon modèle !... mon ami !...

BUCHARD.

Le patron !...

LARDILLON.

Que viens-tu faire ici ?... Qu’est-ce qui t’amène ?

BUCHARD.

L’amour de l’art ! Voilà ! depuis longtemps je désirais vous faire une surprise.

LARDILLON.

Toi ?

BUCHARD.

Oui... je me disais tous les matins, mais pourquoi donc que M. Lardillon ne termine pas sa statue de Galathée ? une femme superbe ! Alors, en cherchant, j’ai vu qu’il vous manquait quelque chose... deux jambes !

LARDILLON.

C’est vrai, impossible de trouver un modèle...

BUCHARD.

Je vous aurais bien offert les miennes... mais j’ai mieux.

LARDILLON.

Comment ?

BUCHARD.

Tel que vous me voyez, voilà quinze jours que je voyage pour l’article tibia... une partie bien ingrate, allez !...

LARDILLON.

Et puis, c’est délicat... quand il faut aller dire à une dame qui passe... Pardon... je fais une Galathée, voulez-vous permettre...

BUCHARD.

Pour ce genre de recrutement, il s’agit de trouver un endroit fréquenté par le sexe... et par le vent... parce que le vent c’est l’ami des statuaires.

LARDILLON.

Eh bien !

BUCHARD.

Eh bien ! j’ai trouvé le Pont-Neuf !... Oui, il y a bien le pont des Arts... mais ce sont des frais.

LARDILLON.

Après ?

BUCHARD.

Ah ! bourgeois, comme la population dégénère !... en ai-je va défiler de ces jambages... de ces pattes de mouche depuis quinze jours ! Figurez-vous des croches, des bancroches... il y en a qui sont tortillés comme des notes de musique... on les jouerait sur le piano !

LARDILLON.

C’est une idée...

BUCHARD.

Et ces gens-là se figurent qu’ils ont des jambes ! mais ils marchent sur des bâtons de chaise ! Je ne sais pas comment on peut se tenir là-dessus sans se blesser !

LARDILLON.

Ça fait pitié !

BUCHARD.

Je m’en allais, je quittais le Pont-Neuf, fatigué de n’admirer... que moi... et Henri IV... lorsque tout-à-coup j’aperçois une petite chambrière dont le vent... taquinait la robe.

LARDILLON.

Marguerite ?

Air : On n’offense point une belle.

Mon cerveau d’artiste s’exalte !

Quell’ cheville, quel pied parfait !

Et tout cela foulant l’asphalte

Vraiment, Monsieur, ça m’indignait.

Si t’es d’Versaill’s petit’ sournoise,

Retourne donc sous son ardoise ;

La sculpture et l’art idéal

Dans c’pays possed’nt un local,

Pour être au Musé’ d’ Seine-et-Oise

Que te faut-il ?... un piédestal,

Il ne lui manqu’ qu’un piédestal.

LARDILLON.

C’est une trouvaille.

BUCHARD.

Je l’aborde... je lui offre mon cœur... elle me donne son panier... en revenant, c’est très lourd.

LARDILLON.

Eh bien ?

BUCHARD.

Eh bien ! impossible de rien conclure... elle demande des choses folles... cent écus et un bel homme ! J’ai offert la moitié la belle moitié !

LARDILLON.

Et on t’a fermé la porte au nez... pauvre garçon ! Ah ça ! tu l’aimes donc sérieusement ?

BUCHARD.

Si je l’aime !... je l’aime comme une statue qui serait de vous.

LARDILLON, flatté.

Ah ! Buchard, ah ! Buchard...

BUCHARD.

Pardonnez à ma franchise...

LARDILLON.

Tiens, tu es un bon garçon... Je veux faire quelque chose pour toi.

BUCHARD, tendant la main.

Faites...

LARDILLON.

Je veux faire ton buste.

BUCHARD.

Comme vous voudrez... c’est dix francs la séance.

LARDILLON.

Et puisque tu aimes Marguerite... eh bien ! le jour de mon mariage, je te donnerai la dot qu’elle exige : 300 francs.

BUCHARD.

Comment, il serait possible... 

À part.

Pauvre jeune homme, et moi qui abuse... 

Haut.

Tenez, monsieur Lardillon... je vous aime, moi, je ne voudrais pas vous faire de peine, mais... est-ce que vous tenez beaucoup à Être statuaire ?...

LARDILLON.

Oh ! mon cher !...

BUCHARD.

C’est que souvent on se trompe... On est là bien tranquille, à Poissy... On regarde passer les bœufs... ça inspire, et tout-à-coupon s’écrie : tiens, si je faisais des statues !

LARDILLON.

Eh bien ?

BUCHARD.

Eh bien ! on arrive à Paris et on fabrique un tas de pâtisseries.

LARDILLON.

Ce n’est pas pour moi que tu dis ça, il me semble que ma Galathée...

BUCHARD.

C’est une belle femme... j’ai posé pour le torse... mais...

LARDILLON, vexé.

Mais, quoi... voyons ! suis-je un crétin, un imbécile... Ai-je du talent... oui ou non ?

BUCHARD.

Vous en avez !... 

À part.

Ah ! c’est comme ça !...

LARDILLON.

À la bonne heure... Ah ça ! je te quitte... un déjeuner d’amis pour ce matin... Nous enterrons le célibat entre artistes...

CHŒUR.

Air : La montagnarde.

On offre avec délice

La veille d’un contrat,

Un dernier sacrifice

Au dieu du célibat ;

En vidant maint flacon

Au bruit delà chanson ;

On fait faire un plongeon

Au passé du garçon.

LARDILLON, sortant par le fond.

N’oublie pas les jambes de Galathée !...

Il disparaît.

 

 

Scène IV

 

BUCHARD, seul, puis MARGUERITE

 

Pauvre garçon ! il me fait de la peine... après ça, il sera riche un jour... Il aime les arts, faut pas le taquiner... La petite ne revient pas... c’est bisquant... il me tarde pourtant de lui apprendre... son bonheur... 

Il pousse le cri déjà connu.

Prrrr !... Prrrr !... tiens ! une sonnette ! 

Il prend une sonnette sur la table et l’agite.

MARGUERITE, entrant et courant vers la porte, à gauche.

Voilà !

BUCHARD.

Prrrr !

MARGUERITE, se retournant et apercevant Buchard.

C’est encore vous !

BUCHARD.

Marguerite, depuis notre dernière entrevue... j’ai fait d’heureuses spéculations j’ai réalisé trois cents francs, et je vous épouse.

MARGUERITE.

Ah bah !... comme ça, tout de suite.

BUCHARD.

Tout de suite... mais sur le seuil de l’hyménée, je croirais manquer à tous mes devoirs si je ne vous faisais ma confession intime et détaillée... Préparez-vous à en entendre des grises ! 

MARGUERITE, effrayée.

Mais, Monsieur, c’est inutile.

BUCHARD.

Il le faut... Marguerite... j’ai eu trois ou quatre sentiments...

MARGUERITE.

Trois ou quatre !...

BUCHARD.

Plutôt quatre que trois...

MARGUERITE.

On ne vous demande pas...

BUCHARD.

La première...

MARGUERITE.

D’abord si vous continuez... je m’en vais... mon dîner est sur le feu.

BUCHARD.

Ah !... c’est une raison... j’abrégerai, je ne vous parlerai donc que de Séraphine-Cocotte-Victoire, née de Beauchamps. La seule qui m’ait véritablement inspiré...

MARGUERITE.

Elle était jolie ?...

BUCHARD.

Oh ! jolie... en long... cinq pieds quatre pouces, tandis que toi...

MARGUERITE.

Il me tutoie.

BUCHARD.

Tu es la plus adorable petite statuette... Tiens, pour toi je renonce à toutes les folichonneries de mon âge, je veux passer ma vie à t’aimer, à te mijoter, à te faire de l’eau sucrée.

MARGUERITE.

Avec de la fleur d’orange.

BUCHARD.

Ou du rhum, c’est synonyme...

Air : Bonjour, bon soir. (Couder).

Oui, dans le satin

Ta destinée

Sera bercée ;

D’mon amour câlin

Je veux te faire un traversin.

Oui, mon seul plaisir

Sera d’accomplir

Ton moindre désir...

Je veux te chérir,

Je veux t’obéir

Jusqu’au dernier soupir.

Si j’ai peu de métal,

Si j’ compt’ peu de richesse :

J’ai pour apport dotal

Un trésor... de tendresse.

Ouverte à tous moments

Pour les recouvrements,

Non, jamais cette caisse

N’ suspendra ses paiements,

Oui dans le satin, etc.

MARGUERITE.

Ah ! c’est bien gentil, ça !... C’est un bel homme tout de même !...

BUCHARD.

Ah ! je serais si heureux... quel malheur !

MARGUERITE.

Quoi donc ?

BUCHARD.

Il paraît que je suis tombé à la conscription... que j’ai amené le n° 9.

MARGUERITE.

Ah ! mon Dieu !

BUCHARD.

Naturellement, mon physique m’a fait classer dans les carabiniers... un corps d’élite.

MARGUERITE.

Eh bien ! alors...

BUCHARD.

Alors j’ai demandé un sursis pour me faire réformer...

MARGUERITE, le regardant.

Vous ?

BUCHARD.

Oui, j’ai allégué de nouveaux motifs d’exemption.

MARGUERITE.

Lesquels ?

BUCHARD.

J’ai longtemps flotté entre une pulmonie et un ramollissement de la moelle épinière... qu’est-ce que tu aurais choisi ?

MARGUERITE.

Je ne sais pas.

BUCHARD.

J’ai opté peur le ramollissement... j’ai dit que j’étais alité... mais un jour ils me découvriront, et alors... déjà je suis traqué par les gendarmes... un autre corps d’élite... et je n’ose plus rentrer chez moi... voilà pourquoi je reste ici.

MARGUERITE.

Impossible ! si on vient.

BUCHARD.

Je me cacherai jusqu’à ce qu’il m’arrive un moyen d’exemption, il doit y en avoir... tiens... Séraphine-Cocotte-Victoire, dont je te parlais tout à l’heure, je l’ai rencontrée.

MARGUERITE.

Hein ?...

BUCHARD.

Il y a un an... elle avait épousé un médecin que je ne connais pas et qui avait trouvé un moyen de se soustraire toute sa vie au service militaire... voilà ce que je cherche.

On entend la voix de Chalabert dans la coulisse.

MARGUERITE.

Ah ! mon Dieu !... la voix de Monsieur...

BUCHARD.

Vite ! escamote-moi ! 

Indiquant une porte à gauche. 

Qu’est-ce que c’est que ça ?

MARGUERITE.

La chambre de Madame.

BUCHARD.

Et ici... le cabinet de toilette de M. Chalabert. Tiens ! je vais faire ma barbe. 

Il entre dans le cabinet à gauche, au premier plan.

 

 

Scène V

 

CHALABERT, RANÇONNET, puis BUCHARD, caché, MARGUERITE

 

CHALABERT, entrant avec Rançonnet.

Ce cher Rançonnet !... entrez donc !... entrez donc, voilà bien trois ans que je ne vous ai vu... je vous trouve un peu cassé...

RANÇONNET.

Que voulez-vous... mes campagnes... quand on d traîné sa vielle épée sur vingt champs de bataille... ça casse.

CHALABERT.

Asseyez-vous donc ! Marguerite... des sièges... êtes-vous toujours médecin ? 

Après avoir donné des chaises, Marguerite sort.

RANÇONNET.

Toujours, morbleu ! en ce moment je sollicite la place d’expert-chirurgien, près le conseil de révision, corbleu... déjà je suis chargé de visiter un jeune soldat qui refuse de partir, sous prétexte de maladie... je dois l’examiner à domicile, et faire mon rapport... oh ! je ne puis tarder à devenir titulaire, j’ai fait valoir mes services... mes blessures...

CHALABERT.

Vous avez été blessé ?

RANÇONNET.

Dix-sept fois... toujours par devant.

CHALABERT.

Ah ! c’est fatal... mais comment se fait-il que vous n’ayez pas la croix... un ancien chirurgien de la grande armée !

RANÇONNET.

Que voulez-vous, la débâcle est arrivée... mes états de service ont été perdus, enlevés... j’ai des ennemis politiques... et aujourd’hui quelqu’un viendrait me dire : Rançonnet, tu n’as jamais servi... je ne pourrais pas prouver... corbleu !

CHALABERT.

Heureusement que vous avez des témoins...

RANÇONNET.

J’ai pour témoin mes dix-neuf blessures.

CHALABERT.

Vous m’aviez dit dix-sept.

RANÇONNET.

Dix-sept ! par devant...

CHALABERT, à part.

Pauvre vieux brave... il m’affecte. 

À Rançonnet. 

Du courage, tôt ou tard on vous rendra justice...

RANÇONNET.

Je l’espère... je viens de terminer des travaux... mon cher, j’ai entrepris de régénérer l’espèce dans l’intérêt du service militaire et de la société en général...

CHALABERT.

Ah ! et par quels moyens ?

RANÇONNET.

Cela tient à des principes d’hygiène... Chalabert. 

Il se frappe sur la poitrine avec le dos de sa main.

qu’est-ce que l’homme !

CHALABERT.

Dame ! l’homme... c’est... c’est moi... c’est mon portier...

RANÇONNET.

L’homme est une plante, un végétal.

CHALABERT.

Tiens !

RANÇONNET.

Il ne s’agit que de savoir le cultiver... le développer... l’embellir, parce que la beauté physique c’est tout... À Lacédémone, quand un enfant était difforme...

CHALABERT.

On le jetait dans la Seine... à ce que dit Plutarque.

RANÇONNET.

J’ai fait là-dessus un ouvrage dédié à tous les pères de famille et à tous les conseils de révision... Le voilà : vous lirez ma théorie... et moi-même j’y joins la pratique !...

CHALABERT.

Comment ça ?

RANÇONNET.

Je me suis marié l’année dernière, et j’ai épousé une femme superbe... une femme monstre !...

CHALABERT.

Comment monstre ?...

RANÇONNET.

C’est une figure.

CHALABERT, feuilletant le volume.

Ah ! oui, c’est une figure... monstre.

RANÇONNET.

On l’a surnommée dans le quartier la belle lingère, elle tient, ici près, un magasin que je lui ai acheté depuis notre mariage... Vous verrez nos produits, je ne vous dis que ça : vous verrez nos produits. 

CHALABERT, qui a feuilleté le volume.

Permettez... Je vois là un chapitre de votre livre...

RANÇONNET.

Le chapitre premier. « Des beaux-pères. »

CHALABERT.

Non. « Des gendres. »

RANÇONNET.

C’est l’essentiel.

BUCHARD, ouvrant la porte du cabinet.

Ma barbe est faite... ils sont encore là !... 

Il écoute.

CHALABERT, lit.

« Le père qui va marier sa fille ne saurait être trop difficile, trop minutieux sur la constitution de l’individu qu’il a choisi pour gendre. »

Parlé.

Mais vous m’effrayez beaucoup.

RANÇONNET.

Pourquoi cela ?

CHALABERT.

C’est que je vais marier ma fille.

RANÇONNET.

Ah !... prenez bien garde.

BUCHARD, à part.

De quoi se mêle-t-y, ce vieux-là !

RANÇONNET.

Voyons... est-il sanguin, bilieux ou lymphatique ?

CHALABERT.

Dam ! je ne sais pas...

RANÇONNET.

Et ça se dit père !...

CHALABERT.

Dame ! puisque je vais marier ma fille !...

RANÇONNET.

Mais, s’il est chétif !...

CHALABERT.

Hein ?...

RANÇONNET.

Délicat ?...

CHALABERT.

Au fait...

RANÇONNET.

S’il est...

CHALABERT.

Ah !... ce matin... dans sa chambre... j’ai entendu tousser...

RANÇONNET.

Ah ! voilà... il tousse.

BUCHARD, à part.

Puisqu’il est enrhumé... que c’est bête.

CHALABERT.

Tenez, Rançonnet, rendez-moi un service... vous êtes médecin... voyez mon gendre.

BUCHARD, à part.

Hein !

RANÇONNET.

Volontiers.

CHALABERT.

Bien que le mariage soit arrêté et doive se faire demain, je ne conclurai rien avant que vous ne l’ayez jugé, apprécié ; je m’en rapporte à votre coup d’œil.

BUCHARD, à part.

Ah ! c’est comme ça !...

Il disparaît.

CHALABERT.

Je vais le faire venir tout de suite. 

Il appelle.

Marguerite... Marguerite !...

 

 

Scène VI

 

CHALABERT, RANÇONNET, MARGUERITE

 

MARGUERITE, paraissant.

Monsieur ?...

CHALABERT.

Où est mon gendre ?

MARGUERITE.

Il est sorti.

CHALABERT.

Diable !... il est sans doute chez le notaire... j’y remonte et vous envoie Lardillon.

RANÇONNET.

Lardillon ?...

CHALABERT.

C’est mon gendre !...

RANÇONNET.

Vous me permettez de mettre en ordre quelques notes à l’appui de ma demande.

CHALABERT.

Bien... faites comme chez vous...

CHŒUR.

Air : mariez-vous vite (Cœur de grand’mère.)

Je vais courir vite, bien vite, très vite

Il faut dissiper la crainte qui m’agite ;

Quel malheur, si mon gendre étique ou délicat

N’allait pas obtenir un bon certificat.

RANÇONNET.

Mon cher, courez vite, bien vite, très vite

Mais plus qu’il ne faut la crainte vous agite ;

Votre gendre ne peut être assez délicat

Pour ne pas obtenir un bon certificat.

Chalabert sort.

 

 

Scène VII

 

RANÇONNET, à une table à droite, il écrit, MARGUERITE, au milieu du théâtre, BUCHARD, ouvrant la porte du cabinet à gauche, il a un habit marron appartenant à Chalabert et des gants jaunes

 

BUCHARD, faisant signe à Marguerite.

Pst !

MARGUERITE, bas, l’apercevant.

Vous n’êtes pas parti ?

BUCHARD.

Dieu merci !

MARGUERITE.

Mais cet habit ?

BUCHARD.

Chut !... je l’ai trouvé là.

MARGUERITE.

C’est à Monsieur.

BUCHARD.

Je m’en contente. Annonce au docteur... ce vieux qui griffonne... que M. Lardillon vient de rentrer.

MARGUERITE.

Pourquoi ?

BUCHARD.

Veux-tu être ma femme ?

MARGUERITE.

Oui !

BUCHARD.

Annonce.

MARGUERITE, très haut et résolument.

Monsieur Lardillon !

RANÇONNET, finissant d’écrire.

Ah ! très bien !

MARGUERITE, sortant.

Ma foi ! qu’ils s’arrangent.

Elle sort.

 

 

Scène VIII

 

RANÇONNET, BUCHARD

 

BUCHARD, à part.

Il s’agit d’être herculéen !

Il se pose.

RANÇONNET.

Mon jeune ami... me voici tout à vous. 

À part.

Il a de l’apparence.

Haut.

Vous connaissez le motif de notre entrevue... Chalabert a dû vous dire...

BUCHARD, d’une voix énorme.

Tout !

RANÇONNET, à part.

Il a du creux. 

Haut.

Voyons, ne me cachez rien... Souffrez-vous quelquefois de la tête ?... 

BUCHARD, même voix.

Jamais !

RANÇONNET.

De l’estomac ?

BUCHARD.

Jamais !

RANÇONNET.

Vous n’avez pas la respiration gênée ?

BUCHARD.

Quand je fends du bois.

RANÇONNET.

Nous allons bien voir.

Il appuie sa tête sur la poitrine de Buchard.

Respirez. 

Buchard, en respirant, imprime à sa poitrine un mouvement de va-et-vient tellement prononcé qu’il fait flotter la tête de Rançonnet.

RANÇONNET, à part.

Un vrai soufflet de forge... êtes-vous fort ?

BUCHARD.

Comme ça.

RANÇONNET.

Voyons... Serrez-moi la main. 

Buchard presse la main de Rançonnet.

Aie !... lâchez-moi donc ! aie !

BUCHARD, froidement.

C’est la main gauche ; Monsieur désire-t-il essayer la droite ?

RANÇONNET.

Non... c’est inutile... 

À part.

C’est un buffle

Haut.

Jeune homme, vous me rappelez Murat... à Lutzen ou à Bautzen... je ne me souviens pas au juste... il s’était démis l’épaule en découpant un Bavarois... j’accours, je le panse, il me serre la main avec effusion... j’étais luxé...

BUCHARD.

Quelle poigne ! 

Faisant mine d’ôter son habit.

Quand Monsieur voudra, nous passerons au torse.

RANÇONNET, l’arrêtant.

Par exemple ! ce n’est pas nécessaire...

BUCHARD.

Monsieur pourra s’assurer qu’il n’y a pas de charlatanisme... c’est la nature...

RANÇONNET.

Du tout... je vous crois. 

À part.

Il a un singulier genre.

BUCHARD, à part.

Je vais l’étonner. 

Haut.

Monsieur n’aurait pas sur lui un noyau de pêche ?

RANÇONNET.

Non, pourquoi faire ?

BUCHARD.

Pour le broyer avec l’index. 

Il s’approche de la table à droite, y pose la main gauche à plat, et avec la main droite fait faire le ressort à son index gauche : on frappe, en même temps dans la coulisse, un coup énorme, trois fois répété, qui figure le bruit que le doigt est supposé faire en retombant sur la table.

RANÇONNET.

Ah ! je suis fâché... j’aurais voulu voir ça...

BUCHARD.

Air : de Nicolas Poulet.

Voulez-vous casser un moellon

Sur mon ventre ou sur ma poitrine ?

Voulez-vous que de ce balcon

Je vous lance chez la voisine ?

Je lèv’ cent livr’s avec les dents

À bras tendus j’port’rais... Anchise...

Et je jongle avec des enfants...

Quand Monsieur l’Préfet m’autorise.

RANÇONNET, à part.

Avec des enfants ? mais ça se fait dans les foires ça... c’est un bateleur.

BUCHARD, voulant ôter son habit.

Quand Monsieur voudra, nous passerons au torse.

RANÇONNET.

C’est inutile... Je vous ai dit... j’en ai assez vu !... 

À part.

Quel drôle de gendre ! mais il est remarquable... 

Haut.

Allons... mon ami, je suis enchanté d’avoir fait votre connaissance, et avant de partir, ce soir, je verrai le beau-père... je lui dirai mon opinion... Vous en serez content.

BUCHARD, à part.

Bravo ! nous sommes tous mariés ! 

Haut.

Vous nous quittez déjà, docteur ?

RANÇONNET.

Je suis en retard... il faut que je m’informe, on a dû découvrir le domicile d’un jeune soldat insoumis, que je suis chargé de visiter...

BUCHARD.

Comment ?

RANÇONNET.

Oui, le numéro 9.

BUCHARD, à part.

Ah ! mon Dieu !...

RANÇONNET.

Il s’agit de savoir s’il est propre à faire un carabinier... et j’ai été délégué... Vous voyez que ça presse.

CHŒUR.

Air :

Où le devoir m’invite

Je me rends à regret ;

Avec douleur on quitte

Un homme aussi complet.

BUCHARD, à part.

De compliments il m’assomme ;

Ça m’flatt’rait dans mon état,

Si j’pouvais être bel homme

Sans être en même temps soldat.

REPRISE DE L’ENSEMBLE.

Où le devoir l’invite,

Il se rend à regret ;

Avec douleur on quitte

Un homme aussi complet.

RANÇONNET.

Où le devoir m’invite, etc. 

Prêt à sortir, il tend machinalement la main à Buchard, puis par réflexion la retire vivement.

 

 

Scène IX

 

BUCHARD, seul

 

Je suis perdu... ils vont me découvrir, et après les compliments qu’il vient de me faire... impossible qu’il ne me trouve pas excellent. Le moyen de présenter comme poitrinaire un homme qui casse des noyaux de pèche et qui jongle avec des... Que faire !... Si je pouvais trouver dans mes connaissances un valétudinaire obligeant... un petit maigriot qui voulût prendre ma place...

 

 

Scène X

 

BUCHARD, LARDILLON, gris

 

LARDILLON.

Ah ! quel déjeuner ! diable de champagne !...

BUCHARD, à part.

M. Lardillon !... il va me donner un avis !...

LARDILLON.

Tout mousse autour de moi !... pif... pan... fust...

Il imite le bruit du champagne qui part et mousse.

BUCHARD.

Ah ! mon Dieu ! dans quel état !

LARDILLON.

Ah ! c’est toi, Buchard... bonjour, Buchard !...

BUCHARD.

Écoutez-moi !...

LARDILLON.

Que diable mon beau-père vient-il de me conter ! je l’ai rencontré...

BUCHARD.

Permettez, monsieur Lardillon...

LARDILLON.

Il m’a parlé d’un médecin... d’une constitution... c’est de la politique, ça...

BUCHARD.

Il ne s’agit pas de ça !...

LARDILLON.

Et puis il moussait ! il moussait !...

BUCHARD, impatienté.

Au nom du ciel, laissez-moi donc vous dire...

LARDILLON.

Tiens !... tu mousses aussi Buchard qui mousse !... fust !...

BUCHARD.

Un grand malheur... votre mariage... il était rompu.

LARDILLON, gaiement.

Ah ! bah !

BUCHARD.

C’est-à-dire au contraire... vous êtes sauvé... j’ai tout arrangé.

LARDILLON.

Eh bien ! alors...

BUCHARD.

C’est-à-dire, non... vous êtes perdu... et moi aussi.

LARDILLON.

Ah ! bah !

BUCHARD.

Je vous ai fait passer pour un bel homme.

LARDILLON.

Eh bien !

BUCHARD.

Et alors, moi, quand il me verra... il reconnaîtra que ce n’est pas vous...

LARDILLON.

Ah ! bah !

BUCHARD.

Et votre mariage... les cent écus, le n° 9... tout ça se tient.

LARDILLON.

Eh bien !

BUCHARD, impatienté.

Eh bien ! ah ! bah !... il ne sort pas de là... Tout ce que je puis vous dire... c’est que si vous ne me venez pas en aide nous n’avons plus que la rivière en perspective...

LARDILLON.

J’aime mieux le champagne.

BUCHARD.

Mais écoutez-moi donc.

LARDILLON.

J’aime mieux dormir... après, tout ce que tu voudras... fust... fust...

Il rentre dans sa chambre à droite.

 

 

Scène XI

 

BUCHARD, seul

 

Obligez donc un ami pour qu’il vous laisse dans le pétrin ! Il est vrai qu’il est gris... c’est une excuse !

 

 

Scène XII

 

MARGUERITE, BUCHARD

 

MARGUERITE, entrant vivement.

Voilà M. Rançonnet avec deux gendarmes...

BUCHARD.

Où ça !

MARGUERITE.

En bas ; ils disent que le n° 9 est ici. Ils demandent le n° 9, ils veulent le n° 9.

BUCHARD.

Que faire ?... Ah ! une idée.

MARGUERITE.

Quoi donc ?

BUCHARD, à part.

Ah ! le patron ne veut pas me servir de son plein gré... Eh bien ! il me sera utile malgré lui et sans le savoir ! 

À Marguerite.

Va retrouver M. Rançonnet et les gendarmes.

MARGUERITE.

Et puis ?

BUCHARD.

Dis leur que je suis gris.

MARGUERITE.

Ça n’y fera rien.

BUCHARD.

C’est égal... dis leur que je dors... là... dans la chambre à côté...

MARGUERITE.

Celle de M. Lardillon ?

BUCHARD.

N’y a-t-il pas un escalier qui donne sur la cour ?

MARGUERITE.

Oui.

BUCHARD.

Eh bien ! conduis-les... ils m’y trouveront !

MARGUERITE.

Toi, qui es ici.

BUCHARD.

C’est égal... ils m’y trouveront... moi le n° 9, qui viens de boire du champagne... je n’y vois plus clair... tout mousse ! c’est égal, ils m’examineront tout de même.

MARGUERITE.

Ah ça ! il devient fou.

BUCHARD.

Marguerite, veux-tu être ma femme ?

MARGUERITE.

Oui.

BUCHARD.

Alors, obéis.

MARGUERITE.

J’y vais. 

Elle sort.

 

 

Scène XIII

 

BUCHARD, seul

 

Air : Quadrille du retour à Paris, (de Courcelle.)

Heureuse imposture,

La mesure

Me rassure ;

J’ reste pékin

Et citadin,

J’en ai bonne augure

À bas la guérite,

Sybarite

Je l’évite,

Narguant les pious-pious

J’ continue à planter mes choux.

Avec cette tournure,

Avec cette figure,

Avec cette encolure,

En vérité peut-on

S’exposer a la guerre

Sous aucune bannière,

À moins que ce soit donc

Sous cell’ de Cupidon.

Heureuse imposture, etc.

 

 

Scène XIV

 

CHALABERT, BUCHARD

 

CHALABERT, entrant par le fond.

Où diable est mon gendre ? il m’a glissé entre les mains... je ne sais pas ce qu’il avait... 

Apercevant Buchard.

Un étranger ?

BUCHARD, à part.

Le beau-père !

CHALABERT.

Que demande, Monsieur ?

BUCHARD.

Moi ?... M. Bar-du-Bec, notaire ?

CHALABERT.

C’est plus haut... mais il se nomme Clérisseau.

BUCHARD.

C’est le même.

À part.

Je ne sais plus ce que je dis...

CHALABERT.

Mais, j’y pense... vous venez peut-être...

BUCHARD.

Oui... je viens pour ça.

CHALABERT.

Pour le contrat.

BUCHARD.

Juste ! j’en suis... je suis...

CHALABERT.

Témoin ?

BUCHARD.

Précisément.

CHALABERT.

Soyez le bienvenu, Monsieur... Tiens ! vous avez là un habit... j’en ai un pareil.

BUCHARD, à part.

Aie !

CHALABERT, examinant l’habit.

Seulement le mien est plus marron... je l’ai fait faire à Lyon !...

BUCHARD.

Et moi... à Mons !

CHALABERT.

Ah ça ! comprend-t-on mon gendre... qui laisse arriver ses témoins... et qui n’est pas là... mais avant de rien conclure... j’ai besoin de savoir si le docteur... Il est sans doute près de ma fille... je vais vous l’envoyer...

Saluant.

Monsieur. 

BUCHARD, saluant aussi.

Monsieur.

CHALABERT, regardant l’habit.

Oh ! oui, le mien est beaucoup plus marron... de Lyon. 

Chalabert sort.

 

 

Scène XV

 

BUCHARD, MARGUERITE

 

BUCHARD.

Ah ! Marguerite !

MARGUERITE.

En voilà une histoire !... c’est M. Lardillon qui était là !

BUCHARD.

Eh bien ?

MARGUERITE.

Eh bien ! c’est égal... j’ai obéi.

BUCHARD.

Elle a obéi !... Tiens ! 

Il l’embrasse.

MARGUERITE.

Ce pauvre garçon... il ne s’est seulement pas réveillé... M. Rançonnet lui a dit : N° 9, levez-vous !... Ah ben ! oui !... il s’est retourné et il a fait : fust ! alors, ils l’ont soulevé dans leurs bras et puis... et puis on m’a dit de m’en aller... et me v’là... êtes-vous content ?

BUCHARD.

Elle me demande si je suis... 

Il l’embrasse.

Tiens ! tiens ! tiens ! voilà comme je suis content.

MARGUERITE.

Dame ! maintenant que je vais être votre femme, il faut que je m’habitue à obéir... parce que l’obéissance... ça se doit...

BUCHARD.

Ça se doit... toujours !... c’est comme un terme.

Duo.

Air : Servez donc, flattez donc. (Barcarolle.)

De ton roi,

Je le voi,

Tu veux connaître la loi.

Cœur soumis,

Obéis,

Aux ordres que je prescris.

Je veux qu’on ne se lasse

Jamais de mon tendre amour

Je veux que l’on m’embrasse,

Plus de mille fois par jour.

MARGUERITE.

Sans effroi,

Sans émoi,

Je me soumets à ta loi.

Cœur soumis,

J’obéis,
Aux ordres que tu prescris.

BUCHARD.

Je veux que tu me parles

Avec tes yeux les plus doux,

Je veux comme un king Charles,

Me rouler à tes genoux.

MARGUERITE.

Sans effroi, etc.

Ensemble.

BUCHARD.

Âme soumise,

Qu’on tyrannise,

Te voilà prise,

Dans mes filets.

Elle est si bonne,

Qu’ell’ s’abandonne,

Quand je l’ordonne

À mes projets.

Oui, tu promets,

D’être à moi pour jamais.

MARGUERITE.

Âme soumise,

Qu’on tyrannise,

Me voilà prise

Dans ses filets.

Je suis trop bonne ;

Mais il ordonne,

Je m’abandonne,

À ses projets.

Oui, je promets,

D’Être à toi pour jamais.

À la fin du duo Buchard se jette aux pieds de Marguerite.

 

 

Scène XIV

 

BUCHARD, RANÇONNET

 

RANÇONNET.

Hein !

BUCHARD.

Aïe ! 

Marguerite se sauve.

RANÇONNET.

Je vous dérange... Il paraît que vous étiez en affaire...

BUCHARD.

Oui... je donnais quelques ordres... à la cuisinière.

RANÇONNET.

Dans cette position suppliante ?

BUCHARD.

Précisément... je la suppliais... de ne pas tant faire cuir son rôti... parce que le rôti trop cuit... Et votre carabinier ?

RANÇONNET.

Ah ! ne m’en parlez pas ! Devinez où nous l’avons trouvé... dans votre maison... sur le même palier...

BUCHARD.

Ah ! bah !

RANÇONNET.

Nous entrons chez lui... le malheureux était couché, et dans un état voisin de l’ivresse.

BUCHARD.

Pouah !

RANÇONNET.

Quand je lui ai demandé son âge, savez-vous ce qu’il m’a répondu ?

BUCHARD.

Quoi ?

RANÇONNET.

Je vais faire votre buste !...

BUCHARD.

Ah !...

RANÇONNET.

Heureusement qu’à simple vue, il était évident que ça ne pouvait pas faire un carabinier... un petit être grêle, mesquin... pas d’étoffe !...

BUCHARD.

Fi donc !... c’est comme si on voulait faire un paletot avec un bonnet de police... Comme ça, le voilà libéré, ce pauvre numéro 9 ?

RANÇONNET.

Pas encore, il faut que j’expédie mon rapport au colonel.

BUCHARD.

Ah ! Il est fait, votre rapport ?

RANÇONNET.

Je l’ai là... dans ma poche... il n’y manque que ma signature...

BUCHARD.

Une plume !... voici.

RANÇONNET.

Est-ce que j’ai demandé ?... Au fait... 

Il se met à une table et signe.

autant me débarrasser tout de suite... Mais j’y pense !... par qui faire porter...

BUCHARD.

Justement... je sors pour acheter des gants... Où demeure-t-il, votre colonel ?

RANÇONNET.

Près de l’Hippodrome...

BUCHARD.

Juste !... à côté démon gantier... 

Il prend la lettre.

RANÇONNET.

Mais attendez donc ! nous oublions une chose... mon cachet, je n’ai pas apposé.

BUCHARD.

Est-ce bien nécessaire ?

RANÇONNET.

C’est indispensable pour la validité... 

Il se fouille.

BUCHARD, à part.

Diable !

RANÇONNET.

C’est que je ne l’ai pas, mon cachet... je l’ai laissé chez moi, chez ma femme... ici près, au magasin de lingerie...

BUCHARD.

Tiens !... j’y allais.

RANÇONNET.

Vous... pourquoi faire ?

BUCHARD.

Pour acheter... des cols... en même temps, si vous voulez permettre...

RANÇONNET.

En vérité, vous êtes trop civil.

BUCHARD.

Civil ! on ne l’est jamais trop, Monsieur ! 

À part.

Militaire, je ne dis pas.

Air :

Ah ! quel bonheur,

Quel honneur,

Oui, mon cœur,

Saisit avec ardeur,

L’occasion propice

Quand j’ rends service

À d’tels amis, ma foi,

En vérité, je croi

Me rendr’ service à moi.

Je n’ puis vous rendre,

Mon cher et tendre,

Et vous, non plus vous ne pouvez comprendre,

La joi’ qu’j’éprouve,

L’ bonheur que j’ trouve

Enfin l’ plaisir

Que j’ prends à vous servir.

Tout en chantant ce milieu, il presse la main de Rançonnet, qui fait de vains efforts pour la retirer.

Reprise, ensemble.

Ah ! quel bonheur, etc.

RANÇONNET.

Quelle douceur,

Quel bonheur

Enchanteur,

Quand on rencontre un cœur.

À l’amitié propice ;

Rendre service,

À ses amis, ma foi.

Comme vous, je le croi

C’est presqu’agir pour soi.

 

 

Scène XVII

 

RANÇONNET, seul, puis CHALABERT

 

RANÇONNET.

Charmant garçon ! quelle carrure ! et il va acheter des cols ! quelle encolure !...

CHALABERT, entrant.

Où diable est donc passe mon gendre ?

RANÇONNET.

Il me quitte à l’instant.

CHALABERT.

Eh bien ?

RANÇONNET.

Superbe ! des épaules... une poigne !... et un creux !

CHALABERT.

Ah ! il est creux !...

RANÇONNET.

Enfin, c’est taillé dans le roc, c’est bâti sur pilotis.

CHALABERT.

C’est drôle... je n’aurais pas cru... il me semblait petit.

RANÇONNET.

Vous trouvez ça petit...

CHALABERT.

Il est frêle.

RANÇONNET.

Vous trouvez ça frêle... comment vous les faut-il ? il me rappelle la vieille garde... les colosses de l’Empire. 

Le frappant avec le dos de sa main.

nous étions tous des colosses sous l’Empire...

CHALABERT.

Oh !...

RANÇONNET.

Recevez donc mon compliment sincère... seulement, je dois vous prévenir d’une chose... votre gendre est sanguin...

CHALABERT.

Eh bien ! qu’est-ce que ça fait.

RANÇONNET.

Oh ! mais... très sanguin !

CHALABERT.

Napoléon l’était...

RANÇONNET.

Il l’était... d’accord, mais pas au point d’embrasser sa cuisinière... votre gendre est plus sanguin que Napoléon.

CHALABERT.

Comment !... que dites-vous ?...

RANÇONNET.

Je l’ai trouvé ici tout à l’heure aux pieds de Marguerite.

CHALABERT.

Quelle horreur !

RANÇONNET.

Mais non... vous deviez vous y attendre... avec cette richesse d’organisation... c’est le revers de la médaille...Plaignons-le !

CHALABERT.

Comment ! dans ma maison... sous mes yeux.

RANÇONNET.

Bah ! vous en verrez bien d’autres...

CHALABERT.

Vous croyez ?...

RANÇONNET.

Adieu, je vous laisse, je vais retrouver ma femme Séraphine-Cocotte-Victoire, née de Beauchamps... Je ne l’ai pas vue depuis ce matin... Bien des choses à votre gendre... à votre magnifique gendre. 

Il sort.

 

 

Scène XVIII

 

CHALABERT, puis LARDILLON

 

CHALABERT.

Comprend-on ce Lardillon... au moment d’épouser ma fille... est-ce qu’il aurait vraiment des passions ?...

LARDILLON, sortant de sa chambre.

Ah ! j’ai fait un drôle de rêve !... j’ai rêvé gendarmes !... eh bien ! c’est désagréable... mais maintenant ça va mieux...

CHALABERT.

Ah !... fi ! Monsieur, fi !

LARDILLON.

Beau-père ?

CHALABERT.

Je dis fi ! Monsieur, et ce n’ost pas assez. Je devrais dire... ah ! Lardillon !

LARDILLON.

Ah ! je comprends... on vous a conté ma petite escapade de tantôt...

CHALABERT.

Vous devriez rougir... à la veille d’un mariage... mais l’homme le plus... désordonné, met de l’eau dans son vin.

LARDILLON.

Ça, j’ai eu tort, j’aurais dû en mettre... mais la prochaine fois...

CHALABERT.

La prochaine fois ! c’est-à-dire que vous comptez recommencer... d’abord je chasse Marguerite... votre complice...

LARDILLON.

Ma complice... qu’est ce que nous avons donc commis...

CHALABERT.

Vous le demandez ? quant tout à l’heure on vous a surpris l’embrassant.

LARDILLON.

Moi ?

CHALABERT.

Vous !... toi !!!

LARDILLON, à part.

Ah ça ! est-ce que de son côté, le beau-père aurait déjeuné ?...

CHALABERT.

Vous voilà confondu ! une cuisinière !

LARDILLON.

Permettez... tout à l’heure j’ai fait les rêves les plus singuliers... j’ai rêvé que j’étais... je ne peux pas trop vous dire où... devant trois gaillards plus ou moins militaires qui me regardaient qui me retournaient... je ne peux pas trop vous dire comment... et qui me parlaient... qui me disaient... je ne peux pas trop vous dire quoi... et puis il y avait des gendarmes et puis des... mais des cuisinières...

CHALABERT.

Oui !...

LARDILLON.

Des cuisinières que j’embrassais !

CHALABERT.

Oui ! oui !...

LARDILLON.

Non ! non, vrai... je ne crois pas... si je me rappelais, je vous le dirais... parce qu’en rêve... tout est permis.

CHALABERT.

En rêve ! mais on vous a vu, Monsieur, un homme digne de foi... un docteur patenté...

LARDILLON.

Ah ! j’y suis !... vous avez déjeuné ensemble... ah ! ah ! ah !

CHALABERT.

Riez, riez, mais quand votre belle-mère saura... elle, qui n’est pas déjà si bien disposée pour vous...

LARDILLON.

Ma belle-mère ! oh ! je cours la prévenir... je veux être le premier à lui expliquer... car avec vous, impossible de s’entendre... soyez tranquille je l’apaiserai la belle-mère, quand je devrais faire... son buste.

Il entre à gauche au 2e plan.

 

 

Scène XIX

 

CHALABERT, puis RANÇONNET

 

CHALABERT.

Ah ça ! est-ce que mon futur gendre deviendrait fou ?...

RANÇONNET, entrant vivement.

Ah ! mon ami... quand je vous le disais...

CHALABERT.

Quoi donc ?

RANÇONNET.

Je viens de le trouver aux pieds de ma femme... avec mon cachet ! aux pieds de Séraphine-Cocotte-Victoire, née de Beauchamps ! avec mon cachet...

CHALABERT.

Qui ça ?

RANÇONNET.

Mais lui... toujours lui... Après ça, c’était inévitable, une nature si exceptionnelle... il est l’esclave de son économie.

CHALABERT.

Mais de qui parlez-vous ?

RANÇONNET.

De votre gendre ! de votre magnifique gendre !

CHALABERT.

Comment !... il aurait osé ?... quand ça ?...

RANÇONNET.

Tout à l’heure... à l’instant.

CHALABERT.

Il était ici... je le quitte.

RANÇONNET.

Allons donc !

CHALABERT.

Il vient d’entrer chez sa belle-mère... là... dans cette pièce... et nous allons bien voir.

Il ouvre la porte à gauche et pousse un cri.

Ah ! grands dieux !

RANÇONNET.

Quoi donc !...

CHALABERT.

Ma femme !... sa belle-mère... qu’il embrasse !... Phèdre et Hippolyte !!!

Il se jette dans les bras de Rançonnet.

RANÇONNET.

Voyons, mon ami, du calme... vous étiez prévenu, il ne respecte rien, mais ce n’est pas sa faute... il est l’esclave de son économie...

CHALABERT.

Vous appelez ça de l’économie... il embrasse tout le monde... Oh ! mais ça ne se passera pas comme ça... il me faut une explication et elle sera chaude. 

Il entre à gauche au deuxième plan.

 

 

Scène XX

 

RANÇONNET, BUCHARD

 

BUCHARD, entrant par le fond.

Me voilà.

RANÇONNET.

Encore lui !... ah ça ! il est donc partout.

BUCHARD.

C’est vous que je cherche.

RANÇONNET.

Ah ! vous ne risquez rien... j’ai tout dit, Monsieur votre attitude, votre tenue auprès de Marguerite et de ma femme... et votre beau-père ! 

Il le frappe du dos de la main.

votre malheureux beau-père !

BUCHARD.

Mon beau-père !...

Il fait le même jeu avec le dos de la main sur Rançonnet, qui trébuche sous le coup.

je ne suis pas son gendre.

RANÇONNET.

Vous n’êtes pas le gendre de votre beau-père !

BUCHARD.

Ma foi, non !

RANÇONNET.

Qui êtes-vous donc ?

BUCHARD.

Vous rappelez-vous le numéro 9 un carabinier mesquin que vous avez jugé incapable de servir... faute d’étoffe.

Se posant.

Voilà !

RANÇONNET.

Vous !... impossible !...

BUCHARD.

Vous ne me reconnaissez pas ?... ah ! il est bon de vous dire que c’est un autre qui a pris ma place.

RANÇONNET.

Qu’entends-je ? une substitution... une erreur de personne... se jouer à ce point de l’autorité... compromettre un vieux soldat. Ah ! vous avez cru qu’il suffirait pour vous libérer, de porter cette lettre.

BUCHARD.

Moi, je ne l’ai pas portée...

RANÇONNET, avec joie.

Ah ! 

À part.

J’aime mieux ça.

BUCHARD.

J’ai trouvé une autre idée sur mon chemin.

RANÇONNET.

Monsieur, je ne souffrirai pas que le gouvernement soit lésé ; vous devez un carabinier à l’État... l’État aura son carabinier... Rendez-moi cette lettre.

BUCHARD, la déchirant.

Voici... mais service pour service... je suis venu pour vous demander une recette.

RANÇONNET.

Je ne suis pas pharmacien, Monsieur.

BUCHARD.

C’est égal, vous devez savoir comment un conscrit s’y prend pour brûler la politesse au gouvernement ?...

RANÇONNET.

Moi ! moi, qui ai traîné ma vieille épée sur vingt champs de bataille ! moi, qui ai pansé des blessés à travers le fer, le feu des bataillons...

BUCHARD.

Vieux farceur ! mais pendant nos guerres, vous n’avez pansé que des coqueluches.

RANÇONNET.

Monsieur ?

BUCHARD.

Et des coqueluches de campagne encore... au fond d’un petit village Bas-Breton, où s’était cachée votre vieille épée.

RANÇONNET, arpentant la scène.

Assez ! vous m’êtes envoyé par mes ennemis politiques.

BUCHARD.

Du tout ; mais par Victoire-Séraphine-Cocotte, née de Beauchamps...

RANÇONNET.

Ma femme !

BUCHARD.

Et ma marraine... Elle m’a raconté vos victoires et conquêtes.

RANÇONNET, à part.

Ah ! mon Dieu ! si l’on venait à savoir... je n’obtiendrais jamais ma place.

Haut.

Voyons, finissons-en... Que veux-tu ?

BUCHARD.

Moi, rien ; mais il ne faut pas que le gouvernement soit lésé : vous devez un carabinier à l’État, et... dites donc, j’en trouve un pour douze cents francs... c’est une occasion... je vous conseille de le prendre.

RANÇONNET.

Douze cents francs !...

BUCHARD.

Vous les valez... Confiez-moi les fonds... et j’achète le remplaçant pour vous et pour moi... Quand y a pour un, y a pour deux... Il est superbe !...

RANÇONNET.

Mais...

BUCHARD.

Soyez tranquille... je vous rendrai ça... je suis un modèle... de probité.

RANÇONNET.

Allons, soit... tu viendras demain chez moi... et si jamais on te parle de mes vingt-trois blessures... tu diras ?...

BUCHARD.

Je dirai que j’en ai compté cinquante-quatre mortelles.

RANÇONNET.

Très bien ! Je t’enverrai du monde.

 

 

Scène XXI

 

RANÇONNET, BUCHARD, LARDILLON, CHALABERT

 

CHALABERT, à Lardillon.

Non, je te le répète, tu es un excellent garçon... plein de cœur... mais tu es trop sanguin... voilà ton défaut.

LARDILLON.

Mais quand je vous dis...

CHALABERT.

Tiens, demande à Rançonnet...

RANÇONNET.

Je ne me trompe pas, le numéro 9... que j’ai examiné...

CHALABERT.

Là... tu vois.

RANÇONNET.

Et que j’ai jugé impossible comme carabinier.

LARDILLON.

Hein ! 

À part.

Mon rêve !

CHALABERT.

Carabinier !... je ne comprends plus...

BUCHARD.

Ça ne fait rien.

CHALABERT, à Rançonnet, montrant Lardillon.

Qu’est-ce qui se douterait que ce gaillard là est bâti sur pilotis...

RANÇONNET.

Mais ce n’est pas lui.

CHALABERT.

Comment ! ce n’est pas lui... mon gendre que vous avez vérifié ce matin... ici.

RANÇONNET.

Mais, non.

LARDILLON.

Mais, non.

CHALABERT.

Alors, je ne comprends plus.

BUCHARD.

Ça ne fait rien.

CHALABERT.

Ah ça ! mais si ce n’est pas Lardillon, c’est un autre.

BUCHARD, s’avançant.

Présent !

CHALABERT.

Vous ?... je ne comprends plus.

BUCHARD.

Ça ne fait rien.

CHALABERT.

Voyons... qu’est-ce qui a embrassé madame Rançonnet ?

BUCHARD.

Présent ! c’est ma marraine.

CHALABERT.

Ah !... qu’est-ce qui a embrassé Marguerite ?

BUCHARD.

Présent ! c’est ma sœur de lait.

CHALABERT.

Une domestique ! fi ! Monsieur... un homme comme vous !... 

Regardant l’habit.

Qui a un si bel habit... enfin, c’est votre affaire... Mais vous comprenez que maintenant je ne peux plus garder cette fille chez moi.

BUCHARD.

Suffit... je l’attache à mon service. 

Il jette un cri.

Prrrr !

CHALABERT.

Qu’est-ce que vous faites donc ?

BUCHARD.

Je sonne.

 

 

Scène XXII

 

RANÇONNET, BUCHARD, LARDILLON, CHALABERT, MARGUERITE

 

MARGUERITE.

Voilà !... monsieur le notaire et les témoins sont arrivés.

CHALABERT.

Allons... ne perdons pas de temps...

RANÇONNET.

Comment ! vous consentez... Mais rappelez-vous donc mon système.

CHALABERT.

Ah ! j’en ai assez de votre système ; j’en suis revenu des hommes sanguins... Lardillon, tu n’es pas bâti sur pilotis, tu n’es pas taillé dans le roc... tu es grêle... je m’en réjouis, ma fille est à toi.

RANÇONNET, à part.

Ça fait pitié !

CHALABERT.

Allons signer le contrat... vite... vite... Ah ? Marguerite... j’oubliais...

MARGUERITE.

Monsieur...

CHALABERT.

Mon habit de cérémonie, mon habit marron.

BUCHARD, à part.

Aïe !

MARGUERITE.

Tout de suite, Monsieur ; c’est que...

BUCHARD.

À quoi bon !... des cérémonies... en famille.

CHALABERT.

Vous avez le vôtre, je tiens à mettre le mien... Marguerite !

BUCHARD.

Non !... je ne le souffrirai pas... D’abord je vous préviens d’une chose, si vous mettez votre habit marron, je me croirai obligé d’ôter le mien... et vous ne voudriez pas me forcer à signer le contrat en manches de chemise.

CHALABERT.

Oh ! non !... Allons, je signerai... en redingote... 

Tous remontent la scène excepté Buchard et Marguerite.

BUCHARD, à Marguerite.

Dis donc, Marguerite...

MARGUERITE.

Hein ?

BUCHARD.

Ils vont signer le contrat.

MARGUERITE.

Je sais bien...

BUCHARD.

Dis donc, Marguerite, nous qui allons nous marier, si nous le signions aussi, notre contrat... à nous deux.

MARGUERITE.

Ah ! que c’est bête... je sais pas écrire.

BUCHARD.

Tiens ! ni moi non plus... v’là mon paraphe ;

Il l’embrasse.

mets le tien !...

Il tend la joue, elle l’embrasse ; il l’embrasse de nouveau.

et je signe deux fois !...

CHALABERT, se retournant.

Encore ! quel homme sanguin !...

CHŒUR.

Air : d’Hormille.

Des amants couronnons l’ardeur,

Plus d’exigences,

De vaines transes,

Et sachons faire leur bonheur

Sans prendre l’avis du docteur.

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