Frisette (Eugène LABICHE - Auguste LEFRANC)

Vaudeville en un.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 28 avril 1846.

 

Personnages

 

GAUDRION, garçon boulanger

FRISETTE, ouvrière en dentelles

MADAME MÉNACHET, portière

La voix de BARBAROUX

 

            À Paris, dans un hôtel garni.

 

Le théâtre représente une chambre d’hôtel garni. Au fond, à gauche, un lit avec rideaux ; à droite du lit, une fontaine, puis une porte conduisant à l’extérieur. À gauche, au premier plan, une croisée ; au deuxième plan, une cheminée ; au troisième plan, une porte conduisant à un cabinet. À droite, premier plan, une porte à un cabinet ; deuxième plan, une cheminée ; troisième plan, une croisée. Une moitié de la chambre est tapissée d’un papier rouge, l’autre d’un papier jaune. À gauche, une table. Chaises, un vase sur chaque cheminée ; pelle, pincettes, un grill, un réchaud.

 

 

Scène première

 

FRISETTE, UNE VOIX en dehors

 

                Frisette achève sa toilette en face d’un miroir accroché à la cheminée de gauche.

LA VOIX.

Mamzelle Frisette, mamzelle Frisette ?

FRISETTE.

Hein ! quoi ?

LA VOIX.

Pardon de vous déranger. C’est moi, Barbaroux, le brasseur.

FRISETTE.

Qu’est-ce que vous voulez encore ?

LA VOIX.

Toujours la même chose, vous savez bien.

FRISETTE.

Ça ne se peut pas.

LA VOIX.

Pourtant, vot’ tante m’a dit que si...

FRISETTE.

Et moi, je vous dis que non. Bonjour, monsieur.

LA VOIX.

Au revoir, mamzelle, je reviendrai.

FRISETTE.

Encore !

LA VOIX.

Ce n’est pas vot’ dernier mot ; le reviendrai.

Il descend lourdement.

FRISETTE.

Ah ! par exemple, en voilà un qui est têtu !... j’ai eu beau lui dire vingt fois ; « Jeune homme, vous m’ennuyez ;... jeune homme, je veux rester fille ;... jeune homme, je sais que vous avez des intentions pures ; mais j’ai juré une haine mortelle au sexe dont vous faites l’ornement... » C’est égal, il s’obstine.. Il a trouvé le moyen de s’introduire chez ma tante la lingère, où je travaille... et, là, tous les jours le même refrain : « Ce n’est pas vot’ dernier mot, mamzelle... je reviendrai... » Et il revient... voilà trois mois que ça dure... mais c’est comme s’il chantait. Plus souvent que je renoncerai à ma chère indépendance !

Air : Bonjour, bonsoir. (Couderc.)

Vivre en liberté,

De sa jeunesse

Être maîtresse ;

Hiver comme été

Suivre toujours sa volonté,

Conserver son cœur,

Et, d’un œil moqueur,

Voir tout séducteur ;

Prendre pour tuteur

Sa joyeuse humeur,

Voilà le vrai bonheur.

Sans soucis, sans amour,

De peu je me contente ;

Le travail, chaque jour,

Vient me payer ma rente.

Mon avoir est léger ;

Mais faut-il obliger,

Que l’ malheureux s’ présente,

J’ai de quoi partager.

Vivre en liberté, etc.

 

 

Scène II

 

FRISETTE, MADAME MÉNACHET

 

MADAME MÉNACHET.

Déjà levée, mamzelle Frisette ?

FRISETTE.

Oui.. j’ai mal dormi... j’ai rêvé mariage.

MADAME MÉNACHET.

Un joli rêve !

Elle aide Frisette à s’habiller.

FRISETTE.

Dites plutôt un cauchemar... Quelle nuit !

MADAME MÉNACHET.

J’avais pourtant changé le traversin de côté, comme vous me l’aviez recommandé !

FRISETTE.

Enfin !

MADAME MÉNACHET, rangeant à droite et à gauche.

Ah ! c’est que je ne suis pas encore au courant de vos petites habitudes... depuis trois jours seulement que vous êtes ici... Mais vous verrez, avec le temps, je m’y mettrai... je viendrai vous faire votre feu le matin, à sept heures... vous ne sortez qu’à huit... et, pour se lever, on est bien aise... et puis, le soir aussi... avant votre retour... parce que, quand on se couche... on n’est pas fâché...

FRISETTE.

Du tout, du tout !... faut être économe... je vous recommande même, à l’avenir, de ménager mon bois... il va trop vite... ce n’est pas une raison, parce que j’ai deux cheminées...

MADAME MÉNACHET.

Soyez tranquille...

FRISETTE.

C’est comme la chandelle... le sucre...

MADAME MÉNACHET.

On y aura l’œil.

FRISETTE.

Je suis très mécontente... Hier au soir, en rentrant, j’ai trouvé ma chambre empestée de fumée de tabac !

MADAME MÉNACHET.

Par exemple !

FRISETTE.

On dirait que, lorsque je n’y suis pas...

MADAME MÉNACHET.

Ah ! je sais ce que c’est !...

FRISETTE.

Quoi donc ?

MADAME MÉNACHET, embarrassée.

C’est... voilà ce que c’est... un voisin... au-dessus... et comme la fumée monte...

FRISETTE.

Elle sera descendue tout exprès pour moi.

MADAME MÉNACHET.

Dame ! les maisons sont si mal jointes !... et puis, voyez-vous, dans un hôtel garni... on n’est jamais si bien... Pourquoi donc que vous ne vous mettez pas dans vos meubles, mamzelle ?

FRISETTE.

Pourquoi ? pourquoi ?... voilà une question !... Quand on gagne trente sous par jours et qu’on a des mois de nourrice à payer... vous croyez qu’il est facile... ?

MADAME MÉNACHET.

Ah ! oui, je sais... ce pauvre enfant... C’est égal, ça vous fait honneur, ça, mamzelle... c’est un beau trait !

FRISETTE, arrangeant ses boucles de cheveux.

Allons, bon ! j’ai perdu mes épingles... Tenez, sur la pelote... une noire...

MADAME MÉNACHET, allant chercher l’épingle sur la cheminée de droite et la lui donnant.

Voilà !...

FRISETTE.

Merci... Ah ! dites-moi... quel est donc ce monsieur que je rencontre tous les matins dans l’escalier ? il monte toujours que je descends...

MADAME MÉNACHET.

Un voisin.

FRISETTE.

Ah bien, il peut se flatter de me déplaire, celui-là... D’abord il est malhonnête, il chante toujours sous mon nez : » Malheur aux fâmes !... détestons les fâmes !... »

MADAME MÉNACHET.

Et ça vous contrarie ?

FRISETTE.

Moi ? ça m’est bien égal !... il n’y aurait pas un seul homme sur terre...

MADAME MÉNACHET.

Vous leur en voulez donc bien ?

                Jusqu’ici, Frisette s’est occupée de sa toilette et madame Ménachet des détails du ménage. Elles descendant la scène.

FRISETTE.

Si je leur en veux !... Mère Ménachet, méfiez-vous-en, je ne vous dis que ça... méfiez-vous-en !

MADAME MÉNACHET.

Ah ! mon Dieu ! est-ce que mon mari... ?

FRISETTE.

Votre mari... votre mari est un homme, c’est tout dire !

MADAME MÉNACHET.

Comment, si c’est un homme ?... je l’espère bien !

FRISETTE.

Air des Sept Merveilles. (Hormille.)

Tôt ou tard, il vous trahira !

L’imposture

Est dans sa nature ;

Tôt ou tard il vous trahira,

Et de vos douleurs se rira !

MADAME MÉNACHET.

Mais d’un avenir aussi noir

Comment donc éviter l’épreuve ?

FRISETTE.

Hélas ! votre seul espoir

Est celui de devenir veuve !

ENSEMBLE.

Tôt ou tard, il vous trahira,

Etc.

MADAME MÉNACHET.

Quoi ! vraiment il me trahira ?

L’imposture

Est dans sa nature ;

Quoi ! vraiment il me trahira,

Et de mes douleurs se rira ?

                Frisette sort par le fond, emportant son cabas.

 

 

Scène III

 

MADAME MÉNACHET, seule, s’occupant

 

A-t-on jamais vu ! prétendre que M. Ménachet... Allons donc !... c’te petite-là, avec sa rage de calomnier l’humanité, elle vous rendrait misanthrope ! Ah ! maintenant qu’elle est partie, cachons vite ses effets... car l’autre ne peut tarder à venir... C’est drôle, tout de même... deux locataires pour une seule chambre... c’est la faute des circonstances...

            En scène.

Il y a trois jours, mademoiselle Frisette, une ancienne connaissance à moi, vient à ma loge : « Avez-vous quelque chose à louer ? – Toujours ! » que je lui réponds... Je n’avais rien, mais il faut jamais renvoyer la pratique... Alors, je me dis : « Si je la mettais au n° 7 ?... il est occupé par un garçon boulanger qui est à son travail toute la nuit et n’habite que le jour... Elle, elle est occupée toute la journée et n’habite que la nuit... ça pourra s’arranger, en attendant que le n° 10 soye vacant... » Et en effet, ça s’arrange à merveille ! »

            Elle retourne à son travail.

Seulement, faut que j’engage Gaudrion, le boulanger, à ne pas fumer tant que ça... Voyons, ne nous embrouillons pas !... nous disons : le tablier, les bonnet, dans ce cabinet...

            Elle indique le cabinet de gauche.

celui de mamzelle Frisette... de l’autre côté

            Elle indique le cabinet de droite.

celui de Gaudrion.

            Elle met le tablier et les bonnets dans le cabinet de gauche, sans sortir de scène.

La !...

            Elle ferme la porte et met la clef sous un vase placé sur la cheminée de gauche.

Grâce à ce petit déménagement quotidien, aucun d’eaux ne se doute... Dieux !... seraient-ils furieux s’ils savaient... ils jetteraient des cris de feu !... Ah çà ! refaisons le lit, et n’oublions pas de changer le traversin de côté... Gaudrion peut avoir la tête par là... et mademoiselle Frisette par ici... S’ils étaient mariés, ça serait gênant tout de même !

            Elle fait le lit.

 

 

Scène IV

 

MADAME MÉNACHET, GAUDRION

 

            Pendant cette scène, madame Ménachet s’occupe des détails du ménage, Gaudrion va et vient, s’assied à droite, à gauche, sur le coin de la table, etc.

GAUDRION, entrant par la porte du fond.

                Air d’Alzaa. (Paul Henrion.)

En tous temps, en tous lieux,

Faisant notre martyre,

La femme est un vampire

Avec de jolis yeux.

Cachant sous sa faiblesse

Un vrai cœur de tigresse,

Sa joie et son plaisir

Sont de faire souffrir.

Mari que l’on victime,

Amant, souffre-douleur

Réunis dans l’abîme,

Répétez tous en chœur :

Détestons,

Maudissons

Les femmes

Et leurs trames.

Oui, malheur

Et douleur

À ce sexe enchanteur !

MADAME MÉNACHET.

Vous voilà encore avec vos romances contre la plus belle moitié du genre humain !

GAUDRION.

Oh ! les femmes !... je voudrais les cribler, les torturer, le manger !... Les manger !... voilà mon ambition, mère Ménachet !

MADAME MÉNACHET.

Oui, vous parlez comme ça... en attendant que vous re-soyez amoureux !

GAUDRION.

Amoureux ? moi... Gabriel Gaudrion amoureux ?... pas de ça !... ça brûle l’œil !

MADAME MÉNACHET.

Bah ! bah !

GAUDRION, allant à elle.

Comment, bah ?... mais, si je me fais beau, mère Ménachet, si j’ai de la tenue, des manières... c’est pas pour leur agrément... Ah bien, oui !... c’est pour les faire languir, les faire souffrir, les faire jaunir !... À propos, quelle est donc cette petite pimbêche qui descend toujours quand je monte ?

MADAME MÉNACHET.

Une voisine.

GAUDRION.

Ça ?... il n’est pas permis d’être laid comme cette fille-là !

MADAME MÉNACHET.

Par exemple ! vous ne l’avez pas regardée...

GAUDRION.

La regarder ?... allons donc !

MADAME MÉNACHET.

Eh bien, alors ?...

GAUDRION.

Je vous dis qu’elle est laide !

MADAME MÉNACHET.

Mais...

GAUDRION.

Silence !... ou je donne congé !

MADAME MÉNACHET.

Elle est affreuse... la !... D’abord, vous, toutes les femmes vous déplaisent... vous les détestez !...

GAUDRION.

Avec amour !

MADAME MÉNACHET.

Et ça, parce que, dans les temps, vous avez eu des désagréments avec une péronnelle.

GAUDRION.

Ne parlons pas de ça !... ou plutôt, si, parlons-en !... ça me fait plaisir... ça m’agace... ça me remonte !... je l’aimais, celle-là !... J’allais l’épouser... imbécile ! quand, un jour, j’ai la preuve qu’un autre... un nommé Adrien...

MADAME MÉNACHET.

Connu... vous m’avez déjà conté !...

GAUDRION.

Oui... je l’ai plantée là... net, sans explication... et je ne l’ai pas revue... je ne sais pas ce qu’elle est devenue... on m’a dit qu’elle était défunte... c’est bon, on ne lui en veut plus... mais à celles qui vivent !... à celles-là !... je leur ai juré une haine... d’Abd-el-Kader !... voilà !

MADAME MÉNACHET.

Mais, monsieur !...

GAUDRION.

Silence ! ou je donne congé !

MADAME MÉNACHET.

Ah ! par exemple !

ENSEMBLE.

Air : J’aime le tapage. (Loïsa Puget.)

C’est de l’injustice, abîmer ainsi notre sexe !

Est-c’ permis ?

Moi, j’en suis,

Et cela me vexe !

À vingt ans, dit-on,

J’ n’avais pas l’ menton

Circonflexe,

Et d’ la femm’, croyez-moi,

J’ tiens encor l’emploi !

GAUDRION.

Je me crois en droit d’abîmer ainsi votre sexe !

C’est permis,

Et tans pis

Si cela vous vexe.

Votre femme ? allons donc

Avec ce menton

Circonflexe,

Hâtez-vous, croyez-moi,

D’abdiquer l’emploi !

Madame Ménachet sort par le fond.

 

 

Scène V

 

GAUDRION, seul

 

Veille sorcière !... je parie qu’elle a fait ses farces autre fois... sous le Consulat... Voyons, préparons mon déjeuner... deux pieds à la Saint-Menchould... et une flûte...

                Il tire les pieds de sa poche et les montre au public.

Voici les pistolets de poche !... Article premier : faut allumer le feu.

                Il prend une boîte d’allumettes sur la cheminée de gauche.

Il en reste une ?... Voilà qui est particulier !... j’ai acheté la boîte, il y a trois jours...

                Il allume le feu.

C’est étonnant comme tout file dans mon ménage !... les allumettes, le bois, et la chandelle donc !... Remarquez que je n’y suis que le jour... j’avais acheté une chandelle le jour de l’an... je me disais : « Ça me fera l’année... »

                Il montre le chandelier avec un petit bout de chandelle.

Voilà !... Paris, 5 janvier... Je m’en expliquerait avec la mère Ménachet... Ah ! maintenant, mon gril... mettons les objets sur le feu... la !...

                Il bâille et étend les bras.

Tiens ! si je faisais un petit somme ?... quand on a passé la nuit... Ça va.. Ah ! oui, mais, et les autres qui sont sur le feu... Bah ! la Providence les retournera !

                Il s’assoit sur le lit et se relève brusquement en poussant un cri.

Aïe !... qu’est-ce que c’est que ça ?... une épingle noire !... une épingle de femme !... ah !... pour le coup ! je m’en expliquerai avec la mère Ménachet !...

                Il se couche et ferme les rideaux de l’alcôve. Il bâille, marmotte quelques mots et fredonne.

Sur l’air du tra la la la...

                Il s’endort.

 

 

Scène VI

 

FRISETTE, GAUDRION

 

FRISETTE, entrant par le fond, avec une lettre à la main, un cabas et un métier à dentelles qu’elle dépose sur la chaise à droite.

Par exemple ! si je m’attendais... Le père nourricier de mon petit Gabriel, qui m’annonce que, sa femme étant malade, il a fallu sevrer l’enfant... et il me le ramène aujourd’hui... Pauvre chérubin ! je vais donc t’avoir là, près de moi ! J’allais bien le voir toutes les semaines !... le dimanche... mais ce n’était pas assez... j’ai été vite avertir ma tante qu’elle ne compte pas sur moi aujourd’hui... que je travaillerais chez moi... j’ai pris mon métier, et, maintenant, le pauvre chéri peut arriver quand in voudra... Ah ! en attendant, je vais toujours faire mon déjeuner... j’ai acheté ce qu’il faut...

                Elle tire de son cabas une flûte et un boudin.

D’abord du feu !...

                Prenant la boîte d’allumettes.

Ça ne sera pas long.

                Elle l’ouvre.

Tiens !... il y en avait encore une !...

                Regardant la cheminée.

Il est allumé !...

Voyant les pieds.

Qu’est-ce que c’est que ça ?... des pieds ?... Cette mère Ménachet est d’un sans-gêne !... Elle vient maintenant faire sa cuisine chez moi... et avec mon bois encore !... Attends, attends, je vais le faire chauffer ton déjeuner !...

                Elle jette les pieds sur une assiette qui est sur la fontaine.

Tiens, le v’là ton vieux déjeuner !

            Elle met son boudin sur le gril.

À présent, mon couvert !... mes assiettes ?... ah ! dans le cabinet !

            Elle entre dans le cabinet à gauche, après avoir pris la clef dans le vase et fermé la porte avec bruit.

GAUDRION, se réveillant.

Entrez !

                Criant.

Entrez !

                Ouvrant ses rideaux.

Est-ce qu’on n’a pas frappé ? Ah ! mon Dieu ! et mes pieds ! ils doivent être grillés, rissolés !...

                Il s’approche vivement de la cheminée.

Un boudin !...

                Montrant le gril.

Est-ce que j’ai mis un boudin ? Sapristi ! c’est encore un tour de la Ménachet... Allons, allons, voilà un boudin qui demande à prendre l’air !...

                Il le jette par la fenêtre de gauche.

V’lan !... Ah çà ! où a-t-elle fourré mes pieds ?... Ah bien !... sur la fontaine ! au frais !... Vieille Ménachet ! elle a mis mes pieds à l’eau !

                Il les remet sur le feu.

Vite ! mon couvert !

                Il place la table dans un autre sens que celui où elle était, et un peu plus près du milieu du théâtre.

Je vais lâcher la nappe ; ce n’est pas tous les jours Sainte-Menchould.

                Il étend une serviette dessus.

Et ma fourchette, mon gobelet... ah ! dans le cabinet !...

                Il entre dans le cabinet de droite, après avoir pris la clef qui est sous le vase, du même côté.

FRISETTE, entrant avec des assiettes.

Tiens ! est-ce que la table était là ?... c’est drôle ! je ne croyais pas avoir mis la nappe...

                Elle arrange son couvert, et se dirige vers la cheminée.

Mon boudin doit être cuit... Encore les pieds ?... ah ! pour le coup !...

                Elle prend le gril et jette les pieds par la fenêtre à gauche.

GAUDRION, entrant et voyant le mouvement de Frisette.

Arrêtez !

FRISETTE, se retournant.

Un homme !

GAUDRION.

Une femme !

FRISETTE, à part.

Mon antipathie !

GAUDRION, à part.

Ma bête noire !

                Haut.

Qu’est-ce que vous demandez ?... c’est pas ici !...

FRISETTE.

Et vous ?

GAUDRION.

Tiens ! je suis chez moi !

FRISETTE.

Moi aussi !

GAUDRION, allant chercher sa quittance sur la cheminée de droite.

Mon terme est payé !

FRISETTE.

Comme le mien !

GAUDRION.

Voilà ma quittance !

FRISETTE.

Voici la mienne !

GAUDRION.

C’est un peu fort !

FRISETTE.

Nous allons bien voir !

TOUS DEUX, appelant.

Mère Ménachet ! mère Ménachet !

                L’un à l’autre.

– Sortez, monsieur ! – Sortez, mamzelle !

ENSEMBLE.

            Air : Oh ! moment d’espérance. (Loi Salique.)

Moi ! vous céder la place !...

C’est à vous de sortir !

Vraiment de tant d’audace

Je ne puis revenir !

Quelle rare insolence !

Me faire ici la loi !

M’imposer sa présence

Et s’installer chez moi !

 

 

Scène VII

 

FRISETTE, MADAME MÉNACHET, GAUDRION

 

MADAME MÉNACHET.

Mais d’où vient ce bruit ?

                Les apercevant ensemble.

Ah ! mon Dieu !

                Frisette et Gaudrion la prennent chacun par un bras, et la ramènent vivement sur le devant de la scène.

GAUDRION, montrant Frisette.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

FRISETTE, montrant Gaudrion.

Comment nommez-vous ceci ?

GAUDRION.

À qui cette chambre ?

FRISETTE.

Oui ! À qui ?... elle est...

GAUDRION.

À moi !

FRISETTE.

À moi !

MADAME MÉNACHET.

À tous deux !

Ensemble.

FRISETTE et GAUDRION.

            Même air que le précédent.

« À tous deux ! » quelle audace

Expliquez-vous, de grâce !

J’entends, quoi que l’on fasse,

Habiter – seul’, seul – chez moi !

Cette chambre, je l’aime !

Ma surprise est extrême

Qu’on prétende, quand même,

Me faire ici la loi !

MADAME MÉNACHET.

Pardonnez mon audace ;

Ici, de bonne grâce,

Chacun peut trouver place

Et se croire chez soi.

En suivant ce système

Vous me sortez moi-même,

Et nul ne fait la loi !

                Pendant cet ensemble, Frisette a replacé la table au fond devant le lit.

MADAME MÉNACHET.

Voilà ce que c’est : autrefois il y avait une cloison...

FRISETTE.

Mais elle n’y est plus !

GAUDRION.

Remettez-la, votre vieille cloison !

MADAME MÉNACHET.

On peut la supposer.

FRISETTE.

Je vais me plaindre au propriétaire !

GAUDRION.

Je donne congé !

MADAME MÉNACHET.

Mais vous allez me faire renvoyer !... Si vous vouliez seulement attendre jusqu’à midi... il y a au-dessus le n° 10 qui sera vacant...

FRISETTE.

Je le prends !

GAUDRION.

Moi aussi !

MADAME MÉNACHET.

Tous les deux ?... alors, autant garder...

FRISETTE.

Du tout ! je prends le n° 10 !

GAUDRION.

Accordé !

MADAME MÉNACHET.

Allons, mamzelle Frisette, un peu de patience... allons monsieur Gaudrion... je viendrai vous avertir quand l’autre chambre sera prête.

                Gaudrion et Frisette poussent madame Ménachet dehors.

 

 

Scène VIII

 

FRISETTE, GAUDRION

 

GAUDRION.

Une femme !... chez moi !... comme c’est agréable !

FRISETTE.

Un homme dans ma chambre !... comme c’est gracieux !

GAUDRION.

J’en ferai une jaunisse, c’est sûr !

FRISETTE, à part.

Ah çà ! est-ce qu’il va se promener longtemps comme ça ?...

                Haut.

Au moins, monsieur, j’espère que vous n’avez pas l’intention de m’imposer votre société... vous paraissez plein de dispositions pour la promenade, et...

GAUDRION.

Il pleut.

FRISETTE.

Voulez-vous un parapluie ?

GAUDRION.

Merci je ne sors pas... mais, si vous avez affaire... pas de façon !...

FRISETTE, à part.

S’il croit que je vais le laisser...

                Haut et s’asseyant à gauche.

Je reste.

GAUDRION, s’asseyant à droite.

Moi aussi !...

                Il s’assoit sur le métier à dentelles et se relève vivement.

Les aiguilles à présent !

                Il jette le métier de côté.

Allons, ça devient gai !

                Haut.

Je vais déjeuner, je vais manger ma flûte et... et la flûte !...

                Il croque sa flûte avec rage.

Puisque vous avez jugé à propos de me priver de mon déjeuner...

FRISETTE, croquant aussi sa flûte.

Je ne vous demande pas ce que vous avez fait du mien !

GAUDRION.

Je l’ai secoué... par la fenêtre... Vous aimez le boudin ? Madame aime le boudin ?

FRISETTE, à part.

Ah çà ! mais, le crois qu’il me parle !...

                Haut.

Monsieur, je désire ne pas lier conversation avec vous.

GAUDRION.

Rassurez-vous, jeune bergerette... on s’empressera d’y correspondre... Tiens !... je vais fumer une pipe !

FRISETTE.

Comment !

GAUDRION, allumant un morceau d’amadou chimique.

Ça charme l’ennui... je vais fumer jusqu’à midi... Vous permettez ?...

FRISETTE.

Mais non, monsieur !

GAUDRION, allumant sa pipe.

Merci !

                Il fume.

FRISETTE, toussant.

Hum ! hum !... pouah !

                Elle ouvre la fenêtre de gauche avec colère.

GAUDRION.

Ah ! mais non !... permettez... on gèle ici !... Fenêtre, s’il vous plait !

FRISETTE.

Éteignez votre pipe !

GAUDRION.

Non !

FRISETTE.

Je laisse la fenêtre ouverte !

GAUDRION.

Allons, c’est bon !... on s’éteint !...

                Il pose sa pipe. À part.

Chipie !... et dire qu’il y a des gens qui confectionnent des romances en faveur de ce sexe !

                Il fredonne son couplet.

Détestons,

Maudissons

Les femmes

Et leurs trames !

                Frisette retourne sa chaise de façon à lui tourner le dos. À part.

Elle est vexée...

                Il continue à fredonner.

FRISETTE, fredonne de son côté.

Malbrouk s’en va-t-en guerre...

                À un certain moment Gaudrion se laisse entraîner à fredonner aussi Malbrouk, et se reprend vivement.

GAUDRION.

C’est égal ! elle chante... jaune...

                Haut.

Brrr ! il ne fait pas chaud ici !... une idée !... si je me recouchais !... Bah !... je me recouche !...

                Il se lève.

FRISETTE, se levant.

Sur mon lit !

GAUDRION.

Vous pourriez dire le nôtre, charmante Elvire !...

                Il fait mine d’ôter sa veste.

FRISETTE.

Mais, monsieur !...

GAUDRION.

Ah ! c’est juste... j’oubliais... Vous attendez peut-être quelqu’un... un amoureux...

FRISETTE.

Un amoureux ?... Apprenez, monsieur, que je suis une fille sage...

GAUDRION.

Une rosière... en dentelles... c’est convenu.

FRISETTE.

Oui, monsieur, une fille honnête, rangée, vertueuse...

 

 

Scène IX

 

FRISETTE, MADAME MÉNACHET, GAUDRION

 

MADAME MÉNACHET.

Mademoiselle, c’est un enfant et un berceau qu’on apporte pour vous.

FRISETTE, se dirigeant vers le fond.

Ah ! je sais ce que c’est...

                Elle disparaît un moment avec madame Ménachet.

GAUDRION.

Un enfant !... Ah ! très bien, soignée la rosière !

FRISETTE, apportant le berceau.

Viens, mon petit ange, mon enfant chéri !...

            Elle dépose le berceau au milieu du théâtre. L’enfant cria.

GAUDRION.

Ah ! bon, voilà le bouquet !...

                Avec colère à Frisette.

Mademoiselle ! je n’ai pas loué une chambre au quatrième, au-dessus de l’entre-sol, pour qu’on vienne l’encombrer de meubles aussi désagréables !... un enfant, maintenant !... Mais, c’est laid ! mais c’est malpropre !... ça m’incommode !...

            Au berceau, voulant le bousculer, mais arrêté par Frisette.

Veux-tu bien te taire !... Enlevez le marmot ! enlevez le marmot !

                Ensemble.

GAUDRION.

Air de Wallace.

D’ici je veux qu’il sorte !

J’ n’en veux pas pour voisin ;

S’il ne prend pas la porte,

J’ lui fraye un autr’ chemin !

FRISETTE et MADAME MÉNACHET.

Se fâcher de la sorte !

Ah ! quel méchant voisin !

C’est lui qui, de la porte,

Devrait prendre l’ chemin.

FRISETTE.

Dans ce cabinet, pour vous plaire,

J’ vais, monsieur, déposer l’enfant.

GAUDRION.

Tâchez d’y mettre aussi la mère,

Ça m’ procur’ra double agrément.

ENSEMBLE.

D’ici je veux qu’il sorte,

Etc.

FRISETTE et MADAME MÉNACHET.

Se fâcher de la sorte,

Etc.

            Frisette, aidée de madame Ménachet, emporte le berceau dans le cabinet de gauche.             

 

 

Scène X

 

GAUDRION, MADAME MÉNACHET

 

GAUDRION.

Oh ! les femmes !... tenez, les voilà, les femmes ! toutes menteuses !... toutes perfides, jusqu’à celle-là, qui voulait se faire passer pour une vertu... et qui est à la tête d’un mioche !...

MADAME MÉNACHET, qui a entendu les derniers mots.

Eh bien, qu’est-ce que ça fait ?

GAUDRION.

Comment, ce que ça fait ?

MADAME MÉNACHET.

Si ce mioche n’est pas à elle...

GAUDRION.

Vous dites ?

MADAME MÉNACHET.

Je dis... je dis la vérité...

GAUDRION.

Prrrout !

MADAME MÉNACHET.

Elle m’a conté la chose... cet enfant, c’est un orphelin qu’elle a adopté...

GAUDRION, de même.

Prrrout !

MADAME MÉNACHET.

À la mort d’une cousine à elle, d’une nommée Louise Aubry.

GAUDRION.

Louise Aubry ?

MADAME MÉNACHET.

Vous voyez donc bien qu’il ne faut pas la mépriser, c’te fille... et que, pour passer quelques heures avec elle sous le même toit, n’y a pas d’affront.

                Elle sort par le fond.

 

 

Scène XI

 

GAUDRION, FRISETTE, dans le cabinet

 

GAUDRION.

Comment, cet enfant ?... l’enfant de Louise... mais alors... Que je suis bête !... puisqu’elle m’a trompé... puisqu’elle en a aimé un autre... c’est l’enfant de l’autre, quoi !... de cet Adrien !

FRISETTE, dans le cabinet.

Dors, Gabriel, dors, mon enfant !

GAUDRION.

Gabriel ! on lui a donné mon nom !... ah ! par exemple !...

                Il remonte.

Tiens, mais... tiens, mais... au fait !...

                Descendant.

Pourquoi pas ?... qui sait ?... voyons donc !... en rapprochant les dates... ça se pourrait... Oh ! il faut absolument que je sache !...

 

 

Scène XII

 

FRISETTE, GAUDRION

 

Frisette rentre avec un poêlon qu’elle met sur un réchaud.

GAUDRION, à part.

La voici... oui... mais comment lui demander ça ?...

                Il tousse.

FRISETTE, accroupis près de la cheminée, part.

Tousse, va !... si tu crois que je vais te répondre...

GAUDRION, d’un air aimable.

Voisine...

                Frisette ne répond pas.

Voisine, c’est que... Tiens... c’est de la bouillie que vous faites là ?... pour le petit ?... ou pour... la petite ? hein ?...

                Frisette ne répond pas. À part.

Ne pas même savoir le sexe !...

                Haut.

Il parait qu’il commence à manger ?... Quel âge a-t-elle ?

FRISETTE.

Il a son âge !

GAUDRION, à part.

Il !... c’est un garçon !... bravo !...

                Haut.

Dites donc, mamzelle ?... et le papa ?... qu’est-ce que vous en avez donc fait du papa ?

FRISETTE.

Ah çà ! mais, de quoi vous mêlez-vous ?... a-t-on jamais vu !...

GAUDRION.

Ah ! c’est que je vais vous dire... en le regardant, tout à l’heure... Gabriel... il m’a semblé reconnaître... oui... il a quelque chose d’ouvert entre le nez et le menton... je l’ai peut-être connu, moi, son papa...

FRISETTE.

Eh bien, vous avez connu quelque chose de gentil !... un mauvais sujet, un vaurien, un homme affreux !...

GAUDRION, à part.

Parbleu !... l’Adrien en question !...

FRISETTE, se relevant.

Ah ! si je le tenais, voyez-vous, ce Gaudrion !

GAUDRION.

Hein ?... vous dites ?...

FRISETTE.

Rien.

GAUDRION.

Pardon... vous avez dit... précisément, c’est bien ça... oui, un de mes camarades... un boulanger...

FRISETTE.

Un monstre, monsieur, qui a abandonné son enfant... qui...

GAUDRION.

Permettez... il avait peut-être à se plaindre de la mère... ça c’est vu, ça... il avait peut-être été trahi, trompé par elle...

FRISETTE.

Trompé par Louise ?... pas vrai !

GAUDRION.

Hein ?

FRISETTE.

Louise était une brave fille, incapable...

                Se reprenant.

Ah çà ! mais je ne sais pas pourquoi j’irais vous dire...

GAUDRION.

Continuez...

FRISETTE.

Et si je ne veux pas moi !... Est-ce que je vous connais ?...

                Lui tournant le dos.

Je en vous connais pas.

GAUDRION.

Puisque Gaudrion m’a tout conté.

FRISETTE.

À sa manière, sans doute...

                Revenant à Gaudrion.

Mais voilà la vérité... au moment de l’épouser, cet affreux garnement prétexte un voyage... des affaires, disait-il... Elle de son côté, pleine d’amour, de confiance, écrit à sa famille... l’engage à venir à Paris pour la noce... son frère arrive...

GAUDRION.

Son frère ?...

FRISETTE.

Oui, son frère, Adrien...

GAUDRION, à part.

Adrien !

FRISETTE.

Elle lui cède une de ses deux chambres... dame ! les pauvres gens, ça se gêne...

GAUDRION, à part.

Ah ! gredin que je suis !

FRISETTE.

Eh bien, monsieur, l’autre n’a plus reparu jamais ! c’est donc joli, ça ?... Oh ! les hommes !...

                Elle retourne à la cheminée.

GAUDRION, à part.

Allons, il n’y a plus à en douter... puisque l’autre est le frère, moi, je suis...

                Avec un attendrissement comique.

J’ai un petit... Ah ! ça me fait un drôle d’effet, la ! J’ai envie de rire et je pleure !... j’ai envie de pleurer et... je ris...

FRISETTE, se dirigeant vers la porte du cabinet avec sa bouillie.

Voilà qui est fait !

GAUDRION.

Vous allez lui porter... ah ! mamzelle, laissez-moi le voir, hein ?

FRISETTE.

Qui ça ?

GAUDRION.

Eh bien, le petit.

FRISETTE.

C’est ça... pour lui faire peur, avec vos gros yeux...

GAUDRION.

Oh ! laissez-moi le voir, hein ?

FRISETTE.

Mais qu’est-ce qui vous prend donc ?... Je croyais que vous n’aimiez pas les enfants ?

GAUDRION.

Moi ? je les adore !

FRISETTE.

Vraiment ?... En ce cas...

                Ouvrant la porte du cabinet de gauche.

Chut !

GAUDRION.

Quoi ?

FRISETTE.

Il dort.

GAUDRION.

Qu’est-ce que ça fait ? pour l’embrasser !

FRISETTE.

Par exemple !... ça le réveillerait !

                Elle ferme la porte.

GAUDRION, frappant sur la table alors placée devant le lit au fond.

Cristi !

FRISETTE.

Chut donc !

GAUDRION.

On se tait, mon Dieu ! on se tait !...

                Redescendant.

On dirait que vous en êtes jalouse, de cet enfant...

FRISETTE.

Eh bien, oui, j’en suis jalouse... je veux qu’il n’aime que moi... que moi seule.

GAUDRION.

Ah !... pourtant... il y a bien une autre personne...

FRISETTE.

Qui ça ?

GAUDRION.

Son père, par exemple !

FRISETTE.

Son père ?

GAUDRION.

Dame ! si un jour il venait le réclamer ?

FRISETTE.

Lui ?... Ah ! il serait bien reçu !

GAUDRION.

Pourtant, il a des droits... mon ami Gaudrion a des droits...

FRISETTE.

Aucun !

GAUDRION.

Je vous dis que si !

FRISETTE.

Je vous dis que non !

GAUDRION.

Ah ! mais...

FRISETTE.

Y a pas d’ah ! mais... c’est comme ça !... Et, puisqu’il faut tout vous dire... car vous êtes d’une curiosité !... eh bien, lorsque je me suis trouvée seule à côté de cette pauvre créature abandonnée qui tendait vers moi ses petites mains suppliantes, comme pour invoquer mon cœur... je me suis dit :

                Air du vaudeville de l’Anonyme.

Allons, Frisette, allons, ma pauvre fille,

Du ciel il faut accomplir les arrêts ;

De cet enfant, sans appui, sans famille,

Tu ne peux plus t’éloigner désormais !

La Providenc’ qui veut que tout’ misère,

Rencontre un jour la pitié que son ch’min

T’a confié les devoirs d’une mère

En te plaçant auprès d’un orphelin.

GAUDRION, attendri.

Ah ! mais c’est bien ça !

FRISETTE.

Et je l’ai adopté, c’t enfant, et je l’ai reconnu, et, pour qu’on ne puisse jamais me le reprendre, je l’ai fait inscrire sous mon nom.

GAUDRION.

Comment ?

FRISETTE.

Et, aujourd’hui, sa seule famille devant les hommes et devant la loi... c’est moi...

GAUDRION.

Il serait possible !

FRISETTE, faisant quelques pas et se retournant.

Vous pourrez dire ça de ma part à votre ami Gaudrion, quand vous le verrez ! ah !

                Elle entre vivement dans le cabinet de gauche.

 

 

Scène XIII

 

GAUDRION, seul

 

Sapristi !... sapristi !... sapristi !... Eh bien, me voilà bien !... j’ai un fils et je n’en ai pas ! je le retrouve et le reperds presque en même temps !... C’est que je n’ai aucun moyen d’établir ma paternité... c’est elle qui est la mère, la vrai mère !... la loi est pour elle, et elle la connaît, le loi !... Elle est à cheval dessus, comme un vieux procureur ! Je ne peux portant pas laisser mon enfant, mon petit Gabriel, entre les mains d’une étrangère !... quand je suis là... si disposé à... Encore, si elle ne fermait pas la porte... Mégère, va !... Cerbère !... Mais j’y pense !... il y aurait bien un moyen de me rapprocher de lui... ce serait de ma rapprocher d’elle... de lui plaire, à elle... de lui faire la cour, à elle... La cour !... comme c’est agréable, quand on n’en a pas l’habitude !... Oh ! c’est égal ! pour mon fils... Allons, Gaudrion, mon ami, sois aimable, sois joli cœur... et marche, à travers les bosquets de Cythère, à la conquête de ta progéniture !

                Air final de Renaudin.

À c’te p’tit’, qui me tient rigueur,

Comment donc parvenir à plaire ?

Voyons, que pourrais-je bien faire,

Pour arriver jusqu’à son cœur ?

Des vers... Oui, ça fait des victimes...,

Mais je suis né ru’ Greneta,

Et ce n’ sont qu’ les boulangers d’ Nîmes,

Qui pétriss’nt de ces choses-là !

Si je m’improvisais ténor,

Si je lui chantais un’ romance ?

Près de la beauté ça vous lance...

Mais je chante comme un castor !

À ses yeux, pour avoir des titres,

J’ voudrais quéqu’ chos’ de vif, de frais,

De très frais...  Tiens ! un’ douzain’ d’huîtres ?

Eh bien, non !... c’est encor mauvais !

Mais, parbleu ! voilà mon affaire !

Des fleurs... c’est très fade et ça plait ;

Il s’agit d’ trouver un’ bouqu’tière

Qui m’ cède à bas prix un bouquet.

J’ dois en trouver un’, j’imagine,

Dans c’ quartier-ci...

                Il remonte.

Mais, que j’ suis sot !

J’aperçois là, chez la voisine,

Un bouquet qui flân’ dans un pot ;

Si je l’empruntais ?... Pourquoi pas ?

                Il prend les pincettes, se penche par la fenêtre de droite, ramène un bouquet et passe à gauche.

V’là comme on cueill’ la marjolaine !

J’ le lui rendrai la s’main’ prochaine...

Il faut s’entr’aider ici-bas !

                Pendant la ritournelle de l’air, Frisette entre et traverse le théâtre en se dirigeant vers la cheminée de droite.

 

 

Scène XIV

 

GAUDRION, FRISETTE

 

FRISETTE, à elle-même.

Il s’est rendormi !...

GAUDRION, à part.

C’est elle... attention !...

                Il avance vers elle son bouquet à la main, le lui présentant gauchement.

Mademoiselle... si vous voulez permettre... Il est l’emblème de vos vertus.

FRISETTE.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

GAUDRION.

Ça ?... c’est un bouquet.

                De même.

Mademoiselle, si vous voulez permettre... il est l’emblème...

FRISETTE, riant.

Ah ! ah ! ah !

GAUDRION, riant par imitation.

Eh ! eh ! eh !...

FRISETTE.

Que vous êtes drôle comme ça !

GAUDRION.

Hein ?... je suis... ?

                À part.

Elle se moque de moi... c’est égal, du courage !...

                Haut.

Dites donc, je vais le mettre sur votre cheminée... hein ?... voulez-vous ?

FRISETTE.

Des fleurs ! pour moi ?

GAUDRION.

Oui... j’ai pensé que ça vous serait agréable de vous trouver en famille.

FRISETTE, étonnée.

Hein ?

GAUDRION, à part.

Que c’est embêtant à dire, ces machines-là !... enfin !...

FRISETTE, à part.

Il devient galant, à présent !

GAUDRION, donnant de l’eau aux fleurs qu’il place brusquement dans le vase qui est sur la cheminée de gauche.

Là... avec un peu d’eau...

                Il repose la carafe avec bruit.

FRISETTE.

Prenez donc garde !... vous allez réveiller...

GAUDRION, très bas.

Ah ! il redort !... il dort trop !... Ah ! voilà un enfant qui dort trop ! C’est égal, il doit être bien gentil comme ça, hein ?

FRISETTE, s’asseyant à droite après avoir pris son métier et travaillant.

Je crois bien !... il est rose comme un petit chérubin !...

GAUDRION, à part.

Ah ! mon Dieu ! dire que j’ai là, sous clef, un fils... rose... et que...

                Prenant une chaise qu’il traîne négligemment jusqu’à une légère distance de Frisette.

Vous travaillez ?...

FRISETTE.

Faut bien faire son état... si je laissais chômer la dentelle... avec quoi le nourrirais-je, c’t amour ?

GAUDRION.

C’est juste... v’là un nouveau pensionnaire... faut un couvert de plus !

FRISETTE.

Ah ! ce n’est pas ça qui m’inquiète... parce que, si mes jours ne suffisent pas, je prendrai sur mes nuits donc !

GAUDRION.

Sur vos nuits ?... ah ! pauvre petite femme !

                Il la regarde.

Tiens ! tiens ! tiens !...

                Haut.

Eh bien, voulez-vous que je vous dise... c’est très bien, ce que vous avez fait... adopter comme ça une pauvre petite créature... se dévouer pour elle... je n’y avais pas pensé d’abord... mais c’est très bien... c’est...

                La regardant encore.

Tiens ! tiens ! tiens !

FRISETTE.

C’est tout naturel.

GAUDRION.

Eh bien, non !... ce n’est pas naturel...

                S’asseyant.

Il y en a d’autres, à votre place et dans votre profession, qui auraient préféré courir les bals, les spectacles, les amoureux... tandis que vous ! vous travaillez jour et nuit, sans penser que ça peut vous rendre malade, vous rougir les yeux... avec ça qu’ils sont très jolis, vos yeux !

FRISETTE.

Vous trouvez ?

GAUDRION.

Oh ! oui !...

                Rapprochant sa chaise.

Dites donc !... c’est drôle, tout de même... ce matin, je ne pouvais pas vous regarder en face...

FRISETTE.

C’est comme moi.

GAUDRION.

Et, maintenant, je le peux... mais je le peux joliment.

FRISETTE.

Eh bien, c’est encore comme moi.

GAUDRION.

Vrai ?

                À part.

C’est qu’elle est gentille à croquer !... Ah ! çà, j’étais donc un myope, moi, ce matin ?

FRISETTE, à part.

Comme il me regarde !

GAUDRION, tout à coup.

Mamzelle... je fais une réflexion... Avez-vous quelquefois songé au mariage ?

FRISETTE.

Moi ? jamais !

GAUDRION.

Eh bien, c’est une bêtise !...

                Frisette le regarde.

Pardon, une faute... parce que, quand on a de la jeunesse, de la sagesse et de la gentillesse, faut pas garder tout ça pour le roi de... Danemark... Pour lors, faut vous marier !

FRISETTE.

Y pensez-vous ?... d’abord, il y a un obstacle...

GAUDRION.

Où ça ?

FRISETTE.

Mais... là... dans ce cabinet...

GAUDRION, se levant.

Le bambin ?... et vous appelez ça... ? mais, au contraire, au contraire...

FRISETTE, se levant aussi.

Comment ?

GAUDRION.

Certainement !... parce que les cancans, les ragots... Il y a des gens qui marchent là-dessus, et qui s’en flattent...

FRISETTE.

Oui... pour plus tard vous reprocher...

GAUDRION.

Ah ! fi donc !... Et puis, vrai, la... si vous aimez le petit !...

FRISETTE.

Si je l’aime !

GAUDRION.

Eh bien, dans son intérêt même... Primo, ça lui donne un père... au premier abord, ça ne semble rien... mais c’est très utile dans la société... quand il sera grand, pour faire son chemin, faut un nom... sans ça, on végète, on vous regarde comme ça !...

FRISETTE, réfléchissant.

C’est pourtant vrai !

GAUDRION.

Et puis vous ne pouvez l’élever toute seule... ce n’est pas pour vous humilier, mais... une ouvrière... ça ne gagne pas... épais...

FRISETTE, fièrement.

J’ai des journées de deux francs, monsieur !

GAUDRION.

Là ! vous voyez bien !... deux francs !... une heure de fiacre !... v’là-t-y pas le Pérou !... Je vous défie bien avec ça de produire, dans le monde, autre chose qu’un raccommodeur de faïence !...

FRISETTE.

Ah ! pauvre enfant !

GAUDRION.

Tandis qu’en unissant son petit magot à celui d’un autre, d’un bon ouvrier... P’t-être ben qu’un jour on pourrait donner au mioche un métier choisi... conseiller d’État ou dentiste.

FRISETTE.

Vous avez peut-être raison.

GAUDRION.

Je crois ben !... du reste, je vous dis ça, moi... c’est pas un motif pour vous jeter à la tête du premier venu... Mais, si vous trouviez par hasard, sur vot’ chemin, un de ces bons garçons, tout francs, tout ronds, avec un bon état... eh ben, faudrait le prendre... Mamzelle... c’est une occasion... faudrait le prendre.

FRISETTE.

Dame ! je verrai... je réfléchirai...

GAUDRION.

C’est ça !... voyez, réfléchissez... Moi, je cours chez le bourgeois chercher ma semaine... je suis à sec !... Et puis, en même temps, j’ai une idée... une bonne idée... Adieu, mamzelle Frisette... nous recauserons de ça.

FRISETTE.

Adieu, monsieur... monsieur ?...

GAUDRION.

Ah ! mon nom ?... plus tard, je vous le dirai plus tard... oui, j’ai des raisons... des raisons... politiques... À bientôt, mamzelle, à bientôt !

                À part.

Ah ! je suis pincé !

                Il sort par le fond.

 

 

Scène XV

 

FRISETTE, seule

 

Ce pauvre garçon !... ce qu’il m’a dit... je n’y avais pas pensé... mais il a raison... l’avenir de mon Gabriel en dépend !... que de bonté, que de bienveillance dans toutes ses paroles !...

            Air : Ce que j’éprouve en vous voyant.

C’est bien drôle, cet effet-là !

À l’hymen je fus convertie ;

Il eut toute ma sympathie

Dès que mon voisin m’en parla.

Je n’aurais jamais cru cela !

Car toutes les fois, au contraire,

Que Barbaroux me l’ conseilla

Mon cœur s’émut, se révolta ;

Je me mettais presque en colère.

C’est bien drôle, cet effet-là ! (Bis)

 

 

Scène XVI

 

FRISETTE, MADAME MÉNACHET

 

MADAME MÉNACHET.

Mamzelle, votre chambre est prête... le n° 10... et quand vous voudrez...

FRISETTE.

C’est bien... merci... Dites-moi... vous connaissez ce jeune homme qui habite ici ?

MADAME MÉNACHET.

Parbleu !...

FRISETTE.

Ah !... et il est bien ?

MADAME MÉNACHET.

Comment, s’il est bien !... c’est une perle ! une fleur-des-pois... sage, rangé... je ne lui connais qu’un défaut...

FRISETTE.

Hein ?... il a un... lequel ?

MADAME MÉNACHET, mystérieusement.

Il ne peut pas souffrir les femmes !

FRISETTE.

Ah ! ce n’est que ça !...

                À part.

Elle m’a fait peur !...

                Haut.

Je l’ai pourtant trouvé avec moi d’une complaisance, d’une amabilité...

MADAME MÉNACHET.

Ah ! oui, une frime...

FRISETTE.

Hein ?

MADAME MÉNACHET.

Faut pas s’y fier, allez, mamzelle ; pour les femmes, c’est un vrai serpent !

FRISETTE.

Comment ?

MADAME MÉNACHET.

Oui, quelquefois il fait le gentil avec elles... le coquet... mais c’est pour mieux les abuser, le basilic !

FRISETTE.

Comment savez vous... ?

MADAME MÉNACHET.

Par lui-même... ce matin encore, il me disait : « Les femmes, oh ! les femmes ! je voudrais les cribler... les torturer... les manger !... »

FRISETTE.

Il a dit ça ? Ah ! mon Dieu !

MADAME MÉNACHET.

Voilà son caractère, à ce pauvre Gaudrion.

FRISETTE, allant vivement à madame Ménachet.

Gaudrion ?... il s’appelle ?...

MADAME MÉNACHET.

Eh bien, oui, Gabriel Gaudrion...

FRISETTE, à part.

Oh ! je comprend tout !...

                Haut.

Madame Ménachet, réunissez à l’instant tout ce qui peut m’appartenir ici... mes robes, mes cartons... je ne veux pas rester une minute de plus !...

                La poussant.

Tenez... là... dans ce cabinet... Allez, dépêchez-vous !

MADAME MÉNACHET.

On y va... on y va...

                Sur le pas de la porte de gauche.

Qu’est-ce qu’elle a donc ?

 

 

Scène XVII

 

FRISETTE, seule

 

Oui, je m’explique maintenant ce changement subit... ces soins, ces prévenances : c’était pour se rapprocher de son fils... Et moi, moi... je n’étais qu’un prétexte, un moyen... de rapprochement entre le père et l’enfant... Allons, il n’y faut plus penser... c’est dommage pourtant... Ce qu’il m’a dit m’avait presque décidée... oui, mais, se je reste fille, mon Gabriel... malheureux par ma faute ! Eh bien, mais... qui m’empêche de me marier à un autre ? il me semble que, si je voulais... je n’aurais qu’un mot à dire... à Barbaroux, par exemple... Oui, c’est cela... c’est un honnête garçon, qui m’aime... je vais lui écrire... et, s’il consent à considérer mon fils comme le sien... à lui donner son nom...

                Elle écrit.

Ce monsieur qui croit qu’il n’y a que lui !

                On frappe à la porte du fond.

 

 

Scène XVIII

 

FRISETTE, la voix de BARBAROUX, au dehors

 

FRISETTE.

Tiens, je parie que c’est Barbaroux !

LA VOIX.

Mademoiselle Frisette !... mademoiselle Frisette !...

FRISETTE.

Juste !

LA VOIX.

Y êtes-vous ?

FRISETTE.

Oui, mais je n’ouvre pas... je m’habille.

LA VOIX.

Très bien ! avez-vous réfléchi ?

FRISETTE.

Je suis en train.

LA VOIX.

Et vous consentez ?

FRISETTE.

Peut-être.

LA VOIX.

Vrai ?

FRISETTE.

À une condition.

LA VOIX.

Je l’accepte.

FRISETTE.

Mais vous ne savez pas encore...

LA VOIX.

Ça ne fait rien !

FRISETTE, lui passant la lettre par-dessous la porte.

Tenez... lisez ça... ce sont les articles du contrat.

LA VOIX, avec joie.

Ah ! mamzelle Frisette, mamzelle Frisette !... je me jette à vos genoux... en dehors !

FRISETTE.

Ça vous va ?

LA VOIX.

Je crois bien !... je cours à la mairie... je vais reconnaître le marmot, sur papier timbré... Ah ! mamzelle Frisette ! mamzelle Frisette !

Il s’éloigne.

 

 

Scène XIX

 

FRISETTE, seule, puis GAUDRION

 

FRISETTE, seule.

Il m’aime, celui-là !... Allons, je serai madame Barbaroux et mon fils s’appellera M. Barbaroux... Tiens ! l’herboriste d’en face a un chien qui se nomme comme ça !... une bien bonne bête...

GAUDRION, entrant très gaiement et chargé de jouets d’enfant.

Ne vous dérangez pas... c’est moi... chargé comme un bazar... Tout ça, c’est pour le marmot !... Un biberon pour aujourd’hui, un hochet pour demain... un polichinelle, un tambour... et un Télémaque... pour plus tard...

                Posant une chaise d’enfant, percée.

Ceci pour tout de suite !... jeune homme, vous êtes servi !

FRISETTE, à part.

Tout pour lui !...

                Haut.

Mais, monsieur...

GAUDRION.

Puisque c’est pour le petit... Et puis, là, voyons... à la rigueur, je comprends que du premier venu on peut refuser... mais d’un futur...

FRISETTE.

Un futur ?

GAUDRION.

Tiens !... Bah ! oui, le mot est lâché !... Mamzelle Frisette, je vous demande votre main...

FRISETTE.

Inutile, monsieur... un tel sacrifice... maintenant que je sais qui vous êtes...

GAUDRION, ébahi.

Comment ! vous savez ?...

FRISETTE.

Tout, monsieur Gaudrion !...

GAUDRION.

Ah ! j’y suis ! vous me détestez ! Vous me flanquez à la porte... Eh bien, c’est mal, mamzelle Frisette, parce que, croyez-vous, moi, je vous aimais de cœur, ce n’étais pas venu tout de suite, mais enfin c’était venu... et j’aurais fait vot’ bonheur, allez... j’en ai l’étoffe !

                Air : Soldat français.

J’avais déjà fait mon petit château...

Je me disais : « La nuit, l’ pétrin m’ réclame,

Je n’ pourrai pas veiller près du berceau,

Mais, en partant, j’y laiss’rai ma p’tit’ femme ;

Puis, accourant avec le jour,

J’ viendrai r’lever ses factions maternelles ;

Nous échang’rons l’ mêm’ mot d’ordr’ tour à tour ;

Si bien qu’ l’enfant, dans son amour,

Confondra les deux sentinelles. »

FRISETTE, à part.

Serait-il possible !

GAUDRION.

Mais n’en parlons plus !... Et, tenez, cet enfant, je l’aime !... c’est mon fils... mais je sens qu’il sera mieux avec vous qu’avec moi... Eh bien, gardez-le... gardez-le... Adieu !...

                Fausse sortie.

FRISETTE, à part.

Comment ! il me laisse ?...

GAUDRION, revenant.

Seulement, je vous demanderai quelquefois la permission d’aller le voir, de vous porter mes économies... ça fait que je vous verrai en même temps, et... ça me consolera.

FRISETTE, à part, avec joie.

Mais alors, il m’aime !

                Haut.

Monsieur ?...

GAUDRION, revenant.

Plaît-il ?

FRISETTE, attendrie.

Tenez, monsieur Gaudrion, vous êtes un bon garçon, et maintenant...

GAUDRION.

Achevez !...

FRISETTE, le quittant brusquement, à elle-même.

Ah ! mon Dieu ! c’est impossible ! M. Barbaroux qui est à la mairie... et qui, dans ce moment, donne son nom... je ne puis pas le laisser là... avec un enfant sans femme.

                Haut, à Gaudrion.

Monsieur Gaudrion... certainement je le regrette bien, mais... je ne puis vous épouser.

GAUDRION.

Pourquoi ça ?...

                On frappe au fond.

FRISETTE.

Chut !

 

 

Scène XX

 

FRISETTE, GAUDRION, LA VOIX

 

LA VOIX.

Mamzelle Frisette ! mamzelle Frisette !

FRISETTE.

C’est lui.

GAUDRION.

Qui ça ?

LA VOIX.

Je viens de la mairie...

FRISETTE.

Ah ! mon Dieu !

LA VOIX.

Ils m’ont répondu que ça ne se pouvait pas.

FRISETTE.

Hein ?

LA VOIX.

Parce qu’il y en a déjà un autre... qui est inscrit avant... il en sortait.

FRISETTE.

Un autre ! mais qui donc a osé... ?

GAUDRION.

Vous ne devinez pas ?

FRISETTE, avec joie.

Vous ?

GAUDRION.

Et il paraît que j’ai bien fait de me presser. Les enfants sont très demandés dans cet arrondissement.

LA VOIX.

Mamzelle... est-ce que vous avez du monde ?

FRISETTE, embarrassée.

Oui... je...

GAUDRION, grosse voix.

Mademoiselle est avec sa couturière !

LA VOIX.

Très bien !... je reviendrai, mamzelle, je reviendrai...

GAUDRION, de même.

Bien des choses chez vous.

FRISETTE.

Pauvre garçon !

GAUDRION.

Est-ce que vous m’en voulez d’être arrivé avant lui... là-bas ?

FRISETTE, vivement.

Bien au contraire car...

                Baissant les yeux.

Maintenant je suis libre.

GAUDRION.

Et moi donc !... et certainement, la liberté, c’est très gentil... mais l’esclavage !... l’esclavage à deux... dans une petite chambre... à deux lits... en comptant le berceau... c’est infiniment plus

                Bas.

Récréatif !

                Ils sont très près l’un de l’autre. Madame Ménachet entre, ils se séparent vivement.

 

 

Scène XXI

 

FRISETTE, MADAME MÉNACHET, GAUDRION

 

MADAME MÉNACHET, qui a surpris le mouvement.

Ah !

                Avec malice.

Mademoiselle prend-elle toujours la chambre ?

FRISETTE.

Certainement.

MADAME MÉNACHET.

C’est que... d’après ce que... c’est-y pour le mois ou pour la quinzaine ?

FRISETTE, à madame Ménachet.

Attendez...

                Elle passe devant madame Ménachet et s’approche de Gaudrion.

Monsieur Gaudrion... en quinze jours, peut-on se marier ?

GAUDRION, gaiement.

Je crois bien !

FRISETTE, à madame Ménachet, en tendant la main à Gaudrion.

Je la prends pour quinze jours.

                Madame Ménachet passe à droite lentement, en les examinant tous deux ; elle se trouve d’un plan plus élevé qu’eux.

GAUDRION, avec joie.

Vraiment ?... ah ! mamzelle !

                La prenant à part, – trémolo à l’orchestre jusqu’à la fin.

Mais, dites donc... quinze jours... c’est bien long !... d’ici là, s’il n’y a pas d’indiscrétion... je monterai quelque fois allumer me veilleuse, hein ?

FRISETTE.

Monsieur...

GAUDRION.

Dame !... vous ne m’avez pas laissé d’allumettes !

FRISETTE.

Allons !... vous viendrez de temps en temps... tous les jours... voir votre fils...

                Lui remettant la clef du cabinet de droite.

Tenez, allez l’embrasser !...

GAUDRION, se dirigeant vivement vers le cabinet.

Pauvre chéri !...

                S’arrêtant près de la porte, et se retournant.

Ah ! pardon... avant, je vous demanderai une permission.

                Frisette a pris des mains de madame Ménachet un bougeoir allumé que celle-ci avait apporté et posé sur la cheminée de droite et s’est dirigée vers la porte du fond, qu’elle entr’ouvre pendant que madame Ménachet descend un peu la scène.

FRISETTE.

Laquelle ?

GAUDRION.

Ce serait de commencer par ma femme !...

MADAME MÉNACHET.

Sa femme !

GAUDRION, s’avançant.

Hein ?

FRISETTE, faisant un geste qui l’arrête et avec coquetterie.

Bonsoir, voisin !

GAUDRION, piteusement.

Bonsoir, voisine !

                Le rideau tombe.

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