L’Échange (VOLTAIRE)

Comédie en trois actes et en prose.

Représentée pour la première fois au Château de Cirey en 1736.

 

Personnages de la comédie[1]

 

LE COMTE DE FATENVILLE

LE CHEVALIER, frère du comte

LE BARON DE LA CANARDIÈRE

GOTTON, fille du baron

MADAME MICHELLE, gouvernante de Gotton

TRIGAUDIN, intrigant

LE BAILLI

MERLIN, valet du chevalier

JÉRÔME, valet du baron

COLIN, valet du baron

MARTIN, valet du baron

VALETS DE LA SUITE DU COMTE

 

La scène se passe dans le village de la Canardière.

 

 

AVERTISSEMENT[2]

 

Cette comédie fut représentée, sous le titre du Comte de Boursoufle, à Cirey, chez la marquise du Châtelet, en 1734. Elle en distribua les rôles aux personnes de sa société, s’en réservant un pour elle et un autre pour l’auteur[3]. Voltaire paraît n’avoir point gardé le manuscrit de cette pièce, ni de celle des Originaux[4], qui l’avait précédée de deux ans ; et l’une et l’autre restèrent longtemps ignorées du public. Les plus anciens amis de l’auteur seulement en avaient conservé quelque souvenir. Nous avons entendu dire à M. d’Argental que Voltaire avait fait autrefois, au château de Cirey, des comédies fort gaies, entre autres un Comte de Boursoufle ; que même il y en avait eu deux de ce nom, et qu’on les distinguait par les dénominations de Grand et de Petit Boursoufle. La différence consistait apparemment en ce que l’une était en trois actes, et l’autre en un. En effet, on a trouvé, dans le catalogue des livres de M. de Pont-de-Veyle l’indication d’un Comte de Boursoufle en un acte ; mais il y est rangé dans la section des opéras-comiques, ce qui doit faire supposer que l’auteur avait ajouté de la poésie à sa pièce. Nous ne connaissons point cet opéra-comique, et nous ignorons s’il existe encore[5]

Le 26 de janvier 1761, on représenta à Paris, sur le théâtre de la Comédie italienne, une comédie en trois actes, en prose, intitulée Quand est-ce qu’on me marie ?[6] sans nom d’auteur. C’était le Comte de Boursoufle sous un autre titre[7], et avec d’autres noms de personnages. On ne soupçonna point que Voltaire en fût l’auteur anonyme : cela n’est pas surprenant ; mais ce qui paraît singulier, c’est que cette pièce fut jouée et imprimée dans la même année à Vienne en Autriche. Écrite d’abord avec une certaine liberté que le genre, le sujet, et la circonstance d’un pareil amusement comportaient, elle dut, en paraissant à Vienne, éprouver quelques modifications. On la mit en deux actes, avec un nouveau dénouement. Les noms des personnages y furent probablement ceux qui avaient été substitués aux anciens, sur le théâtre de la Comédie italienne, à Paris. Le comte de Boursoufle s’y trouve changé en comte de Fatenville ; le baron de la Cochonnière, Thérèse, Malaudin, Pasquin, madame Barbe, etc., sont remplacés par le baron de la Canardière, Gotton, Trigaudin, Merlin, madame Michelle, etc. Il est probable que les motifs des changements faits à la pièce, en 1761, étaient, non seulement de la rendre moins libre, mais encore d’éloigner l’idée ou le souvenir de l’ancien Comte de Boursoufle et de son auteur.  

Cette comédie paraît ici telle que l’auteur l’avait faite pour Cirey, mais avec le titre, les personnages, et quelques légères corrections de détail tirés d’une seconde édition donnée à Vienne en 1765.  

 

 

PROLOGUE[8]

 

MADAME DU TOUR, VOLTAIRE

 

MADAME DU TOUR.

Non, je ne jouerai pas : le bel emploi vraiment ;  

La belle farce[9] qu’on apprêt ;  

Le plaisant divertissement  

Pour le jour de Louis, pour cette auguste fête,  

Pour la fille des rois, pour le sang des héros,  

Pour le juge éclairé de nos meilleurs ouvrages,  

Vanté des beaux esprits, consulté par les sages,  

Et pour la baronne de Sceaux !

VOLTAIRE.

Mais pour être baronne est-on si difficile ?  

Je sais que sa cour est l’asile  

Du goût que les Français savaient jadis aimer ;  

Mais elle est le séjour de la douce indulgence.  

On a vu son suffrage enseigner à la France  

Ce que l’on devait estimer :  

On la voit garder le silence,  

Et ne décider point alors qu’il faut blâmer. 

MADAME DU TOUR.

Elle se taira donc, monsieur, à votre farce. 

VOLTAIRE.

Eh ! pourquoi, s’il vous plaît ? 

MADAME DU TOUR.

Oh ! parce  

Que l’on hait les mauvais plaisants. 

VOLTAIRE.

Mais que voulez-vous donc pour vos amusements ? 

MADAME DU TOUR.

Toute autre chose. 

VOLTAIRE.

Eh quoi ! des tragédies  

Qui du théâtre anglais soient d’horribles copies[10] !

MADAME DU TOUR.

Non, ce n’est pas ce qu’il nous faut :  

La pitié, non l’horreur, doit régner sur la scène.  

Des sauvages Anglais la triste Melpomène  

Prit pour théâtre un échafaud. 

VOLTAIRE.

Aimez-vous mieux la sage et grave comédie  

Où l’on instruit toujours, où jamais on ne rit,  

Où Sénèque et Montaigne étalent leur esprit,  

Où le public enfin bat des mains, et s’ennuie[11] ?

MADAME DU TOUR.

Non, j’aimerais mieux Arlequin  

Qu’un comique de cette espèce :  

Je ne puis souffrir la sagesse,  

Quand elle prêche en brodequin. 

VOLTAIRE.

Oh ! que voulez-vous donc ? 

MADAME DU TOUR.

De la simple nature,  

Un ridicule fin, des portraits délicats,  

De la noblesse sans enflure ;  

Point de moralités ; une morale pure  

Qui naisse du sujet, et ne se montre pas.  

Je veux qu’on soit plaisant sans vouloir faire rire ;  

Qu’on ait style aisé, gai, vif et gracieux ;  

Je veux enfin que vous sachiez écrire  

Comme on parle en ces lieux. 

VOLTAIRE.

Je vous baise les mains ; je renonce à vous plaire.  

Vous m’en demandez trop : je m’en tirerais mal :  

Allez vous adresser à madame de Staal[12] :

Vous trouverez là votre affaire. 

MADAME DU TOUR.

Oh ! que je voudrais bien qu’elle nous eût donné  

Quelque bonne plaisanterie ! 

VOLTAIRE.

Je le voudrais aussi : j’étais déterminé  

À ne vous point lâcher ma vieille rapsodie,[13]

Indigne du séjour aux grâces destiné. 

MADAME DU TOUR.

Eh ! qui l’a donc voulu ? 

VOLTAIRE.

Qui l’a voulu ? Thérèse...[14]

C’est une étrange femme: il faut, ne vous déplaise,  

Quitter tout dès qu’elle a parlé.  

Dût-on être berné, sifflé,  

Elle veut à la fois le bal et comédie,  

Jeu, toilette, opéra, promenade, soupé,  

Des pompons, des magots, de la géométrie.  

Son esprit en tout temps est de tout occupé ;  

Et, jugeant des autres par elle,  

Elle croit que pour plaire on n’a qu’à le vouloir ;  

Que tous les arts, ornés d’une grâce nouvelle,  

De briller dans Anet se feront un devoir,  

Dès que du Maine les appelle.  

Passe pour les beaux-arts, ils sont faits pour ses yeux,  

Mais non les farces insipides ;  

Gilles doit disparaître auprès des Euripides.  

Je conçois vos raisons, et vous m’ouvrez les yeux.  

On ne me jouera point. 

MADAME DU TOUR.

Quoi ! que voulez-vous dire ?  

On ne vous jouera point ?... on vous jouera, morbleu !  

Je vous trouve plaisant de vouloir nous prescrire  

Vos volontés pour règle... Oh ! nous verrons beau jeu ;  

Nous verrons si pour rien j’aurai pris tant de peine,  

Que d’apprendre un plat rôle, et de le répéter... 

VOLTAIRE.

Mais... 

MADAME DU TOUR.

Mais je crois qu’ici vous voulez disputer ? 

VOLTAIRE.

Vous-même m’avez dit qu’il fallait sur la scène  

Plus d’esprit, plus de sens, des mœurs, un meilleur ton...  

Un ouvrage en un mot... 

MADAME DU TOUR.

Oui, vous avez raison ; 

Mais je veux qu’on vous siffle, et j’en fais mon envie.  

Si vous n’êtes plaisant, vous serez plaisanté :  

Et ce plaisir, en vérité,  

Vaut celui de la comédie.  

Allons, que l’on commence... 

VOLTAIRE.

Oh ! mais... vous m’avez dit... 

MADAME DU TOUR.

J’aurai mon dit et mon dédit. 

VOLTAIRE.

De berner un pauvre homme ayez plus de scrupule. 

MADAME DU TOUR.

Vous voilà bien malade ! Il faut servir les grands.  

On amuse souvent plus par son ridicule  

Que l’on ne plaît par ses talents. 

VOLTAIRE.

Allons, soumettons-nous ; la résistance est vaine.  

Il faut bien s’immoler pour les plaisirs d’Anet.  

Vous n’êtes dans ces lieux, messieurs, qu’une centaine ;  

Vous me garderez le secret.           

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

LE CHEVALIER, MERLIN

 

LE CHEVALIER.

Merlin ! 

MERLIN.

Monsieur ! 

LE CHEVALIER.

Connais-tu dans le monde entier un plus malheureux homme que ton maître ? 

MERLIN.

Oui, monsieur, j’en connais un plus malheureux sans contredit. 

LE CHEVALIER.

Eh, qui ?

MERLIN.

Votre valet, monsieur, le pauvre Merlin. 

LE CHEVALIER.

En connais-tu un plus fou ? 

MERLIN.

Oui assurément. 

LE CHEVALIER.

Eh ! qui ? bourreau, qui ? 

MERLIN.

Ce fou de Merlin, monsieur, qui sert un maître[15] qui n’a pas le sou. 

LE CHEVALIER.

Il faut que je sorte de cette malheureuse vie. 

MERLIN.

Vivez plutôt, monsieur, pour me payer mes gages. 

LE CHEVALIER.

J’ai mangé tout mon bien au service du roi. 

MERLIN.

Dites au service de vos maîtresses, de vos fantaisies, de vos folies. On ne mange jamais son bien en ne faisant que son devoir. Qui dit ruiné dit prodigue ; qui dit malheureux dit imprudent ; et la morale... 

LE CHEVALIER.

Ah ! coquin ! tu abuses de ma patience et de ma misère : je te pardonne, parce que je suis pauvre ; mais si ma fortune change, je t’assommerai. 

MERLIN.

Mourez de faim, monsieur, mourez de faim. 

LE CHEVALIER.

C’est bien à quoi il faut nous résoudre tous deux, si mon maroufle de frère aîné, le comte de Fatenville, n’arrive pas aujourd’hui dans ce maudit village où je l’attends. Ô ciel ! faut-il que cet homme-là ait soixante mille livres de rente pour être venu au monde une année avant moi ! Ah ! ce sont les aînés qui ont fait les lois ; les cadets n’ont pas été consultés, je le vois bien. 

MERLIN.

Eh ! monsieur, si vous aviez eu les soixante mille livres de rente, vous les auriez déjà mangées et vous n’auriez plus de ressource ; mais M. le comte de Fatenville aura pitié de vous ; il vient ici pour épouser la fille du baron, qui aura cinq cent mille francs de biens vous aurez un petit présent de noces. 

LE CHEVALIER.

Épouser encore cinq cent mille francs, et le tout parce qu’on est aîné ; et moi, être réduit à attendre ici de ses bontés ce que je devrais ne tenir que de la nature ! Demander quelque chose à son frère aîné, c’est là le comble des disgrâces. 

MERLIN.

Je ne connais pas monsieur le comte ; mais il me semble que je viens de voir arriver ici M. Trigaudin, votre ami, et le sien, et celui du baron, et celui de tout le monde ; cet tomme qui noue plus d’intrigues qu’il n’en peut débrouiller, et qui fait des mariages et des divorces, qui prête et qui emprunte, qui donne et qui vole, qui fournit des maîtresses aux jeunes gens, des amants aux jeunes femmes, qui se rend redouté et nécessaire dans toutes les maisons, qui fait tout et qui est partout : il n’est pas encore pendu, profitez du temps, parlez-lui ; cet homme-là vous tirera d’affaire. 

LE CHEVALIER.

Non, non, Merlin ; ces gens-là ne sont bons que pour les riches ; ce sont les parasites de la société. Ils servent ceux dont ils ont besoin, et non pas ceux qui ont besoin d’eux, et leurs vices ne sont utiles qu’à eux-mêmes. 

MERLIN.

Pardonnez-moi, monsieur, pardonnez-moi ; les fripons sont assez serviables: M. Trigaudin se mêlerait peut-être de vos affaires pour avoir le plaisir de s’en mêler. Un fripon aime à la fin l’intrigue pour l’intrigue elle-même ; il est actif, vigilant ; il rend service vivement avec un très mauvais cœur ; tandis que les honnêtes gens, avec le meilleur cœur du monde, vous plaignent avec indolence, vous laissent dans la misère, et vous ferment la porte au nez. 

LE CHEVALIER.

Hélas ! je ne connais guère que de ces honnêtes gens-là ; et j’ai bien peur que monsieur mon frère ne soit un très honnête homme. 

MERLIN.

Voilà M. Trigaudin, qui n’a pas tant de probité peut-être, mais qui pourra vous être utile. 

 

 

Scène II

 

LE CHEVALIER, TRIGAUDIN, MERLIN

 

TRIGAUDIN.

Bonjour, mon très agréable chevalier ; embrassez-moi, mon très cher. Eh ! par quel hasard vous rencontré-je ici ? 

LE CHEVALIER.

Par un hasard très naturel et très malheureux ; parce que je suis dans la misère ; parce que mon frère, qui nage dans l’opulence, doit passer ici ; parce que je l’attends, parce que j’enrage, parce que je suis au désespoir. 

TRIGAUDIN.

Voilà de très mauvaises raisons ; allez, allez, consolez-vous ; Dieu a soin des cadets : il faudra bien que votre frère jette sur vous quelques regards de compassion. C’est moi qui le marie, et je veux qu’il y ait un pot-de-vin pour vous dans ce marché. Quand quelqu’un épouse la fille du baron de la Canardière, il faut que tout le monde y gagne. 

LE CHEVALIER.

Eh ! traître, que ne me la faisais-tu épouser ? J’y aurais gagné bien davantage. 

TRIGAUDIN.

D’accord ; hélas ! je crois que Mlle de la Canardière vous aurait épousé tout aussi volontiers que votre frère. Elle ne demande qu’un mari ; elle ne sait pas seulement si elle est riche. C’est une fille élevée dans toute l’ignorance et dans toute la grossière rusticité de son père. Ils sont nés avec un peu de biens ; un frère de la baronne, intéressé dans les affaires, un imbécile qui ne savait ni penser ni parler, mais qui savait calculer, a gagné à Paris cinq cent mille francs de biens dont il n’a jamais joui ; il est mort précisément comme il allait devenir insolent. La baronne est morte de l’ennui qu’elle avait de vivre avec le baron et la fille, à qui tout ce bien-là appartient, ne peut être mariée par son vilain père qu’à un homme excessivement riche : jugez s’il vous l’aurait donnée, à vous qui venez de manger votre légitime. 

LE CHEVALIER.

Enfin, tu as procuré ce parti-là à mon frère ; c’est fort bien fait : mais que t’en revient-il ? 

TRIGAUDIN.

Ah ! il me traite indignement ; il s’imagine que son mérite seul a fait ce mariage ; et, son avarice venant à l’appui de sa vanité, il me paye fort mal pour l’avoir trop bien servi. J’en demande pardon à monsieur son frère ; mais monsieur le comte est presque aussi avare que fat ; vous n’êtes ni l’un ni l’autre, et si vous aviez son bien, vous feriez... 

LE CHEVALIER.

Oh ! oui, je ferais de très belles choses ; mais n’ayant rien, je ne puis rien faire que de me désespérer, et te prier de... Ah ! j’entends un bruit extravagant dans cette hôtellerie ; je vois arriver des chevaux, des chaises ; c’est mon frère, sans doute. Quel brillant équipage ! et quelle différence la fortune met entre les hommes ! Ses valets vont bien me mépriser. 

TRIGAUDIN.

C’est selon que monsieur le comte vous traitera : les valets ne sont pas d’une autre espèce que les courtisans ; ils sont les singes de leurs maîtres.

 

 

Scène III

 

LE COMTE DE FATENVILLE, PLUSIEURS VALETS, LE CHEVALIER, TRIGAUDIN, MERLIN

 

LE COMTE.

Ah ! quel supplice que d’être six heures dans une chaise de poste ! on arrive tout dérangé, tout dépoudré. 

LE CHEVALIER.

Mon frère, je suis ravi de vous... 

TRIGAUDIN.

Monsieur, vous allez trouver dans ce pays-ci... 

LE COMTE.

Holà ! hé ! qu’on m’arrange un peu ; foi de seigneur, je ne pourrai jamais me montrer dans l’état où je suis. 

LE CHEVALIER.

Mon frère, je vous trouve très bien, et je me flatte... 

LE COMTE, à ses gens.

Allons donc un peu ! un miroir, de la poudre d’œillet, un pouf, un pouf... Hé ! bonjour, monsieur Trigaudin, bonjour. Mlle de la Canardière me trouvera horriblement mal en ordre.

À l’un de ses gens.

Mons du Toupet, je vous ai déjà dit mille fois que mes perruques ne fuient point assez en arrière ; vous avez la fureur d’enfoncer mon visage dans une épaisseur de cheveux qui me rend ridicule, sur mon honneur. Monsieur Trigaudin, à propos...

Au chevalier.

Ah ! vous voilà, Chonchon. 

LE CHEVALIER.

Oui, et j’attendais le moment... 

LE COMTE.

Monsieur Trigaudin, comment trouvez-vous mon habit de noces ? L’étoffe m’a coûté cent écus l’aune. 

TRIGAUDIN.

Mlle de la Canardière en sera éblouie. 

LE CHEVALIER.

La peste soit du fat ! il ne daigne pas seulement me regarder !

MERLIN.

Eh ! pourquoi vous adressez-vous à lui, à sa personne ? Que ne parlez-vous à sa perruque, à sa broderie, à son équipage ? Flattez sa vanité au lieu de vouloir toucher son cœur. 

LE CHEVALIER.

Non, j’aimerais mieux crever que de faire la cour à ses impertinences. 

LE COMTE.

Page, levez un peu le miroir, haut, plus haut ; vous êtes fort maladroit, page, foi de seigneur. 

LE CHEVALIER.

Mais, mon frère, voudrez-vous bien enfin... 

LE COMTE.

Charmé de te voir, mon cher Chonchon, sur mon honneur ; tu reviens donc de la campagne, un peu grêlé à ce que je vois.

Il rit.

Eh ! eh ! eh ! eh ! eh bien ! qu’est devenu ton cousin, qui partit avec toi il y a trois ans ? 

LE CHEVALIER.

Je vous ai mandé, il y a un an, qu’il était mort. C’était un très honnête homme ; et si la fortune... 

LE COMTE, toujours à sa toilette.

Ah ! oui, oui, je l’avais oublié ; je m’en souviens, il est mort ; il a bien fait ; cela n’était pas riche. Vous venez peut-être à la noce, monsieur Chonchon ; cela n’est pas maladroit.

À Trigaudin.

Écoutez, monsieur Trigaudin, je prétends aller le plus tard que je pourrai chez Mlle de la Canardière ; j’ai quelques affaires dans le voisinage[16], la petite marquise n’est qu’à deux cents pas d’ici. Eh ! eh ! eh ! je veux un peu aller la voir avant de tâter du sérieux embarras d’une noce... Mons Trigaudin, qu’on mette un peu mes relais à ma chaise. 

 

 

Scène IV

 

LE COMTE, LE CHEVALIER

 

LE CHEVALIER.

Pourrai-je, pendant ce temps-là, avoir l’honneur de vous dire un petit mot ? 

LE COMTE.

Que cela soit court, an moins : un jour de mariage on a la tête remplie de tant de choses qu’on n’a guère le temps d’écouter. 

LE CHEVALIER.

Mon frère, j’ai d’abord à vous dire... 

LE COMTE.

Réellement, Chonchon, croyez-vous que cet habit me siée bien ? 

LE CHEVALIER.

J’ai donc à vous dire, mon frère, que je n’ai presque rien eu en partage, que je suis prêt à vous abandonner tout ce qui peut me revenir de mon bien, si vous avez la générosité de me donner dix mille francs une fois payés. Vous y gagneriez encore, et vous me tireriez d’un bien cruel embarras ; je vous aurais la plus sensible obligation. 

LE COMTE, appelant ses gens.

Holà ! hé ma chaise est-elle prête ! Chonchon, vous voyez bien que je n’ai pas le temps de parler d’affaires. Julie aura dîné ; il faut que j’arrive.

LE CHEVALIER.

Quoi ! vous n’opposez à des prières dont je rougis que cette indifférence insultante dont vous m’accablez ? 

LE COMTE.

Mais, Chonchon, mais, en vérité, vous n’y pensez pas. Vous ne savez pas combien un seigneur a de peine à vivre à Paris, combien coûte un berlingot ; cela est incroyable : foi de seigneur, on ne peut pas voir le bout de l’année. 

LE CHEVALIER.

Vous m’abandonnez donc ? 

LE COMTE.

Vous avez voulu vivre comme moi ; cela ne vous allait pas, il est bon que vous pâtissiez un peu. 

LE CHEVALIER.

Vous me mettez au désespoir ; et vous vous repentirez d’avoir si peu écouté la nature. 

LE COMTE.

Mais la nature, la nature, c’est un beau mot inventé par les pauvres cadets ruinés pour émouvoir la pitié des aînés qui sont sages. La nature vous avait donné une honnête légitime ; et elle ne m’ordonne pas d’être un sot, parce que vous avez été un dissipateur. 

LE CHEVALIER.

Vous me poussez à bout. Eh bien ! puisque la nature se tait dans vous, elle se taira dans moi, et j’aurai du moins le plaisir de vous dire que vous êtes le plus grand fat de la terre, le plus indigne de votre fortune, le cœur le plus dur, le plus... 

LE COMTE.

Moi, fat !... que cela est vilain de dire des injures ! cela sent son homme de garnison. Mon Dieu, vous êtes loin d’avoir les airs de la cour !

LE CHEVALIER.

Le sang-froid de ce barbare-là me désespère. Poltron, rien ne t’émeut... 

LE COMTE.

Tu t’imagines donc que tu es brave parce que tu es en colère ? 

LE CHEVALIER.

Je n’y peux plus tenir ; et si tu avais du cœur... 

LE COMTE, ricanant.

Oh ! oh ! foi de seigneur, cela est plaisant ; tu crois que moi, qui ai soixante mille livres de rente et qui dois épouser Mlle de la Canardière avec cinq cent mille francs de biens, je serai assez fou pour me battre contre toi qui n’as rien à risquer ! Je vois ton petit dessein ; tu voudrais par quelque bon coup d’épée arriver à la succession de ton frère aîné ; il n’en sera rien, mon cher Chonchon, et je vais monter dans ma chaise avec le calme d’un courtisan et la constance d’un philosophe. Holà ! mes gens ! Adieu, Chonchon.

À Trigaudin, qui rentre.

À ce soir, mons Trigaudin, à ce soir. Holà ! page, un miroir. 

 

 

Scène V

 

LE CHEVALIER, TRIGAUDIN, MERLIN

 

MERLIN.

Eh bien ! monsieur, avez-vous gagné quelque chose sur l’âme dure de ce courtisan poli ? 

LE CHEVALIER.

Oui, j’ai gagné le droit et la liberté de le haïr du meilleur de mon cœur. 

MERLIN.

C’est quelque chose, mais cela ne donne pas de quoi vivre. 

TRIGAUDIN.

Si fait, si fait, cela peut servir. 

LE CHEVALIER.

Et à quoi, s’il vous plaît, qu’à me rendre encore plus malheureux ? 

TRIGAUDIN.

Oh ! cela peut servir à vous ôter le scrupule que vous auriez à lui faire du mal, et c’est déjà un très grand bien. N’est-il pas vrai que si vous lui aviez obligation, et que si vous l’aimiez tendrement, vous ne pourriez jamais vous résoudre à épouser Mlle de la Canardière au lieu de lui ? Mais à présent que vous voilà débarrassé du poids de la reconnaissance et des liens de l’amitié, vous êtes libre ; je veux vous aider à vous venger en vous rendant heureux. 

LE CHEVALIER.

Comment me mettre à la place du comte de Fatenville ? Comment puis-je être aussi fat que lui ? Comment puis-je épouser sa maîtresse au lieu de lui ? Parle, réponds. 

TRIGAUDIN.

Tout cela est très aisé. Monsieur le baron n’a jamais vu monsieur votre frère aîné ; et je puis vous annoncer sous son nom, puisque en effet votre nom est le sien ; vous ne mentirez pas ; et il est bien doux de pouvoir tromper quelqu’un sans être réduit au chagrin de mentir : il faut que l’honneur conduise toutes nos actions. 

MERLIN.

Sans doute ; c’est ce qui m’a réduit en l’état où je suis. 

TRIGAUDIN.

Votre frère ne me donnait que dix mille francs pour lui procurer ce mariage. Je vous aime au moins une fois plus que lui : faites-moi un billet de vingt mille francs, et je vous fais épouser la fille du baron. Ce que je demande, au reste, n’est que pour l’honneur. Il est de la dignité d’un homme de votre maison d’être libéral quand il peut l’être. L’honneur me poignarde, voyez-vous. 

MERLIN.

Oh ! oui, c’est votre plus cruel ennemi. 

TRIGAUDIN.

Votre frère aîné est un fat. 

LE CHEVALIER.

D’accord. 

TRIGAUDIN.

Un suffisant pétri de cette vanité qui n’est que le partage des sots. 

LE CHEVALIER.

J’en conviens. 

TRIGAUDIN.

Un original à berner sur le théâtre. 

LE CHEVALIER.

Il est vrai. 

TRIGAUDIN.

Un mauvais cœur[17] dans un corps ridicule. 

LE CHEVALIER.

C’est ce que je pense. 

TRIGAUDIN.

Un petit-maître suranné, qui n’a pas même le jargon de l’esprit ; enflé de fadaises et de vent, et dont Merlin ne voudrait pas pour valet, s’il pouvait en avoir un. 

MERLIN.

Assurément, j’aimerais bien mieux son frère le chevalier. 

LE CHEVALIER.

Hem !

TRIGAUDIN.

Un homme enfin dont vous ne tirerez jamais rien ; qui dépenserait cinquante mille francs en chiens et en chevaux, et qui laisserait périr son frère de misère. 

LE CHEVALIER.

Cela n’est que trop vrai. 

TRIGAUDIN.

Et vous vous feriez scrupule de supplanter un pareil homme ! et vous ne goûteriez pas une joie parfaite en lui enlevant légitimement les cinq cent mille francs qu’il croit déjà tenir ; et qu’il mérite si peu ! et vous ne ririez pas de tout votre cœur en tenant ce soir entre vos bras la fille du baron ! et vous hésiteriez à me faire (pour l’honneur) un petit billet de vingt mille francs par corps à prendre sur les plus clairs deniers de Mlle de la Canardière ! Allez, vous êtes indigne d’être riche, si vous manquez l’occasion de le devenir. 

LE CHEVALIER, portant la main sur sa poitrine.

Vous avez raison ; mais je sens là quelque chose qui me répugne. L’étrange chose que le cœur humain ! je n’avais point de scrupule de me battre tout à l’heure contre mon frère, et j’en ai de le tromper. 

TRIGAUDIN.

C’est que vous étiez en colère quand vous vouliez vous battre, et que vous êtes plus brave qu’habile. 

MERLIN.

Allez, allez, monsieur ; laissez-vous conduire par M. Trigaudin ; il en sait plus que vous ; mettez votre conscience entre ses mains : j’en réponds sur la mienne, et j’y suis intéressé ; j’ai besoin que vous soyez riche. 

LE CHEVALIER.

Eh ! mais, cependant... 

TRIGAUDIN.

Allons, allons, êtes-vous fou ? 

MERLIN.

Allons, mon cher maître, prenez courage ; il n’y a pas grand mal dans le fond. 

TRIGAUDIN.

Cinq cent mille francs, et une fille jeune et fraîche, enlevée à monsieur le comte et mise en votre possession. 

LE CHEVALIER.

Voyons donc ce qu’il faut faire pour le bien de la chose. 

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

TRIGAUDIN, JÉRÔME

 

TRIGAUDIN.

Ce vieux fou de baron s’enferme dans son château, et fait la garde comme si tout l’univers voulait lui enlever Mlle de la Canardière, et comme si les ennemis étaient aux portes.

Il heurte à la porte du château.

Holà ! quelqu’un, holà ![18] 

JÉRÔME, sans ouvrir la porte.

Qui va là ? 

TRIGAUDIN.

Vive le roi et monsieur le baron ! On vient pour épouser Mlle Gotton. 

JÉRÔME.

Je vais dire ça à monseigneur. 

TRIGAUDIN.

Est-il possible qu’il y ait encore en France un rustre comme le baron de cette gentilhommière ? Voilà un beau contraste que monsieur le comte et lui !

 

 

Scène II

 

LE BARON DE LA CANARDIÈRE, en buffle, à la tête de ses gens, TRIGAUDIN

 

LE BARON.

Ah ! c’est vous, mon brave monsieur Trigaudin ; pardon, il faut être un peu sur ses gardes quand on a une jeune fille dans son château : il y a tant de gens dans le monde qui enlèvent les filles ! on ne voit que cela dans les romans. 

TRIGAUDIN.

Cela est vrai ; je viens aussi pour vous enlever Mlle Gotton, et je vous amène un gendre. 

LE BARON.

Quand est-ce donc que j’aurai le plaisir de voir dans mon château de la Canardière M. le comte de Fatenville ? 

TRIGAUDIN.

Dans un moment il va rendre ses respects à son très honoré beau-père. 

LE BARON.

Ventre de boulets ! il sera très bien reçu ; et je lui réponds de Gotton. Mon gendre est un homme de bonne mine, sans doute ? 

TRIGAUDIN.

Assurément, et d’une figure très agréable. Pensez-vous que j’irai donner à Mlle Gotton un petit mari haut comme ma jambe, et tel qu’on en voit plus d’un à la cour et à la ville ?

LE BARON.

Amène-t-il un grand équipage ? aurons-nous bien de l’embarras ?

TRIGAUDIN.

Au contraire, monsieur le comte hait l’éclat et le faste : il a voulu venir avec moi incognito ; ne croyez pas qu’il soit venu dans son équipage ni en chaise de poste. 

LE BARON.

Tant mieux ! tous ces vains équipages ruinent et sentent la mollesse ; nos pères allaient à cheval, et jamais les seigneurs de la Canardière n’ont eu de carrosse. 

TRIGAUDIN.

Ni votre gendre non plus. Ne vous attendez pas à lui voir de ces parures frivoles, de ces étoffes superbes, de ces bijoux à la mode... 

LE BARON.

Un buffle, corbleu ; un buffle ; voilà ce qu’il faut en temps de guerre ; mon gendre me charme par le récit que vous m’en faites. 

TRIGAUDIN.

Oui, un buffle ; il en trouvera ici ; il sera encore plus content de vous que vous de lui. Le voici qui s’avance. 

 

 

Scène III

 

LE CHEVALIER, LE BARON, TRIGAUDIN, MADAME MICHELLE

 

TRIGAUDIN.

Approchez, monsieur le comte, et saluez monsieur le baron, votre beau-père. 

LE BARON.

Par Henri IV ! voilà un gentilhomme tout à fait de mise. Tête-bleue ! monsieur le comte, Gotton sera heureuse ! Touchez là ; je suis votre beau-père et votre ami. Corbleu ! vous avez la physionomie d’un honnête homme. 

LE CHEVALIER.

En vérité, monsieur, vous me faites rougir, et je suis confus de paraître ainsi devant vous ; mais M. Trigaudin, qui sait l’état de mes affaires, vous aura dit sans doute... 

TRIGAUDIN.

Oui, j’ai dit ce qu’il fallait ; vous avez un digne beau-père et une digne femme.

À Mme Michelle.

Réjouissez-vous, madame Michelle, voici un mari pour votre jeune maîtresse. 

MADAME MICHELLE.

Est-il possible ?

TRIGAUDIN.

Rien n’est plus certain. 

LE BARON, à Mme Michelle.

Allons, faites descendre Gotton ; faites venir les violons ; donnez la clef de la cave, et que tout le monde soit ivre aujourd’hui dans mon château. 

Le baron, le chevalier et Trigaudin entrent au château.

 

 

Scène IV

 

MADAME MICHELLE

 

Ah ! le bel ordre ! ah ! la bonne nouvelle ! mademoiselle Gotton, venez tôt, venez tôt. Cette chère Gotton, qu’elle va être contente ! un mari ! qu’elle sera heureuse ! elle le mérite bien[19] ; car je l’ai élevée comme une princesse. Elle va briller dans le monde, elle enchantera ; ça me fera honneur ; on dira : On voit bien que Mme Michelle y a donné tous ses soins ; car Mlle Gotton est d’une douceur, d’une politesse !...

Elle appelle à haute voix Mlle Gotton.

Mademoiselle Gotton ! mademoiselle Gotton !

 

 

Scène V

 

GOTTON, MADAME MICHELLE

 

GOTTON.

Eh bien ! qu’est-ce ? brailleras-tu toujours après moi, éternelle duègne ? et faut-il que je sois pendue à ta ceinture ? Je suis lasse d’être traitée en petite fille, et je sauterai les murs au premier jour. 

MADAME MICHELLE.

Eh ! la, la, apaisez-vous : je n’ai pas de si méchantes nouvelles à vous apprendre, et on ne voulait pas vous traiter en petite fille ; on voulait vous parler d’un mari ; mais puisque vous êtes toujours bourrue... 

GOTTON.

Aga, avec votre mari ; ces contes bleus-là me fatiguent les oreilles, entendez-vous, madame Michelle ? Je crois aux maris comme aux sorciers ; j’en entends toujours parler, et je n’en vois jamais. Il y a deux ans qu’on se moque de moi, mais je sais bien ce que je ferai : je me marierai bien sans vous, tous tant que vous êtes ; on n’est pas une sotte, quoiqu’on soit élevée loin de Paris, et Gotton ne sera pas toujours en prison ; c’est moi qui vous le dis, madame Michelle. 

MADAME MICHELLE.

Tudieu ! comme vous y allez ! Eh bien ! puisque je suis si mal reçue, adieu donc ; vous apprendra qui voudra les nouvelles de la maison.

Elle pleure.

Cela est bien dénaturé de traiter ainsi madame Michelle, qui vous a élevée. 

GOTTON.

Va, va, ne pleure point ; je te demande pardon. Qu’est-ce que tu me disais d’un mari ? 

MADAME MICHELLE.

Rien, rien ; je suis une duègne, je suis une importune : vous ne saurez rien. 

GOTTON.

Oh ! ma pauvre petite Michelle, je m’en vais pleurer à mon tour. 

MADAME MICHELLE.

Allez, ne pleurez pas ; M. le comte de Fatenville est arrivé, et vous allez être madame la comtesse. 

GOTTON, vivement.

Dis-tu vrai ? Est-il possible ? ne me trompes-tu point ? Ma bonne Michelle, il y a ici un mari pour moi ! un mari ! un mari ! Qu’on me le montre ! où est-il ? que je le voie ; que je voie monsieur le comte. Me voilà mariée, me voilà comtesse, me voilà à Paris ; je ne me sens pas de joie. Viens, que je t’embrasse, que je t’étouffe de caresses. 

MADAME MICHELLE.

Le bon petit naturel !

GOTTON.

Premièrement, une grande maison, un équipage magnifique, des diamants, et l’opéra tous les jours, et toute la nuit à jouer, et tous les jeunes gens amoureux de moi, et toutes les femmes jalouses. La tête me tourne, la tête me tourne de plaisir. 

MADAME MICHELLE.

Contenez-vous donc un peu, s’il vous plaît : tenez, voilà votre mari qui vient ; voyez s’il n’est pas bien fait. 

GOTTON.

Oh ! je l’aime déjà de tout mon cœur : ne dois-je pas courir l’embrasser, madame Michelle ? 

MADAME MICHELLE.

Non vraiment, gardez-vous-en bien : il faut, au contraire, être sur la réserve. 

GOTTON.

Mais puisqu’il est mon mari, et que je le trouve joli... 

MADAME MICHELLE.

Il vous mépriserait si vous lui montriez trop d’affection. 

GOTTON.

Ah ! je vais donc bien me retenir. 

 

 

Scène VI

 

LE CHEVALIER, GOTTON, MADAME MICHELLE

 

GOTTON, au chevalier.

Je suis votre très humble servante ; je suis enchantée de vous voir ; comment vous portez-vous ? vous venez pour m’épouser, vous me comblez de joie.

À Mme Michelle.

N’en ai-je pas trop dit, madame Michelle ? 

LE CHEVALIER.

Mademoiselle, je faisais mon plus cher désir de l’accueil gracieux dont vous m’honorez ; mais je n’osais en faire mon espérance. Préféré par monsieur votre père, je ne me tiens point heureux si je ne le suis par vous ; c’est de vous seule que je voulais vous obtenir ; vos premiers regards font de moi un amant, et c’est un titre que je veux conserver toute ma vie. 

GOTTON.

Oh ! comme il parle ! comme il parle ! et que ce langage est différent de celui de nos gentilshommes de campagne ! Ah ! les sots dadais, en comparaison des seigneurs de la cour ! Mon amant, irons-nous bientôt à la cour ? 

LE CHEVALIER.

Dès que vous le souhaiterez, mademoiselle. 

GOTTON.

N’y a-t-il pas une reine, là ? 

LE CHEVALIER.

Oui. 

GOTTON.

Et qui me recevra parfaitement bien ? 

LE CHEVALIER.

Avec beaucoup de bonté, assurément. 

GOTTON.

Cela fera crever toutes les femmes de dépit ; j’en serai charmée. 

LE CHEVALIER.

Si vous souhaitez d’aller au plus tôt briller à la cour, mademoiselle, daignez donc hâter le moment de mon bonheur. Monsieur votre père veut retarder notre mariage de quelques jours ; je vous assure que ce retardement me mettrait au désespoir. Je sais que vous avez des amants jaloux de mon bonheur, qui songent à vous enlever, et qui voudraient vous renfermer à la campagne pendant toute votre vie.[20]

GOTTON.

Ah ! les coquins ! pour m’enlever, passe ; mais m’enfermer !

LE CHEVALIER.

Le plus sûr moyen de leur dérober la possession de vos charmes, c’est de vous donner à moi par un prompt hymen qui vous mette en liberté, et moi au comble du bonheur : il faudrait m’épouser plus tôt que plus tard. 

GOTTON.

Vous épouser ! qu’à cela ne tienne, dans le moment, dans l’instant, je ne demande pas mieux, je vous jure ; et je voudrais que cela fût déjà fait. 

LE CHEVALIER.

Vous ne vous sentez donc pas de répugnance pour un époux qui vous adore ? 

GOTTON.

Au contraire, je vous aime de tout mon cœur ; Mme Michelle prétend que je ne devrais rien vous en dire ; mais c’est une radoteuse, et je ne vois pas, moi, quel grand mal il y a de vous dire que je vous aime, puisque vous êtes mon mari, et que vous m’aimez. 

LE CHEVALIER, à part.

Elle me charme par sa naïveté. 

 

 

Scène VII

 

LE BARON, LE CHEVALIER, GOTTON, TRIGAUDIN, MADAME MICHELLE, MERLIN, JÉRÔME, MARTIN

 

GOTTON.

Papa, quand est-ce donc qu’on me marie ? 

LE CHEVALIER, au baron.

Mademoiselle votre fille, monsieur, daigne agréer les sentiments de mon cœur avec une bonté que vous autorisez. Mais le temps est précieux, vous n’ignorez pas que des rivaux, jaloux de mon bonheur, peuvent tenter les moyens de me supplanter, et de posséder mademoiselle votre fille malgré vous, et même malgré elle. 

GOTTON.

Hem ! qu’est-ce que vous dites là ?

LE CHEVALIER, au baron.

Je vous le répète, monsieur, il y a des gens en campagne pour enlever ce trésor ; et si vous n’y prenez garde, Mlle Gotton est perdue aujourd’hui pour vous et pour son mari. 

LE BARON.

Par la corbleu ! nous y donnerons bon ordre ; qu’ils s’y jouent, les scélérats ! je vais commencer par enfermer Gotton dans le grenier. 

MADAME MICHELLE.

Allons, mademoiselle, allons. 

GOTTON.

Miséricorde ! j’aime cent fois mieux qu’on m’enlève. Papa, si on m’enferme davantage, je me casserai la tête contre les murs. 

LE BARON.

Tais-toi, ou tu ne seras mariée de dix ans. 

GOTTON.

Ah ! je suis muette. 

LE CHEVALIER.

N’y aurait-il point, monsieur, un milieu à prendre dans cette affaire ? 

LE BARON.

Oui, c’est de fendre la cervelle au premier qui viendra frapper à la porte du château. 

TRIGAUDIN.

Ce parti-là est très raisonnable, et l’on ne peut rien de plus juste ; mais si vous commenciez par prendre la précaution de marier les deux futurs, cela préviendrait merveilleusement tous les méchants desseins. Les ravisseurs auront beau venir après cela, Mlle Gotton leur dira : Messieurs, vous êtes venus trop tard, la place est prise, je suis mariée. Qu’auront-ils à répondre ? rien : il faudra bien qu’ils s’en retournent très honteux. 

GOTTON.

Oui, mais s’ils me disent : Ça n’y fait rien ; quand vous seriez mariée cent fois davantage nous voulons vous épouser encore. Vous êtes belle, nous vous aimons ; et il faut que nous vous enlevions ; qu’est-ce que je leur dirai, moi ? 

LE BARON.

Je te tordrai le cou de mes propres mains plutôt que de souffrir qu’on attente à ton honneur ; car, vois-tu, je t’aime assez pour cela. 

TRIGAUDIN.

Monsieur le baron, l’avis que je vous donne est bon à suivre pour vous débarrasser de l’inquiétude perpétuelle que vous cause la garde de Mlle Gotton : je vous conseille de signer au plus vite le contrat. Je vous l’ai fait voir tantôt dressé selon vos intentions : vous n’avez plus qu’à y mettre votre nom. 

LE BARON.

Très volontiers : ce sera l’affaire de mon gendre de veiller sur sa femme. 

MERLIN.

C’est bien dit, ventre-saint-gris ! cinq cents arpents de terre de capitainerie sont moins difficiles à garder qu’une fille. 

TRIGAUDIN.

Dépêchons-nous, monsieur le baron, le temps presse... Ne voyez-vous rien à travers ces arbres ? 

LE CHEVALIER.

N’entendez-vous rien ?

LE BARON.

Il me semble que je vois une chaise de poste et des gens à cheval. 

MERLIN.

Tout juste ; nous y voici. C’est sans doute un de nos coquins. 

LE CHEVALIER.

Ne craignez rien, mademoiselle. 

GOTTON.

Hélas ! qu’est-ce que j’ai à craindre ? 

LE CHEVALIER.

Vous avez un père homme de courage, et votre mari aura l’honneur de le seconder. 

LE BARON.

Oui, voici une occasion où il faut avoir du cœur. Renfermons-nous dans le château ; fermons toutes les portes.

À ses gens.

Colin, Martin, Jérôme, tirez vos arquebuses par les meurtrières sur les gens qui voudront entrer malgré vous. 

JÉRÔME.

Oui, monseigneur. 

LE CHEVALIER.

On ne peut pas mieux se préparer. En vérité, monsieur le baron, c’est dommage que vous n’ayez pas été gouverneur de Philipsbourg[21].

LE BARON.

Je ne l’aurais pas rendu en deux jours. 

TRIGAUDIN.

Rentrez, monsieur le baron, rentrez ; voici les ennemis qui approchent. 

LE CHEVALIER, à Trigaudin.

Tout ceci commence un peu à m’inquiéter. Voici mon frère qui vient épouser Gotton et m’arracher ma fortune. 

TRIGAUDIN.

Rentrez donc, et gardez-vous de vous montrer. 

Le baron, Gotton, Trigaudin et le chevalier rentrent dans le château.

JÉRÔME.

Bon courage, camarades ; mettons nos armes en état. Qu’ils y viennent : par la morgué, tatigué, jarnigué ! je vous les... 

MARTIN.

Les voilà ! les voilà ! 

Martin, Jérôme et quelques paysans s’enfuient précipitamment dans le château, et s’y renferment.

 

 

Scène VIII

 

LE COMTE arrivant avec ses gens, LE BARON, à une croisée au-dessus de la porte d’entrée, LES PRÉCÉDENTS, dans l’intérieur du château

 

LE COMTE.

Hé ! mes amis ! n’est-ce pas ici ?... Qu’est-ce que cela signifie ? Voilà une assez plaisante réception ! sur mon honneur ! on nous ferme la porte au nez. Holà ! hé ! qu’on heurte un peu, qu’on sonne un peu ; qu’on sache un peu ce que cela veut dire. Mais, mais, voila qui est bien singulier, bien étonnant. Je m’attendais que l’on enverrait au-devant de moi, que l’on ferait mettre les habitants sous les armes, que les magistrats du canton viendraient me haranguer ; et au lieu des honneurs qu’on me doit... Ah ! j’aperçois quelqu’un. Est-ce que ce n’est pas ici la maison du sieur baron de la Canardière ? 

LE BARON, à sa fenêtre.

Oui, c’est ici mon château, et c’est moi qui suis monsieur le baron. Que lui voulez-vous, monsieur l’aventurier ? 

LE COMTE.

Vous devriez un peu vous douter qui je suis. Je m’attendais à être reçu d’autre sorte. Écoutez, bonhomme, je viens ici avec une lettre de M. Trigaudin, pour épouser Mlle de la Canardière ; mais tant que vous me tiendrez ainsi à la porte, il n’y a pas d’apparence que nous puissions conclure cette affaire. 

LE BARON.

Ah ! vous veniez pour épouser ma fille : fort bien. Et comment vous nommez-vous, s’il vous plaît ? 

LE COMTE.

Vous faites le mauvais plaisant, baron. 

LE BARON.

Non, non, je voudrais savoir comment vous vous nommez. 

LE COMTE.

Eh ! mais il y a quelque apparence que je me nomme le comte de Fatenville : nous sommes un peu plus connu à la cour qu’ici. 

GOTTON, au baron qui est toujours à sa fenêtre.

Papa, voilà un impudent maroufle qui prend le nom de mon mari. 

LE BARON, au comte.

Écoute : vois-tu les arbres qui ornent le dehors de mon château ; si tu ne te retires, voilà où je te ferai pendre. 

LE COMTE.

Foi de seigneur, c’est pousser un peu loin la raillerie. Allons, allons, ouvrez, et ne faites plus le mauvais plaisant. 

Il heurte fortement à la porte.

LE BARON.

Il fait violence ; tirez, Jérôme. 

Un coup d’arquebuse part de l’une des meurtrières du château, et tous les gens du comte se sauvent dans le bois voisin.

LE PAGE.

Jarni ! on n’a jamais reçu de cette façon des gens de qualité. Sauvons-nous. 

LE COMTE.

Mais ceci devient sérieux, ceci est une véritable guerre, ceci est abominable ; assurément, on en parlera à la cour. 

LE BARON, à ses gens.

Enfants, voici le moment de signaler votre intrépidité. Il est seul ; saisissez-moi ce bohème-là, et liez-le-moi comme un sac ?[22] 

Au comte, à haute voix.

Attendez, attendez, monsieur, on va vous parler. 

LE COMTE.

À la bonne heure, il faut éclaircir cette affaire ; voilà des procédés fort particuliers, fort singuliers. Holà ! mes gens ! où sont donc mes gens ? que sont devenus mes gens ? 

Les portes du château s’ouvrent, le baron et tous ses gens sortent à la fois, et investissent le comte.

JÉRÔME, au comte.

Demeure là. 

LE COMTE.

Qu’est-ce à dire ? 

MARTIN, de l’autre côté.

Demeure ici. 

LE COMTE.

Mais, mais, qu’est-ce que c’est que ça ? qu’est-ce que c’est que ça ? où est donc le respect ?

Les gens du baron saisissent l’épée du comte, et le garrottent.

Comment ! comment ! vous me désarmez !... Ahi ! ahi ! vous me serrez trop fort. Attendez donc; vous allez gâter toute ma broderie.

Au baron.

Baron, vous me paraissez un fou un peu violent : n’avez-vous jamais de bons intervalles ?

LE BARON.

Je n’ai jamais vu un drôle si impudent. 

LE COMTE.

Pour peu qu’il vous reste un grain de raison, ne sauriez-vous me dire comment la tête vous a tourné, pourquoi vous traitez ainsi le comte votre gendre ? 

GOTTON, sortant du château, et s’approchant du comte.

Que je voie donc comment sont faits ceux qui veulent m’enlever. Ah ! fi ! pouah ! il m’empuantit d’odeurs ; j’en aurai mal à la tête pendant quinze jours. Ah ! le vilain homme ! 

LE COMTE.

Beau-père, au goût que cette personne-là me témoigne, il y a apparence que c’est ma femme... Mais, baron, me tiendrez-vous longtemps dans cette posture, et ne pourrai-je m’expliquer ? N’attendez-vous pas le comte de Fatenville avec une lettre de votre ami Trigaudin ?

LE BARON.

Oui, coquin, oui. 

LE COMTE.

Ne m’injuriez donc pas, s’il vous plaît ; je vous ai déjà dit que j’ai l’honneur d’être M. le comte de Fatenville ; et j’ai la lettre du sieur Trigaudin dans ma poche ; fouillez plutôt. 

LE BARON.

Je reconnais mes fripons ; ils ne sont jamais sans lettres en poche. Prenons toujours la lettre ; il sera puni comme ravisseur et comme faussaire. 

LE COMTE.

Ce baron est une espèce de beau-père bien étrange. 

LE BARON.

Mon ami, je suis bien aise de t’apprendre que tes visées étaient mal prises, et que monsieur le comte et Trigaudin sont ici. 

LE COMTE.

Le comte est ici, beau-père ! Vous me dites là des choses incroyables, sur mon honneur. 

LE BARON, à haute voix, en se tournant vers le château.

Monsieur le comte, monsieur Trigaudin, venez montrer à ce coquin qui vous êtes.

À ses gens, restés dans le château.

Holà ! hé ! qu’on avertisse monsieur le comte que je veux avoir l’honneur de lui parler... Personne ne répond : il faut donc que j’aille les chercher moi-même.

À Martin et à Jérôme, qui gardent le comte.

Et vous, en attendant, conduisez ce bohème-là en prison. 

 

 

Scène IX

 

LE COMTE DE FATENVILLE, garrotté, GOTTON, LES DEUX GARDES

 

LE COMTE.

J’ai beau me servir de tout mon esprit, et assurément j’en ai beaucoup, je ne comprends rien à cette aventure.

À Gotton.

Ma belle demoiselle, est-ce ainsi que vous recevez les gens qui viennent pour vous épouser ?[23]

GOTTON, à part.

Plus je regarde ce drôle-là, et plus il me paraît assez revenant.

Au comte.

Mais de quoi t’avisais-tu aussi de prendre si mal ton temps pour m’enlever ? Je te pardonne de tout mon cœur puisque tu voulais m’avoir, c’est que tu me trouvais belle ; va, je te promets de pleurer quand on te pendra. 

LE COMTE, à part.

La fille n’a pas plus de raison que le père. 

GOTTON.

Je te fais perdre la raison ? Pauvre garçon !

À part.

Ah ! que je ferai de passions ! qu’on m’aimera. 

LE COMTE, à part.

Les jolies dispositions ! le beau petit naturel de femme !

 

 

Scène X

 

LE BARON, sortant du château, LE COMTE, GOTTON, LES DEUX GARDES

 

LE BARON, à Gotton.

Merci de mon honneur : que faites-vous encore là, Gotton ? Dénichez, ou vous ne serez point mariée. 

GOTTON.

Oh ! je m’enfuis. 

Elle rentre au château.

LE COMTE.

Eh bien ! monsieur le baron, puis-je avoir l’honneur de parler à votre gendre, et voir un peu qui de nous deux est le comte de Fatenville ? Je suis ici fort mal à mon aise. 

LE BARON.

Va, va, pendard, il ne veut point te parler, si ce n’est en présence de la justice : elle va venir, nous verrons beau jeu.

Aux deux gardes.

Çà, qu’on me mène ce drôle-là dans l’écurie, et qu’on l’attache à la mangeoire, en attendant que son procès soit fait et parfait. 

LE COMTE.

Mais qu’il me soit permis de vous dire... 

LE BARON.

Tu t’expliqueras quand tu seras en lieu de sûreté. 

LE COMTE.

Je ne crois pas que seigneur de ma sorte ait jamais été traité ainsi. Nous verrons un peu ce que la cour en dira.  

On emmène le comte ; le baron le suit.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

GOTTON, LE CHEVALIER, TRIGAUDIN, MADAME MICHELLE

 

GOTTON.

J’appliquerai un soufflet au premier qui m’appellera encore mademoiselle Gotton. Vertuchou ! Je suis madame la comtesse, afin que vous le sachiez.

Au chevalier.

Ne partez-vous pas tout à l’heure pour Paris, monsieur le comte ? Je m’ennuie ici épouvantablement. 

MADAME MICHELLE.

J’irai aussi à Paris, monsieur le comte ? 

GOTTON.

Toi, non ; tu m’as trop renfermée dans ma chambre toutes les fois qu’il venait ici des jeunes gens ; je ne t’emmènerai point à Paris. 

MADAME MICHELLE.

Et que deviendra donc madame Michelle ? 

GOTTON.

Pour vivre à Paris, il faut être jeune, brillante, extrêmement jolie, avoir lu des romans, et savoir le monde ; c’est affaire à moi à vivre à Paris. 

LE CHEVALIER.

Plût au ciel, madame, que je pusse vous y conduire tout à l’heure, et que monsieur votre père daignât me le permettre !

GOTTON.

Il faudra bien qu’il le veuille ; et, veuille ou non, je ne veux pas rester ici plus d’un jour. 

TRIGAUDIN.

Quoi ! vous voudriez quitter sitôt un si bon homme de père ? 

GOTTON.

Oh ! bon tant qu’il vous plaira : je l’aime bien, papa ; mais je m’ennuie à crever, et je veux partir. 

LE CHEVALIER.

Hélas ! je le voudrais aussi de tout mon cœur. 

GOTTON.

Votre équipage arrive sans doute ce soir ; faisons remettre les chevaux dès qu’ils seront arrivés, et partons. 

LE CHEVALIER, à part.

Ô ciel ! que je sens de toute façon le poids de ma misère !

Haut.

Madame, l’excès de mon amour... 

GOTTON.

L’excès de votre amour me fait beaucoup de plaisir ;; mais je ne vois arriver ici ni cheval, ni mule, et je veux aller à Paris. 

LE CHEVALIER.

Madame, mon équipage... 

TRIGAUDIN.

Son équipage, madame, est en fort mauvais ordre ; ses chevaux sont estropiés, son carrosse est brisé. 

GOTTON.

N’importe ! il faut que je parte. 

 

 

Scène II

 

LE BARON, LE CHEVALIER, GOTTON, TRIGAUDIN

 

LE BARON.

Vous me voyez fort embarrassé. 

TRIGAUDIN.

Et nous aussi, monsieur. 

LE BARON.

Ce diable d’homme, tout fripon qu’il est, a je ne sais quoi d’un honnête homme. 

TRIGAUDIN.

Oui, tous les fripons ont cet air-là. 

LE BARON.

Il jure toujours qu’il est le comte de Fatenville. 

TRIGAUDIN.

Il faut bien lui passer de jurer un peu dans l’état où il est. 

LE BARON.

Il a vingt lettres sur lui, toutes à l’adresse du comte. 

TRIGAUDIN.

C’est lui qui les a écrites. 

LE BARON.

En voici une qu’il prétend que vous lui avez donnée pour moi. 

TRIGAUDIN.

Elle est contrefaite. 

LE BARON.

Il est tout couvert d’or et de bijoux. 

TRIGAUDIN.

Il les a volés. 

LE BARON.

Ses domestiques sont autour du château, et protestent qu’ils vengeront leur maître.

TRIGAUDIN.

Ne voyez-vous pas qu’il est le chef d’une bande de bohémiens ? 

LE BARON.

Oui, vous avez raison ; je me suis d’abord aperçu que ce n’est point un homme de qualité, car il n’a rien de mon air ni de mes façons. 

LE CHEVALIER.

Il est vrai. 

LE BARON.

Je suis bien aise de confondre ce scélérat devant vous ; je veux vous le confronter, pour qu’il soit jugé selon les lois du royaume par monsieur le bailli, que j’attends ; et j’ai donné ordre qu’on nous amène le coupable. 

LE CHEVALIER.

Vous voulez absolument que je parle à cet homme-là ? 

LE BARON.

Assurément. 

LE CHEVALIER.

Je ne veux point me compromettre avec un homme comme lui. 

GOTTON.

Vous avez raison, monsieur le comte ; qu’avons-nous à faire avec cet homme-là ? Allons-nous-en plutôt dans ma chambre, et arrangeons tout pour notre départ. 

TRIGAUDIN.

Ma foi ! je ne me soucie pas trop non plus de lui parler, et vous permettrez... 

Ils veulent tous s’en aller ; le baron les retient.

 

 

Scène III

 

LE COMTE, escorté des gens du baron, LE BARON, LE CHEVALIER, GOTTON, TRIGAUDIN

 

TRIGAUDIN.

Ah ! c’est lui-même, je suis confondu. 

LE CHEVALIER.

Je n’ai jamais été si embarrassé. 

LE COMTE.

J’aurai furieusement besoin d’aller chez le baigneur en sortant de ce maudit château. Qu’est-ce que je vois ! mon Dieu ! c’est monsieur Trigaudin !

LE BARON, à Trigaudin.

D’où peut-il savoir votre nom ? 

TRIGAUDIN.

Ces gens-là connaissent tout le monde. 

LE COMTE.

Monsieur Trigaudin, tout ceci est un peu singulier : foi de seigneur, vous êtes un fripon. 

TRIGAUDIN, au baron.

Je vous avais bien dit qu’il connaît tout le monde ; je me souviens en effet de l’avoir vu quelque part. 

LE COMTE, apercevant le chevalier.

Ah ! Chonchon, est-ce vous qui me jouez ce tour-là ?[24] 

GOTTON, au chevalier.

Monsieur le comte, avec quelle insolence il vous parle ! 

LE CHEVALIER, au baron.

Je vous l’ai déjà dit, je ne veux pas me compromettre avec cet homme-là ; il me fait rougir. 

LE COMTE.

Monsieur le baron, je commence à croire que tout ceci n’est qu’un malentendu qu’il m’est aisé d’éclaircir ; laissez-moi parler seulement deux minutes tête à tête à ce jeune et honnête gentilhomme. 

LE BARON.

Ah ! il commence enfin à avouer ; la peur de la justice le presse. Rentrons.

Au chevalier.

Écoutez sa déposition ; je l’abandonne à votre miséricorde. 

Les gens du baron se retirent, et le chevalier reste seul avec le comte, toujours garrotté.

 

 

Scène IV

 

LE COMTE, LE CHEVALIER

 

LE COMTE.

Regarde-moi un peu en face, Chonchon. 

LE CHEVALIER.

Vous m’avez traité indignement, je vous ai fait du mal : il n’y a plus moyen de se regarder. Que me voulez-vous ? 

LE COMTE.

Je vois où tout ceci peut aller, et le tour que tu m’as joué avec ce fripon de Trigaudin. Tu me demandais ce matin dix mille francs pour le reste de ta légitime ; je t’en donne vingt, et laisse-moi épouser Mlle de la Canardière. 

LE CHEVALIER.

Vous m’avez appris à entendre mes intérêts ; il n’y a pas d’apparence que je vous cède une fille de cinq cent mille francs pour vingt mille livres ; la chose est sans remède. 

LE COMTE.

L’aurais-tu déjà épousée ? Il faudrait que tu eusses l’âme bien noire. 

LE CHEVALIER.

J’ai eu, il est vrai, quelque scrupule en épousant Mlle Gotton, et vous n’en avez point eu en me laissant mourir de faim.

En ricanant.

Je n’obtiens avec la fille du baron que cinq cent mille francs : tout ce que je puis faire pour votre service, c’est de partager le différend par la moitié. 

LE COMTE.

C’est un accommodement. 

LE CHEVALIER.

Je prendrai la dot, et je vous laisserai la fille. 

LE COMTE.

Tu fais le plaisant : on voit bien que ta fortune est faite. 

 

 

Scène V

 

LE BARON, LE BAILLI, GOTTON, LE COMTE, LE CHEVALIER, MADAME MICHELLE

 

LE BAILLI, au baron.

Oui, je suis venu en toute diligence, et je ne puis trop vous remercier de l’heureuse occasion que vous me donnez de faire pendre quelqu’un : je vous devrai toute ma réputation. 

LE BARON.

Corbleu ! vous êtes plus heureux que vous ne pensez ; cet homme a des complices, il faudra faire donner la question ordinaire et extraordinaire à sept ou huit personnes. 

LE BAILLI.

Dieu soit loué ! instrumentons au plus tôt. Où est l’accusé ? 

LE BARON, montrant le comte.

C’est ce coquin-là. Condamnez-le comme voleur de grand chemin, faussaire, et ravisseur de fille. 

LE BAILLI.

Ça, dépêchons. Votre nom, votre âge, vos qualités...

Reconnaissant le comte.

Dieu paternel ! c’est monsieur le comte de Fatenville, fils de monsieur le marquis mon parrain. 

LE BARON.

Qu’est-ce que j’entends ? 

GOTTON.

En voici bien d’une autre. 

MADAME MICHELLE.

Miséricorde !

LE COMTE, au baron.

Ce vieux fou de baron s’est mis dans la tête que je n’ai pas l’honneur d’être monsieur le comte de Fatenville. 

LE BARON.

Quoi ! ce serait en effet là monsieur le comte ? 

LE BAILLI.

Rien n’est si certain. 

LE BARON.

Ah ! monsieur le comte, je vous demande pardon ; j’ai été trompé par ces deux coquins-ci.

Il montre le chevalier et Trigaudin, puis dit à ses gens.

Délions vite monsieur le comte ; qu’on lui rende ses armes !

Au bailli.

Ordonnez du supplice de ceux qui m’ont abusé. Oh ! que je suis un malheureux baron !

GOTTON.

À qui suis-je donc, moi ? 

LE COMTE, en liberté.

Me voici un peu plus libre. Qu’on me donne de la poudre de senteur, car je pue furieusement l’écurie. Holà ! hé ! un pouf, un pouf. 

LE BARON.

Monsieur le bailli, vous n’y perdrez rien.

En montrant le chevalier.

Voilà toujours un criminel à expédier. Il a pris le nom d’un autre pour épouser ma fille. 

LE BAILLI.

C’est monsieur le chevalier de Fatenville : c’est aussi le fils de mon parrain : je n’instrumenterai pas contre monsieur le chevalier. 

LE COMTE.

Écoutez, vieux fou de baron, écoutez : j’ai soixante mille livres de rente ; le chevalier est mon cadet, qui n’a pas le sou, et qui voulait faire fortune en me jouant un tour ; il sera assez puni quand il me verra épouser à sa barbe mademoiselle Gotton-Jacqueline-Henriette de la Canardière, et emporter la dot. 

GOTTON.

Ça ne me fait rien ; j’épouserai tous ceux que papa voudra, pourvu que j’aille à Paris, et que je sois grande dame. 

LE BARON.

Hélas ! monsieur le comte, je suis le plus malheureux de tous les hommes : le contrat est signé ; M. Trigaudin a tant pressé la chose, et même Gotton a... 

GOTTON.

Tout ça ne fait rien, papa j’épouserai encore monsieur le comte ; vous n’avez qu’à dire. 

LE CHEVALIER.

Mademoiselle, je vous supplie de vous souvenir de ce que... 

GOTTON.

J’ai tout oublié ; vous êtes un cadet qui n’avez rien, et je serai grande dame avec monsieur le comte. 

LE COMTE.

Mais quoi, beau-père, le contrat serait signé ? 

LE CHEVALIER.

Oui, mon frère, et mademoiselle Gotton-Jacqueline-Henriette de la Canardière a l’honneur d’être votre belle-sœur.

Au baron.

Il est vrai, monsieur le baron, que je ne suis pas riche ; mais je vous promets de faire une grande fortune à la guerre.

À Gotton.

Et vous, madame, je me flatte que vous me pardonnerez la petite supercherie que M. Trigaudin vous a faite, et qui me vaut l’honneur de vous posséder. 

GOTTON.

Je n’entends rien à tout cela ; et pourvu que j’aille à Paris dès ce soir, je pardonne tout. Voyez de vous deux quel est celui dont je suis la femme. 

LE BARON.

Monsieur le bailli, par charité, faites pendre au moins M. Trigaudin, qui est l’auteur de toute la friponnerie. 

LE BAILLI.

Très volontiers, il n’y a rien que je ne fasse pour mes amis. 

LE COMTE.

On pourrait bien de tout ceci me tourner en ridicule à la cour ; mais quand on est fait comme je suis, on est au-dessus de tout, foi de seigneur !

 

[1] Dans le Comte de Boursoufle, les noms de quelques personnages sont différents. (Voir l’Avertissement.)

[2] Cet avertissement est de feu Decroix, l’un des éditeurs de l’édition de Kehl, qui le composa pour l’édition de M. Lequien, publiée en 1827. (B.)  

[3] La pièce fut aussi jouée, en 1747, à Anet ; voir le Prologue. (B.)  

[4] Voir cette pièce.

 

[5] Le manuscrit ne s’est pas retrouvé dans la bibliothèque de Pont-de-Veyle, lorsque M. de Soleinne en a fait l’acquisition. (B.)  

[6] Ce titre est pris du premier couplet de la scène vii de l’acte II. Voltaire désavoue cette pièce dans une lettre à Damilaville, du 7 mai 1762, qu’il inséra, en 1770, dans l’article Ana de ses Questions sur l’Encyclopédie. Cela ne m’empêcha pas, en 1817, d’admettre l’Échange dans le tome VII d’une édition in-12 des Œuvres de Voltaire, qui a été terminée par M. L. Dubois. J’avais réimprimé sur l’édition qui avait paru à Vienne en 1761, et qui y eut une seconde édition en 1765, in-8°. Ces éditions anonymes sont en deux actes. C’était tout ce que j’avais pu me procurer.  

Après moi, en 1818, on réimprima l’Échange dans le tome XXIX de l’édition in-8° en quarante-deux volumes y compris la table.  

Peu après, M. de Soleinne ayant acquis la bibliothèque de Pont-de-Veyle, y trouva, sous le n° 1042, un manuscrit contenant deux pièces en trois actes, Monsieur du Cap-Vert et le Comte de Boursoufle. C’est d’après ce manuscrit que M. A.-A. Renouard donna, en 1819, dans le tome VII de son édition des Œuvres de Voltaire, le Comte de Boursoufle en trois actes, qui, sauf les scènes de plus, n’est autre que l’Échange

Feu Decroix, ayant aussi un manuscrit de la pièce, crut devoir rétablir le titre que j’ai conservé.  

Voilà donc deux pièces en trois actes dans lesquelles figure un comte de Boursoufle. Mais il y avait encore un Petit Boursoufle en un acte. Le manuscrit, inscrit au catalogue Pont-de-Veyle sous le n° 1216, paraît perdu, comme je l’ai dit dans ma note précédente.  

Lorsqu’en 1826 le gouvernement présenta un projet de loi pour le rétablissement du droit d’aînesse, on réimprima le Comte de Boursoufle ou les Agréments du droit d’aînesse, comédie de Voltaire, in-32. Des exemplaires sans millésime, portant l’adresse de M. Jules Renouard, ont une couverture sur laquelle on lit : Le Comte de Boursoufle ou l’Avantage d’être l’aîné, comédie par feu M. de Voltaire. Des exemplaires avec millésime portent l’adresse de M. Touquet, et la couverture a le même intitulé que le frontispice. (B.)  

Il y a quelques années, on représenta sur le théâtre de l’Odéon le Comte de Boursoufle, et l’on annonça au public que c’était une comédie inédite de Voltaire !

[7] Fréron rend compte de la représentation dans l’Année littéraire, 1761, t. IV, pages 73-85. (B.)

[8] Jusqu’à présent ce Prologue, publié pour la première fois par les éditeurs de Kehl, a été mis en tête de la Prude. On voit, par les lettres de Mme de Staal à Mme du Deffant, des 15, 27 et 30 août, que le Comte de Boursoufle fut représenté au château d’Anet pour la fête de la duchesse du Maine. Ces trois lettres de Mme de Staal font partie de la Correspondance inédite de Madame du Deffant, 1809, deux volumes in-8°. (B.)

[9] Cette expression, répétée plus bas, ne peut s’appliquer à la Prude, et convient au Comte de Boursoufle. (B.)

[10] Allusion à la Venise sauvée de La Place, pièce imitée d’Otway, jouée en 1746 et imprimée en 1747. L’acteur Rosely harangua le parterre pour le prévenir des singularités du genre anglais. (G. A.)

[11] Allusion à la Gouvernante de Lachaussée, jouée le 18 janvier 1747. (G. A.)

[12] On connaît Mme de Staal par ses Mémoires, quoiqu’elle ait eu l’intention de ne s’y peindre qu’en buste. Elle a fait quelques comédies où il y a du naturel, de la gaieté et du bon ton. (K.) – Marguerite-Jeanne Cordier, fille de Claude Cordier et de Jeanne Delaunay, n’était connue que sous le nom de Mlle Delaunay quand elle épousa le comte ou baron de Staal. Elle est morte en 1750. (B.) – Dans ses lettres à Mme du Deffant, Mme Staal-Delaunay dépeint malignement Voltaire et Mme du Châtelet venant jouer la comédie chez la duchesse du Maine. « Ils dérangèrent un peu, dit M. Villemain, les allures concertées et les amusements officiels du palais, et Mlle Delaunay trouva que c’étaient des non-valeurs dans une société. » (G. A.)

[13] Voilà encore un passage qui ne peut regarder la Prude, et où il s’agit du Comte de Boursoufle, composé en 1734. (B.)

[14] Le personnage qui, dans l’Échange, est appelé Gotton, avait le nom de Thérèse dans le Comte de Boursoufle. C’était Mme du Châtelet qui jouait le rôle de Thérèse. (B.)

[15] Les éditions de 1761 et 1765 portent : « Un homme ». (B.)

[16] Var. Dans le village. (Éditions de 1761 et 1765.)

[17] Var. Un vilain cœur. (Éditions de 1761 et 1765.)

[18] Dans les éditions intitulées le Comte de Boursoufle, on lit : 

Holà ! quelqu’un, Messieurs, holà !

[19] La fin de ce couplet n’est pas dans le Comte de Boursoufle.

[20] Dans le Comte de Boursoufle on lit :

Pour votre vie.

[21] La ville de Philipsbourg avait été prise aux Impériaux par les Français le 18 juillet 1734, après six semaines de siège. La censure autrichienne supprima donc, dans les éditions de 1761 et 1765, ce qui rappelait cet échec, et l’on y lit : « C’est dommage que vous ne commandiez pas dans quelque place frontière. » (B.)

[22] La fin de ce couplet et les quatre qui suivent ne sont pas dans le Comte de Boursoufle. (B.)

[23] Dans le Comte de Boursoufle, au lieu de ce qui suit, on lit :

Vous me paraissez bien naïve : pourrait-on savoir de vous ce que veut dire toute cette incartade ? Est-ce ainsi que vous recevez tous les gens qui viennent pour avoir l’honneur de vous donner la main ?

[24] À partir de cet endroit, les éditions de 1761 et 1765 présentent un autre dénouement, que voici :

LE COMTE, apercevant le chevalier.

Ah ! Chonchon, est-ce vous qui me jouez ce tour-là ?

GOTTON.

Monsieur le comte, avec quelle insolence il vous parle ?

LE COMTE.

Qui l’eût cru, Chonchon, que tu aurais jamais pu parvenir à cet excès ?

LE BARON, au comte.

Si tu perds encore le respect à monsieur le comte, je te casserai bras et jambes. Je vois bien que nous n’en tirerons rien de bon.

À ses gens.

Qu’on le remène en prison.

LE CHEVALIER.

Arrêtez.... Monsieur le baron, il est temps de vous tirer d’erreur.

TRIGAUDIN.

Qu’allez-vous dire ?

LE CHEVALIER, montrant son frère.

Voilà le véritable comte de Fatenville.

LE BARON.

Ah ! qu’est-ce que j’entends ?

MERLIN, au chevalier.

Y pensez-vous ?

GOTTON.

En voici bien d’une autre !

MADAME MICHELLE.

Miséricorde !

LE BARON.

Quoi ! ce serait en effet monsieur le comte ?

LE CHEVALIER.

Rien n’est plus certain.

LE COMTE.

Il faut que le baron soit un campagnard bien grossier pour s’être mépris de la sorte, foi de seigneur !

LE BARON.

Ah ! monsieur le comte, je vous demande pardon ! Qu’on rende les armes à monsieur le comte. J’ai été trompé par ce scélérat de Trigaudin, qui m’a fait signer ce contrat.

Au chevalier.

Mais vous, qui êtes-vous donc, monsieur ? qui êtes-vous ?

LE CHEVALIER.

Un pauvre gentilhomme qui n’a rien que l’honneur ; qui ne veut point être heureux par une trahison ; qui rougit d’avoir pu vous abuser un moment ; qui vous respecte ; qui adore mademoiselle votre fille et qui préfère la misère la plus affreuse à tous les avantages qu’il aurait pu acquérir au préjudice d’un frère qu’il aime encore, tout dénaturé qu’il soit.

LE BARON, au chevalier.

Comment ! vous êtes son frère ?

LE CHEVALIER.

Oui, monsieur. Je ne lui demande plus rien ; qu’il jouisse de tout ce qui peut me revenir de ma légitime ; qu’il épouse mademoiselle votre fille, et qu’il la rende heureuse, s’il est possible ; ce sera mon unique consolation ; je vous rends le contrat que vous m’avez signé.

TRIGAUDIN.

Peste soit de la probité !

MERLIN.

Voilà de belle besogne !

LE COMTE.

Que je t’embrasse, mon cher chevalier. J’admire ta générosité, et je dois y répondre. Je t’accorde les dix mille francs que tu m’as demandés ; pars, épargne-moi les remerciements.

GOTTON.

Et moi, que deviendrai-je ? À qui suis-je ? À qui suis-je donc ? Tenez, papa, quand je ne devrais jamais aller à Paris, j’aime mieux épouser ce monsieur-là, quoiqu’il n’ait rien : il me fait trop de peine.

LE BARON.

Tu as raison, Gotton. Monsieur le chevalier, je vous donne ma fille et vous assure tout mon bien : les belles actions valent mieux que des richesses. Vive l’honneur !

 

MERLIN.

Vivat !

LE COMTE.

On pourrait bien de tout ceci me tourner en ridicule à la cour ; mais, quand on est fait comme je suis, on est au-dessus de tout, foi de seigneur !

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