Le Fanatisme (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes.

Représentée pour la première fois, à Lille, en avril 1741, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 29 août 1742.

 

Personnages

 

MAHOMET

ZOPIRE, sheik ou shérif de la Mecque

OMAR, lieutenant de Mahomet

SÉIDE, esclave de Mahomet

PALMIRE, esclave de Mahomet

PHANOR, sénateur de la Mecque

TROUPE DE MECQUOIS

TROUPE DE MUSULMANS

 

La scène est à la Mecque.

 

 

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS DE L’ÉDITION DE KEHL

 

On trouvera des détails historiques sur Mahomet dans l’Avis de l’éditeur. On y reconnaît la main de M. de Voltaire. Nous ajouterons ici qu’en 1741 Crébillon refusa d’approuver la tragédie de Mahomet, non qu’il aimât les hommes qui avaient intérêt à faire supprimer la pièce, ni même qu’il les craignit, mais uniquement parce qu’on lui avait persuadé que Mahomet était le rival d’Atrée. M. d’Alembert fut chargé d’examiner la pièce, et il jugea qu’elle devait être jouée : c’est un de ses premiers droits à la reconnaissance des hommes et à la haine des fanatiques, qui n’ont cessé depuis de le faire déchirer dans des libelles périodiques. La pièce fut jouée alors telle qu’elle est ici[1]. Quelque temps après, les comédiens supprimèrent le délire de Séide, parce qu’il leur paraissait difficile à  bien rendre ; et la police trouva mauvais que Mahomet dit à Zopire :

 

Non, mais il faut m’aider à tromper l’univers.

 

En conséquence, on a dit pendant longtemps :

 

Non, mais il faut m’aider à dompter l’univers ;

 

ce qui faisait un sens ridicule.

Le quatrième acte de Mahomet est imité du Marchand de Londres de Lillo ; ou plutôt le moment où Zopire prie pour ses enfants, celui où Zopire mourant les embrasse et leur pardonne, sont imites de la pièce anglaise. Mais qu’un homme qui assassine sans défense un vieillard vertueux et son bienfaiteur, soit toujours intéressant et noble, c’est ce qu’on voit dans Mahomet, et qu’on ne voit que dans cette pièce. Le fanatisme est le seul sentiment qui puisse ôter l’horreur d’un tel crime, et la faire tomber tout entière sur les instigateurs.

 

 

AVIS DE L’ÉDITEUR[2]

 

J’ai cru rendre service aux amateurs des belles-lettres de publier une tragédie du Fanatisme, si défigurée en France par deux éditions subreptices. Je sais très certainement qu’elle fut composée par l’auteur en 1736[3], et que dès-lors il en envoya une copie au prince royal, depuis roi de Prusse, qui cultivait les lettres avec des succès surprenants, et qui en fait encore son délassement principal.

J’étais à Lille en 1741, quand M. de Voltaire y vint passer quelques jours ; il y avait la meilleure troupe d’acteurs qui ait jamais été en province. Elle représenta cet ouvrage d’une manière qui satisfit beaucoup une très nombreuse assemblée : le gouverneur de la province et l’intendant y assistèrent plusieurs fois. On trouva que cette pièce était d’un goût si nouveau, et ce sujet si délicat parut traité avec tant de sagesse, que plusieurs prélats voulurent en voir une représentation par les mêmes acteurs dans une maison particulière. Ils jugèrent comme le public.

L’auteur fut encore assez heureux pour faire parvenir son manuscrit entre les mains d’un des premiers hommes de l’Europe et de l’Église[4], qui soutenait le poids des affaires avec fermeté, et qui jugeait des ouvrages d’esprit avec un goût très sûr dans un âge où les hommes parviennent rarement, et où l’on conserve encore plus rarement son esprit et sa délicatesse. Il dit que la pièce était écrite avec toute la circonspection convenable, et qu’on ne pouvait éviter plus sagement les écueils du sujet ; mais que, pour ce qui regardait la poésie, il y avait encore des choses à corriger. Je sais en effet que l’auteur les a retouchées avec beaucoup de soin. Ce fut aussi le sentiment d’un homme qui tient le même rang, et qui n’a pas moins de lumières[5].

Enfin l’ouvrage, approuvé d’ailleurs selon toutes les formes ordinaires, fut représenté à Paris le 9 d’août 1742. Il y avait une loge entière remplie des premiers magistrats de cette ville ; des ministres même y furent présents. Ils pensèrent tous comme les hommes éclairés que j’ai déjà cités.

Il se trouva[6] à cette première représentation quelques personnes qui ne fuient pas de ce sentiment unanime. Soit que, dans la rapidité de la représentation, ils n’eussent pas suivi assez le fil de l’ouvrage, soit qu’ils fussent peu accoutumés au théâtre, ils furent blessés que Mahomet ordonnât un meurtre, et se servit de sa religion pour encourager à l’assassinat un jeune homme qu’il fait l’instrument de son crime. Ces personnes, frappées de cette atrocité, ne firent pas assez réflexion qu’elle est donnée dans la pièce comme le plus horrible de tous les crimes, et que même il est moralement impossible qu’elle puisse être donnée autrement. En un mot, ils ne virent qu’un côté ; ce qui est la manière la plus ordinaire de se tromper. Ils avaient raison assurément d’être scandalisés, en ne considérant que ce côté qui les révoltait. Un peu plus d’attention les aurait aisément ramenés ; mais, dans la première chaleur de leur zèle, ils dirent que la pièce était un ouvrage très dangereux, fait pour former des Ravaillac et des Jacques Clément.

On est bien surpris d’un tel jugement, et ces messieurs l’ont désavoué sans doute. Ce serait dire qu’Hermione enseigne à assassiner un roi, qu’Électre apprend à tuer sa mère, que Cléopâtre et Médée montrent à tuer leurs enfants ; ce serait dire qu’Harpagon forme des avares ; le Joueur, des joueurs ; Tartufe, des hypocrites. L’injustice même contre Mahomet serait bien plus grande que contre toutes ces pièces ; car le crime du faux prophète y est mis dans un jour beaucoup plus odieux que ne l’est aucun des vices et des dérèglements que toutes ces pièces représentent. C’est précisément contre les Ravaillac et les Jacques Clément que la pièce est composée ; ce qui a fait dire à un homme de beaucoup d’esprit que si Mahomet avait été écrit du temps de Henri III et de Henri IV, cet ouvrage leur aurait sauvé la vie. Est-il possible qu’on ait pu faire un tel reproche à l’auteur de la Henriade, lui qui a élevé sa voix si souvent, dans ce poème et ailleurs, je ne dis pas seulement contre de tels attentats, mais contre toutes les maximes qui peuvent y conduire ?

J’avoue que plus j’ai lu les ouvrages de cet écrivain, plus je les ai trouvés caractérisés par l’amour du bien publie. Il inspire partout l’horreur contre les emportements de la rébellion, de la persécution, et du fanatisme. Y a-t-il un bon citoyen qui n’adopte toutes les maximes de la Henriade ? Ce poème ne fait-il pas aimer la véritable vertu ? Mahomet me parait écrit entièrement dans le même esprit, et je suis persuadé que ses plus grands ennemis en conviendront.

Il vit bientôt qu’il se formait contre lui une cabale dangereuse : les plus ardents avaient parlé à des hommes en place, qui, ne pouvant voir la représentation de la pièce, devaient les en croire. L’illustre Molière, la gloire de la France, s’était trouvé autrefois à peu près dans le même cas, lorsqu’on joua le Tartufe ; il eut recours directement à Louis-le-Grand, dont il était connu et aimé. L’autorité de ce monarque dissipa bientôt les interprétations sinistres qu’on donnait au Tartufe. Mais les temps sont différents ; la protection qu’on accorde à des arts tout nouveaux ne peut pas être toujours la même après que ces arts ont été cultivés. D’ailleurs tel artiste n’est pas à portée d’obtenir ce qu’un autre a eu aisément. Il eût fallu des mouvements, des discussions, un nouvel examen. L’auteur jugea plus à propos de retirer sa pièce lui-même, après la troisième représentation, attendant que le temps adoucit quelques esprits prévenus ; ce qui ne peut manquer d’arriver dans une nation aussi spirituelle et aussi éclairée que la française[7]. On mit dam les nouvelles publiques que la tragédie de Mahomet avait été défendue par le gouvernement : je puis assurer qu’il n’y a rien de plus faux[8]. Non seulement il n’y a pas eu le moindre ordre donné à ce sujet, mais il s’en faut beaucoup que les premières têtes de l’état, qui virent la représentation, aient varié un moment sur la sagesse qui règne dans cet ouvrage.

Quelques personnes ayant transcrit à la hâte plusieurs scènes aux représentations, et ayant eu un ou deux rôles des acteurs, en ont fabriqué les éditions qu’on a faites clandestinement. Il est aisé de voir à quel point elles diffèrent du véritable ouvrage que je donne ici. Cette tragédie est précédée de plusieurs pièces intéressantes, dont une des plus curieuses, à mon gré, est la lettre[9] que l’auteur écrivit à sa majesté le roi de Prusse, lorsqu’il repassa par la Hollande après être allé rendre ses respects à ce monarque. C’est dans de telles lettres, qui ne sont pas d’abord destinées à être publiques, qu’on voit les véritables sentiments des hommes. J’espère qu’elles feront aux vrais philosophes le même plaisir qu’elles m’ont fait.

 

À Amsterdam, le 18 de novembre 1742

 

P. D. L. M.[10]

 

 

LETTRE AU PAPE BENOÎT XIV

 

Bmo Padre,

 

La Santità Vostra perdonerà l’ardire che prende uno de’ più infimi fedeli, ma uno de’ maggiori ammiratori della virtù, di sottomettere al capo della vera religione questa opéra contro il fondatore d’una falsa e barbara setta.

A chi potrei più convenevolmente dedicare la satira della crudelta e degli errori d’un falso profeta, che al vicario ed imitatore d’un Dio di verità e di mansuetudine ?

Vostra Santità mi concéda dunque di poter mettere a i suoi piedi il libretto e l’autore, e di domandare umilmente la sua protezione per l’uno, e le sue benedizioni per l’altro. Intanto profondissimamente m’inchino, e le bacio i sacri piedi.

 

Parigi, 17 agosto 1745.

 

TRADUCTION[11]

 

Très Saint Père,

 

Votre Sainteté voudra bien pardonner la liberté que prend un des plus humbles, mais l’un des plus grands admirateurs de la vertu, de consacrer au chef de la véritable religion un écrit contre le fondateur d’une religion fausse et barbare.

À qui pourrais-je plus convenablement adresser la satire de la cruauté et des erreurs d’un faux prophète, qu’au vicaire et à l’imitateur d’un Dieu de paix et de vérité ?

Que Votre Sainteté daigne permettre que je mette à ses pieds et le livre et l’auteur. J’ose lui demander sa protection pour l’un, et sa bénédiction pour l’autre. C’est avec ces sentiments d’une profonde vénération que je me prosterne, et que je baise vos pieds sacrés.

 

Paris, 17 auguste 1745.

 

 

RÉPONSE DE BENOÎT XIV

 

BENEDICTUS P. P. XIV, DILECTO FILIO, SALUTEM ET APOSTOLICAM BENEDICTIONEM.

 

Settimane sono ci fu presentato da sua parte la sua bellissima tragedia di Mahomet, la quale leggemmo con sommo piacere. Poi ci presentò il cardinale Passionei in di lei nome il suo eccellente pœma di Fontenoi... Monsignor Leprotti ci diede poscia il distico fatto da lei sotto il nostro ritratto ; ieri mattina il cardinale Valenti ci presentò la di lei lettera del 17 agosto. In questa série d’azioni si contengono molli capi, per ciascheduno de’ quali ci riconosciamo in obbligo di ringraziarla. Noi gli uniamo tutti assieme, e rendiamo a lei le dovute grazie per così singolare bontà verso di noi, assicurandola che abbiamo tutta la dovuta stima del suo tanto applaudito merito.

Pubblicato in Roma il di lei distico sopradetto[12], ci fu riferito esservi stato un suo paesano letterato che in una pubblica conversazione aveva detto peccare in una sillaba, avendo fatta la parola hic breve, quando sempre deve esser lunga.

Rispondemmo che sbagliava, potendo essere la parola e breve e lunga, conforme vuole il poeta, avendola Virgilio fatta breve in quel verso,

 

« Solus Lie inflexit sensus, animumque labantem... » (ÆN., IV. 22.)

 

avendola fatta lunga in un altro,

 

« Hic finis Priami fatornm, hic exitus illum... » (ÆN., II, 554.)

 

Ci sembra d’aver risposto ben espresso, ancorchè siano più di cinquanta anni che non abbiamo letto Virgilio. Benchè la causa sia propria della sua persona, abbiamo tanta buona idea della sua sincerità e probità, che facciamo la stessa giudice sopra il punto della ragione a chi assista, se a noi o al suo oppositore, ed intanto restiamo col dare a lei l’apostolica benedizione.

 

Datum Romæ, apud Sanctam Mariam-Majorem, die 19 septembris 1745, pontificatus nostri anno sexto.

 

 

TRADUCTION

 

BENOÎT XIV, PAPE, À SON CHER FILS, SALUT ET BÉNÉDICTION APOSTOLIQUE.

 

Il y a quelques semaines qu’on me présenta de votre part votre admirable tragédie de Mahomet, que j’ai lue avec un très grand plaisir. Le cardinal Passionei me donna ensuite en votre nom le beau poème de Fontenoi... M. Leprotti m’a communiqué votre distique pour mon portrait ; et le cardinal Valenti me remit hier votre lettre du 17 d’août. Chacune de ces marques de bonté mériterait un remerciement particulier ; mais vous voudrez bien que j’unisse ces différentes attentions pour vous en rendre des actions de grâces générales. Vous ne devez pas douter de l’estime singulière que m’inspire un mérite aussi reconnu que le vôtre.

Dès que votre distique fut publié à Rome, on nous dit qu’un homme de lettres français, se trouvant dans une société où l’on en parlait, avait repris dans le premier vers une faute de quantité. Il prétendait que le mot hic, que vous employez comme bref, doit être toujours long.

Nous répondîmes qu’il était dans l’erreur, que cette syllabe était indifféremment brève ou longue dans les poètes, Virgile ayant fait ce mot bref dans ce vers,

 

« Solus Lie inflexit sensus, animumque labantem... »

 

et long dans cet autre :

 

« Hic finis Priami fatornm, hic exitus illum... »

 

C’était peut-être assez bien répondre pour un homme qui n’a pas lu Virgile depuis cinquante ans. Quoique vous soyez partie intéressée dans ce différent, nous avons une si haute idée de votre franchise et de votre droiture, que nous n’hésitons pas de vous faire juge entre votre critique et nous. Il ne nous reste plus qu’à vous donner notre bénédiction apostolique.

 

Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure, le 19 septembre 1745, la sixième année de notre pontificat.

 

 

LETTRE DE REMERCIEMENT AU PAPE

 

Non vengono tanto ineglio figurate le fattezze di Vostra Beatitudine su i medaglioni che ho ricevuti dalla sua singolare benignità, di quello che si vedono espressi l’ingegno e l’animo nella lettera della quale s’è degnata d’onorarmi ; ne pongo a i suoi piedi le più vive ed umilissime grazie.

Veramente sono in obbligo di riconoscere la sua infallibilita nelle decisioni di letteratura, siccome nelle altre cose più riverende : V. S. è più pratica del latino che quel Francese il di cui sbaglio s’è degnata di correggere : mi maraviglio come si ricordi così appuntino del suo Virgilio. Tra i più letterati monarchi furono sempre segnalati i sommi pontefici ; ma tra loro, credo che non se ne trovasse mai uno che adornasse tanta dottrina di tanti fregi di bella letteratura.

 

« Agnosco rerum dominos, gentemque togatam. » (I, vers 286.)

 

Se il Francese che sbagliò nel riprendere questo hic, avesse tenuto a mente Virgilio come fa Vostra Beatitudine, avrebbe potuto citare un bene adatto verso dove hic è breve e lungo insieme. Questo bel verso mi pareva un presagio dei favori a me conferiti dalla sua beneficenza. Eccolo :

 

« Hic vir, hic est, tibi quem promitti sæpius audis. » (ÆN., VI, 791.)

 

Cosi Roma doveva gridare quando Benedetto XIV fu esaltalo. Intanto bacin cod somma riverenza e gralitudine i suoi sacripiedi, etc.

 

TRADUCTION

 

Les traits de Votre Sainteté ne sont pas mieux exprimés dans les médailles dont elle m’a gratifié par une bonté toute particulière, que ceux de son esprit et de son caractère dans la lettre dont elle a daigné m’honorer. Je mets à ses pieds mes très humbles et très vives actions de grâces.

Je suis forcé de reconnaître son infaillibilité dans les décisions littéraires comme dans les autres choses plus respectables. Votre Sainteté a plus d’usage de la langue latine que le censeur français dont elle a daigné relever la méprise. J’admire comment elle s’est rappelé si à propos son Virgile. Parmi les monarques amateurs des lettres, les souverains pontifes se sont toujours signalés ; mais aucun n’a paré comme Votre Sainteté la plus profonde érudition des plus riches ornements de la belle littérature.

 

« Agnosco rerum dominos, gentemque togatam. »

 

Si le Français qui a repris avec si peu de justesse la syllabe hic avait eu son Virgile aussi présent à la mémoire, il aurait pu citer fort à propos un vers où ce mot est à la fois bref et long : ce beau vers me semblait contenir le présage des faveurs dont votre bonté généreuse m’a comblé. Le voici :

 

« Hic vir, hic est, tibi quem promitti sæpius audis. »

 

Rome a dû retentir de ce vers à l’exaltation de Benoît XIV. C’est avec les sentiments de la plus profonde vénération et de la plus vive gratitude que je baise vos pieds sacrés.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

ZOPIRE, PHANOR

 

ZOPIRE.

Qui ? moi, baisser les veux devant ses faux prodiges !

Moi, de ce fanatique encenser les prestiges !

L’honorer dans la Mecque après l’avoir banni !

Non. Que des justes dieux Zopire soit puni,

Si tu vois cette main, jusqu’ici libre et pure,

Caresser la révolte et flatter l’imposture !

PHANOR.

Nous chérissons en vous ce zèle paternel

Du chef auguste et saint-du sénat d’Ismaël ;

Mais ce zèle est funeste ; et tant de résistance,

Sans lasser Mahomet, irrite sa vengeance.

Contre ses attentats vous pouviez autrefois

Lever impunément le fer sacré des lois,

Et des embrasements d’une guerre immortelle

Étouffer sous vos pieds la première étincelle.

Mahomet citoyen ne parut à vos veux

Qu’un novateur obscur, un vil séditieux :

Aujourd’hui, c’est un prince ; il triomphe, il domine ;

Imposteur à la Mecque, et prophète à Médine,

Il sait faire adorer à trente nations

Tous ces mêmes forfaits qu’ici nous détestons.

Que dis-je ? en ces murs même une troupe égarer,

Des poisons de l’erreur avec zèle enivrée,

De ses miracles faux soutient l’illusion,

Répand le fanatisme et la sédition,

Appelle son armée, et croit qu’un Dieu terrible

L’inspire, le conduit, et le rend invincible.

Tous nos vrais citoyens avec vous sont unis ;

Mais les meilleurs conseils sont-ils toujours suivis ?

L’amour des nouveautés, le faux zèle, la crainte,

De la Mecque alarmée ont désolé l’enceinte ;

Et ce peuple, en tout temps chargé de vos bienfaits,

Crie encore à son père, et demande la paix.

ZOPIRE.

La paix avec ce traître ! ah ! peuple sans courage,

N’en attendez jamais qu’un horrible esclavage :

Allez, portez en pompe, et servez à genoux

L’idole dont le poids va vous écraser tous.

Moi, je garde à ce fourbe une haine éternelle ;

De mon cœur ulcéré la plaie est trop cruelle :

Lui-même a contre moi trop de ressentiments.

Le cruel fit périr ma femme et mes enfants :

Et moi, jusqu’en son camp j’ai porté le carnage ;

La mort de son fils même honora mon courage.

Les flambeaux de la haine entre nous allumés

Jamais des mains du temps ne seront consumés.

PHANOR.

Ne les éteignez point, mais cachez-en la flamme ;

Immolez au public les douleurs de votre âme.

Quand vous verrez ces lieux par ses mains ravagés,

Vos malheureux enfants seront-ils mieux vengés ?

Vous avez tout perdu, fils, frère, épouse, fille :

Ne perdez point l’état ; c’est là votre famille.

ZOPIRE.

On ne perd les états que par timidité.

PHANOR.

On périt quelquefois par trop de fermeté.

ZOPIRE.

Périssons, s’il le faut.[13]

PHANOR.

Ah ! quel triste courage,

Quand vous touchez au port, vous expose au naufrage ?[14]

Le ciel, vous le voyez, a remis en vos mains

De quoi fléchir encor ce tyran des humains.

Cette jeune Palmire en ses camps élevée,

Dans vos derniers combats par vous-même enlevée,

Semble un ange de paix descendu parmi nous,

Qui peut de Mahomet apaiser le courroux.

Déjà par ses hérauts il l’a redemandée.

ZOPIRE.

Tu veux qu’à ce barbare elle soit accordée ?

Tu veux que d’un si cher et si noble trésor

Ses criminelles mains s’enrichissent encor ?

Quoi ! lorsqu’il nous apporte et la fraude et la guerre,

Lorsque son bras enchaîne et ravage la terre,

Les plus tendres appas brigueront sa faveur,

Et la beauté sera le prix de la fureur !

Ce n’est pas qu’à mon âge, aux bornes de ma vie,

Je porte à Mahomet une honteuse envie ;

Ce cœur triste et flétri, que les ans ont glacé,

Ne peut sentir les feux d’un désir insensé.

Mais soit qu’en tous les temps un objet né pour plaire

Arrache de nos vœux l’hommage involontaire ;

Soit que, privé d’enfants, je cherche à dissiper

Cette nuit de douleurs qui vient m’envelopper ;

Je ne sais quel penchant pour cette infortunée

Remplit le vide affreux de mon âme étonnée.

Soit faiblesse ou raison, je ne puis sans horreur

La voir aux mains d’un monstre, artisan de l’erreur

Je voudrais qu’à mes vœux heureusement docile,

Elle-même en secret pût chérir cet asile ;

Je voudrais que son cœur, sensible à mes bienfaits,

Détestât Mahomet autant que je le hais.

Elle veut me parler sous ces sacrés portiques,

Non loin de cet autel de nos dieux domestiques ;

Elle vient, et son front, siège de la candeur,

Annonce en rougissant les vertus de son cœur.

 

 

Scène II

 

ZOPIRE, PALMIRE

 

ZOPIRE.

Jeune et charmant objet dont le sort de la guerre,

Propice à ma vieillesse, honora cette terre,

Vous n’êtes point tombée en de barbares mains ;

Tout respecte avec moi vos malheureux destins,

Votre âge, vos beautés, votre aimable innocence.

Parlez ; et s’il me reste encor quelque puissance,

De vos justes désirs si je remplis les vœux,

Ces derniers de mes jours seront des jours heureux.

PALMIRE.

Seigneur, depuis deux mois sous vos lois prisonnière,

Je dus à mes destins pardonner ma misère ;

Vos généreuses mains s’empressent d’effacer

Les larmes que le ciel me condamne à verser.

Par vous, par vos bienfaits, à parler enhardie,

C’est de vous que j’attends le bonheur de ma vie.

Aux vœux de Mahomet j’ose ajouter les miens :

Il vous a demandé de briser mes liens ;

Puissiez-vous l’écouter ! et puissé-je lui dire

Qu’après le ciel et lui je dois tout à Zopire !

ZOPIRE.

Ainsi de Mahomet vous regrettez les fers,

Ce tumulte des camps, ces horreurs des déserts,

Cette patrie errante, au trouble abandonnée ?

PALMIRE.

La patrie est aux lieux où l’âme est enchaînée.

Mahomet a formé mes premiers sentiments,

Et ses femmes en paix guidaient mes faibles ans ;

Leur demeure est un temple où ces femmes sacrées

Lèvent au ciel des mains de leur maître adorées.

Le jour de mon malheur, hélas ! fut le seul jour

Où le sort des combats a troublé leur séjour :

Seigneur, ayez pitié d’une âme déchirée,

Toujours présente aux lieux dont je suis séparée.

ZOPIRE.

J’entends : vous espérez partager quelque jour

De ce maître orgueilleux et la main et l’amour.

PALMIRE.

Seigneur, je le révère, et mon âme tremblante

Croit voir dans Mahomet un dieu qui m’épouvante.

Non, d’un si grand hymen mon cœur n’est point flatté ;

Tant d’éclat convient mal à tant d’obscurité.

ZOPIRE.

Ah ! qui que vous soyez, il n’est point né peut-être

Pour être votre époux, encor moins votre maître ;

Et vous semblez d’un sang fait pour donner des lois

À l’Arabe insolent qui marche égal aux rois.

PALMIRE.

Nous ne connaissons point l’orgueil de la naissance ;

Sans parents, sans patrie, esclaves dès l’enfance,

Dans notre égalité nous chérissons nos fers ;

Tout nous est étranger, hors le dieu que je sers.

ZOPIRE.

Tout vous est étranger ! cet état peut-il plaire ?

Quoi ! vous servez un maître, et n’avez point de père ?

Dans mon triste palais, seul et privé d’enfants,

J’aurais pu voir en vous l’appui de mes vieux ans ;

Le soin de vous former des destins plus propices

Eût adouci des miens les longues injustices.

Mais non, vous abhorrez ma patrie et ma loi.

PALMIRE.

Comment puis-je être à vous ? je ne suis point à moi.

Vous aurez mes regrets, votre bonté m’est chère ;

Mais enfin Mahomet m’a tenu lieu de père.

ZOPIRE.

Quel père ! justes dieux ! lui ? ce monstre imposteur !

PALMIRE.

Ah ! quels noms inouïs lui donnez-vous, seigneur !

Lui, dans qui tant d’états adorent leur prophète !

Lui, l’envoyé du ciel, et son seul interprète !

ZOPIRE.

Étrange aveuglement des malheureux mortels !

Tout m’abandonne ici, pour dresser des autels

À ce coupable heureux qu’épargna ma justice,

Et qui courut au trône, échappé du supplice.

PALMIRE.

Vous me faites frémir, seigneur ; et, de mes jours,

Je n’avais entendu ces horribles discours.

Mon penchant, je l’avoue, et ma reconnaissance,

Vous donnaient sur mon cœur une juste puissance ;

Vos blasphèmes affreux contre mon protecteur

À ce penchant si doux font succéder l’horreur.

ZOPIRE.

Ô superstition ! tes rigueurs inflexibles

Privent d’humanité les cœurs les plus sensibles.

Que je vous plains, Palmire ! et que sur vos erreurs

Ma pitié malgré moi me fait verser de pleurs !

PALMIRE.

Et vous me refusez !

ZOPIRE.

Oui. Je ne puis vous rendre

Au tyran qui trompa ce cœur flexible et tendre ;

Oui, je crois voir en vous un bien trop précieux,

Qui me rend Mahomet encor plus odieux.

 

 

Scène III

 

ZOPIRE, PALMIRE, PHANOR

 

ZOPIRE.

Que voulez-vous, Phanor ?

PHANOR.

Aux portes de la ville,

D’où l’on voit de Moad la campagne fertile,

Omar est arrivé.

ZOPIRE.

Qui ? ce farouche Omar,

Que l’erreur aujourd’hui conduit après son char,

Qui combattit longtemps le tyran qu’il adore,

Qui vengea son pays ?

PHANOR.

Peut-être il l’aime encore.

Moins terrible à nos yeux, cet insolent guerrier,

Portant entre ses mains le glaive et l’olivier,

De la paix à nos chefs a présenté le gage.

On lui parle ; il demande, il reçoit un otage.[15]

Séide est avec lui.

PALMIRE.

Grand dieu ! destin plus doux !

Quoi ! Séide ?

PHANOR.

Omar vient, il s’avance vers vous.

ZOPIRE.

Il le faut écouter. Allez, jeune Palmire.

Palmire sort.

Omar devant mes yeux ! qu’osera-t-il me dire ?

Ô dieux de mon pays, qui depuis trois mille ans

Protégiez d’Ismaël les généreux enfants !

Soleil, sacré flambeau, qui dans votre carrière,

Image de ces dieux, nous prêtez leur lumière,

Voyez et soutenez la juste fermeté

Que j’opposai toujours contre l’iniquité !

 

 

Scène IV

 

ZOPIRE, OMAR, PHANOR, SUITE

 

ZOPIRE.

Eh bien ! après six ans tu revois ta patrie,

Que ton bras défendit, que ton cœur a trahie.

Ces murs sont encor pleins de tes premiers exploits.

Déserteur de nos dieux, déserteur de nos lois,

Persécuteur nouveau de cette cité sainte,

D’où vient que ton audace en profane l’enceinte ?

Ministre d’un brigand qu’on dût exterminer,

Parle : que me veux-tu ?

OMAR.

Je veux te pardonner.

Le prophète d’un dieu, par pitié pour ton âge,

Pour tes malheurs passés, surtout pour ton courage,

Te présente une main qui pourrait t’écraser ;

Et j’apporte la paix qu’il daigne proposer.

ZOPIRE.

Un vil séditieux prétend avec audace

Nous accorder la paix, et non demander grâce !

Souffrirez-vous, grands dieux ! qu’au gré de ses forfaits

Mahomet nous ravisse ou nous rende la paix ?

Et vous, qui vous chargez des volontés d’un traître,

Ne rougissez-vous point de servir un tel maître ?

Ne l’avez-vous pas vu, sans honneur et sans biens,

Ramper au dernier rang des derniers citoyens ?

Qu’alors il était loin de tant de renommée !

OMAR.

À tes viles grandeurs ton âme accoutumée

Juge ainsi du mérite, et pèse les humains

Au poids que la fortune avait mis dans tes mains.

Ne sais-tu pas encore, homme faible et superbe,

Que l’insecte insensible enseveli sous l’herbe,

Et l’aigle impérieux qui plane au haut du ciel,

Rentrent dans le néant aux yeux de l’Éternel ?

Les mortels sont égaux ; ce n’est point la naissance,

C’est la seule vertu qui fait leur différence.

Il est de ces esprits favorisés des cieux,

Qui sont tout par eux-même, et rien par leurs aïeux.

Tel est l’homme, en un mot, que j’ai choisi pour maître ;

Lui seul dans l’univers a mérité de l’être ;

Tout mortel à sa loi doit un jour obéir,

Et j’ai donné l’exemple aux siècles à venir.[16]

ZOPIRE.

Je te connais, Omar : en vain ta politique

Vient m’étaler ici ce tableau fanatique :

En vain tu peux ailleurs éblouir les esprits ;

Ce que ton peuple adore excite mes mépris.

Bannis toute imposture, et d’un coup d’œil plus sage

Regarde ce prophète à qui tu rends hommage ;

Vois l’homme en Mahomet ; conçois par quel degré

Tu fais monter aux cieux ton fantôme adoré.

Enthousiaste ou fourbe, il faut cesser de l’être ;

Sers-toi de ta raison, juge avec moi ton maître :

Tu verras de chameaux un grossier conducteur,

Chez sa première épouse insolent imposteur,

Qui, sous le vain appât d’un songe ridicule,

Des plus vils des humains tente la foi crédule ;

Comme un séditieux à mes pieds amené,

Par quarante vieillards à l’exil condamné :

Trop léger châtiment qui l’enhardit au crime.

De caverne en caverne il fuit avec Fatime.

Ses disciples errants de cités en déserts,

Proscrits, persécutés, bannis, chargés de fers,

Promènent leur fureur, qu’ils appellent divine ;[17]

De leurs venins bientôt ils infectent Médine.

Toi-même alors, toi-même, écoutant la raison,

Tu voulus dans sa source arrêter le poison.

Je te vis plus heureux, et plus juste, et plus brave,

Attaquer le tyran dont je te vois l’esclave.

S’il est un vrai prophète, osas-tu le punir ?

S’il est un imposteur, oses-tu le servir ?

OMAR.

Je voulus le punir quand mon peu de lumière

Méconnut ce grand homme entré dans la carrière :

Mais enfin, quand j’ai vu que Mahomet est né

Pour changer l’univers à ses pieds consterné ;

Quand mes yeux, éclairés du feu de son génie,

Te virent s’élever dans sa course infinie ;

Éloquent, intrépide, admirable en tout lieu,

Agir, parler, punir, ou pardonner en dieu ;

J’associai ma vie à ses travaux immenses :

Des trônes, des autels en sont les récompenses.

Je fus, je te l’avoue, aveugle comme toi.

Ouvre les yeux, Zopire, et change ainsi que moi ;

Et, sans plus me vanter les fureurs de ton zèle,

Ta persécution si vaine et si cruelle,

Nos frères gémissants, notre dieu blasphémé,

Tombe aux pieds d’un héros par toi-même opprimé.

Viens baiser cette main qui porte le tonnerre.[18]

Tu me vois après lui le premier de la terre ;

Le poste qui te reste est encore assez beau

Pour fléchir noblement sous ce maître nouveau.

Vois ce que nous étions, et vois ce que nous sommes.

Le peuple, aveugle et faible, est ne pour les grands hommes,

Pour admirer, pour croire, et pour nous obéir.

Viens régner avec nous, si tu crains de servir ;

Partage nos grandeurs au lieu de t’y soustraire ;

Et, las de l’imiter, fais trembler le vulgaire.

ZOPIRE.

Ce n’est qu’à Mahomet, à ses pareils, à toi,

Que je prétends, Omar, inspirer quelque effroi.

Tu veux que du sénat le shérif infidèle

Encense un imposteur, et couronne un rebelle !

Je ne te nierai point que ce fier séducteur

N’ait beaucoup de prudence et beaucoup de valeur :

Je connais comme toi les talents de ton maître ;

S’il était vertueux, c’est un héros peut-être :

Mais ce héros, Omar, est un traître, un cruel,

Et de tous les tyrans c’est le plus criminel.

Cesse de m’annoncer sa trompeuse clémence,

Le grand art qu’il possède est l’art de la vengeance

Dans le cours de la guerre un funeste destin

Le priva de son fils que fit périr ma main.

Mon bras perça le fils, ma voix bannit le père ;

Ma haine est inflexible, ainsi que sa colère ;

Pour rentrer dans la Mecque, il doit m’exterminer,

Et le juste aux méchants ne doit point pardonner.

OMAR.

Eh bien ! pour te montrer que Mahomet pardonne,

Pour te faire embrasser l’exemple qu’il te donne,

Partage avec lui-même, et donne à tes tribus

Les dépouilles des rois que nous avons vaincus.

Mets un prix à la paix, mets un prix à Palmire ;

Nos trésors sont à toi.

ZOPIRE.

Tu penses me séduire,

Me vendre ici ma honte, et marchander la paix

Par ses trésors honteux, le prix de ses forfaits ?

Tu veux que sous ses lois Palmire se remette ?

Elle a trop de vertus pour être sa sujette ;

Et je veux l’arracher aux tyrans imposteurs,

Qui renversent les lois et corrompent les mœurs.

OMAR.

Tu me parles toujours comme un juge implacable,

Qui sur son tribunal intimide un coupable.

Pense et parle en ministre ; agis, traite avec moi

Comme avec l’envoyé d’un grand homme et d’un roi.

ZOPIRE.

Qui l’a fait roi ? qui l’a couronné ?

OMAR.

La victoire.

Ménage sa puissance, et respecte sa gloire.

Aux noms de conquérant et de triomphateur,

Il veut joindre le nom de pacificateur.

Son armée est encore aux bords du Saïbare ;

Des murs où je suis né le siège se prépare ;

Sauvons, si tu m’en crois, le sang qui va couler :

Mahomet veut ici te voir et te parler.

ZOPIRE.

Lui ? Mahomet ?

OMAR.

Lui-même ; il t’en conjure.

ZOPIRE.

Traître !

Si de ces lieux sacrés j’étais l’unique maître,

C’est en te punissant que j’aurais répondu.

OMAR.

Zopire, j’ai pitié de ta fausse vertu.

Mais puisqu’un vil sénat insolemment partage

De ton gouvernement le fragile avantage,

Puisqu’il règne avec toi, je cours m’y présenter.

ZOPIRE.

Je t’y suis ; nous verrons qui l’on doit écouter.

Je défendrai mes lois, mes dieux, et ma patrie.

Viens-y contre ma voix prêter ta voix impie

Au dieu persécuteur, effroi du genre humain,

Qu’un fourbe ose annoncer les armes à la main.

À Phanor.

Toi, viens m’aider, Phanor, à repousser un traître :

Le souffrir parmi nous, et l’épargner, c’est l’être.

Renversons ses desseins, confondons son orgueil ;

Préparons son supplice, ou creusons mon cercueil.

Je vais, si le sénat m’écoute et me seconde,[19]

Délivrer d’un tyran ma patrie et le monde.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

SÉIDE, PALMIRE

 

PALMIRE.

Dans ma prison cruelle est-ce un dieu qui te guide ?

Mes maux sont-ils finis ? te revois-je, Séide ?

SÉIDE.

Ô charme de ma vie et de tous mes malheurs !

Palmire, unique objet qui m’a coûté des pleurs,[20]

Depuis ce jour de sang qu’un ennemi barbare,

Près des camps du prophète, aux bords du Saïbare,

Vint arracher sa proie à mes bras tout sanglants ;

Qu’étendu loin de toi sur des corps expirants,

Mes cris mal entendus sur cette infâme rive

Invoquèrent la mort sourde à ma voix plaintive,

Ô ma chère Palmire, en quel gouffre d’horreur

Tes périls et ma perte ont abîmé mon cœur !

Que mes feux, que ma crainte, et mon impatience,

Accusaient la lenteur des jours de la vengeance !

Que je hâtais l’assaut si longtemps différé,

Cette heure de carnage, où, de sang enivré,[21]

Je devais de mes mains brûler la ville impie

Où Palmire a pleuré sa liberté ravie !

Enfin de Mahomet les sublimes desseins,

Que n’ose approfondir l’humble esprit des humains,

Ont fait entrer Omar en ce lieu d’esclavage ;

Je l’apprends, et j’y vole. On demande un otage,

J’entre, je nie présente ; on accepte ma foi,

Et je me rends captif, ou je meurs avec toi.

PALMIRE.

Séide, au moment même, avant que ta présence

Vînt de mon désespoir calmer la violence,

Je me jetais aux pieds de mon fier ravisseur.

Vous voyez, ai-je dit, les secrets de mon cœur :

Ma vie est dans les camps dont vous m’avez tirée ;

Rendez-moi le seul bien dont je suis séparée.

Mes pleurs, en lui parlant, ont arrosé ses pieds ;

Ses refus ont saisi mes esprits effrayés.

J’ai senti dans mes yeux la lumière obscurcie :

Mon cœur sans mouvement, sans chaleur, et sans vie,

D’aucune ombre d’espoir n’était plus secouru ;

Tout finissait pour moi, quand Séide a paru.

SÉIDE.

Quel est donc ce mortel insensible à tes larmes ?

PALMIRE.

C’est Zopire : il semblait touché de mes alarmes ;

Mais le cruel enfin vient de me déclarer

Que des lieux où je suis rien ne peut me tirer.

SÉIDE.

Le barbare se trompe ; et Mahomet mon maître,

Et l’invincible Omar, et moi-même peut-être[22]

(Car j’ose me nommer après ces noms fameux,

Pardonne à ton amant cet espoir orgueilleux),

Nous briserons ta chaîne, et tarirons tes larmes.

Le dieu de Mahomet, protecteur de nos armes,

Le dieu dont j’ai porté les sacrés étendards,

Le dieu qui de Médine a détruit les remparts,

Renversera la Mecque à nos pieds abattue.

Omar est clans la ville, et le peuple à sa vue

N’a point fait éclater ce trouble et cette horreur

Qu’inspire aux ennemis un ennemi vainqueur ;

Au nom de Mahomet un grand dessein l’amène.

PALMIRE.

Mahomet nous chérit ; il briserait ma chaîne ;

Il unirait nos cœurs ; nos cœurs lui sont offerts :

Mais il est loin de nous, et nous sommes aux fers.

 

 

Scène II

 

PALMIRE, SÉIDE, OMAR

 

OMAR.

Vos fers seront brisés, soyez pleins d’espérance ;

Le ciel vous favorise, et Mahomet s’avance.

SÉIDE.

Lui ?

PALMIRE.

Notre auguste père ?

OMAR.

Au conseil assemblé

L’esprit de Mahomet par ma bouche a parlé.

« Ce favori du dieu qui préside aux batailles,

« Ce grand homme, ai-je dit, est né dans vos murailles.

« Il s’est rendu des rois le maître et le soutien,

« Et vous lui refusez le rang de citoyen !

« Vient-il vous enchaîner, vous perdre, vous détruire ?

« Il vient vous protéger, mais surtout vous instruire :

« Il vient dans vos cœurs même établir son pouvoir. »

Plus d’un juge à ma voix a paru s’émouvoir ;

Les esprits s’ébranlaient : l’inflexible Zopire,

Qui craint de la raison l’inévitable empire,

Veut convoquer le peuple, et s’en faire un appui.

On l’assemble ; j’y cours, et j’arrive avec lui :

Je parle aux citoyens, j’intimide, j’exhorte ;

J’obtiens qu’à Mahomet on ouvre enfin la porte.

Après quinze ans d’exil, il revoit ses foyers ;

Il entre accompagné des plus braves guerriers,

D’Ali, d’Ammon, d’Hercide, et de sa noble élite ;

Il entre, et sur ses pas chacun se précipite ;

Chacun porte un regard, comme un cœur différent :

L’un croit voir un héros, l’autre voir un tyran.

Celui-ci le blasphème, et le menace encore ;

Cet autre est à ses pieds, les embrasse, et l’adore.

Nous faisons retentir à ce peuple agité

Les noms sacrés de dieu, de paix, de liberté.

De Zopire éperdu la cabale impuissante

Vomit en vain les feux de sa rage expirante.

Au milieu de leurs cris, le front calme et serein,

Mahomet marche en maître, et l’olive à la main :

La trêve est publiée ; et le voici lui-même.

 

 

Scène III

 

MAHOMET, OMAR, ALI, HERCIDE, SÉIDE, PALMIRE, SUITE

 

MAHOMET.

Invincibles soutiens de mon pouvoir suprême,

Noble et sublime Ali, Morad, Hercide, Ammon,

Retournez vers ce peuple, instruisez-le en mon nom ;

Promettez, menacez ; que la vérité règne ;

Qu’on adore mon dieu, mais surtout qu’on le craigne.

Vous, Séide, en ces lieux !

SÉIDE.

Ô mon père ! ô mon roi !

Le dieu qui vous inspire a marché devant moi.

Prêt à mourir pour vous, prêt à tout entreprendre,

J’ai prévenu votre ordre.

MAHOMET.

Il eût fallu l’attendre.

Qui fait plus qu’il ne doit ne sait point me servir.

J’obéis â mon dieu ; vous, sachez m’obéir.

PALMIRE.

Ah ! seigneur ! pardonnez à son impatience.

Élevés près de vous dans notre tendre enfance,

Les mêmes sentiments nous animent tous deux :

Hélas ! mes tristes jours sont assez malheureux !

Loin de vous, loin de lui, j’ai langui prisonnière ;

Mes yeux de pleurs noyés s’ouvraient à la lumière :

Empoisonneriez-vous l’instant de mon bonheur ?

MAHOMET.

Palmire, c’est assez ; je lis dans votre cœur :

Que rien ne vous alarme, et rien ne vous étonne.

Allez : malgré les soins de l’autel et du trône,

Mes yeux sur vos destins seront toujours ouverts ;

Je veillerai sur vous comme sur l’univers.

À Séide.

Vous, suivez mes guerriers ; et vous, jeune Palmire,

En servant votre dieu, ne craignez que Zopire.

 

 

Scène IV

 

MAHOMET, OMAR

 

MAHOMET.

Toi, reste, brave Omar : il est temps que mon cœur

De ses derniers replis t’ouvre la profondeur.

D’un siège encor douteux la lenteur ordinaire

Peut retarder ma course, et borner ma carrière :

Ne donnons point le temps aux mortels détrompés

De rassurer leurs yeux de tant d’éclat frappés.

Les préjugés, ami, sont les rois du vulgaire.

Tu connais quel oracle et quel bruit populaire

Ont promis l’univers à l’envoyé d’un dieu,

Qui, reçu dans la Mecque, et vainqueur en tout lieu,

Entrerait dans ces murs en écartant la guerre :

Je viens mettre à profit les erreurs de la terre.

Mais tandis que les miens, par de nouveaux efforts,

De ce peuple inconstant font mouvoir les ressorts,

De quel œil revois-tu Palmire avec Séide ?

OMAR.

Parmi tous ces enfants enlevés par Hercide,

Qui, formés sous ton joug, et nourris dans ta loi,

N’ont de dieu que le tien, n’ont de père que toi,

Aucun ne te servit avec moins de scrupule,

N’eut un cœur plus docile, un esprit plus crédule ;

De tous tes musulmans ce sont les plus soumis.

MAHOMET.

Cher Omar, je n’ai point de plus grands ennemis.

Ils s’aiment, c’est assez.

OMAR.

Blâmes-tu leurs tendresses ?

MAHOMET.

Ah ! connais mes fureurs et toutes mes faiblesses.

OMAR.

Comment ?

MAHOMET.

Tu sais assez quel sentiment vainqueur

Parmi mes passions règne au fond de mon cœur.

Chargé du soin du monde, environné d’alarmes,

Je porte l’encensoir, et le sceptre, et les armes :

Ma vie est un combat, et ma frugalité

Asservit la nature à mon austérité :

J’ai banni loin de moi cette liqueur traîtresse

Qui nourrit des humains la brutale mollesse :

Dans des sables brûlants, sur des rochers déserts,

Je supporte avec toi l’inclémence des airs :

L’amour seul me console ; il est ma récompense,

L’objet de mes travaux, l’idole que j’encense,

Le dieu de Mahomet ; et cette passion

Est égale aux fureurs de mon ambition.

Je préfère en secret Palmire à mes épouses.

Conçois-tu bien l’excès de mes fureurs jalouses,

Quand Palmire à mes pieds, par un aveu fatal,

Insulte à Mahomet, et lui donne un rival ?

OMAR.

Et tu n’es pas vengé ?

MAHOMET.

Juge si je dois l’être.

Pour le mieux délester, apprends à le connaître.

De mes deux ennemis apprends tous les forfaits

Tous deux sont nés ici du tyran que je hais.

OMAR.

Quoi ! Zopire...

MAHOMET.

Est leur père : Hercide en ma puissance

Remit depuis quinze ans leur malheureuse enfance.

J’ai nourri dans mon sein ces serpents dangereux ;

Déjà sans se connaître ils m’outragent tous deux.

J’attisai de mes mains leurs feux illégitimes.

Le ciel voulut ici rassembler tous les crimes.

Je veux... Leur père vient ; ses yeux lancent vers nous

Les regards de la haine, et les traits du courroux.

Observe tout, Omar, et qu’avec son escorte

Le vigilant Hercide assiège cette porte.

Reviens me rendre compte, et voir s’il faut hâter

Ou retenir les coups que je dois lui porter.

 

 

Scène V

 

ZOPIRE, MAHOMET

 

ZOPIRE.

Ah ! quel fardeau cruel à ma douleur profonde !

Moi, recevoir ici cet ennemi du monde !

MAHOMET.

Approche, et puisque enfin le ciel veut nous unir,

Vois Mahomet sans crainte, et parle sans rougir.

ZOPIRE.

Je rougis pour toi seul, pour toi dont l’artifice

A traîné ta patrie au bord du précipice ;

Pour toi de qui la main sème ici les forfaits,

Et fait naître la guerre au milieu de la paix.

Ton nom seul parmi nous divise les familles,

Les époux, les parents, les mères et les filles ;

Et la trêve pour toi n’est qu’un moyen nouveau

Pour venir dans nos cœurs enfoncer le couteau.

La discorde civile est partout sur ta trace.

Assemblage inouï de mensonge et d’audace,

Tyran de ton pays, est-ce ainsi qu’en ce lieu

Tu viens donner la paix, et m’annoncer un dieu ?

MAHOMET.

Si j’avais à répondre à d’autres qu’à Zopire,

Je ne ferais parler que le dieu qui m’inspire ;

Le glaive et l’Alcoran, dans mes sanglantes mains,

Imposeraient silence au reste des humains ;

Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre,

Et je verrais leurs fronts attachés à la terre :

Mais je te parle en homme, et sans rien déguiser ;

Je me sens assez grand pour ne pas t’abuser.

Vois quel est Mahomet : nous sommes seuls ; écoute :

Je suis ambitieux ; tout homme l’est, sans doute ;

Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen,

Ne conçut un projet aussi grand que le mien.

Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre,

Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre ;

Le temps de l’Arabie est à la fin venu.

Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu,

Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire ;

Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire.

Vois du nord au midi l’univers désolé,

La Perse encor sanglante, et son trône ébranlé,

L’Inde esclave et timide, et l’Égypte abaissée.

Des murs de Constantin la splendeur éclipsée ;

Vois l’empire romain tombant de toutes parts,

Ce grand corps déchiré, dont les membres épars

Languissent dispersés sans honneur et sans vie :

Sur ces débris du monde élevons l’Arabie.

Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers ;

Il faut un nouveau dieu pour l’aveugle univers.

En Égypte Osiris, Zoroastre en Asie,

Chez les Crétois Minos, Numa dans l’Italie,

À des peuples sans mœurs, et sans culte, et sans rois

Donnèrent aisément d’insuffisantes lois.

Je viens après mille ans changer ces lois grossières :

J’apporte un joug plus noble aux nations entières :

J’abolis les faux dieux ; et mon culte épuré

De ma grandeur naissante est le premier degré.

Ne me reproche point de tromper ma patrie ;

Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie :

Sous un roi, sous un dieu, je viens la réunir ;

Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.

ZOPIRE.

Voilà donc tes desseins ! c’est donc toi dont l’audace

De la terre à ton gré prétend changer la face !

Tu veux, en apportant le carnage et l’effroi,

Commander aux humains de penser comme toi :

Tu ravages le monde, et tu prétends l’instruire.

Ah ! si par des erreurs il s’est laissé séduire.

Si la nuit du mensonge a pu nous égarer,

Par quels flambeaux affreux veux-tu nous éclairer ?

Quel droit as-tu reçu d’enseigner, de prédire,

De porter l’encensoir, et d’affecter l’empire ?

MAHOMET.

Le droit qu’un esprit vaste, et ferme en ses desseins,

À sur l’esprit grossier des vulgaires humains.[23]

ZOPIRE.

Eh quoi ! tout factieux qui pense avec courage

Doit donner aux mortels un nouvel esclavage ?

Il a droit de tromper, s’il trompe avec grandeur ?

MAHOMET.

Oui ; je connais ton peuple, il a besoin d’erreur ;

Ou véritable ou faux, mon culte est nécessaire.

Que t’ont produit tes dieux ? quel bien t’ont-ils pu faire ?

Quels lauriers vois-tu croître au pied de leurs autels ?

Ta secte obscure et basse avilit les mortels,

Énerve le courage, et rend l’homme stupide ;

La mienne élève l’âme, et la rend intrépide :

Ma loi fait des héros.

ZOPIRE.

Dis plutôt des brigands.

Porte ailleurs tes leçons, l’école des tyrans ;

Va vanter l’imposture à Médine où tu règnes,

Où tes maîtres séduits marchent sous tes enseignes,

Où tu vois tes égaux à tes pieds abattus.

MAHOMET.

Des égaux ! dès longtemps Mahomet n’en a plus.

Je fais trembler la Mecque, et je règne à Médine ;

Crois-moi, reçois la paix, si tu crains ta ruine.

ZOPIRE.

La paix est dans ta bouche, et ton cœur en est loin :

Penses-tu me tromper ?

MAHOMET.

Je n’en ai pas besoin.

C’est le faible qui trompe, et le puissant commande.

Demain j’ordonnerai ce que je te demande ;

Demain je puis te voir à mon joug asservi :

Aujourd’hui Mahomet veut être ton ami.

ZOPIRE.

Nous amis ! nous, cruel ! ah ! quel nouveau prestige !

Connais-tu quelque dieu qui fasse un tel prodige ?

MAHOMET.

J’en connais un puissant, et toujours écouté,

Qui te parle avec moi.

ZOPIRE.

Qui ?

MAHOMET.

La nécessité,

Ton intérêt.

ZOPIRE.

Avant qu’un tel nœud nous rassemble,

Les enfers et les cieux seront unis ensemble.

L’intérêt est ton dieu, le mien est l’équité ;

Entre ces ennemis il n’est point de traité.

Quel serait le ciment, réponds-moi, si tu l’oses,

De l’horrible amitié qu’ici tu me proposes ?

Réponds ; est-ce ton fils que mon bras te ravit ?

Est-ce le sang des miens que ta main répandit ?

MAHOMET.

Oui, ce sont tes fils même. Oui, connais un mystère

Dont seul dans l’univers je suis dépositaire :

Tu pleures tes enfants, ils respirent tous deux.

ZOPIRE.

Ils vivraient ! qu’as-tu dit ? ô ciel ! ô jour heureux !

Ils vivraient ! c’est de toi qu’il faut que je l’apprenne !

MAHOMET.

Élevés dans mon camp, tous deux sont dans ma chaîne.

ZOPIRE.

Mes enfants dans tes fers ! ils pourraient te servir !

MAHOMET.

Mes bienfaisantes mains ont daigné les nourrir.

ZOPIRE.

Quoi ! tu n’as point sur eux étendu ta colère ?

MAHOMET.

Je ne les punis point des fautes de leur père.

ZOPIRE.

Achève, éclaircis-moi, parle, quel est leur sort ?

MAHOMET.

Je tiens entre mes mains et leur vie et leur mort ;

Tu n’as qu’à dire un mot, et je t’en fais l’arbitre.

ZOPIRE.

Moi, je puis les sauver ! à quel prix ? à quel titre ?

Faut-il donner mon sang ? faut-il porter leurs fers ?

MAHOMET.

Non, mais il faut m’aider à tromper l’univers ;

Il faut rendre la Mecque, abandonner ton temple,

De la crédulité donner à tous l’exemple,

Annoncer l’Alcoran aux peuples effrayés,

Me servir en prophète, et tomber à mes pieds :

Je te rendrai ton fils, et je serai ton gendre.

ZOPIRE.

Mahomet, je suis père, et je porte un cœur tendre.

Après quinze ans d’ennuis, retrouver mes enfants,

Les revoir, et mourir dans leurs embrassements,

C’est le premier des biens pour mon âme attendrir

Mais s’il faut à ton culte asservir ma patrie,

Ou de ma propre main les immoler tous deux,

Connais-moi, Mahomet, mon choix n’est pas douteux.

Adieu.

MAHOMET, seul.

Fier citoyen, vieillard inexorable,

Je serai plus que toi cruel, impitoyable.

 

 

Scène VI

 

MAHOMET, OMAR

 

OMAR.

Mahomet, il faut l’être, ou nous sommes perdus :

Les secrets des tyrans me sont déjà vendus.

Demain la trêve expire, et demain l’on t’arrête :

Demain Zopire est maître, et fait tomber ta tête.

La moitié du sénat vient de te condamner ;

N’osant pas te combattre, on t’ose assassiner.

Ce meurtre d’un héros, ils le nomment supplice ;

Et ce complot obscur, ils l’appellent justice.

MAHOMET.

Ils sentiront la mienne; ils verront ma fureur.

La persécution fit toujours ma grandeur :

Zopire périra.

OMAR.

Cette tête funeste,

En tombant à tes pieds, fera fléchir le reste.

Mais ne perds point de temps.

MAHOMET.

Mais, malgré mon courroux,

Je dois cacher la main qui va lancer les coups,

Et détourner de moi les soupçons du vulgaire.

OMAR.

Il est trop méprisable.

MAHOMET.

Il faut pourtant lui plaire ;

Et j’ai besoin d’un bras qui, par ma voix conduit,

Soit seul chargé du meurtre, et m’en laisse le fruit.

OMAR.

Pour un tel attentat je réponds de Séide.[24]

MAHOMET.

De lui ?

OMAR.

C’est l’instrument d’un pareil homicide.

Otage de Zopire, il peut seul aujourd’hui

L’aborder en secret, et te venger de lui.

Tes autres favoris, zélés avec prudence,

Pour s’exposer à tout ont trop d’expérience ;

Ils sont tous dans cet âge où la maturité

Fait tomber le bandeau de la crédulité ;

Il faut un cœur plus simple, aveugle avec courage,

Un esprit amoureux de son propre esclavage :

La jeunesse est le temps de ces illusions.

Séide est tout en proie aux superstitions ;[25]

C’est un lion docile à la voix qui le guide.

MAHOMET.

Le frère de Palmire ?

OMAR.

Oui, lui-même, oui, Séide,

De ton fier ennemi le fils audacieux,

De son maître offensé rival incestueux.

MAHOMET.

Je déteste Séide, et son nom seul m’offense ;

La cendre de mon fils me crie encor vengeance :

Mais tu connais l’objet de mon fatal amour ;

Tu connais dans quel sang elle a puisé le jour.

Tu vois que dans ces lieux environnés d’abîmes

Je viens chercher un trône, un autel, des victimes ;

Qu’il faut d’un peuple fier enchanter les esprits,

Qu’il faut perdre Zopire, et perdre encor son fils.

Allons, consultons bien mon intérêt, ma haine,

L’amour, l’indigne amour, qui malgré moi m’entraîne,

Et la religion, à qui tout est soumis,

Et la nécessité, par qui tout est permis.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

SÉIDE, PALMIRE

 

PALMIRE.1

Demeure. Quel est donc ce secret sacrifice ? [26]

Quel sang a demandé l’éternelle justice ?

Ne m’abandonne pas.

SÉIDE.

Dieu daigne m’appeler :

Mon bras doit le servir, mon cœur va lui parler.

Omar veut à l’instant, par un serment terrible,

M’attacher de plus près à ce maître invincible :

Je vais jurer à Dieu de mourir pour sa loi,

Et mes seconds serments ne seront que pour toi.

PALMIRE.

D’où vient qu’à ce serment je ne suis point présente ?

Si je t’accompagnais, j’aurais moins d’épouvante.

Omar, ce même Omar, loin de me consoler,

Parle de trahison, de sang prêt à couler,

Des fureurs du sénat, des complots de Zopire.

Les feux sont allumés, bientôt la trêve expire :

Le fer cruel est prêt; on s’arme, on va frapper :

Le prophète l’a dit, il ne peut nous tromper.

Je crains tout de Zopire, et je crains pour Séide.

SÉIDE.

Croirai-je que Zopire ait un cœur si perfide !

Ce matin, comme otage à ses yeux présenté,

J’admirais sa noblesse et son humanité ;

Je sentais qu’en secret une force inconnue

Enlevait jusqu’à lui mon âme prévenue :

Soit respect pour son nom, soit qu’un dehors heureux

Me cachât de son cœur les replis dangereux ;

Soit que, dans ces moments où je t’ai rencontrée,

Mon âme tout entière à son bonheur livrée,

Oubliant ses douleurs, et chassant tout effroi,

Ne connût, n’entendît, ne vît plus rien que toi ;

Je me trouvais heureux d’être auprès de Zopire.

Je le hais d’autant plus qu’il m’avait su séduire :

Mais malgré le courroux dont je dois m’animer,

Qu’il est dur de haïr ceux qu’on voulait aimer !

PALMIRE.

Ah ! que le ciel en tout a joint nos destinées !

Qu’il a pris soin d’unir nos âmes enchaînées !

Hélas ! sans mon amour, sans ce tendre lien,

Sans cet instinct charmant qui joint mon cœur au tien,

Sans la religion que Mahomet m’inspire,

J’aurais eu des remords en accusant Zopire.

SÉIDE.

Laissons ces vains remords, et nous abandonnons

À la voix de ce dieu qu’à l’envi nous servons.

Je sors. Il faut prêter ce serment redoutable ;

Le dieu qui m’entendra nous sera favorable ;

Et le pontife roi, qui veille sur nos jours,

Bénira de ses mains de si chastes amours.

Adieu. Pour être à toi, je vais tout entreprendre.

 

 

Scène II

 

PALMIRE

 

D’un noir pressentiment je ne puis me défendre.

Cet amour dont l’idée avait fait mon bonheur,

Ce jour tant souhaité n’est qu’un jour de terreur.[27]

Quel est donc ce serinent qu’on attend de Séide ?

Tout m’est suspect ici ; Zopire m’intimide.

J’invoque Mahomet, et cependant mon cœur

Éprouve à son nom même une secrète horreur.

Dans les profonds respects que ce héros m’inspire,

Je sens que je le crains presque autant que Zopire.

Délivre-moi, grand dieu ! de ce trouble où je suis !

Craintive je te sers, aveugle je te suis :

Hélas ! daigne essuyer les pleins où je me noie !

 

 

Scène III

 

MAHOMET, PALMIRE

 

PALMIRE.

C’est vous qu’à mon secours un dieu propice envoie,

Seigneur, Séide...

MAHOMET.

Eh bien ! d’où vous vient cet effroi ?

Et que craint-on pour lui, quand on est près de moi ?

PALMIRE.

Ô ciel ! vous redoublez la douleur qui m’agite.

Quel prodige inouï ! votre âme est interdite ;

Mahomet est troublé pour la première fois.

MAHOMET.

Je devrais l’être au moins dit trouble où je vous vois.

Est-ce ainsi qu’à mes veux votre simple innocence

Ose avouer un feu qui peut-être m’offense ?

Votre cœur a-t-il pu, sans être épouvanté,

Avoir un sentiment que je n’ai pas dicté ?

Ce cœur que j’ai formé n’est-il plus qu’un rebelle.

Ingrat à mes bienfaits, à mes lois infidèle ?

PALMIRE.

Que dites-vous ? surprise et tremblante à vos pieds,

Je baisse en frémissant mes regards effrayés.

Eh quoi ! n’avez-vous pas daigné, dans ce lieu même,

Vous rendre à nos souhaits, et consentir qu’il m’aime ?

Ces nœuds, ces chastes nœuds, que Dieu formait en nous,

Sont un lien de plus qui nous attache à vous.

MAHOMET.

Redoutez des liens formés par l’imprudence.

Le crime quelquefois suit de près l’innocence.

Le cœur peut se tromper ; l’amour et ses douceurs

Pourront coûter, Palmire, et du sang et des pleurs.

PALMIRE.

N’en doutez pas, mon sang coulerait pour Séide.

MAHOMET.

Vous l’aimez à ce point ?

PALMIRE.

Depuis le jour qu’Hercide

Nous soumit l’un et l’autre à votre joug sacré,

Cet instinct tout puissant, de nous-même ignoré,

Devançant la raison, croissant avec notre âge,

Du ciel, qui conduit tout, fui le secret ouvrage.

Nos penchants, dites-vous, ne viennent que de lui.

Dieu ne saurait changer : pourrait-il aujourd’hui

Réprouver un amour que lui-même il fit naître ?

Ce qui fut innocent peut-il cesser de l’être ?

Pourrais-je être coupable ?

MAHOMET.

Oui. Vous devez trembler :

Attendez les secrets que je dois révéler ;

Attendez que ma voix veuille enfin vous apprendre

Ce qu’on peut approuver, ce qu’on doit se défendre.

Ne croyez que moi seul.

PALMIRE.

Et qui croire que vous ?

Esclave de vos lois, soumise, à vos genoux,

Mon cœur d’un saint respect ne perd point l’habitude.

MAHOMET.

Trop de respect souvent mène à l’ingratitude.

PALMIRE.

Non, si de vos bienfaits je perds le souvenir,

Que Séide à vos yeux s’empresse à m’en punir !

MAHOMET.

Séide !

PALMIRE.

Ah ! quel courroux arme votre œil sévère ?

MAHOMET.

Allez, rassurez-vous, je n’ai point de colère.

C’est éprouver assez vos sentiments secrets ;

Reposez-vous sur moi de vos vrais intérêts :

Je suis digne du moins de votre confiance.

Vos destins dépendront de votre obéissance.

Si j’eus soin de vos jours, si vous m’appartenez,

Méritez des bienfaits qui vous sont destinés.

Quoi que la voix du ciel ordonne de Séide,

Affermissez ses pas où son devoir le guide :

Qu’il garde ses serments ; qu’il soit digne de vous.

PALMIRE.

N’en doutez point, mon père, il les remplira tous :

Je réponds de son cœur, ainsi que de moi-même.

Séide vous adore encor plus qu’il ne m’aime ;

Il voit en vous son roi, son père, son appui :

J’en atteste à vos pieds l’amour que j’ai pour lui.

Je cours à vous servir encourager son âme.

 

 

Scène IV

 

MAHOMET

 

Quoi ! je suis malgré moi confident de sa flamme !

Quoi ! sa naïveté, confondant ma fureur,

Enfonce innocemment le poignard dans mon cœur !

Père, enfants, destinés au malheur de ma vie,

Race toujours funeste et toujours ennemie,

Vous allez éprouver, dans cet horrible jour,

Ce que peut à-la-fois ma haine et mon amour.

 

 

Scène V

 

MAHOMET, OMAR

 

OMAR.

Enfin voici le temps et de ravir Palmire,

Et d’envahir la Mecque, et de punir Zopire :

Sa mort seule à tes pieds mettra nos citoyens :

Tout est désespéré si tu ne le préviens.

Le seul Séide ici te peut servir, sans doute ;

Il voit souvent Zopire, il lui parle, il l’écoute.

Tu vois cette retraite, et cet obscur détour

Qui peut de ton palais conduire à son séjour ;

Là, cette nuit, Zopire à ses dieux fantastiques

Offre un encens frivole et des vœux chimériques.

Là, Séide, enivré du zèle de ta loi,

Va l’immoler au dieu qui lui parle par toi.

MAHOMET.

Qu’il l’immole, il le faut : il est né pour le crime :

Qu’il en soit l’instrument, qu’il en soit la victime.

Ma vengeance, mes feux, ma loi, ma sûreté,

L’irrévocable arrêt de la fatalité,

Tout le veut ; mais crois-tu que son jeune courage,

Nourri du fanatisme, en ait toute la rage ?

OMAR.

Lui seul était formé pour remplir ton dessein.

Palmire à te servir excite encor sa main.

L’amour, le fanatisme, aveuglent sa jeunesse ;

Il sera furieux par excès de faiblesse.

MAHOMET.

Par les nœuds des serments as-tu lié son cœur ?

OMAR.

Du plus saint appareil la ténébreuse horreur.

Les autels, les serments, tout enchaîne Séide.

J’ai mis un fer sacré dans sa main parricide,

Et la religion le remplit de fureur.

Il vient.

 

 

Scène VI

 

MAHOMET, OMAR, SÉIDE

 

MAHOMET.

Enfant d’un dieu qui parle à votre cœur,

Écoutez par ma voix sa volonté suprême :

Il faut venger son culte, il faut venger Dieu même.

SÉIDE.

Roi, pontife, et prophète, à qui je suis voué,

Maître des nations, par le ciel avoué,

Vous avez sur mon être une entière puissance ;

Éclairez seulement ma docile ignorance.

Un mortel venger Dieu !

MAHOMET.

C’est par vos faibles mains

Qu’il veut épouvanter les profanes humains.

SÉIDE.

Ah ! sans doute ce Dieu, dont vous êtes l’image,

Va d’un combat illustre honorer mon courage.

MAHOMET.

Faites ce qu’il ordonne, il n’est point d’autre honneur.

De ses décrets divins aveugle exécuteur,

Adorez et frappez ; vos mains seront armées

Par l’ange de la mort, et le dieu des armées.

SÉIDE.

Parlez : quels ennemis vous faut-il immoler ?

Quel tyran faut-il perdre ? et quel sang doit couler ?

MAHOMET.

Le sang du meurtrier que Mahomet abhorre,

Qui nous persécuta, qui nous poursuit encore,

Qui combattit mon dieu, qui massacra mon fils ;

Le sang du plus cruel de tous nos ennemis,

De Zopire.

SÉIDE.

De lui ! quoi ! mon bras...

MAHOMET.

Téméraire,

On devient sacrilège alors qu’on délibère.

Loin de moi les mortels assez audacieux

Pour juger par eux-même, et pour voir par leurs yeux !

Quiconque ose penser n’est pas né pour me croire.

Obéir en silence est votre seule gloire.

Savez-vous qui je suis ? Savez-vous en quels lieux

Ma voix vous a chargé des volontés des cieux ?

Si malgré ses erreurs et son idolâtrie,

Des peuples d’Orient la Mecque est la patrie ;

Si ce temple du monde est promis à ma loi ;

Si Dieu m’en a créé le pontife et le roi ;

Si la Mecque est sacrée, en savez-vous la cause ?

Ibrahim y naquit, et sa cendre y repose :[28]

Ibrahim, dont le bras, docile à l’Éternel,

Traîna son fils unique aux marches de l’autel,

Étouffant pour son dieu les cris de la nature.

Et quand ce dieu par vous veut venger son injure,

Quand je demande un sang a lui seul adressé,

Quand Dieu vous a choisi, vous avez balancé !

Allez, vil idolâtre, et né pour toujours l’être,

Indigne musulman, cherchez un autre maître.

Le prix était tout prêt ; Palmire était à vous :

Mais vous bravez Palmire et le ciel en courroux.

Lâche et faible instrument des vengeances suprêmes,

Les traits que vous portez vont tomber sur vous-mêmes ;

Fuyez, servez, rampez, sous mes fiers ennemis.

SÉIDE.

Je crois entendre Dieu ; tu parles ; j’obéis.

MAHOMET.

Obéissez, frappez : teint du sang d’un impie,

Méritez par sa mort une éternelle vie.

À Omar.

Ne l’abandonne pas; et, non loin de ces lieux,

Sur tous ses mouvements ouvre toujours les yeux.

 

 

Scène VII

 

SÉIDE

 

Immoler un vieillard de qui je suis l’otage,

Sans armes, sans défense, appesanti par l’âge !

N’importe ; une victime amenée à l’autel

Y tombe sans défense, et son sang plaît au ciel.

Enfin Dieu m’a choisi pour ce grand sacrifice :

J’en ai fait le serment ; il faut qu’il s’accomplisse.

Venez à mon secours, ô vous, de qui le bras

Aux tyrans de la terre a donné le trépas !

Ajoutez vos fureurs à mon zèle intrépide ;

Affermissez ma main saintement homicide.[29]

Ange de Mahomet, ange exterminateur,

Mets ta férocité dans le fond de mon cœur !

Ah ! que vois-je ?

 

 

Scène VIII

 

ZOPIRE, SÉIDE

 

ZOPIRE.

À mes yeux tu te troubles, Séide !

Vois d’un œil plus coûtent le dessein qui me guide ;

Otage infortuné, que le sort m’a remis,

Je te vois à regret parmi mes ennemis.

La trêve a suspendu le moment du carnage ;

Ce torrent retenu peut s’ouvrir un passage :

Je ne t’en dis pas plus : mais mon cœur, malgré moi,

A frémi des dangers assemblés près de toi.

Cher Séide, en un mot, dans cette horreur publique,

Souffre que ma maison soit ton asile unique.

Je réponds de tes jours ; ils me sont précieux ;

Ne me refuse pas.

SÉIDE.

Ô mon devoir ! ô cieux !

Ah, Zopire ! est-ce vous qui n’avez d’autre envie

Que de me protéger, de veiller sur ma vie ?

Prêt à verser son sang, qu’ai-je ouï ? qu’ai-je vu ?

Pardonne, Mahomet, tout mon cœur s’est ému.

ZOPIRE.

De ma pitié pour toi tu t’étonnes peut-être ;

Mais enfin je suis homme, et c’est assez de l’être

Pour aimer à donner des soins compatissants

À des cœurs malheureux que l’on croit innocents.

Exterminez, grands dieux, de la terre où nous sommes,

Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes !

SÉIDE.

Que ce langage est cher à mon cœur combattu !

L’ennemi de mon dieu connaît donc la vertu !

ZOPIRE.

Tu la connais bien peu, puisque tu t’en étonnes.[30]

Mon fils, à quelle erreur, hélas ! tu t’abandonnes !

Ton esprit, fasciné par les lois d’un tyran,

Pense que tout est crime hors d’être musulman.

Cruellement docile aux leçons de ton maître,

Tu m’avais en horreur avant de me connaître ;

Avec un joug de fer, un affreux préjugé

Tient ton cœur innocent dans le piège engagé.

Je pardonne aux erreurs où Mahomet t’entraîne ;

Mais peux-tu croire un dieu qui commande la haine ?

SÉIDE.

Ah ! je sens qu’à ce dieu je vais désobéir ;

Non, seigneur, non ; mon cœur ne saurait vous haïr.

ZOPIRE, à part.

Hélas ! plus je lui parle, et plus il m’intéresse ;

Son âge, sa candeur, ont surpris ma tendresse.

Se peut-il qu’un soldat de ce monstre imposteur

Ait trouvé malgré lui le chemin de mon cœur ?

À Séide.

Quel es-tu ? de quel sang les dieux t’ont-ils fait naître ?

SÉIDE.

Je n’ai point de parents, seigneur, je n’ai qu’un maître,

Que jusqu’à ce moment j’avais toujours servi,

Mais qu’en vous écoutant ma faiblesse a trahi.

ZOPIRE.

Quoi ! tu ne connais point de qui tu tiens la vie ?

SÉIDE.

Son camp fut mon berceau ; son temple est ma patrie :

Je n’en connais point d’autre ; et, parmi ces enfants

Qu’en tribut à mon maître on offre tous les ans,

Nul n’a plus que Séide éprouvé sa clémence.

ZOPIRE.

Je ne puis le blâmer de sa reconnaissance.

Oui, les bienfaits, Séide, ont des droits sur un cœur.

Ciel ! pourquoi Mahomet fut-il son bienfaiteur ?

Il t’a servi de père, aussi bien qu’à Palmire :

D’où vient que tu frémis, et que ton cœur soupire ?

Tu détournes de moi ton regard égaré ;

De quelque grand remords tu sembles déchiré.

SÉIDE.

Eh ! qui n’en aurait pas dans ce jour effroyable !

ZOPIRE.

Si tes remords sont vrais, ton cœur n’est plus coupable.

Viens, le sang va couler ; je veux sauver le tien.

SÉIDE.

Juste ciel ! et c’est moi qui répandrais le sien !

Ô serments ! ô Palmire ! ô vous, dieu des vengeances !

ZOPIRE.

Remets-toi dans mes mains ; tremble, si tu balances ;[31]

Pour la dernière fois, viens, ton sort en dépend.

 

 

Scène IX

 

ZOPIRE, SÉIDE, OMAR, SUITE

 

OMAR, entrant avec précipitation.

Traître, que faites-vous ? Mahomet vous attend.

SÉIDE.

Où suis-je ! ô ciel ! où suis-je ! et que dois-je résoudre ?

D’un et d’autre côté je vois tomber la foudre.

Où courir ? où porter un trouble si cruel ?

Où fuir ?

OMAR.

Aux pieds du roi qu’a choisi l’Éternel.

SÉIDE.

Oui, j’y cours abjurer un serment que j’abhorre.

 

 

Scène X

 

ZOPIRE

 

Ah, Séide ! où vas-tu ? Mais il me fuit encore ;

Il sort désespéré, frappé d’un sombre effroi,

Et mon cœur qui le suit s’échappe loin de moi.

Ses remords, ma pitié, son aspect, son absence,[32]

À mes sens déchirés font trop de violence.

Suivons ses pas.

 

 

Scène XI

 

ZOPIRE, PHANOR

 

PHANOR.

Lisez ce billet important

Qu’un Arabe en secret m’a donné dans l’instant.

ZOPIRE.

Hercide ! qu’ai-je lu ? Grands dieux ! votre clémence

Répare-t-elle enfin soixante ans de souffrance ?

Hercide veut me voir ! lui, dont le bras cruel

Arracha mes enfants à ce sein paternel !

Ils vivent ! Mahomet les tient sous sa puissance,

Et Séide et Palmire ignorent leur naissance !

Mes enfants ! tendre espoir, que je n’ose écouter !

Je suis trop malheureux, je crains de me flatter.

Pressentiment confus, faut-il que je vous croie ?

Ô mon sang ! où porter mes larmes et ma joie ?

Mon cœur ne peut suffire à tant de mouvements ;

Je cours, et je suis prêt d’embrasser mes enfants.

Je m’arrête, j’hésite, et ma douleur craintive

Prête à la voix du sang une oreille attentive.

Allons. Voyons Hercide au milieu de la nuit ;

Qu’il soit sous cette voûte en secret introduit,

Au pied de cet autel, où les pleurs de ton maître

Ont fatigué les dieux, qui s’apaisent peut-être.

Dieux, rendez-moi mes fils ! dieux, rendez aux vertus

Deux cœurs nés généreux, qu’un traître a corrompus !

S’ils ne sont point à moi, si telle est ma misère,

Je les veux adopter, je veux être leur père.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

MAHOMET, OMAR

 

OMAR.

Oui, de ce grand secret la trame est découverte ;[33]

Ta gloire est en danger, ta tombe est entr’ouverte.

Séide obéira : mais avant que son cœur,

Raffermi par ta voix, eût repris sa fureur,

Séide a révélé cet horrible mystère.

MAHOMET.

Ô ciel !

OMAR.

Hercide l’aime : il lui tient lieu de père.

MAHOMET.

Eh bien ! que pense Hercide ?

OMAR.

Il paraît effrayé ;

Il semble pour Zopire avoir quelque pitié.

MAHOMET.

Hercide est faible ; ami, le faible est bientôt traître.

Qu’il tremble ! il est chargé du secret de son maître.[34]

Je sais comme on écarte un témoin dangereux.

Suis-je en tout obéi ?

OMAR.

J’ai fait ce que tu veux.

MAHOMET.

Préparons donc le reste. Il faut que dans une heure

On nous traîne au supplice, ou que Zopire meure.

S’il meurt, c’en est assez ; tout ce peuple éperdu

Adorera mon dieu, qui m’aura défendu.

Voilà le premier pas ; mais sitôt que Séide

Aura rougi ses mains de ce grand homicide,[35]

Réponds-tu qu’au trépas Séide soit livré ?

Réponds-tu du poison qui lui fut préparé ?

OMAR.

N’en doute point.

MAHOMET.

Il faut que nos mystères sombres

Soient cachés dans la mort, et couverts de ses ombres.

Mais tout prêt à frapper, prêt à percer le flanc

Dont Palmire a tiré la source de son sang,

Prends soin de redoubler son heureuse ignorance :

Épaississons la nuit qui voile sa naissance.

Pour son propre intérêt, pour moi, pour mon bonheur.

Mon triomphe en tout temps est fondé sur l’erreur.

Elle naquit en vain de ce sang que j’abhorre :

On n’a point de parents alors qu’on les ignore.

Les cris du sang, sa force, et ses impressions,

Des cœurs toujours trompés sont les illusions.

La nature à mes yeux n’est rien que l’habitude ;

Celle de m’obéir fit son unique étude :

Je lui tiens lieu de tout. Qu’elle passe en mes bras,

Sur la cendre des siens, qu’elle ne connaît pas.

Son cœur même en secret, ambitieux peut-être,

Sentira quelque orgueil à captiver son maître.

Mais déjà l’heure approche où Séide en ces lieux.

Doit m’immoler son père à l’aspect de ses dieux.

Retirons-nous.

OMAR.

Tu vois sa démarche égarée ;[36]

De l’ardeur d’obéir son aine est dévorée.

 

 

Scène II

 

MAHOMET, OMAR, sur le devant, mais retirés de côté, SÉIDE, dans le fond

 

SÉIDE.

Il le faut donc remplir ce terrible devoir !

MAHOMET.

Viens, et par d’autres coups assurons mon pouvoir.

Il sort avec Omar.

SÉIDE, seul.

À tout ce qu’ils m’ont dit je n’ai rien à répondre.

Un mot de Mahomet suffit pour me confondre.

Mais quand il m’accablait de cette sainte horreur,

La persuasion n’a point rempli mon cœur.

Si le ciel a parlé, j’obéirai sans doute ;

Mais quelle obéissance ! ô ciel ! et qu’il en coûte !

 

 

Scène III

 

SÉIDE, PALMIRE

 

SÉIDE.

Palmire, que veux-tu ? Quel funeste transport !

Qui t’amène en ces lieux consacrés à la mort ?

PALMIRE.

Séide, la frayeur et l’amour sont mes guides ;

Mes pleurs baignent tes mains saintement homicides.[37]

Quel sacrifice horrible, hélas ! faut-il offrir ?

À Mahomet, à Dieu, tu vas donc obéir ?

SÉIDE.

Ô de mes sentiments souveraine adorée !

Parlez, déterminez ma fureur égarée ;

Éclairez mon esprit, et conduisez mon bras ;

Tenez-moi lieu d’un dieu que je ne comprends pas.

Pourquoi m’a-t-il choisi ? Ce terrible prophète

D’un ordre irrévocable est-il donc l’interprète ?

PALMIRE.

Tremblons d’examiner. Mahomet voit nos cœurs,

Il entend nos soupirs, il observe mes pleurs.

Chacun redoute en lui la divinité même,

C’est tout ce que je sais ; le doute est un blasphème :

Et le dieu qu’il annonce avec tant de hauteur,

Séide, est le vrai dieu, puisqu’il le rend vainqueur.

SÉIDE.

Il l’est, puisque Palmire et le croit et l’adore.

Mais mon esprit confus ne conçoit point encore

Comment ce dieu si bon, ce père des humains,

Pour un meurtre effroyable a réservé mes mains.

Je ne le sais que trop que mon doute est un crime,

Qu’un prêtre sans remords égorge sa victime,

Que par la voix du ciel Zopire est condamné,

Qu’à soutenir ma loi j’étais prédestiné.

Mahomet s’expliquait, il a fallu me taire ;

Et, tout fier de servir la céleste colère,

Sur l’ennemi de Dieu je portais le trépas :

Un autre dieu, peut-être, a retenu mon bras.

Du moins, lorsque j’ai vu ce malheureux Zopire,

De ma religion j’ai senti moins l’empire.

Vainement mon devoir au meurtre m’appelait ;

À mon cœur éperdu l’humanité parlait.

Mais avec quel courroux, avec quelle tendresse,

Mahomet de mes sens accuse la faiblesse !

Avec quelle grandeur, et quelle autorité,

Sa voix vient d’endurcir ma sensibilité !

Que la religion est terrible et puissante !

J’ai senti la fureur en mon cœur renaissante ;

Palmire, je suis faible, et du meurtre effrayé ;

De ces saintes fureurs je passe à la pitié ;

De sentiments confus une foule m’assiège :

Je crains d’être barbare, ou d’être sacrilège.

Je ne me sens point fait pour être un assassin.

Mais quoi ! Dieu me l’ordonne, et j’ai promis ma main ;

J’en verse encor des pleurs de douleur et de rage.

Vous me voyez, Palmire, en proie à cet orage,

Nageant dans le reflux des contrariétés,

Qui pousse et qui retient mes faibles volontés :

C’est à vous de fixer mes fureurs incertaines :

Nos cœurs sont réunis par les plus fortes chaînes ;

Mais, sans ce sacrifice à mes mains imposé,

Le nœud qui nous unit est à jamais brisé ;

Ce n’est qu’à ce seul prix que j’obtiendrai Palmire.

PALMIRE.

Je suis le prix du sang du malheureux Zopire !

SÉIDE.

Le ciel et Mahomet ainsi l’ont arrêté.

PALMIRE.

L’amour est-il donc fait pour tant de cruauté ?

SÉIDE.

Ce n’est qu’au meurtrier que Mahomet te donne.

PALMIRE.

Quelle effroyable dot !

SÉIDE.

Mais si le ciel l’ordonne ?

Si je sers et l’amour et la religion ?

PALMIRE.

Hélas !

SÉIDE.

Vous connaissez la malédiction

Qui punit à jamais la désobéissance.

PALMIRE.

Si Dieu même en tes mains a remis sa vengeance,

S’il exige le sang que ta bouche a promis...

SÉIDE.

Eh bien ! pour être à toi que faut-il ?

PALMIRE.

Je frémis.

SÉIDE.

Je t’entends ; son arrêt est parti de ta bouche.

PALMIRE.

Qui ? moi ?

SÉIDE.

Tu l’as voulu.

PALMIRE.

Dieu ! quel arrêt farouche !

Que t’ai-je dit ?

SÉIDE.

Le ciel vient d’emprunter ta voix ;

C’est son dernier oracle, et j’accomplis ses lois.

Voici l’heure où Zopire à cet autel funeste

Doit prier en secret des dieux que je déteste.

Palmire, éloigne-toi.

PALMIRE.

Je ne puis te quitter.

SÉIDE.

Ne vois point l’attentat qui va s’exécuter :

Ces moments sont affreux. Va, fuis ; cette retraite

Est voisine des lieux qu’habite le prophète !

Va, dis-je.

PALMIRE.

Ce vieillard va donc être immolé !

SÉIDE.

De ce grand sacrifice ainsi l’ordre est réglé ;

Il le faut de ma main traîner sur la poussière,

De trois coups dans le sein lui ravir la lumière,

Renverser dans son sang cet autel dispersé.

PALMIRE.

Lui, mourir par tes mains ! tout mon sang s’est glacé.

Le voici, juste ciel !...

Le fond du théâtre s’ouvre. On voit un autel.

 

 

Scène IV

 

ZOPIRE, SÉIDE, PALMIRE, sur le devant

 

ZOPIRE, près de l’autel.

Ô dieux de ma patrie !

Dieux prêts à succomber sous une secte impie,

C’est pour vous-même ici que ma débile voix

Vous implore aujourd’hui pour la dernière fois.

La guerre va renaître, et ses mains meurtrières

De cette faible paix vont briser les barrières.

Dieux ! si d’un scélérat vous respectez le sort...[38]

SÉIDE, à Palmire.

Tu l’entends qui blasphème ?

ZOPIRE.

Accordez-moi la mort.

Mais rendez-moi mes fils à mon heure dernière ;

Que j’expire en leurs bras ; qu’ils ferment ma paupière.

Hélas ! si j’en croyais mes secrets sentiments,

Si vos mains en ces lieux ont conduit mes enfants...[39]

PALMIRE, à Séide.

Que dit-il ? ses enfants !

ZOPIRE.

Ô mes dieux que j’adore !

Je mourrais du plaisir de les revoir encore.

Arbitre des destins, daignez veiller sur eux ;

Qu’ils pensent comme moi, mais qu’ils soient plus heureux !

SÉIDE.

Il court à ses faux dieux ! frappons.

Il tire son poignard.

PALMIRE.

Que vas-tu faire ?

Hélas !

SÉIDE.

Servir le ciel, te mériter, te plaire.

Ce glaive à notre dieu vient d’être consacré ;

Que l’ennemi de Dieu soit par lui massacré !

Marchons. Ne vois-tu pas dans ces demeures sombres

Ces traits de sang, ce spectre, et ces errantes ombres ?

PALMIRE.

Que dis-tu ?

SÉIDE.

Je vous suis, ministres du trépas :

Vous me montrez l’autel ; vous conduisez mon bras.

Allons.

PALMIRE.

Non ; trop d’horreur entre nous deux s’assemble.

Demeure.

SÉIDE.

Il n’est plus temps ; avançons : l’autel tremble.

PALMIRE.

Le ciel se manifeste, il n’en faut pas douter.

SÉIDE.

Me pousse-t-il au meurtre, ou veut-il m’arrêter ?

Du prophète de Dieu la voix se fait entendre ;

Il me reproche un cœur trop flexible et trop tendre ;

Palmire !

PALMIRE.

Eh bien ?

SÉIDE.

Au ciel adressez tous vos vœux.

Je vais frapper.

Il sort, et va derrière l’autel où est Zopire.

PALMIRE.

Je meurs ! Ô moment douloureux !

Quelle effroyable voix dans mon âme s’élève !

D’où vient que tout mon sang malgré moi se soulève ?

Si le ciel veut un meurtre, est-ce à moi d’en juger ?

Est-ce à moi de m’en plaindre, et de l’interroger ?

J’obéis. D’où vient donc que le remords m’accable ?

Ah ! quel cœur sait jamais s’il est juste ou coupable ?

Je me trompe, ou les coups sont portés cette fois ;

J’entends les cris plaintifs d’une mourante voix.

Séide... hélas !...

SÉIDE revient d’un air égaré.

Où suis-je ? et quelle voix m’appelle ?

Je ne vois point Palmire ; un dieu m’a privé d’elle.

PALMIRE.

Eh quoi ! méconnais-tu celle qui vit pour toi ?

SÉIDE.

Où sommes-nous ?

PALMIRE.

Eh bien ! cette effroyable loi,

Cette triste promesse est-elle enfin remplie ?

SÉIDE.

Que me dis-tu ?

PALMIRE.

Zopire a-t-il perdu la vie ?

SÉIDE.

Qui ? Zopire ?

PALMIRE.

Ah ! grand Dieu ! Dieu de sang altéré,

Ne persécutez point son esprit égaré.

Fuyons d’ici.

SÉIDE.

Je sens que mes genoux s’affaissent.

Il s’assied.

Ah ! je revois le jour, et mes forces renaissent.

Quoi ! c’est vous ?

PALMIRE.

Qu’as-tu fait ?

SÉIDE, se relevant.

Moi ! je viens d’obéir...

D’un bras désespéré je viens de le saisir.

Par ses cheveux blanchis j’ai traîné ma victime.

Ô ciel ! tu l’as voulu ! peux-tu vouloir un crâne ?

Tremblant, saisi d’effroi, j’ai plongé clans son flanc

Ce glaive consacré qui dut verser son sang.

J’ai voulu redoubler ; ce vieillard vénérable

A jeté dans mes bras un cri si lamentable !

La nature a tracé dans ses regards mourants

Un si grand caractère, et des traits si touchants !...

De tendresse et d’effroi mon âme s’est remplie,

Et, plus mourant que lui, je déteste ma vie.

PALMIRE.

Fuyons vers Mahomet qui doit nous protéger :

Près de ce corps sanglant vous êtes en danger.

Suivez-moi.

SÉIDE.

Je ne puis. Je me meurs. Ah ! Palmire !...

PALMIRE.

Quel trouble épouvantable à mes yeux le déchire !

SÉIDE, en pleurant.

Ah ! si tu l’avais vu, le poignard dans le sein,

S’attendrir à l’aspect de son hache assassin !

Je fuyais. Croirais-tu que sa voix affaiblie

Pour m’appeler encore a ranimé sa vie ?

Il retirait ce fer de ses flancs malheureux.

Hélas ! il m’observait d’un regard douloureux.

Cher Séide, a-t-il dit, infortuné Séide !

Cette voix, ces regards, ce poignard homicide,

Ce vieillard attendri, tout sanglant à mes pieds,

Poursuivent devant toi mes regards effrayés.

Qu’avons-nous fait !

PALMIRE.

On vient, je tremble pour ta vie.

Fuis au nom de l’amour et du nœud qui nous lie.

SÉIDE.

Va, laisse-moi. Pourquoi cet amour malheureux

M’a-t-il pu commander ce sacrifice affreux ?

Non, cruelle ! sans toi, sans ton ordre suprême,

Je n’aurais pu jamais obéir au ciel même.

PALMIRE.

De quel reproche horrible oses-tu m’accabler !

Hélas ! plus que le tien mon cœur se sent troubler.

Cher amant, prends pitié de Palmire éperdue !

SÉIDE.

Palmire ! quel objet vient effrayer ma vue ?

Zopire paraît, appuyé sur l’autel, après s’être relevé derrière cet autel où il a reçu le coup.

PALMIRE.

C’est cet infortuné luttant contre la mort,

Qui vers nous tout sanglant se traîne avec effort.

SÉIDE.

Eh quoi ! tu vas à lui ?

PALMIRE.

De remords dévorée,

Je cède à la pitié dont je suis déchirée.

Je n’y puis résister ; elle entraine mes sens.

ZOPIRE, avançant et soutenu par elle.

Hélas ! servez de guide à mes pas languissants !

Il s’assied.

Séide, ingrat ! c’est toi qui m’arraches la vie !

Tu pleures ! ta pitié succède à ta furie !

 

 

Scène V

 

ZOPIRE, SÉIDE, PALMIRE, PHANOR

 

PHANOR.

Ciel ! quels affreux objets se présentent à moi !

ZOPIRE.

Si je voyais Hercide !... Ah ! Phanor, est-ce toi ?

Voilà mon assassin.

PHANOR.

Ô crime ! affreux mystère !

Assassin malheureux, connaissez votre père !

SÉIDE.

Qui ?

PALMIRE.

Lui ?

SÉIDE.

Mon père ?

ZOPIRE.

Ô ciel !

PHANOR.

Hercide est expirant

Il me voit, il m’appelle, il s’écrie en mourant :

S’il en est encor temps, préviens un parricide ;

Cours arracher ce fer à la main de Séide.

Malheureux confident d’un horrible secret,

Je suis puni, je meurs des mains de Mahomet :

Cours, hâte-toi d’apprendre au malheureux Zopire

Que Séide est son fils, et frère de Palmire.

SÉIDE.

Vous !

PALMIRE.

Mon frère ?

ZOPIRE.

Ô mes fils ! ô nature ! ô mes dieux !

Vous ne me trompiez pas quand vous parliez pour eux.

Vous m’éclairiez sans doute. Ah ! malheureux Séide !

Qui t’a pu commander cet affreux homicide ?

SÉIDE, se jetant à genoux.

L’amour de mon devoir et de ma nation,

Et ma reconnaissance, et ma religion ;

Tout ce que les humains ont de plus respectable

M’inspira des forfaits le plus abominable.

Rendez, rendez ce fer à ma barbare main.

PALMIRE, à genoux, arrêtant le bras de Séide.

Ah, mon père ! ah, seigneur ! plongez-le dans mon sein.

J’ai seule à ce grand crime encouragé Séide ;

L’inceste était pour nous le prix du parricide.

SÉIDE.

Le ciel n’a point pour nous d’assez grands châtiments.

Frappez vos assassins.

ZOPIRE, en les embrassant.

J’embrasse mes enfants.

Le ciel voulut mêler, dans les maux qu’il m’envoie,

Le comble des horreurs au comble de la joie.

Je bénis mon destin ; je meurs, mais vous vivez.

Ô vous, qu’en expirant mon cœur a retrouvés,

Séide, et vous, Palmire, au nom de la nature,

Par ce reste de sang qui sort de ma blessure,

Par ce sang paternel, par vous, par mon trépas,

Vengez-vous, vengez-moi ; mais ne vous perdez pas.

L’heure approche, mon fils, où la trêve rompue

Laissait à mes desseins une libre étendue :

Les dieux de tant de maux ont pris quelque pitié ;

Le crime de tes mains n’est commis qu’à moitié.

Le peuple avec le jour en ces lieux va paraître ;

Mon sang va les conduire ; ils vont punir un traître.

Attendons ces moments.

SÉIDE.

Ah ! je cours de ce pas

Vous immoler ce monstre, et hâter mon trépas ;

Me punir, vous venger.

 

 

Scène VI

 

ZOPIRE, SÉIDE, PALMIRE, PHANOR, OMAR, SUITE

 

OMAR.

Qu’on arrête Séide !

Secourez tous Zopire ; enchaînez l’homicide.

Mahomet n’est venu que pour venger les lois.

ZOPIRE.

Ciel ! quel comble du crime! et qu’est-ce que je vois ?

SÉIDE.

Mahomet me punir ?

PALMIRE.

Eh quoi ! tyran farouche,

Après ce meurtre horrible ordonné par ta bouche !

OMAR.

On n’a rien ordonné.

SÉIDE.

Va, j’ai bien meule

Cet exécrable prix de ma crédulité.

OMAR.

Soldats, obéissez.

PALMIRE.

Non ; arrêtez. Perfide !

OMAR.

Madame, obéissez, si vous aimez Séide.

Mahomet vous protège ; et son juste courroux,

Prêt à tout foudroyer, peut s’arrêter par vous.

Auprès de votre roi, madame, il faut me suivre.

PALMIRE.

Grand Dieu ! de tant d’horreurs que la mort me délivre !

On emmène Palmire et Séide.

ZOPIRE, à Phanor.

On les enlève ! ô ciel ! ô père malheureux !

Le coup qui m’assassine est cent fois moins affreux.

PHANOR.

Déjà le jour renaît ; tout le peuple s’avance ;

On s’arme, on vient à vous, on prend votre défense.[40]

ZOPIRE.

Quoi ! Séide est mon fils !

PHANOR.

N’en doutez point.

ZOPIRE.

Hélas !

Ô forfaits ! ô nature !... Allons, soutiens mes pas,

Je meurs. Sauvez, grands dieux ! de tant de barbarie

Mes deux enfants que j’aime, et qui m’ôtent la vie.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

MAHOMET, OMAR, SUITE dans le fond

 

OMAR.

Zopire est expirant, et ce peuple éperdu

Levait déjà son front dans la poudre abattu.

Tes prophètes et moi, que ton esprit inspire,

Nous désavouons tous le meurtre de Zopire.

Ici, nous l’annonçons à ce peuple en fureur

Comme un coup du Très-Haut qui s’arme en ta faveur ;

Là, nous en gémissons ; nous promettons vengeance :

Nous vantons ta justice, ainsi que ta clémence.

Partout on nous écoute, on fléchit à ton nom ;

Et ce reste importun de la sédition

N’est qu’un bruit passager de flots après l’orage,

Dont le courroux mourant frappe encor le rivage,

Quand la sérénité règne aux plaines du ciel.

MAHOMET.

Imposons à ces flots un silence éternel.

As-tu fait des remparts approcher mon armée ?

OMAR.

Elle a marché la nuit vers la ville alarmée ;

Osman la conduisait par de secrets chemins.

MAHOMET.

Faut-il toujours combattre, ou tromper les humains !

Séide ne sait point qu’aveugle en sa furie

Il vient d’ouvrir le flanc dont il reçut la vie ?

OMAR.

Qui pourrait l’en instruire ? un éternel oubli

Tient avec ce secret Hercide enseveli :

Séide va le suivre, et son trépas commence.

J’ai détruit l’instrument qu’employa ta vengeance.

Tu sais que dans son sang ses mains ont fait couler

Le poison qu’en sa coupe on avait su mêler.

Le châtiment sur lui tombait avant le crime ;

Et tandis qu’à l’autel il traînait sa victime,

Tandis qu’au sein d’un père il enfonçait son bras,

Dans ses veines, lui-même, il portait son trépas.

Il est dans la prison, et bientôt il expire.

Cependant en ces lieux j’ai fait garder Palmire.

Palmire à tes desseins va même encor servir :

Croyant sauver Séide, elle va t’obéir.

Je lui fais espérer la grâce de Séide.

Le silence est encor sur sa bouche timide ;

Son cœur toujours docile, et fait pour t’adorer,

En secret seulement n’osera murmurer,

Législateur, prophète, et roi dans ta patrie,

Palmire achèvera le bonheur de ta vie.

Tremblante, inanimée, on l’amène à tes yeux.

MAHOMET.

Va rassembler mes chefs, et revole en ces lieux.

 

 

Scène II

 

MAHOMET, PALMIRE, SUITE DE PALMIRE et DE MAHOMET

 

PALMIRE.

Ciel ! où suis-je ? ah, grand Dieu !

MAHOMET.

Soyez moins consternée ;

J’ai du peuple et de vous pesé la destinée.

Le grand événement qui vous remplit d’effroi,

Palmire, est un mystère entre le ciel et moi.

De vos indignes fers à jamais dégagée,

Vous êtes en ces lieux libre, heureuse, et vengée.

Ne pleurez point Séide, et laissez à mes mains

Le soin de balancer le destin des humains.

Ne songez plus qu’au vôtre; et si vous m’êtes chère,

Si Mahomet sur vous jeta des yeux de père,

Sachez qu’un sort plus noble, un titre encor plus grand,

Si vous le méritez, peut-être vous attend.

Portez vos yeux hardis au faîte de la gloire ;

De Séide et du reste étouffez la mémoire :

Vos premiers sentiments doivent tous s’effacer

À l’aspect des grandeurs où vous n’osiez penser.

Il faut que votre cœur à mes bontés réponde,

Et suive en tout mes lois, lorsque j’en donne au monde.

PALMIRE.

Qu’entends-je ? quelles lois, ô ciel ! et quels bienfaits !

Imposteur teint de sang, que j’abjure à jamais,

Bourreau de tous les miens, va, ce dernier outrage

Manquait à ma misère, et manquait à ta rage.

Le voilà donc, grand Dieu ! ce prophète sacré,

Ce roi que je servis, ce dieu que j’adorai !

Monstre, dont les fureurs et les complots perfides

De deux cœurs innocents ont fait deux parricides ;

De ma faible jeunesse infâme séducteur,

Tout souillé de mon sang, tu prétends à mon cœur ?

Mais tu n’as pas encore assuré ta conquête ;

Le voile est déchiré, la vengeance s’apprête.

Entends-tu ces clameurs ? entends-tu ces éclats ?

Mon père te poursuit des ombres du trépas.

Le peuple se soulève ; on s’arme en ma défense ;

Leurs bras vont à ta rage arracher l’innocence.

Puissé-je de mes mains te déchirer le flanc,

Voir mourir tous les tiens, et nager dans leur sang !

Puissent la Mecque ensemble, et Médine, et l’Asie,

Punir tant de fureur et tant d’hypocrisie ?

Que le monde, par toi séduit et ravagé,

Rougisse de ses fers, les brise, et soit vengé !

Que ta religion, qui fonda l’imposture,

Soit l’éternel mépris de la race future !

Que l’enfer, dont tes cris menaçaient tant de fois

Quiconque osait douter de tes indignes lois,

Que l’enfer, que ces lieux de douleur et de rage,

Pour toi seul préparés, soient ton juste partage !

Voilà les sentiments qu’on doit à tes bienfaits,

L’hommage y les serments, et les vœux que je fais !

MAHOMET.

Je vois qu’on m’a trahi ; mais quoiqu’il en puisse être,

Et qui que vous soyez, fléchissez sous un maître.

Apprenez que mon cœur...

 

 

Scène III

 

MAHOMET, PALMIRE, OMAR, ALI, SUITE

 

OMAR.

On sait tout, Mahomet :

Hercide en expirant révéla ton secret.

Le peuple en est instruit ; la prison est forcée ;

Tout s’arme, tout s’émeut : une foule insensée,

Élevant contre toi ses hurlements affreux,

Porte le corps sanglant de son chef malheureux.

Séide est à leur tête; et, d’une voix funeste,

Les excite à venger ce déplorable reste.

Ce corps, souillé de sang, est l’horrible signal

Qui fait courir ce peuple à ce combat fatal.

Il s’écrie en pleurant : Je suis un parricide :

La douleur le ranime, et la rage le guide,

Il semble respirer pour se venger de toi.

On déteste ton dieu, tes prophètes, ta loi.

Ceux même qui devaient dans la Mecque alarmée

Faire ouvrir, cette nuit, la porte à ton armée,

De la fureur commune avec zèle enivrés,

Viennent lever sur toi leurs bras désespérés.

On n’entend que les cris de mort et de vengeance.

PALMIRE.

Achève, juste ciel ! et soutiens l’innocence.

Frappe.

MAHOMET, à Omar.

Eh bien ! que crains-tu ?

OMAR.

Tu vois quelques amis,

Qui contre les dangers comme moi raffermis,

Mais vainement armés contre un pareil orage,

Viennent tous à tes pieds mourir avec courage.

MAHOMET.

Seul je les défendrai. Rangez-vous près de moi,

Et connaissez enfin qui vous avez pour roi.

 

 

Scène IV

 

MAHOMET, OMAR, SA SUITE, d’un côté, SÉIDE et LE PEUPLE, de l’autre, PALMIRE, au milieu

 

SÉIDE, un poignard à la main, mais déjà affaibli par le poison.

Peuple, vengez mon père, et courez à ce traître.

MAHOMET.

Peuple, né pour me suivre, écoutez votre maître.

SÉIDE.

N’écoutez point ce monstre, et suivez-moi... Grands dieux !

Quel nuage épaissi se répand sur mes yeux !

Il avance, il chancelle.

Frappons... Ciel ! je me meurs.

MAHOMET.

Je triomphe.

PALMIRE, courant à lui.

Ah, mon frère !

N’auras-tu pu verser que le sang de ton père ?

SÉIDE.

Avançons. Je ne puis... Quel dieu vient m’accabler ?

Il tombe entre les bras des siens.

MAHOMET.

Ainsi tout téméraire à mes yeux doit trembler.

Incrédules esprits, qu’un zèle aveugle inspire,

Qui m’osez blasphémer, et qui vengez Zopire,

Ce seul bras que la terre apprit à redouter,

Ce bras peut vous punir d’avoir osé douter.

Dieu qui m’a confié sa parole et sa foudre,

Si je me veux venger, va vous réduire en poudre.

Malheureux ! connaissez son prophète et sa loi,

Et que ce dieu soit juge entre Séide et moi.

De nous deux, à l’instant, que le coupable expire !

PALMIRE.

Mon frère ! eh quoi ! sur eux ce monstre a tant d’empire !

Ils demeurent glacés, ils tremblent à sa voix.

Mahomet, comme un dieu, leur dicte encor ses lois :

Et toi, Séide, aussi !

SÉIDE, entre les bras des siens.

Le ciel punit ton frère.

Mon crime était horrible autant qu’involontaire ;

En vain la vertu même habitait dans mon cœur.

Toi, tremble, scélérat ! si Dieu punit l’erreur,

Vois quel foudre il prépare aux artisans des crimes :

Tremble; son bras s’essaie à frapper ses victimes.

Détournez d’elle, ô Dieu ! cette mort qui me suit !

PALMIRE.

Non, peuple, ce n’est point un dieu qui le poursuit ;

Non ; le poison sans doute...

MAHOMET, en l’interrompant, et s’adressant au peuple.

Apprenez, infidèles,

À former contre moi des trames criminelles :

Aux vengeances des cieux reconnaissez mes droits.

La nature et la mort ont entendu ma voix.

La mort qui m’obéit, qui, prenant ma défense,

Sur ce front palissant a tracé ma vengeance ;

La mort est, à vos yeux, prête à fondre sur vous

Ainsi mes ennemis sentiront mon courroux ;

Ainsi je punirai les erreurs insensées,

Les révoltes du cœur, et les moindres pensées.

Si ce jour luit pour vous, ingrats, si vous vivez,

Rendez grâce au pontife à qui vous le devez.

Fuyez, courez au temple apaiser ma colère.

Le peuple se retire.

PALMIRE, revenant à elle.

Arrêtez. Le barbare empoisonna mon frère.

Monstre, ainsi son trépas t’aura justifié !

À force de forfaits tu t’es déifié.

Malheureux assassin de ma famille entière,

Ôte-moi de tes mains ce reste de lumière.

Ô frère ! ô triste objet d’un amour plein d’horreurs !

Que je te suive au moins !

Elle se jette sur le poignard de son frère, et s’en frappe.

MAHOMET.

Qu’on l’arrête !

PALMIRE.

Je meurs.

Je cesse de te voir, imposteur exécrable.

Je me flatte, en mourant, qu’un Dieu plus équitable

Réserve un avenir pour les cœurs innocents.

Tu dois léguer ; le monde est fait pour les tyrans.

MAHOMET.

Elle m’est enlevée... Ah ! trop chère victime !

Je me vois arracher le seul prix de mon crime

De ses jours pleins d’appas détestable ennemi,

Vainqueur et tout puissant, c’est moi qui suis puni.

Il est donc des remords ! ô fureur ! ô justice !

Mes forfaits dans mon cœur ont donc mis mon supplice !

Dieu, que j’ai fait servir au malheur des humains,

Adorable instrument de mes affreux desseins,

Toi que j’ai blasphémé, mais que je crains encore,

Je me sens condamné, quand l’univers m’adore.

Je brave en vain les traits dont je me sens frapper.

J’ai trompé les mortels, et ne puis me tromper.

Père, enfants malheureux, immolés à ma rage,

Vengez la terre et vous, et le ciel que j’outrage.

Arrachez-moi ce jour, et ce perfide cœur,

Ce cœur né pour haïr, qui brûle avec fureur.

À Omar.

Et toi, de tant de honte étouffe la mémoire ;

Cache au moins ma faiblesse, et sauve encor ma gloire :

Je dois régir en dieu l’univers prévenu ;

Mon empire est détruit, si l’homme est reconnu.[41]

 

[1] L’édition de Bruxelles, 1742, in-8° de soixante et douze pages, m’a donné une bonne correction pour la scène Ière du second acte. En mettant la pièce dans le tome IV de ses Œuvres, Dresde, 1748, in-8°, Voltaire ajouta en tête sa dédicace au pape et les deux lettres en italien ; et à la fin, le morceau intitulé : De l’Alcoran et de Mahomet, qui a depuis été fondu dans le Dictionnaire philosophique. Parmi les innombrables éditions de Mahomet, il en est une que l’on doit distinguer ; elle a pour titre :

Mahomet, tragédie de Voltaire, publiée avec un Commentaire historique et critique, par Jean Humhert, Paris (imprimé à Genève), Dondey-Dupré, 1825, in-8° de viij et deux cent vingt-trois pages. Il avait paru, en 1742, quatre brochures sur Mahomet : I. Lettre d’un comédien de Lille, in-8° de quatorze pages, daté du 15 juillet 1742. II. Sentiments d’un spectateur, août 1742, in-8°. L’auteur est l’abbé Cahagne, qui pourrait bien aussi être l’auteur de la Lettre d’un comédien, dont il avoue avoir fourni le canevas. III. Lettre à M. de V*** (par Villaret), 1742, in-12 de trente-sept pages. IV. Lettre écrite à M. le comte de ***, au sujet de la tragédie de Mahomet, 1742, in-12. Les 1er, 2e et 4e de ces opuscules, qui sont des apologies, ont été réimprimés dans les tomes XIII et XIV des Amusements du cœur et de l’esprit. C’est un nommé Collier qui est auteur de Thomet, ou le Brouillamini, parodie en un acte de Mahomet Ier de M. de. Voltaire, par M. C***, représentée pour la première fois sur le théâtre de ***, le 7 mars 1755, Londres (Paris), 1755, petit in-8° de quarante-huit pages. Favart avait composé l’Empirique, parodie de Mahomet, en un acte, qui n’a point été imprimée. B.

[2] Cet Avis est de Voltaire, comme l’ont dit les éditeurs de Kehl, et fut imprimé pour la première fois, avec la date et la signature que je rétablis, dans une édition portant l’adresse d’Amsterdam et le millésime 1743. B.

[3] Dans sa lettre à Frédéric, du 1er septembre 1738, Voltaire parle du premier acte, comme déjà envoyé ; et du second, comme devant l’être sous quinze jours. Cependant, le 9 août 1739, le prince n’avait pas encore reçu ce second acte. Il lui était parvenu le 9 septembre ; les troisième et quatrième actes furent envoyés dans le même mois. Le cinquième n’était pas encore transcrit en novembre. Le 23 février 1740 Voltaire annonce qu’il faisait recopier la pièce entière, après l’avoir retouchée : le paquet était parti avant le 10 mars. B.

[4] Le cardinal de Fleuri. (Note de Voltaire.)

[5] Le cardinal de Tencin, qui avait sans doute oublié cet éloge en 1754.

[6] Le fait est que l’abbé Desfontaines et quelques hommes aussi méchants que lui dénoncèrent cet ouvrage comme scandaleux et impie ; et cela fit tant de bruit, que le cardinal de Fleuri, premier ministre, qui avait lu et approuvé la pièce, fut obligé de conseiller à l’auteur de la retirer.

[7] Ce que l’éditeur semblait espérer en 1742 est arrivé en 1751. La pièce fut représentée alors avec un prodigieux concours. Les cabales et les persécutions cédèrent au cri public, d’autant plus qu’on commençait à sentir quelque bonté d’avoir forcé à quitter sa patrie un homme qui travaillait pour elle. (Note de Voltaire dans l’édition de 1752.

[8] Ce n’était que trop vrai : voir la lettre à Marville, du 14 août 1742. B.

[9] Cette lettre au roi de Prusse n’étant pas une épitre dédicatoire (Voltaire le dit lui-même dans sa lettre à M. d’Argental, du mois de novembre 1742), a été réservée pour la correspondance de Voltaire avec Frédéric. Mais malgré la date de Rotterdam, 20 janvier 1742, qu’on lui a toujours donnée jusques à nos jours (1820), elle est de décembre 1740. Ce fut en 1740 (et non 1742) que Voltaire alla rendre ses respects au monarque prussien. Voltaire, dans sa lettre à M. d’Argental, du mois de novembre 1742, dit que c’est deux ans auparavant qu’il avait écrit cette lettre au roi de Prusse. Enfin, le lieu même d’où elle est datée prouve encore qu’elle appartient à 1740. Voltaire partit de Potsdam les premiers jours de décembre 1740, était à Clèves le 15 du même mois, mais ne fut de retour à Bruxelles que le 2 ou 3 janvier 1741 : c’est ce que nous apprend une lettre de madame du Châtelet, du 3 janvier 1741. Il avait été retenu douze jours sur l’eau dans les glaces de La Haye à Bruxelles. Rotterdam est sur la route : c’est peut-être à Rotterdam que Voltaire avait été retenu, et, pendant son séjour forcé, qu’il avait écrit sa lettre au roi de Prusse, qui ne peut être que du 20 au 30 décembre 1740. B.

[10] Ces initiales désignent P. de La Mare. B.

[11] La traduction de cette dédicace, et des deux lettres qui la suivent, a parti pour la première fois dans les éditions de Kehl. B.

[12] Voici le distique :

« Lambertinus hic est, Romæ decus, et pater orbis.

« Qui mundum scriptis docnit, virtutibus ornat. »

1752.

[13] Édition de 1742 :

On périt avec gloire.

[14] Éditions de 1742 à 1751 :

Vous fait si près du port exposer au naufrage.

[15] Édition de 1742 :

Un guerrier qui le suit s’est offert eu otage :

On le nomme Séide.

PALMIRE.

Ô ciel ! ô sort plus doux !

[16] Dans l’édition de 1742, il y a ici quatre vers de plus :

Dieu, maître de son choix, ne doit rien à personne ;

Il éclaire, il aveugle, il condamne, il pardonne :

C’est lui qui par ma voix daigne ici te parler ;

Au nom de Mahomet, qu’on apprenne à trembler.

[17] Édition de 1742 :

Vont de leur secte impie étendre la ruine.

[18] Édition de 1742 :

Reconnais une loi qui s’étend par la guerre.

[19] Les deux derniers vers de cet acte sont de 1748. Les éditions antérieures portent :

De lui seul ennemi, pour lui seul implacable,

L’amour de la vertu me rend inexorable.

[20] Dans les éditions de 1742 à 1748, on lit :

...Qui m’as coûté des pleurs.

[21] Édition de 1742 :

Cette heure où de carnage et de sang enivre.

[22] J’ai rétabli dans le dernier hémistiche de ce vers le texte de 1742. Toutes les autres éditions ont :

Et ton amant peut-être. B.

[23] C’est le mot de la maréchale d’Ancre à un de ses juges qui lui demandait de quel charme elle s’était servie pour captiver l’esprit de la reine : De l’ascendant que les âmes fortes ont sur les esprits faibles.

[24] La lettre à Formont, du 10 août 1741, donne une variante de ce vers et des suivants.

[25] Édition de 1742 :

Et Séide enivré de superstitions.

[26] Dans l’édition de 1742, l’acte II commence ainsi :

SÉIDE.

Quoi ! Zopire en secret demande à vous parler ?

Dans quel temps, dans quel lieu, qu’a-t-il à révéler ?

Le temps presse, dit-il.

PALMIRE.

Ah ! demeure, Séide :

Crains les complots sanglants d’un sénat homicide.

Zopire nous trahit, on s’arme, on va frapper ;

Le pontife l’a dit ; il ne peut nous tromper ;

Garde-toi de Zopire, évite sa présence.

SÉIDE.

Je verrais ce vieillard avec pleine assurance ;

Mais mon devoir m’appelle, il lui faut obéir.

Je m’arrache à moi même, et c’est pour t’obtenir

Omar offre pour nous nu secret sacrifice :

J’y vais parler à Dieu, réclamer sa justice,

Lui jurer de mourir pour défendre sa loi,

Et mes seconds serments ne seront que pour toi.

PALMIRE.

D’où vient qu’à ces serments je ne suis point présente ?

Si je t’accompagnais j’aurais moins d’épouvante.

Omar, ce même Omar, loin de nous consoler.

Ne parle que de sang déjà prêt à couler ;

Il m’avertit surtout île craindre pour Séide.

SÉIDE.

Croirai-je que Zopire ait un cœur si perfide !

Ce matin, comme otage, etc.

[27] Édition de 1752 :

Ce jour tant souhaité nie semble un jour d’horreur.

[28] Les musulmans croyaient avoir à la Mecque le tombeau d’Abraham. Le sacrifice d’Isaac est le premier assassinat ordonné par Dieu, dans nos livres.

On se contenta de la bonne volonté pour cette seule fois ; mais c’était le premier pas, et cette tradition, une fois établie, donna aux fanatiques un prétexte pour obtenir davantage. Ils savaient bien que lorsqu’ils auraient déterminé un furieux à lever le poignard, un ange ne viendrait pas lui arrêter le bras.

[29] On trouve dans le quatrième acte (scène 3) :

Mes pleurs baignent tes mains saintement homicides.

Cette expression est de Racine (Athalie, IV, 3) : De leurs plus chers parents saintement homicides, dit-il en parlant de vingt mille Juifs égorgés pour un veau, par la main des lévites. Mais Racine, dans Athalie, employait son génie à consacrer ces saintes horreurs.

[30] C’est la seule bonne réponse à tous ceux qui croient ou font semblant de croire qu’il n’y a de vertu que parmi les hommes qui pensent comme eux. Ce vers renferme un sens profond. Un homme, en effet, qui pense que pour avoir de la justice, de l’humanité, de la générosité, il faut croire une telle opinion spéculative, imaginer que dans un autre monde on sera payé de cette action, savoir même précisément comment on sera payé ; un tel homme regarde nécessairement la vertu comme une chose peu naturelle à l’espèce humaine, ne connaît pas les véritables motifs qui inspirent les actions vertueuses aux âmes nées pour la vertu. Enfin les bonnes actions qu’il a pu faire n’ont été inspirées que par des motifs étrangers, ou bien il n’a pas su démêler le principe de ses propres actions. Tel est le sens de ce vers, le plus philosophique, peut-être, et le plus vrai de la pièce.

[31] Édition de 1742 :

Tremble, si tu balances.

Suis-moi.

 

Scène IX

 

PHANOR, ZOPIRE, SÉIDE

 

PHANOR.

Seigneur, lisez, et billet important

Qu’un Arabe en secret m’a donné dans l’instant.

ZOPIRE ; il lit.

Hercide ! qu’ai-je lu ? Dieux, votre providence

Voudrait-elle adoucir soixante ans de souffrance ?

Après avoir regardé Séide.

Suis-moi.

SÉIDE.

Quoi, Mahomet...

ZOPIRE.

Viens, ton sort en dépend.

Ce changement n’est, au reste, qu’une transposition. B.

[32] Édition de 1742 :

Séide... cet écrit, ton aspect, ton absence

À mes sens déchirés font trop de violence.

Hercide devant moi cherche à se présenter.

Ah ! les cœurs malheureux osent-ils se flatter ?

Hercide est ce guerrier dont la main meurtrière

Aie ravit mes enfants, et fit périr leur mère.

Mes enfants sont vivants, et sans doute aujourd’hui

Mon sort et leurs destins s’éclairciront par lui.

Mahomet les retient, dit-il, sous sa puissance

Et Palmire et Séide ignorent leur naissance !

Je m’abuse peut-être, et noyé dans les pleurs,

J’embrasse aveuglément de flatteuses erreurs :

Je m’arrête, je doute, et ma douleur craintive

Prête à la voix du sang une oreille attentive.

PHANOR.

Espérez, mais craignez. Songez combien d’enfants

Mahomet chaque jour arrache à leurs parents :

Il en a fait les siens, ils n’ont pas d’autre père ;

Et tous, en l’écoutant, ont pris sou caractère.

ZOPIRE.

N’importe ; amène Hercide au milieu de la nuit ;

Qu’il soit sous cette voûte en secret introduit,

Au pied de cet autel, où les pleurs de ton maître

Ont fatigué des dieux qui s’apaisent peut-être.

Un moment peut finir un siècle de malheurs ;

Hâte un moment si doux, va, cours, vole, ou je meurs.

 

Scène XII

 

ZOPIRE, seul

 

Ô ciel ! ayez pitié d’un destin que j’ignore

Grands dieux, apprenez-moi si je suis père encore !

Rendez-moi mes enfants ; mais rendez aux vertus

Deux cœurs nés généreux qu’un traître a corrompus.

[33] Édition de 1742 :

De ton affreux secret la trame est découverte ;

Ta gloire est profanée et ta tombe entr’ouverte.

Séide est rassuré : mais, etc.

[34] Édition de 1742 :

Il n’aura pas longtemps le secret de son maître.

[35] Édition de 1742 :

De ce grand parricide,

Que dans son propre sang ce secret soit noyé,

Que délivré d’eux tous je sois justifié ;

Qu’aveugle pour jamais ce peuple m’applaudisse,

Et jusqu’en mes fureurs adore ma justice ;

Qu’on remette à l’instant Palmire entre nos mains.

Épaississons la nuit qui couvre ses desseins.

Elle naquit en vain, etc.

[36] Édition de 1742 :

Il vient ; sa démarche égarée

Marque une âme inquiète, et de zèle enivrée.

[37] On trouve dans le quatrième acte (scène 3) :

Mes pleurs baignent tes mains saintement homicides.

Cette expression est de Racine (Athalie, IV, 3) : De leurs plus chers parents saintement homicides, dit-il en parlant de vingt mille Juifs égorgés pour un veau, par la main des lévites. Mais Racine, dans Athalie, employait son génie à consacrer ces saintes horreurs.

[38] Dans la lettre à d’Argental, du 19 janvier 1741, ce vers se lit ainsi :

Si du fier Mahomet vous respectez le sort.

SÉIDE, à Palmire.

Tu l’entends, il blasphème !

[39] Dans la lettre à d’Argental, du 19 janvier 1741, ce vers se lit ainsi :

Si vous me conserviez mes malheureux enfants.

[40] Éditions de 1742 à 1756 :

On s’arme, on vient à vous, on prend votre défense.

ZOPIRE.

Soutiens mes pas, allons ; j’espère encor punir

L’hypocrite assassin qui m’ose secourir ;

Ou du moins, en mourant, sauver de sa furie

Ces deux enfants que j’aime, et qui m’ôtent la vie.

[41] Dans sa lettre du 19 janvier 1741, Voltaire demande à d’Argental s’il aimerait que la pièce finit ainsi :

Périsse mon empire ! il est trop acheté ;

Périsse Mahomet, son culte et sa mémoire !

À Omar.

Ah ! donne-moi la mort, mais sauve au moins ma gloire ;

Délivre moi du jour, mais cache à tous les yeux

Que Mahomet coupable est faible et malheureux.

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