La Prude (VOLTAIRE)

Comédie en cinq actes.

Représentée pour la première fois sur le théâtre du château de Sceaux, le 15 décembre 1747.

 

Personnages

 

MADAME DORFISE, veuve

MADAME BURLET, sa cousine

COLETTE, suivante de Dorfise

BLANFORD, capitaine de vaisseau

DARMIN, son ami

BARTOLIN, caissier

LE CHEVALIER MONDOR

ADINE, nièce de Darmin, déguisée en jeune Turc

 

La scène est à Marseille.

 

 

AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR

 

Cette pièce est bien moins une traduction qu’une esquisse légère de la fameuse comédie de Wicherley, intitulée Plain dealer, l’Homme au franc procédé. Cette pièce a encore en Angleterre la même réputation que le Misanthrope en France. L’intrigue est infiniment plus compliquée, plus intéressante, plus chargée d’incidents ; la satire y est beaucoup plus forte et plus insultante ; les mœurs y sont d’une telle hardiesse, qu’on pourrait placer la scène dans un mauvais lieu, attenant un corps-de-garde. Il semble que les Anglais prennent trop de liberté, et que les Français n’en prennent pas assez.

Wicherley ne fit aucune difficulté de dédier son Plain dealer à la plus fameuse appareilleuse de Londres. On peut juger, par la protectrice, du caractère des protégés. La licence du temps de Charles II était aussi débordée que le fanatisme avait été sombre et barbare du temps de l’infortuné Charles Ier.

Croira-t-on que chez les nations polies les termes de gueuse, de p..., de bor..., de rufien, de m..., de v..., et tous leurs accompagnements, sont prodigués dans une comédie où toute une cour très spirituelle allait en foule ?

Croira-t-on que la connaissance la plus approfondie du cœur humain, les peintures les plus vraies et les plus brillantes, les traits d’esprit les plus fins, se trouvent dans le même ouvrage ?

Rien n’est cependant plus vrai. Je ne connais point de comédie chez les anciens ni chez les modernes où il y ait autant d’esprit. Mais c’est une sorte d’esprit qui s’évapore dès qu’il passe chez l’étranger.

Nos bienséances, qui sont quelquefois un peu fades, ne m’ont pas permis d’imiter cette pièce dans toutes ses parties ; il a fallu en retrancher des rôles tout entiers.

Je n’ai donc donné ici qu’une très légère idée de la hardiesse anglaise ; et cette imitation, quoique partout voilée de gaze, est encore si forte, qu’on n’oserait pas la représenter sur la scène de Paris.

Nous sommes entre deux théâtres bien différents l’un de l’autre : l’espagnol et l’anglais. Dans le premier, on représente Jésus-Christ, des possédés, et des diables ; dans le second, des cabarets, et quelque chose de pis.

 

 

PROLOGUE[1]

RÉCITÉ PAR M. DE VOLTAIRE SUR LE THÉÂTRE DE SCEAUX, DEVANT MADAME LA DUCHESSE DU MAINE, AVANT LA REPRÉSENTATION DE LA COMÉDIE DE LA PRUDE, LE l5 DÉCEMBRE 1747

 

Ô vous, en tous les temps par Minerve inspirée !

Des plaisirs de l’esprit protectrice éclairée,

Vous avez vu finir ce siècle glorieux,

Ce siècle des talents accordé par les dieux.

Vainement on se dissimule

Qu’on fait pour l’égaler des efforts superflus ;

Favorisez au moins ce faible crépuscule

Du beau jour qui ne brille plus.

Ranimez les accents des filles de Mémoire,

De la France à jamais éclairez les esprits ;

Et lorsque vos enfants[2] combattent pour sa gloire,

Soutenez-la dans nos écrits.

Vous n’avez point ici de ces pompeux spectacles

Où les chants et la danse étalent leurs miracles ;

Daignez vous abaisser à de moindres sujets :

L’esprit aime à changer de plaisirs et d’objets.

Nous possédons bien peu ; c’est ce peu qu’on vous donne ;

À peine en nos écrits verrez-vous quelques traits

D’un comique oublié que Paris abandonne.

Puissent tant de beautés, dont les brillants attraits

Valent mieux à mon sens que les vers les mieux faits,

S’amuser avec vous d’une Prude friponne,

Qu’elles n’imiteront jamais !

On peut bien, sans effronterie,

Aux yeux de la raison jouer la pruderie :

Tout défaut dans les mœurs à Sceaux est combattu :

Quand on fait devant vous la satire d’un vice,

C’est un nouvel hommage, un nouveau sacrifice,

Que l’on présente à la vertu.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

DARMIN, ADINE

 

ADINE, habillée en Turc.[3]

Ah ! mon cher oncle ! ah ! quel cruel voyage !

Que de dangers ! quel étrange équipage !

Il faut encor cacher sous un turban

Mon nom, mon cœur, mon sexe, et mon tourment.

DARMIN.

Nous arrivons : je te plains ; mais, ma nièce,

Lorsque ton père est mort consul en Grèce,

Quand nous étions tous deux après sa mort

Privés d’amis, de biens, et de support,

Que ta beauté, tes grâces, ton jeune âge,

N’étaient pour toi qu’un funeste avantage ;

Four comble enfui, quand un maudit bacha

Si vivement de toi s’amouracha,

Que faire alors ? Ne fus-tu pas réduite

À te cacher, te masquer, partir vite ?

ADINE.

D’autres dangers sont préparés pour moi.

DARMIN.

Ne rougis point, ma nièce, calme-toi :

Car à la hâte avec nous embarquée,

Vêtue en homme, en jeune Turc masquée,

Tu ne pouvais, ma nièce, honnêtement

Te dépêtrer de cet accoutrement,

Prendre du sexe et l’habit et la mine

Devant les yeux de vingt gardes-marine,

Qui tous étaient plus dangereux pour toi

Qu’un vieux bâcha n’ayant ni foi ni loi.

Mais, par bonheur, tout s’arrange à merveille,

Et nous voici débarqués dans Marseille,

Loin des hachas, et près de tes parents,

Chez des Français, tous fort honnêtes gens.

ADINE.

Ah ! Blanford est honnête homme, sans doute ;

Mais que de maux tant de vertu me coûte !

Fallait-il donc avec lui revenir ?

DARMIN.

Ton défunt père à lui devait t’unir ;

Et cet hymen, dans ta plus tendre enfance,

Fit autrefois sa plus douce espérance.

ADINE.

Qu’il se trompait !

DARMIN.

Blanford à tes beaux yeux

Rendra justice en te connaissant mieux.

Peut-il longtemps se coiffer d’une prude.

Qui de tromper fait son unique étude ?

ADINE.

On la dit belle ; il l’aimera toujours ;

Il est constant.

DARMIN.

Bon ! qui l’est en amours ?

ADINE.

Je crains Dorfise.

DARMIN.

Elle est trop intrigante ;

Sa pruderie est, dit-on, trop galante ;

Son cœur est faux, ses propos médisants.

Ne crains rien d’elle ; on ne trompe qu’un temps.

ADINE.

Ce temps est long, ce temps me désespère.

Dorfise trompe ! et Dorfise a su plaire !

DARMIN.

Mais, après tout, Blanford t’est-il si cher ?

ADINE.

Oui ; dès ce jour où deux vaisseaux d’Alger[4]

Si vivement sur les flots l’attaquèrent,

Ah ! que pour lui tous mes sens se troublèrent !

Dans mes frayeurs, un sentiment bien doux

M’intéressait pour lui comme pour vous ;

Et, courageuse, en devenant si tendre,

Je souhaitais être homme, et le défendre.

Songez-vous bien que lui seul me sauva,

Quand sur les eaux notre vaisseau brûla ?

Ciel ! que j’aimai ses vertus, son courage,

Qui dans mon cœur ont gravé son image !

DARMIN.

Oui, je conçois qu’un cœur reconnaissant

Pour la vertu peut avoir du penchant.

Trente ans à peine, une taille légère,

Beaux yeux, air noble, oui, sa vertu peut plaire :

Mais son humeur et son austérité

Ont-ils pu plaire à ta simplicité ?

ADINE.

Mon caractère est sérieux, et j’aime

Peut-être en lui jusqu’à mes défauts même.

DARMIN.

Il hait le monde.

ADINE.

Il a, dit-on, raison.

DARMIN.

Il est souvent trop confiant, trop bon ;

Et son humeur gâte encor sa franchise.

ADINE.

De ses défauts le plus grand, c’est Dorfise.

DARMIN.

Il est trop vrai. Pourquoi donc refuser

D’ouvrir ses yeux, de les désabuser,

Et de briller dans ton vrai caractère ?

ADINE.

Peut-on briller lorsqu’on ne saurait plaire ?

Hélas ! du jour que par un sort heureux

Dessus son bord il nous reçut tous deux,

J’ai bien tremblé qu’il n’aperçût ma feinte :

En arrivant, je sens la même crainte.

DARMIN.

Je prétendais te découvrir à lui.

ADINE.

Gardez-vous-en, ménagez mon ennui ;

Sacrifiée à Dorfise adorée,

Dans mon malheur je veux être ignorée ;

Je ne veux pas qu’il connaisse en ce jour

Quelle victime il immole à l’amour.

DARMIN.

Que veux-tu donc ?

ADINE.

Je veux, dès ce soir même,

Dans un couvent fuir un ingrat que j’aime.

DARMIN.

Lorsque si vite on se met en couvent,

Tout à loisir, ma nièce, on s’en repent.

Avec le temps tout se fera, te dis-je.

Un soin plus triste à présent nous afflige ;

Car dans l’instant où ce Duguay[5] nouveau

Si noblement fît sauter son vaisseau,

Je vis sauter ses biens et ma fortune ;

À tous les deux la misère est commune.

Et cependant à Marseille arrivés,

Remplis d’espoir, d’argent comptant privés,

Il faut chercher un secours nécessaire.

L’amour n’est pas toujours la seule affaire.

ADINE.

Quoi ! lorsqu’on aime, on pourrait faire mieux ?

Je n’en crois rien.

DARMIN.

Le temps ouvre les veux.

L’amour, ma nièce, est aveugle à ton âge,

Non pas au mien. L’amour sans héritage,

Triste et confus, n’a pas l’art de charmer.

Il n’appartient qu’aux gens heureux d’aimer.

ADINE.

Vous pensez donc que, dans votre détresse,

Pour vous, mon oncle, il n’est plus de maîtresse,

Et que d’abord votre veuve Burlet

En vous voyant vous quittera tout net ?

DARMIN.

Mon triste état lui servirait d’excuse.

Souvent, hélas ! c’est ainsi qu’on en use.

Mais d’autres soins je suis embarrassé ;

L’argent me manque, et c’est le plus pressé.

 

 

Scène II

 

BLANFORD, DARMIN, ADINE

 

BLANFORD.

Bon, de l’argent ! dans le siècle où nous sommes,

C’est bien cela que l’on obtient des hommes !

Vive embrassade, et fades compliments,

Propos joyeux, vains baisers, faux serments,

J’en ai reçu de cette ville entière ;

Mais aussitôt qu’on a su ma misère,

D’auprès de moi la foule a disparu :

Voilà le monde.

DARMIN.

Il est très corrompu ;

Mais vos amis vous ont cherché peut-être ?

BLANFORD.

Oui, des amis ! en as-tu pu connaître ?

J’en ai cherché ; j’ai vu force fripons

De tous les rangs, de toutes les façons,

D’honnêtes gens dont la molle indolence

Tranquillement nage dans l’opulence,

Blasés en tout, aussi durs que polis,

Toujours hors d’eux, ou d’eux seuls tout remplis ;

Mais des cœurs droits, des âmes élevées,

Que les destins n’ont jamais captivées,

Et qui se font un plaisir généreux

De rechercher un ami malheureux,

J’en connais peu ; partout le vice abonde.

Un coffre-fort est le dieu de ce monde ;

Et je voudrais qu’ainsi que mon vaisseau

Le genre humain fût abîmé dans l’eau.

DARMIN.

Exceptez-nous du moins de la sentence.

ADINE.

Le monde est faux, je le crois ; mais je pense

Qu’il est encore un cœur digne de vous,

Fier, mais sensible, et ferme, quoique doux,

De vos destins bravant l’indigne outrage,

Vous en aimant, s’il se peut, davantage :

Tendre en ses vœux, et constant dans sa foi.

BLANFORD.

Le beau présent ! où le trouver ?

ADINE.

Dans moi.

BLANFORD.

Dans vous ! allez, jeune homme que vous êtes,

Suis-je en état d’en tondre vos sornettes ?

Pour plaisanter prenez mieux votre temps.

Oui, dans ce monde, et parmi les méchants,

Je sais qu’il est encor des âmes pures,

Qui chériront mes tristes aventures.

Je suis heureux, dans mon sort abattu ;

Dorfise au moins sait aimer la vertu.

ADINE.

Ainsi, monsieur, c’est de cette Dorfise

Que pour toujours je vois votre âme éprise ?

BLANFORD.

Assurément.

ADINE.

Et vous avez trouvé

En sa conduite un mérite éprouvé ?

BLANFORD.

Oui.

DARMIN.

Feu mon frère, avant d’aller en Grèce,

S’il m’en souvient, vous destinait ma nièce.

BLANFORD.

Feu votre frère a très mal destiné ;

J’ai mieux choisi ; je suis déterminé

Pour la vertu qui, du monde exilée,

Chez ma Dorfise est ici rappelée.

ADINE.

Un tel mérite est rare, il me surprend ;

Mais son bonheur me semble encor plus grand.

BLANFORD.

Ce jeune enfant a du bon, et je l’aime ;

Il prend parti pour moi contre vous-même.

DARMIN.

Pas tant peut-être. Après tout, dites-moi

Comment Dorfise, avec sa bonne foi,

Avec ce goût, qui pour vous seul l’attire,

Depuis un an cessa de vous écrire ?

BLANFORD.

Voudriez-vous qu’on m’écrivît par l’air,

Et que la poste allât en pleine mer ?

Avant ce temps j’ai vingt fois reçu d’elle

De gros paquets, mais écrits d’un modèle...

D’un air si vrai, d’un esprit si sensé...

Rien d’affecté, d’obscur, d’embarrassé ;

Point d’esprit faux; la nature elle-même,

Le cœur y parle ; et voilà comme on aime.

DARMIN, à Adine.

Vous palissez.

BLANFORD, avec empressement, à Adine.

Qu’avez-vous ?

ADINE.

Moi, monsieur ?

Un mal cruel qui me perce le cœur.

BLANFORD, à Darmin.

Le cœur ! quel ton ! une fille à son âge

Serait plus forte, aurait plus de courage.

Je l’aime fort, mais je suis étonné

Qu’à cet excès il soit efféminé.

Était-il fait pour un pareil voyage ?

Il craint la mer, les ennemis, l’orage.

Je l’ai trouvé près d’un miroir assis ;

Il était né pour aller à Paris

Nous étaler sur les bancs du théâtre

Son beau minois, dont il est idolâtre ;

C’est un Narcisse.

DARMIN.

Il en a la beauté.

BLANFORD.

Oui, mais il faut en fuir la vanité.

ADINE.

Ne craignez rien, ce n’est pas moi que j’aime.

Je suis plus près de me haïr moi-même ;

Je n’aime rien qui me ressemble.

BLANFORD.

Enfin

C’est à Dorfise à régler mon destin.

Bien convaincu de sa haute sagesse,

De l’épouser je lui passai promesse ;

Je lui laissai mon bien même en partant,

Joyaux, billets, contrats, argent comptant.

J’ai, grâce au ciel, par ma juste franchise,

Confié tout à ma chère Dorfise.

J’ai confié Dorfise et son destin

À la vertu de monsieur Bartolin.

DARMIN.

De Bartolin, le caissier ?

BLANFORD.

De lui-même,

D’un bon ami, qui me chérit, que j’aime.

DARMIN, d’un ton ironique.

Ah ! vous avez sans doute bien choisi ;

Toujours heureux en maîtresse, en ami,

Point prévenu.

BLANFORD.

Sans doute, et leur absence

Me t’ait ici sécher d’impatience.

ADINE.

Je n’en puis plus, je sors.

BLANFORD.

Mais qu’avez-vous ?

ADINE.

De ses malheurs chacun ressent les coups.

Les miens sont grands ; leurs traits s’appesantissent ;

Ils cesseront... si les vôtres finissent.

Elle sort.

BLANFORD.

Je ne sais... mais son chagrin m’a touché.

DARMIN.

Il est aimable, il vous est attaché.

BLANFORD.

J’ai le cœur bon, et la moindre fortune

Qui me viendra sera pour lui commune.

Dès que Dorfise avec sa bonne foi

M’aura remis l’argent qu’elle a de moi,

J’en ferai part à votre jeune Adine.

Je lui voudrais la voix moins féminine,

Un air plus fait ; mais les soins et le temps

Forment le cœur et l’air des jeunes gens :

Il a des mœurs, il est modeste, sage.

J’ai remarqué toujours, dans le voyage,

Qu’il rougissait aux propos indécents

Que sur mon bord tenaient nos jeunes gens.

Je vous promets de lui servir de père.

DARMIN.

Ce n’est pas là pourtant ce qu’il espère.

Mais allons donc chez Dorfise à l’instant,

Et recevez d’elle au moins votre argent.

BLANFORD.

Bon ! le démon, qui toujours m’accompagne,

La fait rester encore à la campagne.

DARMIN.

Et le caissier ?

BLANFORD.

Et le caissier aussi.

Tous deux viendront, puisque je suis ici.

DARMIN.

Vous pensez donc que madame Dorfise

Vous est toujours très humblement soumise ?

BLANFORD.

Et pourquoi non ? si je garde ma foi,

Elle peut bien en faire autant pour moi.

Je n’ai pas eu, comme vous, la folie

De courtiser une franche étourdie.

DARMIN.

Il se pourra que j’en sois méprisé,

Et c’est à quoi tout homme est exposé ;

Et j’avouerai qu’en son humeur badine

Elle est bien loin de sa sage cousine.

BLANFORD.

Mais de son cœur ainsi désemparé,

Que ferez-vous ?

DARMIN.

Moi ? rien : je me tairai.

En attendant qu’à Marseille se rendent

Les deux beautés de qui nos cœurs dépendent,

Fort à propos je vois venir vers nous

L’ami Mondor.

BLANFORD.

Notre ami ! dites-vous ?

Lui, notre ami ?

DARMIN.

Sa tête est fort légère ;

Mais dans le fond c’est un bon caractère.

BLANFORD.

Détrompez-vous, cher Darmin, soyez sûr

Que l’amitié veut un esprit plus mûr ;

Allez, les fous n’aiment rien.

DARMIN.

Mais le sage

Aime-t-il tant ?... Tirons quelque avantage

De ce fou-ci. Dans notre cas urgent

On peut sans honte emprunter son argent.

 

 

Scène III

 

BLANFORD, DARMIN, LE CHEVALIER MONDOR

 

LE CHEVALIER MONDOR.

Bonjour, très cher, vous voilà donc en vie ?

C’est fort bien fait, j’en ai l’âme ravie.

Bonjour : dis-moi, quel est ce bel enfant

Que j’ai vu là dans cet appartement ?

D’où vous vient-il ? était-il du voyage ?

Est-il Grec, Turc ? est-il ton fils, ton page ?

Qu’en faites-vous ? Où soupez-vous ce soir ?

À quels appas jetez-vous le mouchoir ?

N’allez-vous pas vite en poste à Versailles

Faire aux commis des récits de batailles ?

Dans ce pays avez-vous un patron ?

BLANFORD.

Non.

LE CHEVALIER MONDOR.

Quoi ! tu n’as jamais fait ta cour ?

BLANFORD.

Non.

J’ai fait ma cour sur mer ; et mes services

Sont mes patrons, sont mes seuls artifices ;

Dans l’antichambre on ne m’a jamais vu.

LE CHEVALIER MONDOR.

Tu n’as aussi jamais rien obtenu.

BLANFORD.

Rien demandé. J’attends que l’œil du maître

Sache en son temps tout voir, tout reconnaître.

LE CHEVALIER MONDOR.

Va, dans son temps ces nobles sentiments

À l’hôpital mènent tout droit les gens.

DARMIN.

Nous en sommes fort près ; et notre gloire

N’a pas le sou.

LE CHEVALIER MONDOR.

Je suis prêt à t’en croire

DARMIN.

Cher chevalier, il te faut avouer...

LE CHEVALIER MONDOR.

En quatre mots je dois vous confier...

DARMIN.

Que notre ami vient de faire une perte...

LE CHEVALIER MONDOR.

Que j’ai, mon cher, fait une découverte...

DARMIN.

De tout le bien...

LE CHEVALIER MONDOR.

D’une honnête beauté...

DARMIN.

Que sur la mer...

LE CHEVALIER MONDOR.

À qui sans vanité...

DARMIN.

Il rapportait...

LE CHEVALIER MONDOR.

Après bien du mystère...

DARMIN.

Dans son vaisseau.

LE CHEVALIER MONDOR.

J’ai le bonheur de plaire.

DARMIN.

C’est un malheur.

LE CHEVALIER MONDOR.

C’est un plaisir bien vif

De subjuguer ce scrupule excessif,

Cette pudeur et si fière et si pure,

Ce précepteur qui gronde la nature.

J’avais du goût pour la dame Burlet,

Pour sa gaîté, son air brusque et follet ;

Mais c’est un goût plus léger qu’elle-même.

DARMIN.

J’en suis ravi.

LE CHEVALIER MONDOR.

C’est la prude que j’aime,

Encouragé par la difficulté,

J’ai présenté la pomme à la fierté.

DARMIN.

La prude enfin, dont votre âme est éprise,

Cette beauté si fière ?...

LE CHEVALIER MONDOR.

C’est Dorfise.

BLANFORD, en riant.

Dorfise... ah !... bon. Sais-tu bien devant qui

Tu parles là ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Devant toi, mon ami.

BLANFORD.

Va, j’ai pitié de ton extravagance ;

Cette beauté n’aura plus l’indulgence,

Je t’en réponds, de recevoir chez soi

Des chevaliers éventés comme toi.

LE CHEVALIER MONDOR.

Si fait, mon cher : la femme la moins folle

Ne se plaint point lorsqu’un fou la cajole.

BLANFORD.

Cajolez moins, mon très cher ; apprenez

Qu’à ses vertus mes jours sont destinés,

Qu’elle est à moi, que sa juste tendresse

De m’épouser m’avait passé promesse,

Qu’elle m’attend pour m’unir à son sort.

LE CHEVALIER MONDOR, en riant.

Le beau billet qu’a là l’ami Blanford ![6]

À Darmin.

Il a, dis-tu, besoin, dans sa détresse,

D’autres billets payables en espèce.

Tiens, cher Darmin.

Il veut lui donner un portefeuille.

BLANFORD, l’arrêtant.

Non, gardez-vous-en bien.

DARMIN.

Quoi ! vous voulez ?...

BLANFORD.

De lui je ne veux rien.

Quand d’emprunter on fait la grâce insigne,

C’est à quelqu’un qu’on daigne en croire digne ;

C’est d’un ami qu’on emprunte l’argent.

LE CHEVALIER MONDOR.

Ne suis-je pas ton ami ?

BLANFORD.

Non, vraiment.

Plaisant ami, dont la frivole flamme,

S’il se pouvait m’enlèverait ma femme ;

Qui, dès ce soir, avec vingt fainéants,

Va s’égayer à table à mes dépens !

Je les connais ces beaux amis du monde.

LE CHEVALIER MONDOR.

Ce monde-là, que ton rare esprit fronde,

Crois-moi, vaut mieux que ta mauvaise humeur.

Adieu. Je vais du meilleur de mon cœur

Dans le moment chez la belle Dorfise

Aux grands éclats rire de ta sottise.

Il veut s’en aller.

BLANFORD, l’arrêtant.

Que dis-tu là ?... mon cher Darmin ! comment ?

Elle est ici, Dorfise ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Assurément.

BLANFORD.

Ô juste ciel !

LE CHEVALIER MONDOR.

Eh bien ! quelle merveille ?

BLANFORD.

Dans sa maison ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Oui, te dis-je, à Marseille.

Je l’ai trouvée à l’instant qui rentrait,

Et qui des champs avec hâte accourait.

BLANFORD, à part.

Pour me revoir ! ô ciel ! je te rends grâce ;

À ce seul trait tout mon malheur s’efface.

Entrons chez elle.

LE CHEVALIER MONDOR.

Entrons, c’est fort bien dit ;

Car plus on est de feus, et plus on rit.

BLANFORD. Il va à la porte.

Heurtons.

LE CHEVALIER MONDOR.

Frappons.

COLETTE, en dedans de la maison.

Qui va là ?

BLANFORD.

Moi.

LE CHEVALIER MONDOR.

Moi-même.

 

 

Scène IV

 

BLANFORD, DARMIN, COLETTE, LE CHEVALIER MONDOR

 

COLETTE, sortant de la maison.

Blanford ! Darmin ! quelle surprise extrême !

Monsieur !

BLANFORD.

Colette !

COLETTE.

Hélas ! je vous ai cru

Noyé cent fois. Soyez le bienvenu.

BLANFORD.

Le juste ciel, propice à ma tendresse,

M’a conservé pour revoir ta maîtresse.

COLETTE.

Elle sortait tout à l’instant d’ici.

DARMIN.

Et sa cousine ?

COLETTE.

Et sa cousine aussi.

BLANFORD.

Eh ! mais de grâce, où donc est-elle allée ?

Où la trouver ?

COLETTE, faisant une révérence de prude.

Elle est à l’assemblée.

BLANFORD.

Quelle assemblée ?

COLETTE.

Eh ! vous ne savez rien ?

Apprenez donc que vingt femmes de bien

Sont dans Marseille étroitement unies

Pour corriger nos jeunes étourdies,

Pour réformer tout le train d’aujourd’hui,

Mettre à sa place un noble et digne ennui,

Et hautement, par de sages cabales,

De leur prochain réprimer les scandales ;

Et Dorfise est en tête du parti.

BLANFORD, à Darmin.

Mais comment donc un si grand étourdi

Est-il souffert d’une beauté sévère ?

DARMIN.

Chez une prude un étourdi peut plaire.

BLANFORD.

De l’assemblée où va-t-elle ?

COLETTE.

On ne sait ;

Faire du bien sourdement.

BLANFORD.

En secret !

C’est là le comble. Eh ! puis-je en sa demeure

Pour lui parler avoir aussi mon heure ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Va, c’est à moi qu’il le faut demander ;

Sans risquer rien, je puis te l’accorder.

Tu la verras tout comme à l’ordinaire.

BLANFORD.

Respectez-la ; c’est ce qu’il vous faut faire.

Et gardez-vous de la désapprouver.

DARMIN.

Et sa cousine, où peut-on la trouver ?

On m’avait dit qu’elles vivaient ensemble.

COLETTE.

Oui, mais leur goût rarement les assemble.

Et la cousine avec dix jeunes gens,

Et dix beautés, se donne du bon temps,

Et d’une table et propre et bien servie

Presque toujours vole à la comédie.

Ensuite on danse, ou l’on se met au jeu :

Toujours chez elle et grand’chère et beau feu,

De longs soupers et des chansons nouvelles,

Et des bons mots, encor plus plaisants qu’elles ;

Glaces, liqueurs, vins vieux, gris, rouges, blancs,

Amas nouveaux de boîtes, de rubans,

Magots de Saxe, et riches bagatelles,

Qu’Hébert[7] invente à Paris pour les belles :

Le jour, la nuit, cent plaisirs renaissants,

Et de médire à peine a-t-on le temps.

LE CHEVALIER MONDOR.

Oui, notre ami, c’est ainsi qu’il faut vivre.

DARMIN.

Mais pour la voir où faudra-t-il la suivre ?

COLETTE.

Partout, monsieur, car du matin au soir,

Dès qu’elle sort, elle court, veut tout voir.

Il lui faudrait que le ciel par miracle

Exprès pour elle assemblât un spectacle,

Jeu, bal, toilette, et musique, et soupe ;

Son cœur toujours est de tout occupé.

Vous la verrez, et sa joyeuse troupe,

Fort tard chez elle, et vers l’heure où l’on soupe.

BLANFORD.

Si vous l’aimez, après ce que j’entends,

Moins qu’elle encor vous avez de bon sens.

Peut-on chérir ce bruyant assemblage

De tous les goûts qu’eut le sexe en partage ?

Il vous sied bien, dans vos tristes soupirs,

De suivre en pleurs le char de ses plaisirs,

Et d’étaler les regrets d’une dupe

Qu’un fol amour dans sa misère occupe.

DARMIN.

Je crois encor, dussé-je être en erreur,

Qu’on peut unir les plaisirs et l’honneur ;

Je crois aussi, soit dit sans vous déplaire,

Que femme prude, en sa vertu sévère,

Peut en public faire beaucoup de bien,

Mais en secret souvent ne valoir rien.

BLANFORD.

Eh bien ! tantôt nous viendrons l’un et l’autre,

Et vous verrez mon choix, et moi le votre.

LE CHEVALIER MONDOR.

Oui, revenez, et vous verrez, ma foi,

La place prise.

BLANFORD.

Et par qui donc ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Par moi.

BLANFORD.

Par toi !

LE CHEVALIER MONDOR.

J’ai mis à profit ton absence,

Et je n’ai pas à craindre ta présence.

Va, tu verras... Adieu.

 

 

Scène V

 

BLANFORD, DARMIN

 

BLANFORD.

Çà, pensez-vous

Que d’un tel homme on puisse être jaloux ?

DARMIN.

Le ridicule et la bonne fortune

Vont bien ensemble, et la chose est commune.

BLANFORD.

Quoi ! vous pensez...

DARMIN.

Oui, ces femmes de bien

Aiment parfois les grands diseurs de rien.

Mais permettez que j’aille un peu moi-même

Cherche ! mon sort, et savoir si l’on m’aime.

Il sort.

BLANFORD.

Oui, hâtez-vous d’être congédié.

Hom ! le pauvre homme ! il me fait grand’pitié

Que je te loue, ô destin favorable,

Qui me fais prendre une femme estimable !

Que dans mes maux je bénis mon retour !

Que ma raison augmente mon amour !

Oh ! je fuirai, je l’ai mis dans ma tête,

Le monde entier pour une femme honnête.

C’est trop longtemps courir, craindre, espérer :

Voilà le port où je veux demeurer.

Près d’un tel bien qu’est-ce que tout le reste ?

Le monde est fou, ridicule, ou funeste ;

Ai-je grand tort d’en être l’ennemi ?

Non, dans ce monde il n’est pas un ami ;

Personne au fond à nous ne s’intéresse ;

On est aimé, mais c’est de sa maîtresse :

Tout le secret est de savoir choisir.

Une coquette est un vrai monstre à fuir :

Mais une femme, et tendre, et belle, et sage,

De la nature est le plus digne ouvrage.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

DORFISE, MADAME BURLET, LE CHEVALIER MONDOR

 

DORFISE.

Adoucissez, monsieur le chevalier,

De vos discours l’excès trop familier :

La pureté de mes chastes oreilles

Ne peut souffrir des libertés pareilles.

LE CHEVALIER MONDOR, en riant.

Vous les aimez pourtant ces libertés ;

Vous me grondez, mais vous les écoutez ;

Et vous n’avez, comme je puis comprendre,

Cheveux si courts que pour les mieux entendre.

DORFISE.

Encore !

MADAME BURLET.

Eh bien ! je suis de son côté ;

Vous affectez trop de sévérité.

La liberté n’est pas toujours licence.

On peut, je crois, entendre avec décence

De la gaîté les innocents éclats,

Oh bien sembler ne les entendre pas :

Votre vertu, toujours un peu farouche,

Veut nous fermer et l’oreille et la bouche.

DORFISE.

Oui, l’une et l’autre ; et fermez, croyez-moi,

Votre maison à tous ceux que j’y voi.

Je vous l’ai dit, ils vous perdront, cousine :

Comment souffrir leur troupe libertine ;

Le beau Cléon qui, brillant sans esprit,

Rit des bons mots qu’il prétend avoir dit ;

Damon, qui fait, pour vingt beautés qu’il aime,

Vingt madrigaux plus fades que lui-même ;

Et ce robin parlant toujours de lui ;

Et ce pédant portant partout l’ennui ;

Et mon cousin, qui... ?

LE CHEVALIER MONDOR.

C’en est trop, madame ;

Chacun son tour ; et si votre belle âme

Parle du monde avec tant de bonté,

J’aurai du moins autant de charité.

Je veux ici vous tracer de mon style

En quatre mots un portrait de la ville,

À commencer par...

DORFISE.

Ah ! n’en faites rien ;

Il n’appartient qu’aux personnes de bien

De châtier, de gourmander le vice :

C’est à mes yeux une horrible injustice

Qu’un libertin satirise aujourd’hui

D’autres mondains moins vicieux que lui.

Lorsque j’en veux à l’humaine nature,

C’est zèle, honneur, et vertu toute pure,

Dégoût du monde. Ah dieu ! que je le hais,

Ce monde infâme !

MADAME BURLET.

Il a quelques attraits.

DORFISE.

Pour vous, hélas ! et pour votre ruine.

MADAME BURLET.

N’en a-t-il point un peu pour vous, cousine ?

Haïssez-vous ce monde ?

DORFISE.

Horriblement.

LE CHEVALIER MONDOR.

Tous les plaisirs ?

DORFISE.

Épouvantablement.

MADAME BURLET.

Le jeu ? le bal ?

LE CHEVALIER MONDOR.

La musique ? la table ?

DORFISE.

Ce sont, ma chère, inventions du diable.

MADAME BURLET.

Mais la parure, et les ajustements ?

Vous m’avouerez...

DORFISE.

Ah ! quels vains ornements !

Si vous saviez à quel point je regrette

Tous les instants perdus à ma toilette !

Je fuis toujours le plaisir de me voir ;

Mon œil blessé craint l’aspect d’un miroir.

MADAME BURLET.

Mais cependant, ma sévère Dorfise,

Vous me semblez bien coiffée et bien mise.

DORFISE.

Bien ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Du grand bien.

DORFISE.

Avec simplicité.

LE CHEVALIER MONDOR.

Mais avec goût.

MADAME BURLET.

Votre sage beauté,

Quoi qu’elle en dise, est fort aise de plaire.

DORFISE.

Moi ? juste ciel !

MADAME BURLET.

Parle-moi sans mystère.

Je crois, ma foi, que ta sévérité

A quelque goût pour ce jeune éventé.

Il n’est pas mal fait.

En montrant Mondor.

LE CHEVALIER MONDOR.

Ah !

MADAME BURLET.

C’est un jeune homme

Fort beau, fort riche.

LE CHEVALIER MONDOR.

Ah !

DORFISE.

Ce discours m’assomme.

Vous proposez l’abomination.

Un beau jeune homme est mon aversion ;

Un beau jeune homme ! ah ! fi !

LE CHEVALIER MONDOR.

Ma foi, madame,

Pour vous et moi j’en suis fâché dans l’âme.

Mais ce Blanford, qui revient sans vaisseau,

Est-il si riche, et si jeune, et si beau ?

DORFISE.

Il est ici ? quoi ! Blanford ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Oui, sans doute.

COLETTE, en entrant avec précipitation.

Hélas ! je viens pour vous apprendre...

DORFISE, à Colette, à l’oreille.

Écoute.

MADAME BURLET.

Comment ?

DORFISE, au chevalier Mondor.

Depuis qu’il prit de moi congé,

De ses défauts je l’ai cru corrigé ;

Je l’ai cru mort.

LE CHEVALIER MONDOR.

Il vit ; et le corsaire

Veut me couler à fond, et croit vous plaire.

DORFISE, en se retournant vers Colette.

Colette, hélas !

COLETTE.

Hélas !

DORFISE.

Ah ! chevalier,

Pourriez-vous point sur mer le renvoyer ?

LE CHEVALIER MONDOR.

De tout mon cœur.

MADAME BURLET.

Sait-on quelque nouvelle

De ce Darmin, son ami si fidèle ?

Viendra-t-il point ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Il est venu ; Blanford

L’a raccroché dans je ne sais quel port.

Ils ont sur mer donné, je crois, bataille,

Et sont ici n’ayant ni sou ni maille ;

Mais avec lui Blanford a ramené

Un petit Grec plus joli, mieux tourné...

DORFISE.

Eh ! oui, vraiment. Je pense tout-à-l’heure

Que je l’ai vu tout près de ma demeure ;

De grands veux, noirs ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Oui.

DORFISE.

Doux, tendres, touchants ?

Un teint de rose ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Oui.

DORFISE, en s’animant un peu plus.

Des cheveux, des dents ?...

L’air noble, fin ?

LE CHEVALIER MONDOR.

C’est une créature

Qu’à son plaisir façonna la nature.

DORFISE.

S’il a des mœurs, s’il est sage, bien né,

Je veux par vous qu’il me soit amené...

Quoiqu’il soit jeune.

MADAME BURLET.

Et moi, je veux sur l’heure

Que de Darmin l’on cherche la demeure.

Allez, La Fleur, trouvez-le ; et lui portez

Trois cents louis, que je crois bien comptés :

Elle donne une bourse à La Fleur, qui est derrière elle.

Et qu’à souper Blanford et lui se rendent.

Depuis longtemps tous nos amis l’attendent,

Et moi plus qu’eux. Je n’ai jamais connu

De naturel plus doux, plus ingénu :

J’aime surtout sa complaisance aimable,

Et sa vertu liante et sociable.

DORFISE.

Eh bien ! Blanford n’est pas de cette humeur ;

Il est si sérieux !

LE CHEVALIER MONDOR.

Si plein d’aigreur !

DORFISE.

Oui, si jaloux...

LE CHEVALIER MONDOR, interrompant brusquement.

Caustique.

DORFISE.

Il est...

LE CHEVALIER MONDOR.

Sans doute.

DORFISE.

Laissez-moi donc parler ; il est...

LE CHEVALIER MONDOR.

J’écoute.

DORFISE.

Il est enfin fort dangereux pour moi.

MADAME BURLET.

On dit qu’il a très bien servi le roi,

Qu’il s’est sur mer distingué dans la guerre.

DORFISE.

Oui ; mais qu’il est incommode sur terre ![8]

LE CHEVALIER MONDOR.

Il est encore...

DORFISE.

Oui.

LE CHEVALIER MONDOR.

Ces marins d’ailleurs

Ont presque tous de si vilaines mœurs !

DORFISE.

Oui.

MADAME BURLET.

Mais on dit qu’autrefois vos promesses

De quelque espoir ont flatté ses tendresses ?

DORFISE.

Depuis ce temps j’ai, par excès d’ennui,

Quitté le monde, à commencer par lui :

Le monde et lui me rendent si craintive !

 

 

Scène II

 

DORFISE, MADAME BURLET, LE CHEVALIER MONDOR, COLETTE

 

COLETTE.

Madame !

DORFISE.

Eh bien ?

COLETTE.

Monsieur Blanford arrive.

DORFISE.

Ciel !

MADAME BURLET.

Darmin est avec lui !

COLETTE.

Madame, oui.

MADAME BURLET.

J’en ai le cœur tout-à-fait réjoui.

DORFISE.

Et moi, je sens une douleur profonde ;

Je me retire, et je veux fuir le monde.

LE CHEVALIER MONDOR.

Avec moi donc ?

DORFISE.

Non, s’il vous plaît, sans vous.

Elle sort.

 

 

Scène III

 

MADAME BURLET, BLANFORD, DARMIN, LE CHEVALIER MONDOR, ADINE

 

DARMIN, à madame Burlet.

Madame, enfin, souffrez qu’à vos genoux...

MADAME BURLET, courant au-devant de Darmin.

Mon cher Darmin, venez ; j’ai fait partie

D’aller au bal après la comédie ;

Nous causerons ; mon carrosse est là-bas.

À Blanford.

Et vous, rigris[9], y viendrez-vous ?

BLANFORD.

Non pas.

Je viens ici pour chose sérieuse.

Allez, courez, troupe folle et joyeuse,

Faites semblant d’avoir bien du plaisir,

Fatiguez bien votre inquiet loisir.

Au jeune Adine.

Et nous, jeune homme, allons trouver Dorfise.

Madame Burlet sort avec le chevalier et Darmin, qui lui donnent chacun la main, et Blanford continue.

 

 

Scène IV

 

BLANFORD, ADINE, COLETTE

 

BLANFORD.

Voyons une âme au seul devoir soumise,

Qui pour moi seul, par un sage retour,

Renonce au monde en faveur de l’amour,

Et qui sait joindre à cette ardeur flatteuse

Une vertu modeste et scrupuleuse.

Méritez bien de lui plaire.

ADINE.

Avec soin

De sa vertu je veux être témoin ;

En la voyant je puis beaucoup m’instruire.

BLANFORD.

C’est très bien dit ; je prétends vous conduire.

En vous voyant du monde abandonné,

Je trouve un fils que le sort m’a donné.

Sans vous aimer on ne peut vous connaître.

Vous êtes né trop flexible peut-être ;

Rien ne sera plus utile pour vous

Que de hanter un esprit sage et doux,

Dont le commerce en votre âme affermisse

L’honnêteté, l’amour de la justice,

Sans vous ôter certain charme flatteur,

Que je sens bien qui manque à mon humeur.

Une beauté qui n’a rien de frivole

Est pour votre âge une excellente école ;

L’esprit s’y forme, on y règle son cœur ;

Sa maison est le temple de l’honneur.

ADINE.

Eh bien ! allons avec vous dans ce temple ;

Mais je suivrai bien mal son rare exemple,

Soyez-en sûr.

BLANFORD.

Et pourquoi ?

ADINE.

J’aurais pu

Auprès de vous mieux goûter la vertu ;

Quoique la forme en soit un peu sévère,

Le fond m’en charme, et vous m’avez su plaire ;

Mais pour Dorfise...

BLANFORD, en allant à la porte de Dorfise.

Ah ! c’est trop se flatter

Que de vouloir tout d’un coup l’imiter ;

Mais croyez-moi, si l’honneur vous domine,

Voyez Dorfise, et fuyez sa cousine.

Il veut entrer.

COLETTE, sortant de la maison, et refermant la porte. Il heurte.

On n’entre point, monsieur.

BLANFORD.

Moi !

COLETTE.

Non.

BLANFORD.

Comment ?

Moi refusé ?

COLETTE.

Dans son appartement

Pour quelque temps madame est en retraite.

BLANFORD.

J’admire fort cette vertu parfaite ;

Mais j’entrerai.

COLETTE.

Mais, monsieur, écoutez.

BLANFORD.

Sans écouter, entrons vite.

Il entre.

COLETTE.

Arrêtez.

ADINE.

Hélas ! suivons, et voyons quelle issue

Aura pour moi cette étrange entrevue.

 

 

Scène V

 

COLETTE

 

Il va la voir, il va découvrir tout.

Je meurs de peur ; ma maîtresse est à bout.

Ah ! ma maîtresse ! avoir eu le courage

De stipuler ce secret mariage ;

De vous donner au caissier Bartolin !

Eh ! que dira notre public malin ?

Oh ! que la femme est d’une étrange espèce !

Et l’homme aussi... Quel excès de faiblesse !

Madame est folle, avec son air malin ;

Elle se trompe, et trompe son prochain,

Passe son temps, après mille méprises,

À réparer avec art ses sottises.

Le goût l’emporte ; et puis on voudrait bien

Ménager tout, et l’on ne garde rien.

Maudit retour et maudite aventure !

Comment Blanford prendra-t-il son injure ?

Dans la maison voici donc trois maris ;

Deux sont promis, et l’autre est, je crois, pris :

Femme en tel cas ne sait auquel entendre.

 

 

Scène VI

 

DORFISE, COLETTE

 

COLETTE.

Madame, eh bien ! quel parti faut-il prendre ?

DORFISE.

Va, ne crains rien ; on sait l’art d’éblouir,

De différer pour se faire chérir.

L’homme se mène aisément ; ses faiblesses

Font notre force, et servent nos adresses.

On s’est tiré de pas plus dangereux.

J’ai fait finir cet entretien fâcheux.

Adroitement je fais à la campagne

Courir notre homme (et le ciel l’accompagne !)

Chez Bartolin son ancien confident,

Qui pourra bien lui compter quelque argent.

J’aurai du temps, il suffit.

COLETTE.

Ah ! le diable

Vous fit signer ce contrat détestable !

Qui ? vous, madame, avoir un Bartolin !

DORFISE.

Eh ! mon enfant ! le diable est bien malin.

Ce gros caissier m’a tant persécutée !

Le cœur se gagne ; on tente, on est tentée.

Tu sais qu’un jour on nous dit que Blanford

Ne viendrait plus.

COLETTE.

Parce qu’il était mort.

DORFISE.

Je me voyais sans appui, sans richesse,

Faible surtout ; car tout vient de faiblesse.

L’étoile est forte, et c’est souvent le lot

De la beauté d’épouser un magot.

Mon cœur était à des épreuves rudes.

COLETTE.

Il est des temps dangereux pour les prudes.

Mais à l’amour devant sacrifier,

Vous auriez dû prendre le chevalier :

Il est joli.

DORFISE.

Je voulais du mystère :

Je n’aime pas d’ailleurs son caractère ;

Je le ménage ; il est mon complaisant,

Mon émissaire ; et c’est lui qui répand,

Par son babil et sa folie utile,

Les bruits qu’il faut qu’on sème par la ville.

COLETTE.

Mais Bartolin est si vilain !

DORFISE.

Oui, mais...

COLETTE.

Et son esprit n’a guère plus d’attraits.

DORFISE.

Oui, mais...

COLETTE.

Quoi, mais ?

DORFISE.

Le destin, le caprice,

Mon triste état, quoique peu d’avarice,

L’occasion, je... je me résignai,

Je devins, folle ; en un mot, je signai.

Du bon Blanford je gardais la cassette.

D’un peu d’argent mon amitié discrète

Fit quelques dons par charité pour lui.

Eh ! qui croyait que Blanford aujourd’hui,

Après deux ans, gardant sa vieille flamme,

Viendrait chercher sa cassette et sa femme ?

COLETTE.

Chacun disait ici qu’il était mort ;

Il ne l’est point : lui seul est dans son tort.

DORFISE, reprenant l’air de prude.

Ah ! puisqu’il vit, je lui rendrai sans peine

Tous ses bijoux ; hélas ! qu’il les reprenne :

Mais Bartolin, qui les croyait à moi,

Me les garda, les prit de bonne foi,

Les croit à lui, les conserve, les aime,

En est jaloux autant que de moi-même.

COLETTE.

Je le crois bien.

DORFISE.

Maris, vertu, bijoux,

J’ai dans l’esprit de vous accorder tous.

 

 

Scène VII

 

LE CHEVALIER MONDOR, ADINE, DORFISE

 

LE CHEVALIER MONDOR.

Chasserons-nous ce rival plein de gloire,

Qui me méprise, et s’en fait tant accroire ?

ADINE, arrivant dans le fond à pas lents, tandis que le chevalier entrait brusquement.

Écoutons bien.

LE CHEVALIER MONDOR.

Il faut me rendre heureux,

Il faut punir son air avantageux.

Je suis à vous ; avec plaisir je laisse

Au vieux Darmin sa petite maîtresse.

À le troubler on n’a que de l’ennui ;

On perd sa peine à se moquer de lui.

C’est ce Blanford, c’est sa vertu sévère,

Sa gravité, qu’il faut qu’on désespère.

Il croit qu’on doit ne lui refuser rien,

Par la raison qu’il est homme de bien.

Ces gens de bien me mettent à la gêne.

Ils vous feront périr d’ennui, ma reine.

DORFISE, d’un air modeste et sévère, après avoir regardé Adine.

Vous vous moquez ! j’ai pour monsieur Blanford

Un vrai respect, et je l’estime fort.

LE CHEVALIER MONDOR.

Il est de ceux qu’on estime et qu’on berne ;

Est-il pas vrai ?

ADINE, à part.

Que ceci me consterne !

Elle est constante ; elle a de la vertu :

Tout me confond ; elle aime : ah ! qui l’eût cru ?

DORFISE.

Que dit-il là ?

ADINE, à part.

Quoi ! Dorfise est fidèle ;

Et pour combler mou malheur, elle est belle !

DORFISE, au chevalier, après avoir regardé Adine.

Il dit que je suis belle.

LE CHEVALIER MONDOR.

Il n’a pas tort ;

Mais il commence à m’importuner fort.

Allez, l’enfant, j’ai des secrets à dire

À cette dame.

ADINE.

Hélas ! je me retire.

DORFISE, au chevalier.

Vous vous moquez.

À Adine.

Restez, restez ici.

Au chevalier.

Osez-vous bien le renvoyer ainsi ?

À Adine.

Approchez-vous : peu s’en faut qu’il ne pleure :

L’aimable enfant ! je prétends qu’il demeure.

Avec Blanford il est chez moi venu ;

Dès ce moment son naturel m’a plu.

LE CHEVALIER MONDOR.

Eh ! laissez là son naturel, madame.

De ce Blanford vous haïssez la flamme ;

Vous m’avez dit qu’il est brutal, jaloux.

DORFISE, fièrement. À Adine.

Je n’ai rien dit. Ça, quel âge avez-vous ?

ADINE.

J’ai dix-huit ans.

DORFISE.

Cette tendre jeunesse

A grand besoin du frein de la sagesse.

L’exemple entraîne, et le vire est charmant ;

L’occasion s’offre si fréquemment !

Un seul coup d’œil perd de si belles âmes !

Défiez-vous de vous-même, et des femmes ;

Prenez bien garde au souffle empoisonneur

Qui des vertus flétrit l’aimable fleur.

LE CHEVALIER MONDOR.

Que sa fleur soit ou ne soit pas flétrie,

Mêlez-vous moins de sa fleur, je vous prie,

Et m’écoutez.

DORFISE.

Mon dieu, point de courroux ;

Son innocence a des charmes si doux !

LE CHEVALIER MONDOR.

C’est un enfant.

DORFISE, s’approchant d’Adine.

Çà, dites-moi, jeune homme,

D’où vous venez, et comment on vous nomme.

ADINE.

J’ai nom Adine ; en Grèce je suis né ;

Avec Darmin Blanford m’a ramené.

DORFISE.

Qu’il a bien fait !

LE CHEVALIER MONDOR.

Quelle humeur curieuse !

Quoi ! je vous peins mon ardeur amoureuse,

Et vous parlez encore à cet enfant !

Vous m’oubliez pour lui.

DORFISE, doucement.

Paix, imprudent.

 

 

Scène VIII

 

DORFISE, LE CHEVALIER MONDOR, ADINE, COLETTE

 

COLETTE.

Madame !

DORFISE.

Eh bien ?

COLETTE.

Vous êtes attendue

À l’assemblée.

DORFISE.

Oui, j’y serai rendue

Dans peu de temps.

LE CHEVALIER MONDOR.

Quel message ennuyeux !

Quand nous serons assemblés tous les deux,

Nous casserons pour jamais, je vous prie,

Ces rendez-vous de fade pruderie,

Ces comités, ces conspirations

Contre les goûts, contre les passions.

Il vous sied mal, jeune encor, belle, et fraîche,

D’aller crier d’un ton de pigrièche

Contre les ris, les jeux, et les amours,

De blasphémer ces dieux de vos beaux jours,

Dans des réduits peuplés de vieilles ombres,

Que vous voyez dans leurs cabales sombres

Se lamenter, sans gosier et sans dents,

Dans leurs tombeaux, des plaisirs des vivants.

Je vais, je vais de ces sempiternelles

Tout de ce pas égayer les cervelles,

Et leur donnant à toutes leur paquet,

Par cent bons mots étouffer leur caquet.

DORFISE.

Gardez-vous bien d’aller me compromettre :

Cher chevalier, je ne puis le permettre.

N’allez point là.

LE CHEVALIER MONDOR.

Mais j’y cours à l’instant

Vous annoncer.

Il sort.

DORFISE.

Ah ! quel extravagant !

Au jeune Adine.

Allez, mon fils, gardez-vous, à votre âge,

D’un pareil fou ; soyez discret et sage.

Mes compliments à Blanford... L’œil touchant !

ADINE, se retournant.

Quoi ?

DORFISE.

Le beau teint ! l’air ingénu, charmant !

Et vertueux !... Je veux que, par la suite,

Dans mon loisir vous me rendiez visite.

ADINE.

Je vous ferai ma cour assidûment.

Adieu, madame.

DORFISE.

Adieu, mon bel enfant.

ADINE.

Hélas ! j’éprouve un embarras extrême.

Le trahit-on ? je l’ignore ; mais j’aime.

 

 

Scène IX

 

DORFISE, COLETTE

 

DORFISE, revenant, conduisant de l’œil Adine, qui la regarde.

J’aime, dit-il ; quel mot ! Ce beau garçon

Déjà pour moi sent de la passion ?

Il parle seul, me regarde, s’arrête ;

Et je crains fort d’avoir tourné sa tête.

COLETTE.

Avec tendresse il lorgne vos appas.

DORFISE.

Est-ce ma faute ? ah ! je n’y consens pas.

COLETTE.

Je le crois bien, le péril est trop proche :

Du bon Blanford je crains pour vous l’approche ;

Je crains surtout le courroux impoli

De Bartolin.

DORFISE, en soupirant.

Que ce Turc est joli !

Le crois-tu Turc ? crois-tu qu’un infidèle

Ait l’air si doux, la figure si belle ?

Je crois, pour moi, qu’il se convertira.

COLETTE.

Je crois, pour moi, que dès qu’on apprendra

Qu’à Bartolin vous êtes mariée,

Votre vertu sera fort décriée ;

Ce petit Turc de peu vous servira.

Terriblement Blanford éclatera.

DORFISE.

Va, ne crains rien.

COLETTE.

J’ai dans votre prudence

Depuis longtemps entière confiance :

Mais Bartolin est un brutal jaloux ;

Et c’est bien pis, madame, il est époux.

Le cas est triste ; il a peu de semblables.

Ces deux rivaux seraient fort intraitables.

DORFISE.

Je prétends bien les éviter tous deux.

J’aime la paix, c’est l’objet de mes vœux,

C’est mon devoir ; il faut en conscience

Prévoir le mal, fuir toute violence,

Et prévenir le mal qui surviendrait,

Si mon état trop tôt se découvrait.

J’ai des amis, gens de bien, de mérite.

COLETTE.

Prenez conseil d’eux.

DORFISE.

Ah ! oui ; prenons vite.

COLETTE.

Eh bien ! de qui ?

DORFISE.

Mais de cet étranger,

De ce petit... la... tu m’y fais songer.

COLETTE.

Lui, des conseils ? lui, madame, à son âge ?

Sans barbe encore ?

DORFISE.

Il me paraît fort sage,

Et, s’il est tel, il le faut écouter.

Les jeunes gens sont bons à consulter :

Il me pourrait procurer des lumières

Qui donneraient du jour à mes affaires,

Et tu sens bien qu’il faut parler d’abord

Au jeune ami du bon monsieur Blanford.

COLETTE.

Oui, lui parler paraît fort nécessaire.

DORFISE, tendrement et d’un air embarrassé.

Et comme à table on parle mieux d’affaire,

Conviendrait-il qu’avec discrétion

Il vînt dîner avec moi ?

COLETTE.

Tout de bon !

Vous, qui craignez si fort la médisance !

DORFISE, d’un air fier.

Je ne crains rien : je sais comme je pense :

Quand on a fait sa réputation,

On est tranquille à l’abri de son nom.

Tout le parti prend en main notre cause,

Crie avec nous.

COLETTE.

Oui, mais le monde cause.

DORFISE.

Eh bien ! cédons à ce monde méchant ;

Sacrifions un dîner innocent ;

N’aiguisons point leur langue libertine.

Je ne veux plus parler au jeune Adine :

Je ne veux point le revoir... Cependant

Que peut-on dire, après tout, d’un enfant ?

À la sagesse ajoutons l’apparence,

Le décorum, l’exacte bienséance.

De ma cousine il faut prendre le nom,

Et le prier de sa part...

COLETTE.

Pourquoi non ?

C’est très bien dit ; une femme mondaine

N’a rien à perdre ; on peut, sans être en peine,

Dessous son nom mettre dix billets doux,

Autant d’amants, autant de rendez-vous.

Quand on la cite, on n’offense personne ;

Nul n’en rougit, et nul ne s’en étonne :

Mais par hasard, quand des daines de bien

Font une chute, il faut la cacher bien.

DORFISE.

Des chutes ! moi ! Je n’ai, dans cette affaire,

Grâces au ciel, nul reproche à me faire.

J’ai signé ; mais je ne suis point enfin

Absolument madame Bartolin.

On a des droits, et c’est tout : et peut-être

On va bientôt se délivrer d’un maître.

J’ai dans ma tête un dessein très prudent :

Si ce beau Turc a pour moi du penchant.

C’en est assez ; tout ira bien, s’il m’aime.

Je suis encor maîtresse de moi-même :

Heureusement je puis tout terminer.

Va-t’en prier ce jeune homme à dîner.

Est-ce un grand mal que d’avoir à sa table

Avec décence un jeune homme estimable,

Un cœur tout neuf, un air frais et vermeil

Et qui nous peut donner un bon conseil ?

COLETTE.

Un bon conseil ! ah ! rien n’est plus louable :

Accomplissons cette œuvre charitable.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

DORFISE, COLETTE

 

DORFISE.

Est-ce point lui ? Que je suis inquiète !

On frappe, il vient. Colette, holà ! Colette ;

C’est lui, c’est lui.

COLETTE.

Non, c’est le chevalier,

Que loin d’ici je viens de renvoyer ;

Cet étourdi qui court, saute, sémille,

Sort, rentre, va, vient, rit, parle, frétille ;

Il veut dîner tête à tête avec vous ;

Je l’ai chassé d’un air entre aigre et doux.

DORFISE.

À ma cousine il faut qu’on le renvoie.

Ah ! que je hais leur insipide joie !

Que leur babil est un trouble importun !

Chassez-les-moi.

COLETTE.

Chut ! chut ! j’entends quelqu’un.

DORFISE.

Ah ! c’est mon Grec.

COLETTE.

Oui, c’est lui, ce me semble.

 

 

Scène II

 

DORFISE, ADINE

 

DORFISE.

Entrez, monsieur ; bonjour, monsieur... Je tremble.

Asseyez-vous...

ADINE.

Je suis tout interdit...

Pardonnez-moi, madame ; on m’avait dit

Qu’une autre...

DORFISE, tendrement.

Eh bien ! c’est moi qui suis cette autre.

Rassurez-vous ; quelle peur est la votre ?

Avec Blanford ma cousine aujourd’hui

Dîne dehors : tenez-moi lieu de lui.

Elle le fait asseoir.

ADINE.

Ah ! qui pourrait en tenir lieu, madame ?

Est-il un feu comparable à sa flamme ?

Et quel mortel égalerait son cœur

En grandeur d’âme, en amour, en valeur ?

DORFISE.

Vous en parlez, mon fils, avec grand zèle ;

Votre amitié paraît vive et fidèle :

J’admire en vous un si beau naturel.

ADINE.

C’est un penchant bien doux, mais bien cruel.

DORFISE.

Que dites-vous ? La charmante jeunesse

Doit éprouver une honnête tendresse :

Par de saints nœuds il faut qu’on soit lié ;

Et la vertu n’est rien sans l’amitié.

ADINE.

Ah ! s’il est vrai qu’un naturel sensible

De la vertu soit la marque infaillible,

J’ose vous dire ici sans vanité

Que je me pique un peu de probité.

DORFISE.

Mon bel enfant, je me crois destinée

À cultiver une âme si bien née.

Plus d’une femme a cherché vainement

Un ami tendre, aussi vif que prudent,

Qui possédât les grâces du jeune âge,

Sans en avoir l’empressement volage ;

Et je me trompe à votre air tendre et doux,

Ou tout cela paraît uni dans vous.

Par quel bonheur une telle merveille

Se trouve-t-elle aujourd’hui dans Marseille ?

Elle approche son fauteuil.

ADINE.

J’étais en Grèce, et le brave Blanford

En ce pays me passa sur son bord.

Je vous l’ai dit deux fois.

DORFISE.

Une troisième

À mon oreille est un plaisir extrême.

Mais dites-moi pourquoi ce front charmant,

Et si français, est coiffé d’un turban.

Seriez-vous Turc ?

ADINE.

La Grèce est ma patrie.

DORFISE.

Qui l’aurait cru ? la Grèce est en Turquie ?

Que votre accent, que ce ton grec est doux !

Que je voudrais parler grec avec vous !

Que vous avez la mine aimable et vive

D’un vrai Français, et sa grâce naïve !

Que la nature, entre nous, se méprit,

Quand par malheur un Grec elle vous fit !

Que je bénis, monsieur, la Providence

Qui vous a fait aborder en Provence !

ADINE.

Hélas ! j’y suis, et c’est pour mon malheur.

DORFISE.

Vous, malheureux !

ADINE.

Je le suis par mon cœur.

DORFISE.

Ah ! c’est le cœur qui fait tout dans le monde ;

Le bien, le mal, sur le cœur tout se fonde ;

Et c’est aussi ce qui fait mon tourment.

Vous avez donc pris quelque engagement ?

ADINE.

Eh ! oui, madame ; une femme intrigante

A désolé ma jeunesse imprudente ;

Comme son teint, son cœur est plein de fard ;

Elle est hardie, et pourtant pleine d’art ;

Et j’ai senti d’autant plus ses malices,

Que la vertu sert de masque à ses vices.

Ah ! que je souffre, et qu’il me semble dur

Qu’un cœur si faux gouverne un cœur trop pur !

DORFISE.

Voyez la masque ! une femme infidèle !

Punissons-la, mon fils : çà, quelle est-elle ?

De quel pays ! quel est son rang ? son nom ?

ADINE.

Ah ! je ne puis le dire.

DORFISE.

Comment donc !

Vous possédez aussi l’art de vous taire !

Ah ! vous avez tous les talents de plaire ;

Jeune et discret ! Je vais, moi, m’expliquer.

Si quelque jour, pour vous bien dépiquer

De la guenon qui fit votre conquête,

On vous offrait une personne honnête,

Riche, estimée, et surtout possédant

Un cœur tout neuf, mais solide et constant,

Tel qu’il en est très peu dans la Turquie,

Et moins encor, je crois, dans ma patrie ;

Que diriez-vous ? que vous en semblerait ?

ADINE.

Mais... je dirais que l’on me tromperait.

DORFISE.

Ah ! c’est trop loin pousser la défiance ;

Ayez, mon fils, un peu plus d’assurance.

ADINE.

Pardonnez-moi, mais les cœurs malheureux,

Vous le savez, sont un peu soupçonneux.

DORFISE.

Eh ! quels soupçons avez-vous, par exemple,

Quand je vous parle, et que je vous contemple ?

ADINE.

J’ai des soupçons que vous avez dessein

De m’éprouver.

DORFISE, en s’écriant.

Ah ! le petit malin !

Qu’il est rusé sous cet air d’innocence !

C’est l’amour même au sortir de l’enfance.

Allez-vous-en : le danger est trop grand ;

Je ne veux plus vous voir absolument.

ADINE.

Vous me chassez ; il faut que je vous quitte.

DORFISE.

C’est obéir à mon ordre un peu vite.

Là, revenez. Mon estime est au point

Que contre vous je ne me fâche point.

N’abusez pas de mon estime extrême.

ADINE.

Vous estimez monsieur Blanford de même :

Estime-t-on deux hommes à-la-fois ?

DORFISE.

Oh ! non, jamais ; et les aimables lois

De la raison, de la tendresse sage,

Font qu’on succède, et non pas qu’on partage.

Vous apprendrez à vivre auprès de moi.

ADINE.

J’apprends beaucoup par tout ce que je voi.

DORFISE.

Lorsque le ciel, mon fils, forme une belle,

Il fait d’abord un homme exprès pour elle ;

Nous le cherchons longtemps avec raison.

On fait vingt choix avant d’en faire un bon ;

On suit une ombre, au hasard on s’éprouve ;

Toujours on cherche, et rarement on trouve :

L’instinct secret vole après le vrai bien...

Vivement et tendrement.

Quand on vous trouve, il ne faut chercher rien.

ADINE.

Si vous saviez ce que j’ai l’honneur d’être,

Vous changeriez d’opinion peut-être.

DORFISE.

Eh ! point du tout.

ADINE.

Peu digne de vos soins,

Connu de vous, vous m’estimeriez moins,

Et nous serions attrapés l’un et l’autre.

DORFISE.

Attrapés ! vous ! quelle idée est la vôtre ?

Mon bel enfant, je prétends... Ah ! pourquoi

Venir sitôt m’interrompre ?... Eh ! c’est toi !

 

 

Scène III

 

COLETTE, DORFISE, ADINE

 

COLETTE, avec empressement.

Très importune, et très triste de l’être ;

Mais un quidam, plus importun peut-être,

S’en va venir, c’est monsieur Bartolin.

DORFISE.

Le prétendu ? je l’attendais demain ;

Il m’a trompée, il revient, le barbare !

COLETTE.

Le contretemps est encor plus bizarre.

Ce chevalier, le roi des étourdis,

Méconnaissant le patron du logis,

Cause avec lui, plaisante, s’évertue,

Et le retient malgré lui dans la rue.

DORFISE.

Tant mieux, ô ciel !

COLETTE.

Point, madame : tant pis ;

Car l’indiscret, comme je vous le dis,

Ne sachant pas quel est le personnage,

Crie hautement, lui riant au visage,

Que nul chez vous n’entrera d’aujourd’hui ;

Que tout le monde est exclus comme lui ;

Que Bartolin n’est rien qu’un trouble-fête,

Et qu’à présent, dans un doux tête-à-tête,

Madame, au fond de son appartement,

Loin du grand monde, est vertueusement.

Le Bartolin, que le dépit transporte,

Prétend qu’il va faire enfoncer la porte.

Le chevalier, toujours d’un ton railleur,

Crève de rire, et l’autre de douleur.

DORFISE.

Et moi de crainte. Ah ! Colette, que faire ?

Où nous fourrer ?

ADINE.

Quel est donc ce mystère ?

DORFISE.

Ce mystère est que vous êtes perdu,

Que je suis morte. Eh ! Colette, où vas-tu ?

ADINE.

Que deviendrai-je ?

DORFISE, à Colette.

Écoute, toi, demeure.

Quel temps il prend ! revenir à cette heure !

À Adine.

Dans ce réduit cachez-vous tout le soir ;

Vous trouverez un ample manteau noir,

Fourrez-vous-y. Mon dieu ! c’est lui, sans doute.

ADINE, allant dans le cabinet.

Hélas ! voilà ce que l’amour me coûte !

DORFISE.

Ce pauvre enfant, qu’il m’aime !

COLETTE.

Eh ! taisez-vous

On vient : hélas! c’est le futur époux.

 

 

Scène IV

 

BARTOLIN, DORFISE, COLETTE

 

DORFISE, allant au-devant de Bartolin.

Mon cher monsieur, le ciel vous accompagne !...

Vous revenez bien tard de la campagne !...

Vous m’avez fait un si grand déplaisir,

Que je suis prête à m’en évanouir.

BARTOLIN.

Le chevalier disait tout au contraire...

DORFISE.

Tout ce qu’il dit est faux ; je suis sincère ;

Il faut me croire : il m’aime à la fureur ;

Il est au vif piqué de ma rigueur ;

Son vain caquet m’étourdit et m’assomme ;

Et je ne veux jamais revoir cet homme.

BARTOLIN.

Mais cependant de bon sens il parlait.

DORFISE.

Ne croyez rien de tout ce qu’il disait.

BARTOLIN.

Soit ; mais il faut, pour finir nos affaires,

Prendre en ce lieu les choses nécessaires.

DORFISE, d’un ton caressant.

Que faites-vous ? arrêtez-vous : holà !

N’entrez donc point dans ce cabinet-là.

BARTOLIN.

Comment ? pourquoi ?

DORFISE, après avoir rêvé.

Du même esprit poussée,

J’ai comme vous eu, mon cher, en pensée...

De mettre ici nos papiers en état...

J’ai fait venir notre vieil avocat...

Nous consultions ; une grande faiblesse

L’a pris soudain.

BARTOLIN.

C’est excès de vieillesse.

COLETTE.

On va donner au bon petit vieillard

Un...

BARTOLIN.

Oui, j’entends.

DORFISE.

On l’a mis à l’écart ;

De mon sirop il a pris une dose,

Et maintenant je pense qu’il repose.

BARTOLIN.

Il ne repose point, car je l’entends

Qui marche encore et tousse là-dedans.

COLETTE.

Eh bien ! faut-il, lorsqu’un avocat tousse,

L’importuner ?

BARTOLIN.

Tout cela me courrouce ;

Je veux entrer.

Il entre dans le cabinet.

DORFISE.

Ô ciel ! fais donc si bien

Qu’il cherche tout, sans pouvoir trouver rien.

Hélas ! qu’entends-je ? on s’écrie ! il dit : Tue !

Mon avocat est mort, je suis perdue.

Où suis-je ? hélas ! de quel coté courir ?

Dans quel couvent m’aller ensevelir ?

Où me noyer ?

BARTOLIN, revenant, et tenant Adine par le bras.

Ah ! ah ! notre future,

Vos avocats sont d’aimable figure !

Dans le barreau vous choisissez très bien :

Venez, venez, notre vieux praticien ;

D’ici sans bruit il vous faut disparaître ;

Et vous irez plaider par la fenêtre ;

Allons, et vite.

DORFISE.

Écoutez-moi ; pardon,

Mon cher mari.

ADINE.

Lui, son mari !

BARTOLIN, à Adine.

Fripon !

Il faut d’abord commencer ma vengeance

Par l’étriller à ses yeux d’importance.

ADINE.

Hélas ! monsieur, je tombe à vos genoux ;

Je ne saurais mériter ce courroux :

Vous me plaindrez si je me fais connaître ;

Je ne suis point ce que je peux paraître.

BARTOLIN.

Tu me parais un vaurien, mon ami,

Fort dangereux, et tu seras puni.

Viens ça ! viens ça !

ADINE.

Ciel ! au secours ! à l’aide !

De grâce ! hélas !

DORFISE.

La rage le possède.

À mon secours, tous mes voisins !

BARTOLIN.

Tais-toi.

DORFISE, COLETTE, ADINE.

À mon secours !

BARTOLIN, emmenant Adine.

Allons, sors de chez moi.

 

 

Scène V

 

DORFISE, COLETTE

 

DORFISE.

Il va tuer ce pauvre enfant, Colette !

En quel état cet accident me jette !

Il me tuera moi-même.

COLETTE.

Le malin

Vous fit signer avec ce Bartolin.

DORFISE, en criant.

Ah ! l’indigne homme ! ah ! comment s’en défaire ?

Va-t’en chercher. Colette, un commissaire ;

Va l’accuser.

COLETTE.

De quoi ?

DORFISE.

De tout.

COLETTE.

Fort bien.

Où courez-vous ?

DORFISE.

Hélas ! je n’en sais rien.

 

 

Scène VI

 

MADAME BURLET, DORFISE, COLETTE

 

MADAME BURLET.

Eh bien ! qu’est-ce, cousine ?

DORFISE.

Ah ! ma cousine !

MADAME BURLET.

Il semblerait que l’on vous assassine,

Ou qu’on vous vole, ou qu’on vous bat un peu...[10]

Ou qu’au logis vous avez mis le feu.

Mon Dieu ! quels cris ! quel bruit ! quel train, ma chère !

DORFISE.

Cousine, hélas ! apprenez mon affaire ;

Mais gardez-moi le secret pour jamais.

MADAME BURLET, toujours gaiment et avec vivacité.

Je n’ai pas l’air de garder des secrets ;

Je suis pourtant discrète comme une autre.

Cousine, eh bien ! quelle affaire est la vôtre ?

DORFISE.

Mon affaire est terrible ; c’est d’abord

Que je suis...

MADAME BURLET.

Quoi ?

DORFISE.

Fiancée.

MADAME BURLET.

À Blanford ?

Eh bien ! tant mieux ; c’est bien fait ; et j’approuve

Cet hymen-là, si le bonheur s’y trouve.

Je veux danser à votre noce.

DORFISE.

Hélas !

Ce Bartolin qui jure tant là-bas,

Qui de ses cris scandalise le monde.

C’est le futur.

MADAME BURLET.

Eh bien ! tant pis ! je fronde

Ce mariage avec cet homme-là ;

Mais d’il est fait, le public s’y fera.

Est-il mari tout-à-fait ?

DORFISE, d’un ton modeste.

Pas encore ;

C’est un secret que tout le inonde ignore.

Notre contrat est dressé dès longtemps.

MADAME BURLET.

Fais-moi casser ce contrat.

DORFISE.

Les méchants

Vont tous parler. Je suis... je suis outrée :

Ce maudit homme ici m’a rencontrée

Avec un jeune Turc qui s’enfermait

En tout honneur dedans ce cabinet.

MADAME BURLET.

En tout honneur ! la, la ; ta prud’hommie

S’est donc enfin quelque peu démentie ?

DORFISE.

Oh ! point du tout ! c’est un petit faux pas,

Une faiblesse, et c’est la seule, hélas !

MADAME BURLET.

Bon ! une faute est quelquefois utile ;

Ce faux pas-là t’adoucira la bile ;

Tu seras moins sévère.

DORFISE.

Ah ! tirez-moi,

Sévère ou non, du gouffre où je me voi ;

Délivrez-moi des langues médisantes,

De Bartolin, de ses mains violentes,

Et délivrez de ces périls pressants

Mon sage ami, qui n’a pas dix-huit ans.

En élevant la voix et en pleurant.

Ah ! voilà l’homme au contrat.

 

 

Scène VII

 

BARTOLIN, DORFISE, MADAME BURLET

 

MADAME BURLET, à Bartolin.

Quel vacarme !

Quoi ! pour un rien votre esprit se gendarme ?

Faut-il ainsi sur un petit soupçon

Faire pleurer ses amis ?

BARTOLIN.

Ah ! pardon.

Je l’avouerai, je suis honteux, mesdames,

D’avoir conçu de ces soupçons infâmes ;

Mais l’apparence enfin dut m’alarmer.

En vérité, pouvais-je présumer

Que ce jeune homme, à ma vue abusée,

Fût une fille en garçon déguisée ?[11]

DORFISE, à part.

En voici bien d’une autre.

MADAME BURLET.

Tout de bon !

Madame a pris fille pour un garçon ?

BARTOLIN.

La pauvre enfant est encor tout en larmes :

En vérité, j’ai pitié de ses charmes.

Mais pourquoi donc ne me pas avertir

De ce qu’elle est ? pourquoi prendre plaisir

À m’éprouver, à me mettre en colère ?

DORFISE, à part.

Oh ! oh ! le drôle a-t-il pu si bien faire

Qu’à Bartolin il ait persuadé

Qu’il était fille, et se soit évadé ?

Le tour est bon. Mon dieu, l’enfant aimable !

À Bartolin.

Que l’amour a d’esprit ! Homme haïssable !

Eh bien ! méchant, réponds, oseras-tu

Faire un affront encore à la vertu ?

La pauvre fille, avec pleine assurance,

Me confiait son aimable innocence ;

Madame sait avec combien d’ardeur

Je me chargeais du soin de son honneur.

Il te faudrait une franche coquette,

Je te l’avoue, et je te la souhaite.

J’éclaterai : je me perds, je le sai ;

Mais mon contrat sera, ma foi, cassé.

BARTOLIN.

Je sais qu’il faut qu’en cas pareil on crie.

À Dorfise.

Mais criez donc un peu moins, je vous prie.

À madame Burlet.

Accordons-nous... Et vous, par charité,

Que tout ceci ne soit point éventé.

J’ai cent raisons pour cacher ce mystère.

DORFISE, à madame Burlet.

Vous me sauvez, si vous savez vous taire ;

N’en parlez pas au bon monsieur Blanford.

MADAME BURLET.

Moi ? volontiers.

BARTOLIN.

Vous m’obligerez fort.

 

 

Scène VIII

 

DORFISE, MADAME BURLET, BARTOLIN, COLETTE

 

COLETTE.

Blanford est là qui dit qu’il faut qu’il monte.

DORFISE.

Ô contretemps, qui toujours me démonte !

À Bartolin.

Laissez-moi seule, allez le recevoir.

BARTOLIN.

Mais...

DORFISE.

Mais, après ce que l’on vient de voir,

Après l’éclat d’une telle injustice,

Il vous sied bien de montrer du caprice !

Obéissez, faites-vous cet effort.

 

 

Scène IX

 

DORFISE, MADAME BURLET

 

MADAME BURLET.

En vérité, je me réjouis fort

De voir qu’ainsi la chose soit tournée.

Du prétendu la visière est bornée.

Je m’étonnais, ma cousine, entre nous,

Que ta cervelle eût choisi cet époux ;

Mais ce cas-ci me surprend davantage.

Prendre pour fille un garçon ! à son âge !

Ah ! les maris seront toujours bernés,

Jaloux et sots, et conduits par le nez.

DORFISE.

Je n’entends rien, madame, à ce langage ;

Je n’avais pas mérité cet outrage.

Quoi ! vous pensez qu’un jeune homme en effet

Se soit caché là dans ce cabinet ?

MADAME BURLET.

Assurément je le pense, ma chère.

DORFISE.

Quand mon mari vous a dit le contraire ?

MADAME BURLET.

Apparemment que ton mari futur

A cru la chose, et n’a pas l’œil bien sûr :

N’avez-vous pas ici conté vous-même

Qu’un beau garçon...

DORFISE.

L’extravagance extrême !

Qui ? moi ? jamais : moi, je vous aurais dit !...

À ce point-là j’aurais perdu l’esprit !

Ah ! ma cousine, écoutez, prenez garde ;

Quand follement la langue se hasarde

À débiter des discours médisants,

Calomnieux, inventés, outrageants,

On s’en repent bien souvent dans la vie.

MADAME BURLET.

Il est bon là ! moi, je te calomnie !

DORFISE.

Assurément ; et je vous jure ici...

MADAME BURLET.

Ne jure pas.

DORFISE.

Si fait, je jure.

MADAME BURLET.

Eh fi !

Va, mon enfant, de toute cette histoire

Je ne croirai que ce qu’il faudra croire.

Prends un mari, deux même, si tu veux,

Et trompe-les, bien ou mal, tous les deux ;

Fais-moi passer des garçons pour des filles ;

Avec cela gouverne vingt familles,

Et donne-toi pour personne de bien ;

Tiens, tout cela ne m’embarrasse en rien.

J’admire fort ta sagesse profonde :

Tu mets ta gloire à tromper tout le monde ;

Je mets la mienne à m’en bien divertir ;

Et, sans tromper, je vis pour mon plaisir.

Adieu, mon cœur ; ma mondaine faiblesse

Baise les mains à ta haute sagesse.

 

 

Scène X

 

DORFISE, COLETTE

 

DORFISE.

La folle va me décrier partout.

Ah ! mon honneur, mon esprit, sont à bout.

À mes dépens les libertins vont rire.

Je vois Dorfise un plastron de satire ;

Mon nom, niché dans cent couplets malins,

Aux chansonniers va fournir des refrains.

Monsieur Blanford croira la médisance ;

L’autre futur en va prendre vengeance.

Comment plâtrer ce scandale affligeant ?

En un seul jour deux époux, un amant !

Ah ! que de trouble ! et que d’inquiétude !

Qu’il faut souffrir, quand on veut être prude !

Et que, sans craindre et sans affecter rien,

Il vaudrait mieux être femme de bien !

Allons ; un jour nous tâcherons de l’être.

COLETTE.

Allons ; tâchons du moins de le paraître.

C’est bien assez quand on fait ce qu’on peut.

N’est pas toujours femme de bien qui veut.[12]

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

DORFISE, COLETTE

 

DORFISE.

Sans doute, on a conjuré ma ruine.

Si je pouvais revoir ce jeune Adine !

Il est si doux, si sage, si discret !

Il me dirait ce qu’on dit, ce qu’on fait ;

On pourrait prendre avec lui des mesures

Qui rendraient bien mes affaires plus sûres.

Hélas ! que faire ?

COLETTE.

Eh bien ! il le faut voir,

Honnêtement lui parler.

DORFISE.

Vers le soir.

Chère Colette, ah ! s’il se pouvait faire

Qu’un bon succès couronnât ce mystère !

Si je pouvais conserver prudemment

Toute ma gloire, et garder mon amant !

Hélas ! qu’au moins un des deux me demeure !

COLETTE.

Un d’eux suffit.

DORFISE.

Mais as-tu tout-à-l’heure

Recommandé qu’ici le chevalier

Avec grand bruit vînt en particulier ?

COLETTE.

Il va venir ; il est toujours le même,

Et prêt à tout ; car il croit qu’il vous aime.

DORFISE.

Il peut m’aider : le sage en ses desseins

Se sert des fous pour aller à ses fins.

 

 

Scène II

 

DORFISE, LE CHEVALIER MONDOR, COLETTE

 

DORFISE.

Venez, venez ; j’ai deux mots à vous dire.

LE CHEVALIER MONDOR.

Je suis soumis, madame, à votre empire,

Votre captif, et votre chevalier.

Faut-il pour vous batailler, ferrailler ?

Malgré votre âme à mes désirs revêche,

Me voilà prêt ; parlez, je me dépêche.

DORFISE.

Est-il bien vrai que j’ai su vous charmer ?

Et m’aimez-vous, la, comme il faut aimer ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Oui ; mais cessez d’être si respectable.

La beauté plaît ; mais je la veux traitable.

Trop de vertu sert à faire enrager ;

Et mon plaisir, c’est de vous corriger.

DORFISE.

Que pensez-vous de notre jeune Adine ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Moi ! rien : je suis rassuré par sa mine.

Hercule et Mars n’ont jamais à trente ans

Pu redouter des Adonis enfants.

DORFISE.

Vous me plaisez par cette confiance ;

Vous en aurez la juste récompense.

Peut-être on dit qu’en un secret lien

Je suis entrée : il n’en faut croire rien.

De cent amants lorgnée et fatiguée,

Vous seul enfin vous m’avez subjuguée.

LE CHEVALIER MONDOR.

Je m’en doutais.

DORFISE.

Je veux par de saints nœuds

Vous rendre sage, et, qui plus est, heureux.

LE CHEVALIER MONDOR.

Heureux ! Allons, c’est assez ; la sagesse

Ne me va pas, mais notre bonheur presse.

DORFISE.

D’abord j’exige un service de vous.

LE CHEVALIER MONDOR.

Fort bien, parlez tout franc à votre époux.

DORFISE.

Il faut ce soir, mon très cher, faire en sorte

Que la cohue aille ailleurs qu’à ma porte ;

Que ce Blanford, si fier et si chagrin,

Et ma cousine, et son fat de Darmin,

Et leurs parents, et leur folle séquelle,

De tout le soir ne troublent ma cervelle.

Puis à minuit un notaire sera

Dans mon alcôve, et notre hymen fera :

Vous y viendrez par une fausse porte,

Mais point avant.

LE CHEVALIER MONDOR.

Le plaisir me transporte.

Du sieur Blanford que je me moquerai !

Qu’il sera sot ! que je l’atterrerai !

Que de brocards !

DORFISE.

Au moins sous ma fenêtre,

Avant minuit gardez-vous de paraître.

Allez-vous-en, partez, soyez discret.

LE CHEVALIER MONDOR.

Ah ! si Blanford savait ce grand secret !

DORFISE.

Mon dieu ! sortez, on pourrait nous surprendre.

LE CHEVALIER MONDOR.

Adieu, ma femme.

DORFISE.

Adieu.

LE CHEVALIER MONDOR.

Je vais attendre

L’heure de voir, par un charmant retour,

La pruderie immolée à l’amour.

 

 

Scène III

 

DORFISE, COLETTE

 

COLETTE.

À vos desseins je ne puis rien comprendre ;

C’est une énigme.

DORFISE.

Eh bien ! tu vas l’entendre.

J’ai fait promettre à ce beau chevalier

De taire tout ; il va tout publier.

C’en est assez ; sa voix me justifie.

Blanford croira que tout est calomnie ;

Il ne verra rien de la vérité ;

Ce jour au moins je suis en sûreté ;

Et dès demain, si le succès couronne

Mes bons desseins, je ne craindrai personne.

COLETTE.

Vous m’enchantez, mais vous m’épouvantez :

Ces pièges-là sont-ils bien ajustés ?

Craignez-vous point de vous laisser surprendre

Dans les filets que vos mains savent tendre ?

Prenez-y garde.

DORFISE.

Hélas ! Colette ! hélas !

Qu’un seul faux pas entraîne de faux pas !

De faute en faute on se fourvoie, on glisse,

On se raccroche, on tombe au précipice ;

La tête tourne, on ne sait où l’on va.

Mais j’ai toujours le jeune Adine là.

Pour l’obtenir, et pour que tout s’accorde,

Il reste encore à mon arc une corde.

Le chevalier à minuit croit venir ;

Mon jeune amant le saura prévenir.

Il faut qu’il vienne à neuf heures, Colette ;

Entends-tu bien ?

COLETTE.

Vous serez satisfaite.

DORFISE.

On le croit fille, à son air, à son ton,

À son menton doux, lisse, et sans coton.

Dis-lui qu’en fille il est bon qu’il s’habille ;

Que décemment il s’introduise en fille.

COLETTE.

Puisse le ciel bénir vos bons desseins !

DORFISE.

Cet enfant-là calmerait mes chagrins ;

Mais le grand point, c’est que l’on imagine

Que tout le mal vient de notre cousine ;

C’est que Blanford soit par lui convaincu

Qu’Adine ici pour une autre est venu ;

Qu’il soit toujours dupe de l’apparence.

COLETTE.

Oh ! qu’il est bon à tromper ! car il pense

Tout le mal d’elle, et de vous tout le bien.

Il croit tout voir bien clair, et ne voit rien.

J’ai confirmé que c’est notre rieuse

Qui du jeune homme est tombée amoureuse.

DORFISE.

Ah ! c’est mentir tant soit peu, j’en convien :

C’est un grand mal ; mais il produit un bien.

 

 

Scène IV

 

BLANFORD, DORFISE

 

BLANFORD.

Ô mœurs ! ô temps ! corruption maudite !

Elle s’est fait rendre déjà visite

Par cet enfant simple, ingénu, charmant ;

Elle voulait en faire son amant :

Elle employait l’art des subtiles trames

De ces filets où l’amour prend les âmes.

Hom ! la coquette !

DORFISE.

Écoutez ; après tout,

Je ne crois pas qu’elle ait jusques au bout

Osé pousser cette tendre aventure ;

Je ne veux point lui faire cette injure ;

Il ne faut pas mal penser du prochain ;

Mais en était, me semble, en fort bon train.

Vous connaissez nos coquettes de France ?

BLANFORD.

Tant !

DORFISE.

Un jeune homme, avec l’air d’innocence,

Paraît à peine, on vous le court partout.

BLANFORD.

Oui, la vertu plaît au vice surtout.

Mais dites-moi comment vous pouvez faire

Pour supporter gens d’un tel caractère ?

DORFISE.

Je prends la chose assez patiemment.

Ce n’est pas tout.

BLANFORD.

Comment donc ?

DORFISE.

Oh ! vraiment

Vous allez bien apprendre une autre histoire ;

Ces étourdis prétendent faire croire

Qu’en tapinois j’ai, moi, de mon coté,

De cet enfant convoité la beauté.

BLANFORD.

Vous ?

DORFISE.

Moi ; l’on dit que je veux le séduire.

BLANFORD.

Je suis charmé ; voilà bien de quoi rire.

Qui ? vous ?

DORFISE.

Moi-même, et que ce beau garçon...

BLANFORD.

Bien inventé ; le tour me semble bon.

DORFISE.

Plus qu’on ne pense : on m’en donne bien d’autres !

Si vous saviez quels malheurs sont les nôtres !

On dit encor que je dois me lier

En mariage au fou de chevalier,

Cette nuit même.

BLANFORD.

Ah ! ma chère Dorfise !

Plus contre vous la calomnie épuise

L’acier tranchant de ses traits empestés,

Et plus mon cœur, épris de vos beautés,

Saura défendre une vertu si pure.

DORFISE.

Vous vous trompez bien fort, je vous le jure.

BLANFORD.

Non ; croyez-moi, je m’y connais un peu,

Et j’aurais mis ces quatre doigts au feu,

J’aurais juré qu’aujourd’hui la cousine

Aurait lorgné notre petit Adine.

Pour être honnête, il faut de la raison ;

Quand on est fou, le cœur n’est jamais bon ;

Et la vertu n’est que le bon sens même.

Je plains Darmin, je l’estime, je l’aime :

Mais il est fait pour être un peu moqué :

C’est malgré moi qu’il s’était embarqué

Sur un vaisseau si frêle et si fragile.

 

 

Scène V

 

BLANFORD, DORFISE, DARMIN, MADAME BURLET

 

MADAME BURLET.

Quoi ! toujours noir, sombre, pétri de bile,

Moralisant, grondant dans ton dépit

Le genre humain, qui l’ignore, ou s’en rit ?

Vertueux fou, finis tes soliloques.

Suis-moi, je viens d’acheter vingt breloques ;

J’en ai pour toi. Viens chez le chevalier ;

Il nous attend, il doit nous festoyer.

J’ai demandé quelque peu de musique

Pour dérider ton front mélancolique ;

Après cela, te prenant par la main,

Nous danserons jusques au lendemain.

À Dorfise.

Tu danseras, madame la sucrée.

DORFISE.

Modérez-vous, cervelle évaporée ;

Un tel propos ne peut me convenir ;

Et de tantôt il faut vous souvenir.

MADAME BURLET.

Bon ! laisse là ton tantôt : tout s’oublie.

Point de mémoire est ma philosophie.

DORFISE, à Blanford.

Vous l’entendez, vous voyez si j’ai tort.

Adieu, monsieur, le scandale est trop fort.

Je me retire.

BLANFORD.

Eh ! demeurez, madame !

DORFISE.

Non : voyez-vous, tout cela perce l’âme.

L’honneur...

MADAME BURLET.

Mon dieu ! parle-nous moins d’honneur,

Et sois honnête.

Dorfise sort.

DARMIN, à madame Burlet.

Elle a de la douleur.

L’ami Blanford sait déjà quelque chose.

MADAME BURLET.

Oh ! comme il faut que tout le monde cause !

Darmin et moi nous n’en avons dit rien ;

Nous nous taisions.

BLANFORD.

Vraiment, je le crois bien.

Oseriez-vous me faire confidence

De tels excès, de telle extravagance ?

DARMIN.

Non ; ce serait vous navrer de douleur.

MADAME BURLET

Nous connaissons trop bien ta belle humeur,

Sans en vouloir épaissir les nuages

En te bridant le nez de tes outrages.

BLANFORD.

Mourez de honte, allez, et cachez-vous.

MADAME BURLET.

Comment ? pourquoi ? fallait-il, entre nous,

Venir troubler le repos de ta vie,

Couvrir tout haut Dorfise d’infamie,

Et présenter aux railleurs dangereux

De ton affront le plaisir scandaleux ?

Tiens, je suis vive, et franche, et familière,

Mais je suis bonne, et jamais tracassière.

Je te verrais par ton ami trompé,

Et comme il faut par ta femme dupé,

Je t’entendrais chansonner par la ville,

J’aurais cent fois chanté ton vaudeville,

Que rien par moi tu n’apprendrais jamais.

J’ai deux grands buts, le plaisir et la paix.

Je fuis, je hais, presque autant que je m’aime,

Les faux rapports, et les vrais tout de même.

Vivons pour nous ; va, bien sot est celui

Qui fait son mal des sottises d’autrui.

BLANFORD.

Et ce n’est pas d’autrui, tête légère,

Dont il s’agit, c’est votre propre affaire ;

C’est vous.

MADAME BURLET.

Moi ?

BLANFORD.

Vous, qui, sans respecter rien,

Avez séduit un jeune homme de bien ;

Vous, qui voulez mettre encor sur Dorfise

Cette effroyable et honteuse sottise.

MADAME BURLET.

Le trait est bon ; je ne m’attendais pas.

Je te l’avoue, à de pareils éclats.

Quoi ! c’est donc moi qui tantôt...

BLANFORD.

Oui, vous-même.

MADAME BURLET.

Avec Adine ?...

BLANFORD.

Oui.

MADAME BURLET.

C’est donc moi qui l’aime ?

BLANFORD.

Assurément.

MADAME BURLET.

Qui dans mon cabinet

L’avais caché ?

BLANFORD.

Certes, le fait est net.

MADAME BURLET.

Fort bien ! voilà de très belles pensées ;

Je les admire ; elles sont fort sensées.

Ma foi, tu joins, mon cher homme entêté,

Le ridicule avec la probité.

Il me paraît que ta triste cervelle

De don Quichotte a suivi le modèle ;

Très honnête homme, instruit, brave, savant,

Mais, dans un point, toujours extravagant.

Garde-toi bien de devenir plus sage ;

On y perdrait ; ce serait grand dommage :

L’extravagance a son mérite. Adieu.

Venez, Darmin.

 

 

Scène VI

 

BLANFORD, DARMIN

 

BLANFORD.

Non ; demeurez, morbleu !

J’ai votre honneur à cœur, et j’en enrage.

Il faut quitter cette fourbe volage,

De ses filets retirer votre foi,

La mépriser, ou bien rompre avec moi.

DARMIN.

Le choix est triste, et mon cœur vous confesse

Qu’il aime fort son ami, sa maîtresse.

Mais se peut-il que votre esprit chagrin

Juge toujours si mal du cœur humain ?

Voyez-vous pas qu’une femme hardie

Tissut le fil de cette perfidie,

Qu’elle vous trompe, et de son propre affront

Veut à vos yeux flétrir un autre front ?

BLANFORD.

Voyez-vous pas, homme à cervelle creuse,

Qu’une insensée, et fausse, et scandaleuse,

Vous a choisi pour être son plastron ;

Que vous gobez comme un sot l’hameçon ;

Qu’elle veut voir jusqu’où sa tyrannie

Peut s’exercer sur votre plat génie ?

DARMIN.

Tout plat qu’il est, daignez interroger

Le seul témoin par qui l’on peut juger.

J’ai fait venir ici le jeune Adine ;

Il vous dira le fait.

BLANFORD.

Bon, je devine

Que la friponne aura, par son caquet,

Très bien sifflé son jeune perroquet.

Qu’il vienne un peu, qu’il vienne nie séduire !

Je ne croirai rien de ce qu’il va dire.

Je vois de loin, je vois que vous cherchez,

Avec le jeu de cent ressorts cachés

À dénigrer, à perdre ma maîtresse,

Pour me donner je ne sais quelle nièce.

Dont vous m’avez tant vanté les attraits ;

Mais touchez là, j’y renonce à jamais.

DARMIN.

Soit ; mais je plains votre excès d’imprudence.

D’une perfide essuyer l’inconstance

N’est pas, sans doute, un cas bien affligeant,

Mais c’est un mal de perdre son argent ;

C’est là le point. Bartolin, ce brave homme,

A-t-il enfin restitué la somme ?

BLANFORD.

Que vous importe ?

DARMIN.

Ah ! pardon, je croyais

Qu’il m’importait : j’ai tort, je me trompais.

Adine vient ; pour moi, je me retire ;

Par lui du moins tachez de vous instruire.

Si c’est de lui que vous vous défiez,

Vous avez tort plus que vous ne croyez ;

C’est un cœur noble, et vous pourrez connaître

Qu’il n’était pas ce qu’il a pu paraître.

 

 

Scène VII

 

BLANFORD, ADINE

 

BLANFORD.

Ouais ! les voilà fortement acharnés

À me vouloir conduire par le nez.

Oh ! que Dorfise est bien d’une autre espèce !

Elle se tait, en proie à sa tristesse,

Sans affecter un air trop empressé,

Trop confiant, et trop embarrassé ;

Elle me fuit, elle est dans sa retraite ;

Et c’est ainsi que l’innocence est faite.

Or çà, jeune homme, avec sincérité,

De point en point dites la vérité :

Vous m’êtes cher, et la belle nature

Paraît en vous incorruptible et pure ;

Mes vœux ne vont qu’à vous rendre parfait :

N’abusez point de ce penchant secret :

Si vous m’aimez, songez bien, je vous prie,

Qu’il s’agit là au bonheur de ma vie.

ADINE.

Oui, je vous aime ; oui, oui, je vous promets

Que je ne veux vous abuser jamais.

BLANFORD.

J’en suis charmé. Mais dites-moi, de grâce,

Ce qui s’est fait, et tout ce qui se passe.

ADINE.

D’abord Dorfise...

BLANFORD.

Alte-là, mon mignon ;

C’est sa cousine ; avouez-le-moi.

ADINE.

Non.

BLANFORD.

Eh bien ! voyons.

ADINE.

Dorfise à sa toilette

M’a fait venir par la porte secrète.

BLANFORD.

Mais ce n’est pas pour Dorfise.

ADINE.

Si fait.

BLANFORD.

C’est de la part de madame Burlet.

ADINE.

Eh ! non, monsieur, je vous dis que Dorfise

S’était pour moi de bienveillance éprise.

BLANFORD.

Petit fripon !

ADINE.

L’excès de ses bontés

Était tout neuf à mes sens agités.

Un tel amour n’est pas fait pour me plaire,

Je ne sentais qu’une juste colère ;

Je m’indignais, monsieur, avec raison,

Et de sa flamme et de sa trahison ;

Et je disais que, si j’étais comme elle,

Assurément je serais plus fidèle.

BLANFORD.

Ah ! le pendard ! comme on a préparé

De ses discours le poison trop sucré !

Eh bien ! après ?

ADINE.

Eh bien ! son éloquence

Déjà prenait un peu de véhémence.

Soudain, monsieur, elle jette un grand cri :

On heurte, on entre, et c’était son mari.

BLANFORD.

Son mari ? bon ! quels sots contes j’écoute !

C’était ce fou de chevalier, sans doute.

ADINE.

Oh ! non ; c’était un véritable époux,

Car il était bien brutal, bien jaloux ;

Il menaçait d’assassiner sa femme ;

Il la nommait fausse, perfide, infâme.

Il prétendait me tuer aussi, moi,

Sans que je susse, hélas ! trop bien pourquoi.

Il m’a fallu conjurer sa furie,

À deux genoux, de me sauver la vie ;

J’en tremble encor de peur.

BLANFORD.

Eh ! le poltron !

Et ce mari, voyons quel est son nom ?

ADINE.

Oh ! je l’ignore.

BLANFORD.

Oh ! la bonne imposture !

Ça, peignez-moi, s’il se peut, sa figure.

ADINE.

Mais il me semble, autant que l’a permis

L’horrible effroi qui troublait mes esprits,

Que c’est un homme à fort méchante mine,

Gros, court, basset, nez camard, large échine,

Le dos en voûte, un teint jaune et tanné,

Un sourcil gris, un œil de vrai damné.

BLANFORD.

Le beau portrait ! qui puis-je y reconnaître ?

Jaune, tanné, gris, gros, court : qui peut-ce être ?

En vérité, vous vous moquez de moi.

ADINE.

Éprouvez donc, monsieur, ma bonne foi :

Je vous apprends que la même personne

Ce soir chez elle un rendez-vous me donne.

BLANFORD.

Un rendez-vous chez madame Burlet ?

ADINE.

Eh non : jamais ne serez-vous au fait ?

BLANFORD.

Quoi ! chez madame ?...

ADINE.

Oui.

BLANFORD.

Chez elle ?

ADINE.

Oui, vous dis-je.

BLANFORD.

Que cette intrigue et m’étonne et m’afflige ?

Un rendez-vous ? Dorfise, vous, ce soir ?

ADINE.

Si vous voulez, vous y pourrez me voir,

Ce même soir, sous un habit de fille,

Qu’elle m’envoie, et duquel je m’habille.

Par l’huis secret je dois être introduit

Chez cet objet, dont l’amour vous séduit,

Chez cet objet si fidèle et si sage.

BLANFORD.

Ceci commence à me remplir de rage ;

Et j’aperçois d’un ou d’autre coté

Toute l’horreur de la déloyauté.

Ne mens-tu point ?

ADINE.

Mon âme, mal connue,

Pour vous, monsieur, se sent trop prévenue

Pour s’écarter de la sincérité.

Votre cœur noble aime la vérité ;

Je l’aime en vous, et je lui suis fidèle.

BLANFORD.

Ah ! le flatteur !

ADINE.

Doutez-vous de mon zèle ?

BLANFORD.

Ouf...

 

 

Scène VIII

 

BLANFORD, ADINE, LE CHEVALIER MONDOR

 

LE CHEVALIER MONDOR.

Allons donc ; peux-tu faire languir

Nos conviés et l’heure du plaisir ?

Tu n’eus jamais, dans ta mélancolie,

Plus de besoin de bonne compagnie.

Console-toi ; tes affaires vont mal ;

Tu n’es pas fait pour être mon rival.

Je t’ai bien dit que j’aurais la victoire ;

Je l’ai, mon cher, et sans beaucoup de gloire.

BLANFORD.

Que penses-tu m’apprendre ?

LE CHEVALIER MONDOR.

Oh ! presque rien ;

Nous épousons ta maîtresse.

BLANFORD.

Ah ! fort bien !

Nous le savions.

LE CHEVALIER MONDOR.

Quoi ! tu sais qu’un notaire...

BLANFORD.

Oui, je le sais ; il ne m’importe guère.

Je connais tout le complot. Se peut-il

Qu’on en ait pu si mal ourdir le fil ?

Au petit Adine.

Ce rendez-vous, quand il serait possible,

Avec le votre est tout incompatible.

Ai-je raison ? parle ; en es-tu frappé ?

Tu me trompais, ou l’on t’avait trompé.

Je te crois bon ; ton cœur sans artifice

Est apprenti dans l’école du vice.

Un esprit simple, un cœur neuf et trop bon,

Est un outil dont se sert un fripon.

N’es-tu venu, cruel, que pour me nuire ?

ADINE.

Ah ! c’en est trop ; gardez-vous de détruire,

Par votre humeur et votre vain courroux,

Cette pitié qui parle encor pour vous.

C’est elle seule à présent qui m’arrête ;

N’écoutez rien, faites à votre tête.

Dans vos chagrins noblement affermi,

Soupçonnez bien quiconque est votre ami,

Croyez surtout quiconque vous abuse ;

Que votre humeur et m’outrage et m’accuse ;

Mais apprenez à respecter un cœur

Qui n’est pour vous ni trompé ni trompeur.

LE CHEVALIER MONDOR.

En tiens-tu, la ? le dépit te suffoque ;

Jusqu’aux enfants, chacun de toi se moque.

Deviens plus sage ; il faut tout oublier

Dans le vin grec où je vais te noyer.

Viens, bel enfant !

 

 

Scène IX

 

BLANFORD, ADINE

 

BLANFORD.

Demeure encore, Adine :

Tu m’as ému, ta douleur me chagrine.

Je sais que j’ai souvent un peu d’humeur ;

Mais tu connais tout le fond de mon cœur.

Il est né juste, il n’est que trop sensible.

Tu vois quel est mon embarras horrible.

Aurais-tu bien le plaisir malfaisant

De t’égayer à croître mon tourment ?

Parle-moi vrai, mon fils, je t’en conjure.

ADINE.

Vous êtes bon, mon âme est aussi pure.

Je n’ai jamais connu jusqu’à présent,

Je l’avouerai, qu’un seul déguisement ;

Mais si mon cœur en un point se déguise,

Je ne mens pas sur vous et sur Dorfise ;

Je plains l’amour qui sur vos yeux distraits

Mit dès longtemps un bandeau trop épais ;

Et je sens bien que l’amour peut séduire.

Sur tout ceci tâchez de vous instruire ;

C’est l’amour seul qui doit tout réparer ;

Il vous aveugle, il doit vous éclairer.

Elle sort.

BLANFORD.

Que veut-il dire ? et quel est ce mystère ?

Il faut, dit-il, que l’amour seul m’éclaire ;

Il se déguise... il ne ment point !... Ma foi,

C’est un complot pour se moquer de moi.

Le chevalier, Darmin, et la cousine,

Et Bartolin, et le petit Adine,

Dorfise enfin, et Colette, et mon cœur,

Le monde entier redouble mon humeur.

Monde maudit, qu’à bon droit je méprise,

Ramas confus de fourbe et de sottise,

S’il faut opter, si, dans ce tourbillon.

Il faut choisir d’être dupe ou fripon,

Mon choix est fait, je bénis mon partage ;

Ciel, rends-moi dupe, et rends-moi juste et sage.[13]

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

BLANFORD

 

Que devenir ? où sera mon asile ?

Tous les chagrins m’arrivent à la file.

Je vais sur mer ; un pirate maudit

Livre combat, et mon vaisseau périt :

Je viens sur terre ; on me dit qu’une ingrate,

Que j’adorais, est cent fois plus pirate :

Une cassette est mon unique espoir,

Un Bartolin doit la rendre ce soir ;

Ce Bartolin promet, remet, diffère :

Serait-ce encore un troisième corsaire ?

J’attends Adine afin de savoir tout ;

Il ne vient point. Chacun me pousse à bout ;

Chacun me fuit : voilà le fruit peut-être

De cette humeur dont je ne fus pas maître,

Qui me rendait difficile en amis,

Et confiant pour mes seuls ennemis.

S’il est ainsi, j’ai bien tort, je l’avoue ;

Bien justement la fortune me joue :

À quoi me sert ma triste probité,

Qu’à mieux sentir que j’ai tout mérité ?

Quoi ! cet enfant ne vient point !

 

 

Scène II

 

BLANFORD, MADAME BURLET, passant sur le théâtre

 

BLANFORD, l’arrêtant.

Ah ! madame,

Daignez calmer l’orage de mon âme ;

Un mot, de grâce, un moment de loisir.

Où courez-vous ?

MADAME BURLET.

Souper, me réjouir ;

Je suis pressée.

BLANFORD.

Ah ! j’ai dû vous déplaire ;

Mais oubliez votre juste colère ;

Pardonnez.

MADAME BURLET, en riant.

Bon ! loin de me courroucer,

J’ai pardonné déjà, sans y penser.

BLANFORD.

Elle est trop bonne. Eh bien ! qu’à ma tristesse

Votre humeur gaie un moment s’intéresse !

MADAME BURLET.

Va, j’ai gaîment pour toi de l’amitié,

Beaucoup d’estime, et beaucoup de pitié.

BLANFORD.

Vous plaindriez le destin qui m’outrage !

MADAME BURLET.

Ton destin, oui ; ton humeur, davantage !

BLANFORD.

Vous êtes vraie, au moins ; la bonne foi,

Vous le savez, a des charmes pour moi.

Parlez ; Darmin n’aurait-il qu’un faux zèle ?

Me trompe-t-il ? est-il ami fidèle ?

MADAME BURLET.

Tiens, Darmin t’aime, et Darmin dans son cœur

À tes vertus avec plus de douceur.

BLANFORD.

Et Bartolin ?

MADAME BURLET.

Tu veux que je réponde

De Bartolin, du cœur de tout le monde ?

Il est, je pense, un honnête caissier.

Pourquoi de lui veux-tu te défier ?

C’est ton ami, c’est l’ami de Dorfise.

BLANFORD.

Dorfise ! mais parlez avec franchise ;

Se pourrait-il que Dorfise en un jour

Pour un enfant eût trahi tant d’amour ?

Et que veut dire encore en cette affaire

Ce chevalier qui parle de notaire ?

Le bruit public est qu’il va l’épouser.

MADAME BURLET.

Les bruits publics doivent se mépriser.

BLANFORD.

Je sors encore à l’instant de chez elle ;

Elle m’a fait serment d’être fidèle ;

Elle a pleuré... l’amour et la douleur

Sont dans ses yeux ; démentent-ils son cœur ?

Est-elle fausse ? et notre jeune Adine...

Quoi ! vous riez ?

MADAME BURLET.

Oui, je ris de ta mine ;

Rassure-toi. Va, pour cet enfant-là

Crois que jamais on ne te quittera ;

Sois-en très sûr, la chose est impossible.

BLANFORD.

Ah ! vous calmez mon âme trop sensible ;

Le chevalier n’en trouble point la paix ;

Dorfise m’aime, et je l’aime à jamais.

MADAME BURLET.

À jamais ! c’est beaucoup.

BLANFORD.

Mais si l’on m’aime,

Adine est donc d’une impudence extrême ;

Il calomnie ; et le petit fripon

A donc le cœur le plus gâté ?

MADAME BURLET.

Lui ? non.

Il a le cœur charmant ; et la nature

A mis dans lui la candeur la plus pure ;

Compte sur lui.

BLANFORD.

Quels discours sont-ce là ?

Vous vous moquez.

MADAME BURLET.

Je dis vrai.

BLANFORD.

Me voilà

Plus enfoncé dans mon incertitude :

Vous vous jouez de mon inquiétude ;

Vous vous plaisez à déchirer mon cœur.

Dorfise ou lui m’outrage avec noirceur ;

Convenez-en : l’un des deux est un traître ;

Répondez donc.

MADAME BURLET, en riant.

Cela pourrait bien être.

BLANFORD.

S’il est ainsi, vous voyez quels éclats...

MADAME BURLET.

Oh ! mais aussi cela peut n’être pas ;

Je n’accuse personne.

BLANFORD.

Hom ! que j’enrage !

MADAME BURLET.

N’enrage point ; sois moins triste, et plus sage.

Tiens, veux-tu prendre un parti qui soit sûr ?

BLANFORD.

Oui.

MADAME BURLET.

Laisse là tout ce complot obscur ;

Point d’examen, point de tracasserie ;

Tourne avec moi tout en plaisanterie ;

Prends ton argent chez monsieur Bartolin ;

Vis avec nous uniment, sans chagrin ;

N’approfondis jamais rien dans la vie,

Et glisse-moi sur la superficie ;

Connais le monde, et sais le tolérer :

Pour en jouir, il le faut effleurer.

Tu me traitais de cervelle légère ;

Mais souviens-toi que la solide affaire,

La seule ici qu’on doive approfondir,

C’est d’être heureux, et d’avoir du plaisir.

 

 

Scène III

 

BLANFORD

 

Être heureux ! moi ! le conseil est utile ;

Dirait-on pas que la chose est facile ?

Ce n’est qu’un rien, et l’on n’a qu’à vouloir.

Ah ! si la chose était en mon pouvoir !

Et pourquoi non ? dans quelle gêne extrême

Je me suis mis pour m’outrager moi-même !

Quoi ! cet enfant, Darmin, le chevalier,

Par leurs discours auront pu m’effrayer ?

Non, non ; suivons le conseil que me donne

Cette cousine ; elle est folle, mais bonne ;

Elle a rendu gloire à la vérité.

Dorfise m’aime : on est eu sûreté.

Je ne veux plus rien voir ni rien entendre.

Par cet Adine on voulait me surprendre

Pour m’éblouir et pour me gouverner :

Dans ces filets je ne veux point donner.

Darmin toujours est coiffé de sa nièce :

Que je la hais ! mais quelle étrange espèce...

Adine paraît dans le fond du théâtre.

Le voici donc ce malheureux enfant,

Qui cause ici tant de déchaînement !

On le prendrait, je crois, pour une fille ;

Sous ces habits que sa mine est gentille !

Jamais, ma foi, je ne m’étais douté

Qu’il pût avoir cette fleur de beauté !

Il n’a point l’air gêné dans sa parure,

Et son visage est fait pour sa coiffure.

 

 

Scène IV

 

BLANFORD, ADINE, en habit de fille

 

ADINE.

Eh bien ! monsieur, je suis tout ajusté,

Et vous saurez bientôt la vérité.

BLANFORD.

Je ne veux plus rien savoir, de ma vie ;

C’en est assez. Laissez-moi, je vous prie :

J’ai depuis peu changé de sentiment :

Je n’aime point tout ce déguisement.

Ne vous mêlez jamais de cette affaire.

Et reprenez votre habit ordinaire.

ADINE.

Qu’entends-je, hélas ! je m’aperçois enfin

Que je ne puis changer votre destin

Ni votre cœur ; votre âme inaltérable

Ne connaît point la douleur qui m’accable ;

Vous en saurez les funestes effets :

Je me retire. Adieu donc pour jamais.

BLANFORD.

Mais quels accents ! d’où viennent tes alarmes ?

Il est outré ; je vois couler ses larmes.

Que prétend-il ? Parlez ; quel intérêt

Avez-vous donc à ce qui me déplaît ?

ADINE.

Mon intérêt, monsieur, était le vôtre ;

Jusqu’à présent je n’en connus point d’autre :

Je vois quel est tout l’excès de mon tort.

Pour vous servir je faisais un effort ;

Mais ce n’est pas le premier.

BLANFORD.

L’innocence

De son maintien, sa modeste, assurance,

Son ton, sa voix, son ingénuité,

Me font pencher presque de son côté.

Mais cependant, tu vois, l’heure se passe

Où ce projet plein de fourbe et d’audace

Devait, dis-tu, sous mes yeux s’accomplir.

ADINE.

Aussi j’entends une porte s’ouvrir.

Voici l’endroit, voici le moment même

Où vous auriez pu savoir qui vous aime.

BLANFORD.

Est-il possible ? est-il vrai ? juste Dieu !

ADINE, finement.

Il me paraît très possible.

BLANFORD.

En ce lieu

Demeurez donc. Quoi ! tant de fourberie !

Dorfise ! non...

ADINE.

Taisez-vous, je vous prie.

Paix ! attendez : j’entends un peu de bruit ;

On vient vers nous ; j’ai peur, car il fait nuit.

BLANFORD.

N’ayez point peur.

ADINE.

Gardez donc le silence :

Voici quelqu’un sûrement qui s’avance.

 

 

Scène V

 

ADINE, BLANFORD, d’un côté, DORFISE, de l’autre, à tâtons

 

Le théâtre représente une nuit.

DORFISE.

J’entends, je crois, la voix de mon amant.

Qu’il est exact ! Ah ! quel enfant charmant !

ADINE.

Chut !

DORFISE.

Chut ! c’est vous ?

ADINE.

Oui, c’est moi dont le zèle

Pour ce que j’aime est à jamais fidèle ;

C’est moi qui veux lui prouver en ce jour

Qu’il me devait un plus tendre retour.

DORFISE.

Ah ! je ne puis en donner un plus tendre ;

Pardonnez-moi si je vous fais attendre ;

Mais Bartolin, que je n’attendais pas,

Dans le logis se promène à grands pas.

Il semble encor que quelque jalousie,

Malgré mes soins, trouble sa fantaisie.

ADINE.

Peut-être il craint de voir ici Blanford ;

C’est un rival bien dangereux.

DORFISE.

D’accord.

Hélas ! mon fils, je me vois bien à plaindre.

Tout à-la-fois il me faut ici craindre

Monsieur Blanford et mon maudit mari.

Lequel des deux est de moi plus haï ?

Mon cœur l’ignore ; et, dans mon trouble extrême,

Je ne sais rien, sinon que je vous aime.

ADINE.

Vous haïssez Blanford, la, tout de bon ?

DORFISE.

La crainte enfin produit l’aversion.

ADINE, finement.

Et l’autre époux ?

DORFISE.

À lui rien ne m’engage.

BLANFORD.

Que je voudrais...

ADINE, bas, allant vers lui.

Paix donc.

DORFISE.

En femme sage

J’ai consulté sur le contrat dressé ;

Il est cassable : ah ! qu’il sera cassé !

Qu’un autre hymen flatte mon espérance !

ADINE.

Quoi ! m’épouser ?

DORFISE.

Je veux qu’avec prudence

Secrètement nous partions tous les deux,

Pour éviter un éclat scandaleux ;

Et que bientôt, quand d’ici je m’éloigne,

Un lien sûr et bien serré nous joigne,

Un nœud sacré, durable autant que doux.

ADINE.

Durable ! allons. Mais de quoi vivrons-nous ?

DORFISE.

Vous me charmez par cette prévoyance ;

Ce qui me plaît en vous, c’est la prudence.

Apprenez donc que ce guerrier Blanford,

Héros en mer, en affaire un butor,

Quand de Marseille il quitta les pénates

Pour attaquer de Maroc les pirates,

M’a mis en main très cordialement

Son cœur, sa foi, ses bijoux, son argent :

Comme je suis non moins neuve en affaire,

L’autre mari s’en fit dépositaire :

Je vais reprendre et les bijoux et l’or ;

Nous en allons aider monsieur Blanford :

C’est un bon homme, il est juste qu’il vive ;

Partageons vite, et gardons qu’on nous suive.

ADINE.

Et que dira le monde ?

DORFISE.

Ah ! ses éclats

M’ont fait trembler lorsque je n’aimais pas :

Je l’ai trop craint ; à présent je le brave ;

C’est de vous seul que je veux être esclave.

ADINE.

Hélas ! de moi ?

DORFISE.

Je m’en vais sourdement

Chercher ce coffre à tous deux important

Attends ici ; je revole sur l’heure.

 

 

Scène VI

 

BLANFORD, ADINE

 

ADINE.

Qu’en dites-vous ? eh bien ! là ?

BLANFORD.

Que je meure

S’il fut jamais un tour plus déloyal,

Plus enragé, plus noir, plus infernal !

Et cependant admirez, jeune Adine,

Comme à jamais dans nos âmes domine

Ce vif instinct, ce cri de la vertu,

Qui parle encor dans un cœur corrompu.

ADINE.

Comment ?

BLANFORD.

Tu vois que la perfide n’ose

Me voler tout, et me rend quelque chose.

ADINE, avec un ton ironique.

Oui, vous devez bien l’en remercier.

N’avez-vous pas encore à confier

Quelque cassette à cette honnête prude ?

BLANFORD.

Ah ! prends pitié d’une peine si rude ;

Ne tourne point le poignard dans mon cœur.

ADINE.

Je ne voulais que le guérir, monsieur.

Mais à vos veux est-elle encor jolie ?

BLANFORD.

Ah ! qu’elle est laide, après sa perfidie !

ADINE.

Si tout ceci peut pour vous prospérer,

De ses filets si je puis vous tirer,

Puis-je espérer qu’eu détestant ses vices

Votre vertu chérira mes services ?

BLANFORD.

Aimable enfant, soyez sûr que mon cœur

Croit voir son fils et son libérateur ;

Je vous admire, et le ciel qui m’éclaire

Semble m’offrir mon ange tutélaire.

Ah ! de mon bien la moitié, pour le moins,

N’est qu’un vil prix au-dessous de vos soins.

ADINE.

Vous ne pouvez à présent trop entendre

Quel est le prix auquel je dois prétendre ;

Mais votre cœur pourra-t-il refuser

Ce que Darmin viendra vous proposer ?

BLANFORD.

Ce que j’entends semble éclairer mon âme,

Et la percer avec des traits de flamme.

Ah ! de quel nom dois-je vous appeler ?

Quoi ! votre sort ainsi s’est pu voiler ?

Quoi ! j’aurais pu toujours vous méconnaître ?

Et vous seriez ce que vous semblez être ?

ADINE, en riant.

Qui que je sois, de grâce, taisez-vous :

J’entends Dorfise ; elle revient à nous.

DORFISE, revenant avec la cassette.

J’ai la cassette. Enfin l’amour propice

A secondé mon petit artifice.

Tiens, mon enfant, prends vite, et détalons.

Tiens-tu bien ?

BLANFORD, à la place d’Adine qui lui donne la cassette.

Oui.

DORFISE.

Le temps nous presse ; allons.

 

 

Scène VII

 

BLANFORD, DORFISE, ADINE, BARTOLIN, l’épée à la main, dans l’obscurité, courant à Adine

 

BARTOLIN.

Ah ! c’en est trop, arrête, arrête, infâme !

C’est bien assez de m’enlever ma femme ;

Mais pour l’argent !

ADINE, à Blanford.

Eh ! monsieur, je me meurs.

BLANFORD,
en se battant d’une main, et remettant la cassette à Adine de l’autre.

Tiens la cassette.

 

 

Scène VIII

 

BLANFORD, DORFISE, ADINE, BARTOLIN, DARMIN, MADAME BURLET, COLETTE, LE CHEVALIER MONDOR, une serviette et une bouteille à la main, des flambeaux

 

MADAME BURLET.

Ah ! ah ! quelles clameurs !

Dieu me pardonne ! on se bat.

LE CHEVALIER MONDOR.

Gare ! gare !

Voyons un peu d’où vient ce tintamarre.

ADINE, à Blanford.

Hélas ! monsieur, seriez-vous point blessé ?

DORFISE, tout étonnée.

Ah !

MADAME BURLET.

Qu’est-ce donc, qu’est-ce qui s’est passé ?

BLANFORD, à Bartolin qu’il a désarmé.

Rien : c’est monsieur, homme à vertu parfaite,

Bon trésorier, grand gardeur de cassette,

Qui me prenait, sans me manquer en rien,

Tout doucement ma maîtresse et mon bien.

Grâce aux vertus de cet enfant aimable,

J’ai découvert ce complot détestable ;

Il a remis ma cassette en mes mains.

À Bartolin.

Va, je te laisse à tes mauvais destins ;

Pour dire plus, je te laisse à madame.

Mes chers amis, j’ai démasqué leur âme ;

Et ce coquin...

BARTOLIN, s’en allant.

Adieu.

LE CHEVALIER MONDOR.

Mon rendez-vous,

Que devient-il ?

BLANFORD.

On se moquait de vous.

LE CHEVALIER MONDOR, à Blanford.

De vous aussi, m’est avis ?

BLANFORD.

De moi-même.

J’en suis encor dans un dépit extrême.

LE CHEVALIER MONDOR.

On te trompait comme un sot.

BLANFORD.

Que d’horreur !

Ô pruderie ! Ô comble de noirceur !

LE CHEVALIER MONDOR.

Eh ! laisse là toute la pruderie,

Et femme, et tout ; viens boire, je te prie ;

Je traite ainsi tous les malheurs que j’ai :

Qui boit toujours n’est jamais affligé.

MADAME BURLET.

Je suis fâchée, entre nous, que Dorfise

Ait pu commettre une telle sottise.

Cela pourra d’abord faire jaser ;

Mais tout s’apaise, et tout doit s’apaiser.

DARMIN, à Blanford.

Sortez enfin de votre inquiétude,

Et pour jamais gardez-vous d’une prude.

Savez-vous bien, mon ami, quel enfant

Vous a rendu votre honneur, votre argent,

Vous a tiré du fond du précipice

Où vous plongeait votre aveugle caprice ?

BLANFORD, regardant Adine.

Mais...

DARMIN.

C’est ma nièce.

BLANFORD.

Ô ciel !

DARMIN.

C’est cet objet

Qu’eu vain mon zèle à vos vœux proposait,

Quand mon ami, trompé par l’infidèle,

Méprisait tout, haïssait tout pour elle.

BLANFORD.

Quoi ! j’outrageais par d’indignes refus

Tant de beautés, de grâces, de vertus !

ADINE.

Vous n’en auriez jamais eu connaissance,

Si ces hasards, mes bontés, ma constance,

N’avaient levé les voiles odieux

Dont une ingrate avait couvert vos yeux.

DARMIN.

Vous devez tout à son amour extrême,

Votre fortune, et votre raison même.

Répondez donc : que doit-elle espérer ?

Que voulez-vous en un mot ?

BLANFORD, en se jetant à ses genoux.

L’adorer.

LE CHEVALIER MONDOR.

Ce changement est doux autant qu’étrange.

Allons, l’enfant, nous gagnons tous au change.

 

[1] Dans les éditions précédentes, avant ce Prologue on en avait placé un autre qui appartient au Comte de Boursoufle, imprimé sous le titre de l’Échange.

[2] Les deux fils de la duchesse du Maine, le prince de Dombes et le comte d’Eu, étaient au service pendant la guerre de 1741. Tous deux avaient été blessés à la bataille de Dettingue, le 27 juin 1743.

[3] Dans la pièce anglaise, cette jeune personne s appelle Fidelia ; elle s’est déguisée en garçon, et a servi de page à Manly, capitaine de vaisseau.

[4] Dans l’anglais, ce n’est pas contre des vaisseaux d’Alger que le capitaine a combattu, mais contre des Hollandais.

[5] Allusion au célèbre Duguay-Trouin, l’un des grands hommes de mer qu’ait eus la France.

[6] C’est le mot de Ninon : Ah ! le beau billet qu’a La Châtre.

[7] Fameux marchand de curiosités. – Dans le premier de ses Discours sur l’homme, Voltaire avait déjà parlé de

Ces riches bagatelles

Qu’Hebert vend à crédit pour tromper tant de belles.

[8] Il y a dans l’anglais : Vous m’avouerez qu’il a une belle physionomie, un air mâle. – Oui ; il ressemble à un Sarrasin peint sur l’enseigne d’un cabaret ; il a du courage comme le bourreau ; il tuera un homme qui aura les mains liées, et il n’a que de la cruauté : ce qui ne ressemble pas plus au courage que de la médisance continuelle ne ressemble à de l’esprit.

[9] Dans une lettre à Frédéric, du mois de juin 1742, Voltaire a encore employé ce mot, qui n’est ni dans le dictionnaire de l’académie, ni dans celui de Boiste, dont la nomenclature est si étendue. On lit dans le Dictionnaire comique, satirique, etc., par Leroux, que Rigri est un mot injurieux du petit peuple de Paris, qui signifie une espèce de vilain et de ladre.

[10] Ce texte est celui de 1748 et de 1751 : mais, dans l’édition de 1752, on lit :

Ou qu’on vous vole, ou qu’on, vous bat, ou que

Dans le logis vous avez mis le feu.

et c’est ce qui a été réimprimé jusqu’en 1817. Voltaire a-t-il voulu essayer de faire admettre la rime de que avec feu ?

[11] Dans la pièce anglaise, le mari prend les tétons de cette fille déguisée en garçon. « Bon, dit-il ; c’était moi qui allais être cocu, et c’est ma femme qui va l’être. »

On peut juger s’il eût été décent de traduire exactement la pièce que les comédiens comptaient jouer alors.

[12] Le dixième chant de la Pucelle se termine par ces deux vers :

C’est donc en vain que l’on fait ce qu’on peut :

N’est pas toujours femme de bien qui veut.

La Fontaine avait dit dans son Belphégor :

N’épousez point d’Honesta s’il se peut :

N’a pas pourtant une Honesta qui veut.

[13] Les quatre derniers vers de cet acte sont l’épigraphe des Principes philosophiques, politiques et moraux, par le major Weiss, 1785, deux volumes in-8° ; dixième édition, 1828, deux volumes in-8°. Weiss donne ces vers comme tirés de l’ancien théâtre français.

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