Don Pèdre (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes.

Non représentée. 1775.

 

Personnages

 

DON PÈDRE, roi de Castille

TRANSTAMARE, frère du roi, bâtard légitimé

DU GUESGLIN, général de l’armée française

LÉONORE DE LA CERDA, princesse du sang

ELVIRE, confidente de Léonore

ALMÈDE, officier espagnol

MENDOSE, officier espagnol

ALVARE, officier espagnol

MONCADE, officier espagnol

SUITE

 

La scène est dans le palais de Tolède.

 

 

ÉPÎTRE DÉDICATOIRE À M. DALEMBERT,

SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE, MEMBRE DE l’ACADÉMIE DES SCIENCES, ETC. 

PAR L’ÉDITEUR DE LA TRAGÉDIE DE DON PÈDRE

 

Monsieur,

 

Vous êtes assurément une de ces âmes privilégiées dont l’auteur de Don Pèdre parle dans son discours.[1] Vous êtes de ce petit nombre d’hommes qui savent embellir l’esprit géométrique par l’esprit de la littérature. L’académie française a bien senti, en vous choisissant pour son secrétaire perpétuel, et en rendant cet hommage à la profondeur des mathématiques, qu’elle en rendait un autre au bon goût et à la vraie éloquence. Elle vous a jugé comme l’académie des sciences a jugé M. le marquis de Condorcet ; et tout le public a pensé comme ces deux compagnies respectables. Vous faites tous deux revivre ces anciens temps où les plus grands philosophes de la Grèce enseignaient les principes de l’éloquence et de l’art dramatique.

Permettez, monsieur, que je vous dédie la tragédie de mon ami, qui, étant actuellement trop éloigné de la France, ne peut avoir l’honneur de vous la présenter lui-même. Si je mets votre nom à la tête de cette pièce, c’est parce que j’ai cru voir en elle un air de vérité assez éloigné des lieux communs et de l’emphase que vous réprouvez.

Le jeune auteur, en y travaillant sous mes yeux, il y a un mois, dans une petite ville, loin de tout secours, n’était soutenu que par l’idée qu’il travaillait pour vous plaire.

 

            « Ut caueret paucis ignoto in pulvere verum. »

 

Il n’a point ambitionné de donner cette pièce au théâtre. Il sait très bien qu’elle n’est qu’une esquisse ; mais les portraits ressemblent : c’est pourquoi il ne la présente qu’aux hommes instruits. Il me disait d’ailleurs que le succès au théâtre dépend entièrement d’un acteur ou d’une actrice ; mais qu’à la lecture il ne dépend que de l’arrêt équitable et sévère d’un juge et d’un écrivain tel que vous. Il sait qu’un homme de goût ne tolère aujourd’hui ni déclamation ampoulée de rhétorique, ni fade déclaration d’amour à ma princesse, encore moins ces insipides barbaries en style wisigoth, qui déchirent l’oreille sans jamais parler à la raison et au sentiment, deux choses qu’il ne faut jamais séparer.

Il désespérait de parvenir à être aussi correct que l’académie l’exige, et aussi intéressant que les loges le désirent. Il ne se dissimulait pas les difficultés de construire une pièce d’intrigue et de caractère, et la difficulté encore plus grande de l’écrire en vers. Car enfin, monsieur, les vers, dans les langues modernes, étant privés de cette mesure harmonieuse des deux seules belles langues de l’antiquité, il faut avouer que notre poésie ne peut se soutenir que par la pureté continue du style.

Nous répétions souvent ensemble ces deux vers de Boileau, qui doivent être la règle de tout homme qui parle ou qui écrit,

 

Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin

Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain :

 

et nous entendions par les défauts du langage non seulement les solécismes et les barbarismes dont le théâtre a été infecté, mais l’obscurité, l’impropriété, l’insuffisance, l’exagération, la sécheresse, la dureté, la bassesse, l’enflure, l’incohérence des expressions. Quiconque n’a pas évité continuellement tous ces écueils ne sera jamais compté parmi nos poètes.

Ce n’est que pour apprendre à écrire tolérablement en vers français que nous nous sommes enhardis à offrir cet ouvrage à l’académie en vous le dédiant. J’en ai fait imprimer très peu d’exemplaires, comme dans un procès par écrit on présente à ses juges quelques mémoires imprimés que le public lit rarement.

Je demande pour le jeune auteur l’arrêt de tous les académiciens qui ont cultivé assidûment notre langue. Je commence par le philosophe inventeur, qui, ayant fait une description si vraie et si éloquente du corps humain, connaît l’homme moral aussi bien qu’il observe l’homme physique.[2]

Je veux pour juge le philosophe profond qui a percé jusque dans l’origine de nos idées, sans rien perdre de sa sensibilité.[3]

Je veux pour juge l’auteur du Siège de Calais, qui a communiqué son enthousiasme à la nation, et qui, avant lui-même composé une tragédie de Don Pèche, doit regarder mon ami comme le sien, et non comme un rival.

Je veux pour juge l’auteur de Spartacus ? qui a vengé l’humanité dans cette pièce remplie de traits dignes du grand Corneille : car la véritable gloire est dans l’approbation des maîtres de l’art. Vous avez dit que rarement un amateur raisonnera de l’art avec autant de lumière qu’un habile artiste[4] : pour moi, j’ai toujours vu que les artistes seuls rendaient une exacte justice... quand ils n’étaient pas jaloux.

 

C’est aux esprits bien faits

À voir la vertu pleine en ses moindres effets ;

C’est d’eux seuls qu’on reçoit la véritable gloire.[5]

 

Et je vous avouerai que j’aimerais mieux, le seul suffrage de celui qui a ressuscité le style de Racine dans Mélanie, que de

me voir applaudi un mois de suite au théâtre.[6]

Je présente la tragédie de Don Pèdre à l’académicien qui a fait parler si dignement Bélisaire dans son admirable quinzième chapitre dicté par la vertu la plus pure, comme par l’éloquence la plus vraie, et que tous les princes doivent lire pour leur instruction et pour notre bonheur. Je la soumets à la saine critique de ceux qui, dans des discours couronnés par l’académie, ont apprécié avec tant de goût les grands hommes du siècle de Louis XIV. Je m’en remets entièrement à la décision de l’auteur éclairé du poème de la Peinture, qui seul a donné les vraies règles de l’art qu’il chante, et qui le connaît à fond, ainsi que celui de la poésie.

Je m’en rapporte au traducteur de Virgile, seul digne de le traduire parmi tous ceux qui l’ont tenté ; à l’illustre auteur des Saisons, si supérieur à Thomson et à son sujet ; tous juges irréfragables dans l’art des vers très peu connu, et qui ont été proclamés pour jamais dans le temple de la gloire par les cris même de l’envie.

Je suis bien persuade que le jeune homme qui met sur la scène don Pèdre et Guesclin, préférerait aux applaudissements passagers du parterre l’approbation réfléchie de l’officier aussi instruit de cet art que de celui de la guerre, qui, avant fait parler si noblement le célèbre connétable de Bourbon, et le plus célèbre chevalier Bavard, a donné l’exemple à notre auteur de ne point prodiguer sa pièce sur le théâtre.[7]

Il souhaite, sans doute, d’être jugé par le peintre de François 1er, d’autant plus que ce savant et profond historien sait mieux que personne que, si on dut appeler le roi Charles V habile, ce fut Henri de Transtamare qu’on dut nommer cruel.

J’attends l’opinion des deux académiciens philosophes,[8] vos dignes confrères,[9] qui ont confondu de lâches et sots délateurs, par une réponse aussi énergique que sage et délicate, et qui savent juger comme écrire.

Voilà, monsieur, l’aréopage dont vous êtes l’organe, et par qui je voudrais être condamné ou absous, si jamais j’osais faire à mon tour une tragédie, dans un temps où les sujets des pièces de théâtre semblent épuises ; dans un temps où le public est dégoûté de tous ses plaisirs, qui passent comme ses affections ; dans un temps où l’art dramatique est prêt à tomber en France, après le grand siècle de Louis XIV, et à être entièrement sacrifié aux ariettes, comme il l’a été en Italie après le siècle des Médicis.

Je vous dis à peu près ce que disait Horace :

 

« Plotius et Varius, Mæcenas, Virgiliusque

« Valgius, et probet hæc Octavius optimus, alque

« Fuscus, et hæc utinam Viscorum laudet uterque, etc. »

 

Et voyez, s’il vous plaît, comme Horace met Virgile à côté de Mécène. Ce même sentiment échauffait Ovide dans les glaces qui couvraient les bords du Pont-Euxin, lorsque, dans sa dernière élégie de Ponto, il daigna essayer de faire rougir un de ces misérables folliculaires qui insultent à ceux qu’ils croient infortunés, et qui sont assez lâches pour calomnier un citoyen au bord de son tombeau.

Combien de bons écrivains dans tous les genres sont-ils cités par Ovide dans cette élégie ! comme il se console par le suffrage des Cotta, des Messala, des Fuscus, des Marins, des Gracchus, des Varus, et de tant d’autres dont il consacre les noms à l’immortalité ! comme il inspire pour lui la bienveillance de tout honnête homme, et l’horreur pour un regrattier qui ne sait être que détracteur !

Le premier des poètes italiens, et peut-être du monde entier, l’Arioste,[10] nomme, dans son quarante-sixième chant, tous les gens de lettres de son temps pour lesquels il travaillait sans avoir pour objet la multitude. Il en nomme dix fois plus que je n’en désigne ; et l’Italie n’en trouva pas la liste trop longue. Il n’oublie point les dames illustres, dont le suffrage lui était si cher.

Boileau, ce premier maître dans l’art difficile des vers français, Boileau, moins galant que l’Arioste, dit, dans sa belle épître, à son ami, l’inimitable Racine :

 

Et qu’importe à nos vers que Perrin les admire,

Que l’auteur de Jonas s’empresse pour les lire....

Pourvu qu’ils puissent plaire au plus puissant des rois ;

Qu’à Chantilli Condé les souffre quelquefois ;

Qu’Enghien en soit louché ; que Colbert et Vivonne,

Que La Rochefoucauld, Marsillac, et Pomponne,

Et mille autres qu’ici je ne puis faire entrer,

À leurs traits délicats se laissent pénétrer.

 

J’avoue que j’aime mieux le Mœcenas Virgiliusque, dans Horace, que le plus puissant des rois dans Boileau, parce qu’il est plus beau, ce me semble, et plus honnête de mettre Virgile et le premier ministre de l’empire sur la même ligne, quand il s’agit du goût, que de préférer le suffrage de Louis XIV et du grand Condé à celui des Coras et des Perrin, ce qui n’était pas un grand effort. Mais enfin, monsieur, vous voyez que depuis Horace jusqu’à Boileau, la plupart des grands poètes ne cherchent à plaire qu’aux esprits bien faits.

Puisque Boileau désirait avec tant d’ardeur l’approbation de l’immortel Colbert, pourquoi ne travaillerions-nous pas à mériter celle d’un homme qui a commencé son ministère mieux que lui, qui est beaucoup plus instruit que lui dans tous les arts que nous cultivons, et dont l’amitié vous a été si précieuse depuis longtemps, ainsi qu’à tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître ?[11] Pourquoi n’ambitionnerions-nous pas les suffrages de ceux qui ont rendu des services essentiels à la patrie, soit par une paix nécessaire, soit par de très belles actions à la guerre, ou par un mérite moins brillant et non moins utile dans les ambassades, ou dans les parties essentielles du ministère ?

Si ce même Boileau travaillait pour plaire aux La Rochefoucauld de son siècle, nous blâmerait-on de souhaiter le suffrage des personnes qui font aujourd’hui tant d’honneur à ce nom ? à moins que nous ne fussions tout-à-fait indignes d’occuper un moment leur loisir.

Y a-t-il un seul homme de lettres en France qui ne se sentît très encouragé par le suffrage de deux de vos confrères, dont l’un a semblé rappeler le siècle des Médicis en cueillant les fleurs du Parnasse avant de siéger dans le Vatican,[12] et l’autre dans un rang non moins illustre, est toujours favorisé des Muses et des Grâces lorsqu’il parle dans vos assemblées, et qu’il y lit ses ouvrages ?[13] c’est en ce sens qu’Horace a dit :

 

« Principibus placuisse viris non ultima laus est. »

 

Je dis dans le même sens à un homme d’un grand nom, auteur d’un livre profond, De la félicité publique : Mon ami doit être trop heureux si vous ne désapprouvez pas Don Pèdre ; c’est à vous de juger les rois et les connétables : j’en dis autant au magistrat qui entre aujourd’hui dans l’académie : puisse-t-il être chargé un jour du soin de cette félicité publique ![14]

J’ajouterai encore que le divin Arioste ne se borne pas à nommer les hommes de son temps qui faisaient honneur à l’Italie, et pour lesquels il écrivait ; il nomme l’illustre Julie de Gonzague, et la veuve immortelle du marquis de Pescara, et des princesses de la maison d’Est et de Malatesta, et des Borgia, des Sforces, des Trivulces, et surtout des dames célèbres, seulement par leur esprit, leur goût, et leur talent. On en pourrait faire autant en France, si on avait un Arioste. Je vous nommerais plus d’une dame dont le suffrage doit décider avec vous du sort d’un ouvrage, si je ne craignais : poser leur mérite et leur modestie aux sarcasmes de quelques pédants grossiers qui n’ont ni l’un ni l’autre, ou de quelques futiles petits-maîtres qui pensent ridiculiser toute vertu par une plaisanterie.

Si un folliculaire dit que je n’ai donné de si justes éloges à cens que je prends pour juges de mon ami, qu’afin de les lui rendre favorables, je réponds d’avance que je confirme ces éloges si mon ami est condamné. J’ai demandé pour lui une décision, et non des louanges.

Les folliculaires me diront encore que mon ami n’est pas si jeune ; mais je ne leur montrerai pas son extrait baptistaire. Ils voudront deviner son nom : car c’est un très grand plaisir de satiriser les gens en personne ; mais son nom ne rendrait la pièce ni meilleure ni plus mauvaise.

Le vôtre, monsieur, nous est aussi cher que vous rendu illustre ; et, après votre amitié, vos ouvrages sont la plus grande consolation de ma vie. Agréez ou pardonnez cet hommage.

 

 

DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE

SUR LA TRAGÉDIE DE DON PÈDRE

 

Il est très inutile de savoir quel est le jeune auteur de cette tragédie nouvelle, qui, dans la foule des pièces de théâtre dont l’Europe est accablée, ne pourra être lue que d’un très petit nombre d’amateurs qui en parcourront quelques pages. Lorsque l’art dramatique est parvenu à sa perfection chez une nation éclairée, on le néglige, on se tourne avec raison vers d’autres études. Les Aristote et les Platon succèdent aux Sophocle et aux Euripide. Il est vrai que la philosophie devrait former le goût, mais souvent elle l’émousse ; et, si vous exceptez quelques âmes privilégiées, quiconque est profondément occupé d’un art est d’ordinaire insensible à tout le reste.

S’il est encore quelques esprits qui consentent à perdre une demi-heure dans la lecture d’une tragédie nouvelle, on doit leur dire d’abord que ce n’est point celle de M. du Belloy qu’on leur présente. L’illustre auteur du Siège de Calais a donné au théâtre de Paris une tragédie de Pierre-le-Cruel, mais ne l’a point imprimée. Il y a longtemps que l’auteur de Don Pèdre avait esquissé quelque chose d’un plan de ce sujet. M. du Belloy, qui le sut, eut la condescendance de lui écrire qu’il renonçait en ce cas à le traiter. Dès ce moment, l’auteur de Don Pèdre n’y pensa plus, et il n’y a travaillé sur un plan nouveau que sur la fin de 1774, lorsque M. du Belloy a paru persister à ne point publier son ouvrage.

Après ce petit éclaircissement, dont le seul but est de montrer les égards que de véritables gens de lettres se doivent, nous donnons ce discours historique et critique tel que nous l’avons de la main même de l’auteur de Don Pèdre.

Henri de Transtamare, l’un des nombreux bâtards du roi de Castille Alfonse, onzième du nom, fit à son frère et à son roi don Pèdre une guerre qui n’était qu’une révolte, en se faisant déclarer roi légitime de Castille par sa faction. Guesclin, depuis connétable de France, l’aida dans cette entreprise.

Cet illustre Guesclin était alors précisément ce qu’on appelait en Italie et en Espagne un condottiero. Il rassembla une troupe de bandits et de brigands, avec lesquels il rançonna d’abord le pape Urbain IV dans Avignon. Il fut entièrement défait à Navarette par le roi don Pèdre et par le grand prince Noir, souverain de Guienne, dont le nom est immortel. C’était ce même prince qui avait pris le roi Jean de Poitiers, et qui prit du Guesclin à Navarette. Henri de Transtamare s’enfuit en France. Cependant le parti des bâtards subsista toujours en Espagne. Transtamare, protégé par la France, eut le crédit de faire excommunier le roi son frère par le pape qui siégeait encore dans Avignon, et qui, depuis peu, était lié d’intérêt avec Charles V et avec le bâtard de Castille. Le roi don Pèdre fut solennellement déclaré bulgare et incrédule, ce sont les termes de la sentence, et ce qui est encore plus étrange, c’est que le prétexte était que le roi avait des maîtresses.

Ces anathèmes étaient alors aussi communs que les intrigues d’amour chez les excommuniés et chez les excommuniants ; et ces amours se mêlaient aux guerres les plus cruelles. Les armes des papes étaient plus dangereuses qu’aujourd’hui : les princes les plus adroits disposaient de ces armes. Tantôt des souverains en étaient frappés, et tantôt ils en frappaient. Les seigneurs féodaux les achetaient à grand prix.

La détestable éducation qu’on donnait alors aux hommes de tout rang et sans rang, et qu’on leur donna si longtemps, en fit des brutes féroces que le fanatisme déchaînait contre tous les gouvernements. Les princes se faisaient un devoir sacré de l’usurpation. Un rescrit donné dans une ville d’Italie, en une langue ignorée de la multitude, conférait un royaume en Espagne et en Norvège ; et les ravisseurs des états, les déprédateurs les plus inhumains, plongés dans tous les crimes, étaient réputés saints, et souvent invoqués, quand ils s’étaient fait revêtir en mourant d’une robe de frère prêcheur ou de frère mineur.

M. Thomas, dans son discours à l’académie, a dit « que les temps d’ignorance furent toujours les temps des férocités. » J’aime à répéter des paroles si vraies, dont il vaut mieux être l’écho que le plagiaire.

Transtamare revint en Espagne, une bulle dans une main, et l’épée dans l’autre. Il y ranima son parti. Le grand prince Noir était malade à la mort dans Bordeaux ; il ne pouvait plus secourir don Pèdre.

Guesclin fut envoyé une seconde fois en Espagne par le roi Charles V, qui profitait du triste état où le prince Noir était réduit. Guesclin prit don Pèdre prisonnier dans la bataille de Montiel, entre Tolède et Séville. Ce fut immédiatement après cette journée que Henri de Transtamare, entrant dans la tente de Guesclin, où l’on gardait le roi son frère désarmé, s’écria : « Où est ce juif, ce fils de p... qui se disait roi de Castille ? » et il l’assassina à coups de poignard.

L’assassin, qui n’avait d’autre droit à la couronne que d’être lui-même ce juif bâtard, titre qu’il osait donner au roi légitime, fut cependant reconnu roi de Castille ; et sa maison a régné toujours en Espagne, soit dans la ligne masculine, soit par les femmes.

Il ne faut pas s’étonner après cela si les historiens ont pris le parti du vainqueur contre le vaincu. Ceux qui ont écrit l’histoire en Espagne et en France n’ont pas été des Tacites ; et M. Horace Walpole, envoyé d’Angleterre en Espagne, a eu bien raison de dire dans ses Doutes sur Richard III, comme nous l’avons remarqué ailleurs : « Quand un roi heureux accuse ses ennemis, tous les historiens s’empressent de lui servir de témoins. » Telle est la faiblesse de trop de gens de lettres ; non qu’ils soient plus lâches et plus bas que les courtisans d’un prince criminel et heureux, mais leurs lâchetés sont durables.

Si quelque vieux leude de Charlemagne s’avisait autrefois de lire un manuscrit de Frédégaire ou du moine de Saint-Gall, il pouvait s’écrier, Ah, le menteur ! mais il s’en tenait là ; personne ne relevait l’ignorance et l’absurdité du moine : il était cité dans les siècles suivants ; il devenait une autorité ; et dom Ruinart rapportait son témoignage dans ses Actes sincères. C’est ainsi que toutes les légendes du moyen âge sont remplies des plus ridicules fables ; et l’histoire ancienne assurément n’en est pas exempte.

Ceux qui mentent ainsi au genre humain sont encore animés souvent par la sottise de la rivalité nationale. Il n’y a guère d’historien anglais qui ait manqué l’occasion de faire la satire des Français, et quelquefois avec un peu de grossièreté. Velli et Villaret dénigrent les Anglais autant qu’ils le peuvent. Mézerai n’épargna jamais les Espagnols. Un Tite Live ne pouvait connaître cette partialité ; il vivait dans un temps où sa nation existait seule dans le monde connu, Romanis rerum dominos ; toutes les autres étaient à ses pieds. Mais aujourd’hui que notre Europe est partagée entre tant de dominations qui se balancent toutes ; aujourd’hui que tant de peuples ont leurs grands hommes en tout genre, quiconque veut trop flatter son pays court risque de déplaire aux autres, si par hasard il en est lu, et doit peu s’attendre à la reconnaissance du sien. On n’a jamais tant aimé la vérité que dans ce temps-ci : il ne reste plus qu’à la trouver.

Dans les querelles qui se sont élevées si souvent entre toutes les cours de l’Europe, il est bien difficile de découvrir de quel côté est le droit ; et, quand on l’a reconnu, il est dangereux de le dire. La critique, qui aurait dû, depuis près d’un siècle, détruire les préjugés sous lesquels l’histoire est défigurée, a servi plus d’une fois à substituer de nouvelles erreurs aux anciennes. On a tant fait que tout est devenu problématique, depuis la loi salique jusqu’au système de Lass : et à force de creuser, nous ne savons plus où nous en sommes.

Nous ne connaissons pas seulement l’époque de la création des sept électeurs en Allemagne, du parlement en Angleterre, de la pairie en France. Il n’y a pas une seule maison souveraine dont on puisse fixer l’origine. C’est dans l’histoire que le chaos est le commencement de tout. Qui pourra remonter à la source de nos usages et de nos opinions populaires ?

Pourquoi donna-t-on le surnom de bon à ce roi Jean qui commença son règne par faire mourir en sa présence son connétable sans forme de procès, qui assassina quatre principaux chevaliers dans Rouen ; qui fut vaincu par sa faute ; qui céda la moitié de la France, et ruina l’autre ?

Pourquoi donna-t-on à ce don Pèdre, roi légitime de Castille, le nom de cruel, qu’il fallait donner au bâtard Henri de Transtamare, assassin de don Pèdre, et usurpateur ?

Pourquoi appelle-t-on encore bien-aimé ce malheureux Charles VI qui déshérita son fils en faveur d’un étranger ennemi et oppresseur de sa nation, et qui plongea tout l’état dans la subversion la plus horrible dont on ait conservé la mémoire ? Tous ces surnoms, ou plutôt tous ces sobriquets, que les historiens répètent sans y attacher de sens, ne viennent-ils pas de la même cause qui fait qu’un marguillier qui ne sait pas lire répète les noms d’Albert-le-Grand, de Grégoire thaumaturge, de Julien l’apostat, sans savoir ce que ces noms signifient ? Telle ville fut appelée la sainte, ou la superbe, dans laquelle il n’y eut ni sainteté ni grandeur ; tel vaisseau fut nommé le Foudroyant, l’Invincible, qui fut pris en sortant du port.

L’histoire n’ayant donc été trop souvent que le récit des fables et des préjugés, quand on entreprend une tragédie tirée de l’histoire, que fait-on ? l’auteur choisit la fable ou le préjugé qui lui plaît davantage. Celui-ci, dans sa pièce, pourra regarder Scévola comme le respectable vengeur de la liberté publique, comme un héros qui punit sa main de s’être méprise en tuant un autre que le fatal ennemi de Rome ; celui-là pourra ne se représenter Scévola que comme un vil espion, un assassin fanatique, un Poltrot, un Balthazar Gérard, un Jacques Clément. Des critiques penseront qu’il n’y a point eu de Scévola, et que c’est une fable, ainsi que toutes les histoires des premiers temps de tout peuple sont des fables ; et ces critiques pourront bien avoir raison. Tel Espagnol ne verra dans François 1er qu’un capitaine très courageux et très imprudent, mauvais politique, et manquant à sa parole : un professeur du collège royal le mettra dans le ciel, pour avoir protégé les lettres : un luthérien d’Allemagne le plongera en enfer, pour avoir fait brûler des luthériens dans Paris, tandis qu’il les soudoyait dans l’Empire ; et si les ex-jésuites font encore des pièces de théâtre, ils ne manqueront pas de dire avec Daniel « qu’il aurait fait aussi brûler le dauphin, si ce dauphin n’avait pas cru aux indulgences ; tant ce grand roi avait de piété ! »

Nous avons une tragi-comédie espagnole, où Pierre, que nous appelons le cruel, n’est jamais appelé que le justicier, titre que lui donna toujours Philippe II. J’ai connu un jeune homme qui avait fait une tragédie d’Adonias et de Salomon. Il y représentait Salomon comme le plus barbare et le plus lâche de tous les parricides ou fratricides. « Savez-vous bien, lui dit-on, que le Seigneur dans un songe lui donna la sagesse ? – Cela peut être, dit-il ; mais il ne lui donna pas l’humanité à son réveil. »

Il y a des déclamations de collège, sous le nom d’histoires ou de drames, ou sous d’autres noms, dans lesquelles la nation qu’on célèbre est toujours la première du monde ; ses soldats mal payés, les premiers héros du monde, quoiqu’ils se soient enfuis ; la ville capitale, qui n’avait guère que des maisons de bois, la première ville du monde ; le fauteuil à clous dorés, sur lequel un roi goth ou alain s’asseyait, le premier trône du monde ; et l’auteur, qui se croit le premier dans sa sphère, serait alors peut-être le plus sot homme du monde, s’il ne se trouvait des gens encore plus sots qui font pour vingt sous la critique raisonnée de la pièce nouvelle ; critique qui s’en va le lendemain avec la pièce dans l’abîme de l’éternel oubli.

On élève aussi quelquefois au ciel d’anciens chevaliers défenseurs ou oppresseurs des femmes et des églises, superstitieux et débauchés, tantôt voleurs, tantôt prodigues, combattant à outrance les uns contre les autres pour l’honneur de quelques princesses qui avaient très peu d’honneur. Tout ce qu’on peut faire de mieux (ce me semble) quand on s’amuse à les mettre sur la scène, c’est de dire avec Horace :

 

« Sedilione, dolis, scelere, atque libidine, et ira,

« Iliacos intra muros peccatur et extra. »

 

 

FRAGMENT[15] D’UN DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE SUR DON PÈDRE

 

Les raisonneurs, qui sont comme moi sans génie, et qui dissertent aujourd’hui sur le siècle du génie, répètent souvent cette antithèse de La Bruyère, que Racine a peint les hommes tels qu’ils sont, et Corneille tels qu’ils devraient être. Ils répètent une insigne fausseté ; car jamais ni Bajazet, ni Xipharès, ni Britannicus, ni Hippolyte, n’ont fait l’amour comme ils le font galamment dans les tragédies de Racine ; et jamais César n’a dû dire, dans le Pompée de Corneille, à Cléopâtre, qu’il n’avait combattu à Pharsale que pour mériter son amour avant de l’avoir vue ; il n’a jamais dû lui dire que son glorieux titre de premier du monde, à présent effectif, est ennobli par celui de captif de la petite Cléopâtre, âgée de quinze ans, qu’on lui amena dans un paquet de linge. Ni Cinna ni Maxime n’ont dû être tels que Corneille les a peints. Le devoir de Cinna ne pouvait être d’assassiner Auguste pour plaire à une fille qui n’existait point. Le devoir de Maxime n’était pas d’être amoureux de cette même fille, et de trahir à-la-fois Auguste, Cinna, et sa maîtresse. Ce n’était pas là ce Maxime à qui Ovide écrivait qu’il était digne de son nom :

 

« Maxime, qui tanti mensuram nominis imples. »

 

Le devoir de Félix, dans Polyeucte, n’était pas d’être un lâche barbare qui faisait couper le cou à son gendre,

 

Pour acquérir par là de plus puissants appuis

Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis.

 

On a beaucoup et trop écrit depuis Aristote sur la tragédie. Les deux grandes règles sont que les personnages intéressent, et que les vers soient bons ; j’entends d’une bonté propre au sujet. Écrire en vers pour les faire mauvais est la plus haute de toutes les sottises.

On m’a vingt fois rebattu les oreilles de ce prétendu discours de Pierre Corneille : « Ma pièce est finie ; je n’ai plus que les vers à faire. » Ce propos fut tenu par Ménandre plus de deux mille ans avant Corneille, si nous en croyons Plutarque dans sa question, « si les Athéniens ont plus excellé dans les armes que dans les lettres ? » Ménandre pouvait à toute force s’exprimer ainsi, parce que des vers de comédie ne sont pas les plus difficiles ; mais dans l’art tragique, la difficulté est presque insurmontable, du moins chez nous.

Dans le siècle passé il n’y eut que le seul Racine qui écrivit des tragédies avec une pureté et une élégance presque continue ; et le charme de cette élégance a été si puissant, que les gens de lettres et de goût lui ont pardonné la monotonie de ses déclarations d’amour, et la faiblesse de quelques caractères, en faveur de sa diction enchanteresse.

Je vois dans l’homme illustre qui le précéda des scènes sublimes, dont ni Lope de Véga, ni Calderon, ni Shakespeare, n’avaient même pu concevoir la moindre idée, et qui sont très supérieures à ce qu’on admira dans Sophocle et dans Euripide ; mais aussi j’y vois des tas de barbarismes et de solécismes qui révoltent, et de froids raisonnements alambiqués qui glacent ; j’y vois enfin vingt pièces entières dans lesquelles à peine y a-t-il un morceau qui demande grâce pour le reste. La preuve incontestable de cette vérité est, par exemple, dans les deux Bérénices de Racine et de Corneille. Le plan de ces deux pièces est également mauvais, également indigne du théâtre tragique ; ce défaut même va jusqu’au ridicule. Mais par quelle raison est-il impossible de lire la Bérénice de Corneille ? par quelle raison est-elle au-dessous des pièces de Pradon, de Riuperoux, de Danchet, de Péchantré, de Pellegrin ? et d’où vient que celle de Racine se fait lire avec tant de plaisir, à quelques fadeurs près ? d’où vient qu’elle arrache des larmes ?... C’est que les vers sont bons : ce mot comprend tout, sentiment, vérité, décence, naturel, pureté de diction, noblesse, force, harmonie, élégance, idées profondes, idées fines, surtout idées claires, images touchantes, images terribles, et toujours placées à propos. Ôtez ce mérite à la divine tragédie d’Athalie, il ne lui restera rien ; ôtez ce mérite au quatrième livre de l’Énéide, et au discours de Priam à Achille dans Homère, ils seront insipides. L’abbé Dubos a très grande raison : la poésie ne charme que par les beaux détails.

Si tant d’amateurs savent par cœur des morceaux admirables des Horaces, de Cinna, de Pompée, de Polyeucte, et quatre vers d’Héraclius, c’est que ces vers sont très bien faits ; et si on ne peut lire ni Théodore ni Pertharite, ni Don Sanche d’Aragon, ni Attila, ni Agésilas, ni Pulchérie, ni la Toison d’or, ni Suréna, etc., etc., c’est que presque tous les vers en sont détestables. Il faut être de bien mauvaise foi pour s’efforcer de les excuser contre sa conscience. Quelquefois même de misérables écrivains ont osé donner des éloges à cette foule de pièces aussi plates que barbares, parce qu’ils sentaient bien que les leurs étaient écrites dans ce goût. Ils demandaient grâce pour eux-mêmes.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

TRANSTAMARE, ALMÈDE

 

TRANSTAMARE.

De la cour de Vincenne aux remparts de Tolède,

Tu m’es enfin rendu, cher et prudent Almède.

Reverrai-je en ces lieux ce brave Du Guesclin ?

ALMÈDE.

Il vient vous seconder.

TRANSTAMARE.

Ce mot fait mon destin.

Pour soutenir ma cause, et me venger d’un frère,

Le secours des Français m’est encor nécessaire.

Des révolutions voici le temps fatal :

J’attends tout du roi Charle et de son général.

Qu’as-tu vu ? qu’a-t-on fait ? Dis-moi ce qu’on prépare

Dans la cour de Vincenne au prince Transtamare.

ALMÈDE.

Charle était incertain : j’ai longtemps attendu

L’effet d’un grand projet qu’on tenait suspendu.

Le monarque éclairé, prudent avec courage,

Chez les bouillants Français peut-être le seul sage,

À tous ses courtisans dérobant ses secrets,

A pesé mes raisons avec ses intérêts.

Enfin il vous protège ; et sur le bord du Tage

Ce valeureux Guesclin, ce béros de notre âge,

Suivi de son armée, arrive sur mes pas.

TRANSTAMARE.

Je dois tout à son roi.

ALMÈDE.

Ne vous y trompez pas.

Charle, en vous soutenant au bord du précipice,

Vous tend par politique une main protectrice ;

En divisant l’Espagne, afin de l’affaiblir,

Il veut frapper don Pèdre autant que vous servir :

Pour son intérêt seul il entreprend la guerre.

Don Pèdre eut pour appui la superbe Angleterre ;

Le fameux Prince Noir était son protecteur :

Mais ce guerrier terrible, et de Guesclin vainqueur,

Au milieu de sa gloire achevant sa carrière,

Touche enfin, dans Bordeaux, à son heure dernière.

Son génie accablait et la France et Guesclin ;

Et quand des jours si beaux touchent à leur déclin,

Ce Français, dont le bras aujourd’hui vous seconde,

Demeure avec éclat seul en spectacle au monde.

Charle a choisi ce temps. L’Anglais tombe épuisé ;

L’empire a trente rois, et languit divisé ;

L’Espagnol est en proie à la guerre civile ;

Charle est le seul puissant ; et, d’un esprit tranquille,

Ébranlant à son gré tous les autres états,

Il triomphe à Paris sans employer son bras.

TRANSTAMARE.

Qu’il exerce à loisir sa politique habile,

Qu’il soit prudent, heureux ; mais qu’il me soit utile.

ALMÈDE.

Il vous promet Valence et les vastes pays

Que vous laissait un père, et qu’on vous a ravis ;

Il vous promet surtout la main de Léonore,

Dont l’hymen à vos droits va réunir encore

Ceux qui lui sont transmis par les rois ses aïeux.

TRANSTAMARE.

Léonore est le bien le plus cher à mes yeux.

Mon père, tu le sais, voulut que l’hyménée

Fit revivre par moi les rois dont elle est née.

Il avait gagné Rome ; elle approuvait son choix ;

Et l’Espagne à genoux reconnaissait mes droits.

Dans un asile saint Léonore enfermée

Fuyait les factions de Tolède alarmée ;

Elle fuyait don Pèdre... Il la fait enlever.

De mes biens, en tout temps, ardent à me priver,

Il la retient ici captive avec sa mère.

Voudrait-il seulement l’arracher à son frère ?

Croit-il, de tant d’objets trop heureux séducteur,

De ce cœur simple et vrai corrompre la candeur ?

Craindrait-il en secret les droits que Léonore

Au trône castillan peut conserver encore ?

Prétend-il l’épouser, ou d’un nouvel amour

Étaler le scandale à son indigne cour,

Veut-il des La Cerda déshonorer la fille,

La traîner en triomphe après Laure et Padille,

Et, d’un peuple opprimé bravant les vains soupirs,

Insulter aux humains du sein de ses plaisirs ?

ALMÈDE.

Les femmes, en tous lieux souveraines suprêmes,

Ont égaré des rois ; et les cours sont les mêmes.

Mais peut-être Guesclin dédaignera d’entrer

Dans ces petits débats qu’il semblait ignorer.

Son esprit mâle et ferme, et même un peu sauvage,

Des faiblesses d’amour entend peu le langage.

Honoré par son roi du nom d’ambassadeur,

Il soutiendra vos droits avant que sa valeur

Se serve ici pour vous, dignement occupée,

Des dernières raisons, les canons et l’épée.

Mais jusque-là don Pèdre est le maître en ces lieux.

TRANSTAMARE.

Lui, le maître ! ah ! bientôt tu nous connaîtras mieux.

Il veut l’être en effet ; mais un pouvoir suprême

S’élève et s’affermit au-dessus du roi même.

Dans son propre palais les états convoqués

Se sont en ma faveur hautement expliqués ;

Le sénat castillan me promet son suffrage.

À don Pèdre égalé, je n’ai pas l’avantage

D’être né d’un hymen approuvé par la loi ;

Mais tu sais qu’en Europe on a vu plus d’un roi,

Par soi-même élevé, faire oublier l’injure

Qu’une loi trop injuste a faite à la nature.

Tout est au plus heureux, et c’est la loi du sort.

Un bâtard, échappé des pirates du Nord,

A soumis l’Angleterre ; et, malgré tous leurs crimes,

Ses heureux descendants sont des rois légitimes ;

J’ose attendre en Espagne un aussi grand destin.

ALMÈDE.

Guesclin vous le promet ; et je me flatte enfin

Que don Pèdre à vos pieds peut tomber de son trône,

Si le Français l’attaque, et l’Anglais l’abandonne.

TRANSTAMARE.

Tout annonce sa chute ; on a su soulever

Les esprits mécontents qu’il n’a pu captiver.

L’opinion publique est une arme puissante ;

J’en aiguise les traits. La ligue menaçante

Ne voit plus clans son roi qu’un tyran criminel ;

Il n’est plus désigné que du nom de cruel.

Ne me demande point si c’est avec justice :

Il faut qu’on le déteste afin qu’on le punisse.

La haine est sans scrupule : un peuple révolté

Écoute les rumeurs, et non la vérité.

On avilit ses mœurs, on noircit sa conduite ;

On le rend odieux à l’Europe séduite ;

On le poursuit dans Rome à ce vieux tribunal

Qui, par un long abus, peut-être trop fatal,

Sur tant de souverains étend son vaste empire.

Je l’y fais condamner, et je puis te prédire

Que tu verras l’Espagne, eu sa crédulité,

Exécuter l’arrêt dès qu’il sera porté.

Mais un soin plus pressant m’agite et me dévore.

À ses sacrés autels il ravit Léonore ;

De cette cour profane il faut bien la sauver :

Arrachons-la des mains qui m’en osent priver.

Sans doute il s’est flatté du grand art de séduire,

De sa vaine beauté, de ce frivole empire

Qu’il eut sur tant de cœurs aisés à conquérir :

Tout cet éclat trompeur avec lui va périr.

Peut-être qu’aujourd’hui la guerre déclarée

Vers la princesse ici m’interdirait l’entrée ;

Profitons du seul jour où je puis l’enlever.

Va m’attendre au sénat : je cours t’y retrouver :

Nous y concerterons tout ce que je dois faire

Pour ravir Léonore et le trône à mon frère.

La voici : le destin favorise mes vœux.

 

 

Scène II

 

TRANSTAMARE, LÉONORE, ELVIRE

 

LÉONORE.

Prince, en ces temps de trouble, en ces jours malheureux,

Je n’ai que ce moment pour vous parler encore.

Bientôt vous connaîtrez ce qu’était Léonore,

Quelle était sa conduite et son nouveau devoir :

Mais au palais du roi gardez de me revoir.

Je veux, je dois sauver d’une guerre intestine

Et vous et tout l’étal penchant vers sa ruine.

Le roi vient sur mes pas ; j’ignore ses projets ;

Il donne, en frémissant ; quelques ordres secrets :[16]

Il vous nomme, il s’emporte ; et vous devez connaître

Quel sort on se prépare en luttant contre un maître.

Je vous en avertis : épargnez à ses yeux

D’un superbe ennemi l’aspect injurieux.

C’est ma seule prière.

TRANSTAMARE.

Ah ! qu’osez-vous me dire ?

LÉONORE.

Ce que je dois penser, ce que le ciel m’inspire.

TRANSTAMARE.

Quoi ! vous que ce ciel même a fait naître pour moi,

Dont mon père, en mourant, me destina la foi,

Vous, dont Rome et la France ont conclu l’hyménée,

Vous que l’Europe entière à moi seul a donnée,

Je ne vous reverrais que pour vous éviter !

Vous ne me parleriez que pour mieux m’écarter !

LÉONORE.

Le devoir, la raison, votre intérêt l’exige.

Tout ce que j’aperçois m’épouvante et m’afflige.

Seigneur, d’assez de sang nos champs sont inondés,

Et vous devez sentir ce que vous hasardez.

TRANSTAMARE.

Je sais bien que don Pèdre est injuste, intraitable,

Qu’il peut m’assassiner.

LÉONORE.

Il en est incapable.

À l’insulter ainsi c’est trop vous appliquer.

Puisse enfin la nature à tous deux s’expliquer !

Elle parle par moi ; seigneur, je vous conjure

De ne point faire au roi cette nouvelle injure.

Ménagez, évitez votre frère offensé,

Violent comme vous, profondément blessé :

Ne vous efforcez point de le rendre implacable ;

Laissez-moi l’apaiser.

TRANSTAMARE.

Non : chaque mot m’accable.

Je vous parle des nœuds qui nous ont engagés ;

Et vous me répondez que vous me protégez !

Je ne vous connais plus. Que cette cour altère

Vos premiers sentiments et votre caractère !

LÉONORE.

Mes justes sentiments ne sont point démentis :

Je chérirai le sang dont nous sommes sortis ;

Et les rois nos aïeux vivront dans ma mémoire.

Pour la dernière fois, si vous daignez m’en croire,

Dans son propre palais gardez-vous d’outrager

Celui qui règne encore, et qui peut se venger.

TRANSTAMARE.

Que vous importe à vous que mon aspect l’offense ?

LÉONORE.

Je veux qu’envers un frère il use de clémence.

TRANSTAMARE.

La clémence en don Pèdre ! épargnez-vous ce soin :

De la mienne bientôt il peut avoir besoin.

Je n’en dirai pas plus ; mais, quoi que j’exécute,

Léonore est un bien qu’un tyran me dispute :

Je n’ai rien entrepris que pour vous posséder ;

Vous me verrez mourir plutôt que vous céder.

Vous me verrez, madame.

Il sort.

 

 

Scène III

 

LÉONORE, ELVIRE

 

LÉONORE.

Où me suis-je engagée ?

ELVIRE.

Je frémis des périls où vous êtes plongée,

Entre deux ennemis qui, s’égorgeant pour vous,

Pourront dans le combat vous percer de leurs coups.

Promise à Transtamare, à son frère donnée,

Prête à former ces nœuds d’un secret hyménée,

Dans l’orage qui gronde en ce triste séjour,

Quelle cruelle fête, et quel temps pour l’amour !

LÉONORE.

Elvire, il faut t’ouvrir mon âme tout entière.

Je voulais consacrer ma pénible carrière

Au vénérable asile où, clans mes premiers jours,

J’avais goûté la paix loin des perfides cours.

Le sombre Transtamare, en cherchant à me plaire,

M’attachait encor plus à ma retraite austère.

D’une mère sur moi tu connais le pouvoir ;

Elle a détruit ma paix, et changé mon devoir.

Dans les dissensions de l’Espagne affligée,

Au parti de don Pèdre en secret engagée,

Pleine de cet orgueil qu’elle tient de son sang,

Elle me précipite en ce suprême rang :

Elle me donne au roi. Le puissant Transtamare

Ne pardonnera point le coup qu’on lui prépare.

Je replonge l’Espagne en un trouble nouveau ;

De la guerre, en tremblant, j’allume le flambeau,

Moi, qui de tout mon sang aurais voulu l’éteindre.

Plus on croit m’élever, plus ma chute est à craindre.

Le roi, qui voit l’état contre lui conjuré,

Cache encor mon secret dans Tolède ignoré :

Notre cour le soupçonne, et paraît incertaine.

Je me vois exposée à la publique haine,

Aux fureurs des partis, aux bruits calomnieux ;

Et, de quelque côté que je tourne les yeux,

Ce trône m’épouvante.

ELVIRE.

Ou je suis abusée,

Ou votre âme à ce choix ne s’est point opposée.

Si les périls sont grands, si, dans tous les états,

Les cours ont leurs dangers, le trône a ses appas.

LÉONORE.

Jamais le rang du roi n’éblouit ma jeunesse.

Peut-être que mon cœur, avec trop de faiblesse,

Admira sa valeur et ses grands sentiments.

Je sais quel fut l’excès de ses égarements ;

J’en frémis : mais son âme est noble et généreuse ;

Elvire, elle est sensible autant qu’impétueuse ;

Et, s’il m’aime en effet, j’ose encore espérer

Que des jours moins affreux pourront nous éclairer,

L’auguste La Cerda, dont le ciel me fit naître,

M’inspira ce projet en me donnant un maître.

Ah ! si le roi voulait, si je pouvais un jour

Voir ce trône ébranlé raffermi par l’amour !

Si, comme je l’ai cru, les femmes étaient nées

Pour calmer des esprits les fougues effrénées,

Pour faire aimer la paix aux féroces humains,

Pour émousser le fer en leurs sanglantes mains !

Voilà ma passion, mon espoir, et ma gloire.

ELVIRE.

Puissiez-vous remporter cette illustre victoire !

Mais elle est bien douteuse ; et je vous vois marcher

Sur des feux que la cendre à peine a pu cacher.

LÉONORE.

J’ai peu vu cette cour, Elvire, et je l’abhorre.

Quel séjour orageux ! mais il se peut encore

Que dans le cœur du roi je réveille aujourd’hui

Les premières vertus qu’on admirait en lui.

Ses maîtresses peut-être ont corrompu son âme,

Le fond en était pur.

ELVIRE.

Il vient à vous, madame :

Osez donc parler.

 

 

Scène IV

 

DON PÈDRE, LÉONORE, ELVIRE

 

LÉONORE.

Sire, ou plutôt cher époux,

Souffrez que Léonore embrasse vos genoux.

Il la retient.

Ma mère est votre sang, et sa main m’a donnée

Au maître généreux qui fait ma destinée.

Vous avez exigé qu’aux yeux de votre cour

Ce grand événement se cache encore un jour ;

Mais vous m’avez promis de m’accorder la grâce

Qu’implorerait de vous mon excusable audace.

Puis-je la demander ?

DON PÈDRE.

N’ayez point la rigueur

De douter d’un empire établi sur mon cœur.

Votre couronnement d’un seul jour se diffère ;

Il me faut ménager un sénat téméraire,

Un peuple effarouché : mais ne redoutez rien.

Parlez, qu’exigez-vous ?

LÉONORE.

Votre bonheur, le mien,

Celui de la Castille ; une paix nécessaire.

Seigneur, vous le savez, la princesse ma mère

M’a remise en vos mains dans un espoir si beau.

Les ans et les chagrins l’approchent du tombeau.

Je joins ici ma voix à sa voix expirante ;

Comme elle, en ces moments, la patrie est mourante.

La Discorde en fureur en ces lieux alarmés

Peut se calmer encor, seigneur, si vous m’aimez.

Ne m’ouvrez point au trône un horrible passage

Parmi des flots de sang, au milieu du carnage ;

Et puissent vos sujets, bénissant votre loi,

Par vous rendus heureux, vous aimer comme moi !

DON PÈDRE.

Plus que vous ne pensez votre discours me touche ;

La raison, la vertu, parlent par votre bouche.

Hélas ! vous êtes jeune, et vous ne savez pas

Qu’un roi qui fait le bien ne fait que des ingrats.

Allez, des factieux n’aiment jamais leur maître :

Quoiqu’il puisse arriver, je le suis, je veux l’être ;[17]

Ils subiront mes lois : mais daignez m’en donner ;

Vous pouvez tout sur moi ; que faut-il ?

LÉONORE.

Pardonner.

DON PÈDRE.

À qui ?

LÉONORE.

Puis-je le dire ?

DON PÈDRE.

Eh bien ?

LÉONORE.

À Transtamare.

DON PÈDRE.

Quoi ! vous me prononcez le nom de ce barbare !

Du criminel objet de mon juste courroux ?

LÉONORE.

Peut-être il est puni, puisque je suis à vous.

Alfonse votre père à sa main m’a promise ;

Il lui donna Valence, et vous l’avez conquise.

Je lui portais pour dot d’assez vastes états :

Il les espère encore, et n’en jouira pas.

Sire, je ne veux point que la France jalouse,

Votre sénat, les grands, accusent votre épouse

D’avoir immolé tout à son ambition,

Et de n’être en vos bras que par la trahison.

De ces soupçons affreux la triste ignominie

Empoisonnerait trop ma malheureuse vie.

DON PÈDRE.

Écoutez : je vous aime ; et ce sacré lien,

En vous donnant à moi, joint votre honneur au mien.

Sachez qu’il n’est ici de perfide et de traître

Que ce prince rebelle, et qui s’obstine à l’être.

Trompé par une femme, et par l’âge affaibli,

Mettant près du tombeau tous mes droits en oubli,

Alfonse, mauvais roi, non moins que mauvais père

(Car je parle sans feinte, et ma bouche est sincère),

Alfonse, en égalant son bâtard à son fils,

Nous fit imprudemment pour jamais ennemis.

D’une province entière on faisait son partage ;

La moitié de mon trône était son héritage.

Que dis-je ? on vous donnait !... Plus juste possesseur,

J’ai repris tous mes biens des mains du ravisseur.

Le traître, avec Guesclin vaincu dans Navarette,

Par une fausse paix réparant sa défaite,

Attire à son parti nos peuples aveuglés.

Il impose au sénat, aux états assemblés ;

Faible dans les combats, puissant dans les intrigues,

Artisan ténébreux de fraudes et de brigues,

Il domine en secret dans mon propre palais.

Il croit déjà régner. Ne me parlez jamais

De ce dangereux fourbe et de ce téméraire :

Cessez.

LÉONORE.

Je vous parlais, seigneur, de votre frère.

DON PÈDRE.

Mon frère ! Transtamare !... il doit n’être à vos yeux

Qu’un opprobre nouveau du sang de nos aïeux,

Un enfant d’adultère, un rejeton du crime :

Et l’étrange intérêt qui pour lui vous anime

Est un coup plus cruel à mon esprit blessé

Que tous ses attentats qui m’ont trop offensé.

LÉONORE.

De quoi vous plaignez-vous, quand je le sacrifie ?

Quand, vous donnant mon cœur, et hasardant ma vie,

Mon sort à vos destins s’abandonne aujourd’hui ?

Ma tendresse pour vous et ma pitié pour lui

À vos yeux irrités sont-elles une offense ?

Je vous vois menacé des armes de la France :

Les états, le sénat, unis contre vos droits,

Ont élevé déjà leurs redoutables voix.

M’est-il donc défendu de craindre un tel orage ?

DON PÈDRE.

Non, mais rassurez-vous du moins sur mon courage.

LÉONORE.

Vous n’en avez que trop ; et, dans ces jours affreux,

Ce courage, peut-être, est funeste à tous deux.

DON PÈDRE.

Rien n’est funeste aux rois que leur propre faiblesse.

LÉONORE.

Ainsi votre refus rebute ma tendresse :

À peine l’hyménée est prêt de nous unir,

Je vous déplais, seigneur, en voulant vous servir.

DON PÈDRE.

Allez plaindre don Pèdre, et flatter Transtamare.

LÉONORE.

Ah ! vous ne craignez point que mon esprit s’égare

Jusqu’à le comparer à don Pèdre, à mon roi.

Je vous parlais pour vous, pour l’Espagne, et pour moi :

Je vois qu’il faut suspendre une plainte indiscrète ;

Qu’une femme est esclave, et qu’elle n’est point faite

Pour se jeter, seigneur, entre le peuple et vous.

J’ai cru que la prière apaisait le courroux ;

Qu’on pouvait opposer à vos armes sanglantes

De la compassion les armes innocentes...

Mais je dois respecter de si grands intérêts...

J’avais trop présumé... je sors, et je me tais.

Elle sort.

 

 

Scène V

 

DON PÈDRE

 

Qu’une telle démarche et m’étonne et m’offense !

Transtamare avec elle est-il d’intelligence ?

M’aurait-elle trompé sous le voile imposteur

Qui fascinait mes yeux par sa fausse candeur ?

Croit-elle, en abusant du pouvoir de ses charmes,

Vaincre par sa faiblesse, et m’arracher mes armes ?

Est-ce amour ? est-ce crainte ? est-ce une trahison ?

Quels nouveaux attentats confondent ma raison !

Régné-je, juste ciel ! et respiré-je encore ?

Tout m’abandonnerait !... et jusqu’à Léonore !...

Non... je ne, le crois point... mais mon cœur est percé.

Monarque malheureux, amant trop offensé,

Oppose à tant d’assauts un cœur inébranlable :

Mais surtout garde-toi de la trouver coupable.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

LÉONORE, ELVIRE

 

LÉONORE.

Je n’avais pas connu, jusqu’à ce triste jour,

Le danger d’être simple, et d’ignorer la cour.

Je vois trop qu’en effet il est des conjonctures

Où les cœurs les plus droits, les vertus les plus pures,

Ne servent qu’à produire un indigne soupçon.

Dans ces temps malheureux tout se tourne en poison.

Au fond de mes déserts pourquoi m’a-t-on cherchée ?

Au séjour de la paix pourquoi suis-je arrachée ?

Ah ! si l’on connaissait le néant des grandeurs,

Leurs tristes vanités, leurs fantômes trompeurs,

Qu’on en détesterait le brillant esclavage !

ELVIRE.

Ne pensez qu’à don Pèdre, au nœud qui vous engage.

Songez que, dans ces temps de trouble et de terreur,

De lui seul, après tout, dépend votre bonheur.

LÉONORE.

Le bonheur ! ah ! quel mot ta bouche me prononce !

Le bonheur ! à nos yeux l’illusion l’annonce,

L’illusion l’emporte, et s’enfuit loin de nous.

Mon malheur, chère Elvire, est d’aimer mon époux :

Il m’entraîne en tombant, il me rend la victime

D’un peuple qui le hait, d’un sénat qui l’opprime,

De Transtamare enfin, dont la témérité

Ose me reprocher une infidélité ;

Comme si, de mon cœur s’étant rendu le maître,

Par ma lâche inconstance il eût cessé de l’être,

Et si, déjà formée aux vices de la cour,

Je trahissais ma foi par un nouvel amour !

C’est là surtout, c’est là l’insupportable injure

Dont j’ai le plus senti la profonde blessure.

 

 

Scène II

 

LÉONORE, ELVIRE, TRANSTAMARE, SUITE

 

TRANSTAMARE.

Oui, je vous poursuivrai dans ces murs odieux,

Souillés par mes tyrans, et pleins de nos aïeux ;

Ces lieux où des états l’autorité sacrée

À toute heure à mes pas donne une libre entrée ;

Où ce roi croit dicter ses ordres absolus,

Que déjà dans Tolède on ne reconnaît plus.

C’est dans le sénat même assis pour le détruire,

C’est au temple, en un mot, que je veux vous conduire ;

C’est là qu’est votre honneur et votre sûreté ;

C’est là que votre amant vous rend la liberté.

LÉONORE.

De tant de violence indignée et surprise,

Fidèle à mes devoirs, à mon maître soumise,

Mais écoutant encore un reste de pitié

Que cet excès d’audace a mal justifié,

Je voulais vous servir, vous rapprocher d’un frère,

Rappeler de la paix quelque ombre passagère.

De ces vœux mal conçus mon cœur fut occupé ;

Mais tous deux, à l’envi, vous l’avez détrompé.

Dans ces tristes moments, tout ce que je puis dire,

C’est que mon sang, mon Dieu, ce jour que je respire,

Ce palais où je suis, tout m’impose la loi

De chérir ma patrie, et d’obéir au roi.

TRANSTAMARE.

Il n’est point votre roi ; vous êtes mon épouse ;

Vous n’échapperez point à ma fureur jalouse.

Oui, vous m’appartenez : la pompe des autels,

L’appareil des flambeaux, les serments solennels,

N’ajoutent qu’un vain faste aux promesses sacrées

Par un père et par vous dès l’enfance jurées.

Ces nœuds, ces premiers nœuds dont nous sommes liés

N’ont point été par vous encor désavoués :

Rome les consacra, rien ne peut les dissoudre :

N’attirez point sur vous les éclats de sa foudre.

Quoi ! l’air empoisonné que nous respirons tous

A-t-il dans ce palais pénétré jusqu’à vous ?

Pourriez-vous préférer à ce nœud respectable

La vanité trompeuse et l’orgueil méprisable

De captiver un roi dont tant d’autres beautés

Partageaient follement les infidélités ?

Vous n’avilirez point le sang qui vous fit naître,

Jusqu’à leur disputer la conquête d’un traître,

D’un monarque flétri par d’indignes amours,

Et qui, si l’on en croit de fidèles discours,

Jaloux sans être tendre, a, dans sa frénésie,

De sa femme au tombeau précipité la vie.

LÉONORE.

Quoi ! vous cherchez sans cesse à le calomnier !

TRANSTAMARE.

Et vous vous abaissez à le justifier !

Tremblez de partager le poids insupportable

Dont la haine publique a chargé ce coupable.

Il faut me suivre ; il faut dans les bras du sénat...

LÉONORE.

Si vous entrepreniez cet horrible attentat,

Si vous osiez jamais...

 

 

Scène III

 

LÉONORE, TRANSTAMARE, sur le devant avec sa suite, DON PÈDRE, dans le fond, avec la sienne, MENDOSE

 

DON PÈDRE, à Mendose, dans l’enfoncement.

Tu vois ce téméraire,

Qui jusqu’en ma maison vient braver ma colère ;

Ce protégé de Charle. Il vient à ses vainqueurs

Apporter des Français les insolentes mœurs...

Aux yeux de la princesse il ose ici paraître !

Sans frein, sans retenue, il marche, il parle en maître...

À Transtamare.

Comte, un tel entretien ne vous est point permis.

Dans la foule des grands, à votre rang admis,

Vous pourrez, dans les jours de pompe solennelle,

Vous présenter de loin, prosterné devant elle.

Entrez dans le sénat, prenez place aux états ;

La loi vous le permet ; je ne vous y crains pas ;

Vous y pouvez tramer vos cabales secrètes ;

Mais respectez ces lieux, et songez qui vous êtes.

TRANSTAMARE.

Le fils du dernier roi prend plus de liberté ;

Il s’explique en tous lieux ; il peut être écouté ;

Il peut offrir sans crainte un pur et noble hommage.

Rome, le roi de France, et des grands le suffrage,

Ont quelque poids encore, et pourront balancer

Tout ce qu’à ma poursuite on voudrait opposer.

Léonore est à moi, sa main fut mon partage.

DON PÈDRE.

Et moi, je vous défends d’y penser davantage.

TRANSTAMARE.

Vous me le défendez ?

DON PÈDRE.

Oui.

TRANSTAMARE.

De mes ennemis

Les ordres quelquefois m’ont trouvé peu soumis.

DON PÈDRE.

Mais quelquefois aussi, malgré Rome et la France,

En Castille on punit la désobéissance.

TRANSTAMARE.

Le sénat et mon bras m’affranchissent assez

De ce grand châtiment dont vous me menacez.

DON PÈDRE.

Ils vous ont mal servi dans les champs de la gloire :

Vous devriez du moins en garder la mémoire.

TRANSTAMARE.

Les temps sont bien changés. Vos maîtres et les miens,

Les états, le sénat, tous les vrais citoyens,

Ont enfin rappelé la liberté publique :

On ne redoute plus ce pouvoir tyrannique,

Ce monstre, votre idole, horreur du genre humain,

Que votre orgueil trompé veut rétablir en vain.

Vous n’êtes plus qu’un homme avec un titre auguste,

Premier sujet des lois, et forcé d’être juste.

DON PÈDRE.

Eh bien ! crains ma justice, et tremble en tes desseins.

TRANSTAMARE.

S’il en est une au ciel, c’est pour vous que je crains.

Gardez-vous de lasser sa longue patience.

DON PÈDRE, tirant à moitié son épée.

Tu mets à bout la mienne avec tant d’insolence.

Perfide, défends-toi contre ce fer vengeur.

TRANSTAMARE, mettant aussi la main à l’épée.

Sire, oseriez-vous bien me faire cet honneur ?

LÉONORE,
se jetant entre eux, tandis que Mendose et Almède les séparent.

Arrêtez, inhumains ; cessez, barbares frères !

Cieux toujours offensés ! destins toujours contraires !

Verrai-je en tous les temps ces deux infortunés

Prêts à souiller leurs mains du sang dont ils sont nés ?

N’entendront-ils jamais la voix de la nature ?

DON PÈDRE.

Ah ! je n’attendais pas cette nouvelle injure,

Et que, pour dernier trait, Léonore aujourd’hui

Pût, en nous égalant, me confondre avec lui.

C’en est trop.

LÉONORE.

Quoi ! c’est vous qui m’accusez encore !

DON PÈDRE.

Et vous me trahiriez ! vous, dis-je, Léonore !

LÉONORE.

Et vous me reprochez, dans ce désordre affreux,

De vouloir épargner un crime à tous les deux !

Vous me connaissez mal : apprenez l’un et l’autre

Quels sont mes sentiments, et mon sort, et le vôtre.

Transtamare, sachez que vous n’aurez enfin,

Quand vous seriez mon roi, ni mon cœur, ni ma main.

Sire, tombe sur moi la justice éternelle,

Si jusqu’à mon trépas je ne vous suis fidèle !

Mais la guerre civile est horrible à mes yeux ;

Et je ne puis me voir entre deux furieux,

Misérable sujet de discorde et de haine,

Toujours dans la terreur, et toujours incertaine

Si le seul de vous deux qui doit régner sur moi

Ne me fait pas l’affront de douter de ma Toi.

Vous m’arrachiez, seigneur, au solitaire asile

Où mon cœur, loin de vous, était du moins tranquille.

Je me vois exilée en ce cruel séjour,

Dans cet antre sanglant que vous nommez la cour.

Je la fuis ; je retourne à la tombe sacrée

Où j’étais morte au monde, et du monde ignorée.

Qu’une autre se complaise à nourrir dans les cœurs

Les tourments de l’amour, et toutes ses fureurs ;

À mêler sans effroi ses langueurs tyranniques

Aux tumultes sanglants des discordes publiques ;

Qu’elle se fasse un jeu du malheur des humains,

Et des feux de la guerre attisés par ses mains ;

Qu’elle y mette, à son gré, sa gloire et son mérite :

Cette gloire exécrable est tout ce que j’évite.

Mon cœur, qui la déteste, est encore étonné

D’avoir fui cette paix pour qui seule il est né ;

Cette paix qu’on regrette au milieu des orages.

Je vais, loin de Tolède, et de ces grands naufrages,

M’ensevelir, vous plaindre, et servir à genoux

Un maître plus puissant et plus clément que vous.

Elle sort.

 

 

Scène IV

 

DON PÈDRE, TRANSTAMARE, SUITE

 

DON PÈDRE.

Elle échappe à ma vue, elle fuit, et sans peine !

J’ai soupçonné son cœur, j’ai mérité sa haine.

À sa suite.

Léonore !... Courez, qu’on vole sur ses pas ;

Mes amis, suivez-la ; qu’on ne la quitte pas ;

Veillez avec les miens sur elle et sur sa mère...

Toi, qui t’oses parer du saint nom de mon frère,

Va, rends grâce à ce sang par toi déshonoré,

Rends grâce à mes serments : j’ai promis, j’ai juré

De respecter ici la liberté publique.

Tu m’osais reprocher un pouvoir tyrannique !

Tu vis, c’en est assez pour me justifier ;

Tu vis, et je suis roi !... Garde-toi d’oublier

Qu’il me reste en Espagne encor quelque puissance.

Cabale avec les tiens dans Rome et dans la France ;

Intrigue en ton sénat, soulève les états :

Va ; mais attends le prix de tes noirs attentats.

TRANSTAMARE, en sortant avec sa suite.

Sire, j’attends beaucoup de la clémence auguste

Du frère le plus tendre, et du roi le plus juste.

 

 

Scène V

 

DON PÈDRE, MENDOSE

 

DON PÈDRE.

Tremblez, tyrans des rois ; le châtiment vous suit.

Que dis-je ! malheureux ! à quoi suis-je réduit !

J’ai laissé de ses pleurs Léonore abreuvée,

Ainsi que mes sujets, contre moi soulevée.

Quoi ! toujours de mes mains j’ourdirai mes malheurs !

C’était donc mon destin d’éloigner tous les cœurs !

J’ai d’une tendre épouse affligé l’innocence ;

Mon peuple m’abandonne, et le Français s’avance.

Prêt de faire une reine, et d’aller aux combats,

À tant de soins pressants mon cœur ne suffit pas.

Allons... il faut porter le fardeau qui m’accable.

MENDOSE.

Sire, vous permettez qu’un ami véritable

(Je hasarde ce nom, si rare auprès des rois),

Libre en ses sentiments, s’ouvre à vous quelquefois.

Vos soldats, il est vrai, s’approchent de Tolède ;

Mais les grands, le sénat, que Transtamare obsède,

Les organes des lois, du peuple révérés,

De la religion les ministres sacrés,

Tout s’unit, tout menace ; un dernier coup s’apprête.

Déjà même Guesclin, dirigeant la tempête,

Marche aux rives du Tage, et vient y rallumer

La foudre qui s’y forme et va tout consumer.

Peut-être il serait temps qu’un peu de politique

Tempérât prudemment ce courage héroïque ;

Que vous attendissiez, chaque jour offensé.

Le moment de punir sans avoir menacé.

De vos fiers ennemis nourrissant l’insolence,

Vous les avertissez de se mettre en défense.

De Léonore ici je ne vous parle pas :

L’amour, bien mieux que moi, finira vos débats.

Vous êtes violent, mais tendre, mais sincère ;

Seigneur, un mot de vous calmera sa colère.

Mais, quand le péril presse et peut vous accabler,

Avec vos oppresseurs il faut dissimuler.

DON PÈDRE.

À ma franchise, ami, cet art est trop contraire;

C’est la vertu du lâche... Ah ! d’un maître sévère,

D’un cruel, d’un tyran, s’ils m’ont donné le nom,

Je veux le mériter à leur confusion.

Trop heureux les humains dont les aines dociles

Se livrent mollement aux passions tranquilles !

Ma vie est un orage ; et, dans les flots plongé,

Je me plais dans l’abîme où je suis submergé.

Rien ne me changera, rien ne pourra m’abattre.

MENDOSE.

Mon prince, à vos côtés vous m’avez vu combattre,

Vous m’y verrez mourir. Mais portez vos regards

Sur ces gouffres profonds ouverts de toutes parts ;

Voyez de vos rivaux la fatale industrie,

Par des bruits mensongers séduisant la patrie,

S’appliquant sans relâche à vous rendre odieux,

Tromper l’Europe entière, et croire armer les cieux ;

Des superstitions faire parler l’idole ;

Vous poursuivre à Paris, vous perdre au Capitule ;

Et par le seul mépris vous avez repoussé

Tous ces traits qu’on vous lance, et qui vous ont blessé !

Vous laissez l’imposture, attaquant votre gloire,

Jusque dans l’avenir flétrir votre mémoire !

DON PÈDRE.

Ah ! dure iniquité des jugements humains !

Fantômes élevés par des caprices vains !

J’ai dédaigné toujours votre vile fumée ;

Je foule aux pieds l’erreur qui fait la renommée.

On ne m’a vu jamais fatiguer mes esprits

À chercher un suffrage à Rome ou dans Paris.

J’ai vaincu, j’ai bravé la rumeur populaire :

Je ne me sens point né pour flatter le vulgaire :

Ou tombons, ou régnons. L’heureux est respecté ;

Le vainqueur devient cher à la postérité ;

Et les infortunés sont condamnés par elle.

Rome de Transtamare embrasse la querelle ;

Rome sera pour moi quand j’aurai combattu,

Quand on verra ce traître, à mes pieds abattu,

Me rendre, en expirant, ma puissance usurpée.

Je ne veux plus de droits que ceux de mon épée...

Mais quel jour ! Léonore !... Il devait être heureux...

Pour son couronnement quel appareil affreux !

Que ce triomphe, hélas ! peut devenir horrible !

Je me faisais, cruelle ! un plaisir trop sensible

De détruire un rival au fond de votre cœur ;

C’est là que j’aspirais à régner en vainqueur...

On m’ose disputer mon trône et Léonore !

Allons, ils sont à moi : je les possède encore.

 

 

Scène VI

 

DON PÈDRE, MENDOSE, ALVARE

 

ALVARE.

Le sénat castillan vous demande, seigneur.

DON PÈDRE.

Il me demande ? moi !

ALVARE.

Nous attendons l’honneur

De vous voir présider à l’auguste assemblée

Par qui l’Espagne enfin se verra mieux réglée.

Le prince votre frère a déjà préparé

L’édit qui sous vos yeux doit être déclaré.

DON PÈDRE.

Qui ! mon frère !

ALVARE.

Au sénat que faut-il que j’annonce ?

DON PÈDRE.

Je suis son roi. Sortez... et voilà ma réponse.

ALVARE.

Vous apprendrez la leur.

 

 

Scène VII

 

DON PÈDRE, MENDOSE, MONCADE, SUITE

 

DON PÈDRE, à sa suite.

Eh bien ! vous le voyez,

Les ordres de mes rois me sont signifiés ;

Transtamare les signe ; il commande, il est maître :

On me traite en sujet !... je serais fait pour l’être,

Pour servir enchaîné, si le même moment

Qui voit de tels affronts ne voit leur châtiment.

À Moncade.

Chef de ma garde ! à moi... Je connais ton audace.

Serviras-tu ton roi, qu’on trahit, qu’on menace,

Qu’on ose mépriser ?

MONCADE.

Comme vous j’en rougis :

Mon cœur est indigné. Commandez, j’obéis.

DON PÈDRE.

Ne ménageons plus rien. Fais saisir Transtamare,

Et le perfide Almède, et l’insolent Alvare :

Tu seras soutenu. Mes valeureux soldats

Aux portes de Tolède avancent à grands pas.

Étonnons par ce coup ces graves téméraires

Qui détruisent l’Espagne, et s’en disent les pères.

Leur siège est-il un temple ; et, grâce aux préjugés,

Est-ce le Capitule où les rois sont jugés ?

Nous verrons aujourd’hui leur audace abaissée :

Va, d’autres intérêts occupent ma pensée.

Exécute mon ordre au milieu du sénat

Où le traître à présent règne avec tant d’éclat.

MONCADE.

Cette entreprise est juste aussi bien que hardie ;

Et je vais l’accomplir au péril de ma vie.

Mais craignez de vous perdre.

DON PÈDRE.

À ce point confondu,

Si je ne risque tout, crois-moi, tout est perdu.

MENDOSE.

Arrêtez un moment... daignez songer encore

Que vous bravez des lois qu’à Tolède on adore.

DON PÈDRE.

Moi ! je respecterais ces gothiques ramas

De privilèges vains que je ne connais pas,

Éternels aliments de troubles, de scandales,

Que l’on ose appeler nos lois fondamentales ;

Ces tyrans féodaux, ces barons sourcilleux,

Sous leurs rustiques toits indigents orgueilleux ;

Tous ces nobles nouveaux, ce sénat anarchique,

Erigeant la licence en liberté publique ;

Ces états désunis dans leurs vastes projets,

Sous les débris du trône écrasant les sujets !

Ils aiment Transtamare, ils flattent son audace ;

Ils voudraient l’opprimer, s’il régnait en ma place.

Je les punirai tous. Les armes d’un sénat

N’ont pas beaucoup de force en un jour de combat.

MENDOSE.

Souvent le fanatisme inspire un grand courage.

DON PÈDRE.

Ah ! l’honneur et l’amour en donnent davantage.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

DON PÈDRE, MENDOSE

 

MENDOSE.

Il est entre vos mains surpris et désarmé.

Disposez de ce tigre avec peine enfermé,

Prêt à dévorer tout, si l’on brise sa chaîne.

Des grands de la Castille une troupe hautaine

Rassemble avec éclat ce cortège nombreux

D’écuyers, de vassaux, qu’ils traînent après eux ;

Restes encor puissants de cette barbarie

Qui vint des flancs du Nord inonder ma patrie.

Ils se sont réunis à ce grand tribunal

Qui pense que leur prince est au plus leur égal :

Ils soulèvent Tolède à leur voix trop docile.

DON PÈDRE.

Je le sais... Mes soldats sont enfin dans la ville.

MENDOSE.

Le tonnerre à la main, nous pouvons l’embraser,

Frapper les citoyens, mais non les apaiser.

Animé par les grands, tout un peuple en alarmes

Porte aux murs du palais des flambeaux et des armes ;

Jusqu’en votre maison je vois autour de vous

Des courtisans ingrats vous servant à genoux,

Mais, servant encor plus la cabale des traîtres,

Préférer Transtamare au pur sang de leurs maîtres :

La triste vérité ne peut se déguiser.

DON PÈDRE.

J’aime qu’on me la dise, et sais la mépriser.

Que m’importent ces flots dont l’inutile rage

Se dissipe en grondant, et se brise au rivage ?

Que m’importent ces cris des vulgaires humains ?

La seule Léonore est tout ce que je crains.

Léonore !... Crois-tu que son âme offensée,

Rendue à mon amour, ait pu dans sa pensée

Étouffer pour jamais le cuisant souvenir

D’un affront dont sa haine aurait dû me punir ?

MENDOSE.

Vous l’avez assez vu, son retour est sincère.

DON PÈDRE.

Son ingénuité, qui dut toujours me plaire,

Laisse échapper des traits d’une mâle fierté

Qui joint un grand courage à sa simplicité.

MENDOSE.

Sa conduite envers vous était d’une âme pure.

Vertueuse sans art, ignorant l’imposture,

Voulant que ce grand jour fût un jour de bienfaits,

Au sein de la discorde elle a cherché la paix.

Ce cœur qui n’est pas né pour des temps si coupables

Se figurait des biens qui sont impraticables :

Sa vertu la trompait. Je vois avec douleur

Que tout corrompt ici votre commun bonheur.

Quel parti prenez-vous ? et que devra-t-on faire

De cet inébranlable et terrible adversaire

Qui dans sa prison même ose encor vous braver ?

DON PÈDRE.

Léonore !... à ce point as-tu su captiver

Un cœur si détrompé, si las de tant de chaînes,

Dont le poids trop chéri fit ma honte et mes peines ?

J’abjurais les amours et leurs folles erreurs.

Quoi ! dans ces jours de sang, et parmi tant d’horreurs,

Cette candeur naïve et sa noble innocence

Sur mon âme étonnée ont donc plus de puissance

Que n’eu eurent jamais ces fatales beautés

Qui subjuguaient mes sens de leurs fers enchantés.

Et, des séductions déployant l’artifice,

Égaraient ma raison soumise à leur caprice !

Padille m’enchaînait, et me rendait cruel ;

Pour venger ses appas je devins criminel.

Ces temps étaient affreux. Léonore adorée

M’inspire une vertu que j’avais ignorée ;

Elle grave en mon cœur, heureux de lui céder,

Tout ce que tu m’as dit sans me persuader :

Je crois entendre un dieu qui s’explique par elle ;

Et son âme à mes sens donne une âme nouvelle.

MENDOSE.

Si vous aviez plus tôt formé ces chastes nœuds,

Votre règne, sans doute, eût été plus heureux.

On a vu quelquefois, par des vertus tranquilles,

Une reine écarter les discordes civiles.

Padille les fît naître; et j’ose présumer

Que Léonore seule aurait pu les calmer.

C’est don Pèdre, c’est vous, et non le roi, qu’elle aime ;

Les autres n’ont chéri que la grandeur suprême.

Elle revient vers vous, et je cours de ce pas

Contenir, si je puis, le peuple et les soldats,

À vos ordres sacrés toujours prêt à me rendre.

DON PÈDRE.

Je te joindrai bientôt, cher ami ; va m’attendre.

 

 

Scène II

 

DON PÈDRE, LÉONORE

 

DON PÈDRE.

Vous pardonnez enfin ; vos mains daignent orner

Ce sceptre que l’Espagne avait dû vous donner.

Compagne de mes jours trop orageux, trop sombres,

Vous seule éclaircirez la noirceur de leurs ombres.

Les farouches esprits, que je n’ai pu gagner,

Haïront moins don Pèdre en vous voyant régner.

Dans ces cœurs soulevés, dans celui de leur maître,

Le calme qui nous fuit pourra bientôt renaître.

Je suis loin maintenant d’offrir à vos désirs

D’une brillante cour la pompe et les plaisirs :

Vous ne les cherchez pas. Le trône où je vous place

Est entouré du crime, assiégé par l’audace ;

Mais, s’il touche à sa chute, il sera relevé,

Et dans un sang impur heureusement lavé :

Écrasant sous vos pieds la ligue terrassée,

Il reprendra par vous sa splendeur éclipsée.

LÉONORE.

Vous connaissez mon cœur ; il n’a rien de caché.

Lorsque j’ai vu le vôtre à la fin détaché

Des indignes objets de votre amour volage,

J’ai sans peine à mon prince offert un pur hommage.

Vainement votre père, expirant dans mes bras,

Et prétendant régner au-delà du trépas,

Pour son fils Transtamare aveugle en sa tendresse,

Avait en sa faveur exigé ma promesse :

Bientôt par ma raison son ordre fut trahi ;

Et plus je vous ai vu, plus j’ai mal obéi.

Enfin j’aimais don Pèdre, en fuyant sa couronne ;

Et je ne pense pas que son cœur me soupçonne

D’avoir pu désirer cette triste grandeur,

Qui sans vous aujourd’hui ne me ferait qu’horreur.

Mais si de mon hymen la fête est différée,

Si je ne règne pas, je suis déshonorée.

Vous pouvez, par mépris pour la commune erreur,

Braver la voix publique ; et je la crains, seigneur.

Je veux qu’on me respecte, et qu’après vos faiblesses

On ne me compte pas au rang de vos maîtresses :

Ma gloire s’en irrite; et, dans ces tristes jours,

La retraite, ou le trône, était mon seul recours :

Votre épouse à vos yeux se sent trop outragée.

DON PÈDRE.

Avant la fin du jour vous en serez vengée.

LÉONORE.

Je ne prétends pas l’être. Écoutez seulement

Tous les justes sujets de mon ressentiment.

J’ai peu du cœur humain la fatale science ;

Mais j’ouvre enfin les yeux : ma prompte expérience

M’apprend ce qu’on éprouve à la suite des rois.

Je vois comme on s’empresse à condamner leur choix.

On accuse de tout quiconque a pu leur plaire.

De l’estrade des grands descendant au vulgaire,

Le mensonge sans frein, sans pudeur, sans raison,

S’accroît de bouche en bouche, et s’enfle de poison.

C’est moi, si l’on en croit votre cour téméraire,

C’est moi dont l’artifice a perdu votre frère ;

C’est moi qui l’ai plongé dans la captivité,

Pour garder ma conquête avec impunité.

Vous dirai-je encor plus ? une troupe effrénée,

Qui devrait souhaiter, bénir mon hyménée,

D’une voix mensongère insulte à nos amours :

Mon oreille a frémi de leurs affreux discours.

Je vois lancer sur vous des regards de colère :

On déteste le roi qu’on dut chérir en père.

Pouvez-vous endurer tant d’horribles clameurs,

De menaces, de cris, et surtout tant de pleurs ?

Pour la dernière fois écartez de ma vue

Ce spectacle odieux qui m’indigne et me tue.

Faut-il passer mes jours à gémir, à trembler ?

Détournez ces fléaux unis pour m’accabler.

Il en est encor temps. Le Castillan rebelle,

Pour peu qu’il soit flatté, par orgueil est fidèle.

Ah ! si vous opposiez au glaive des Français

Le plus beau bouclier, l’amour de vos sujets !

En spectacle à l’Espagne, en butte à tant d’envie,

Je ne puis supporter l’horreur d’être haïe.

Je crains, en vous parlant, de réveiller en vous

L’affreuse impression d’un sentiment jaloux.

Je puis aller trop loin ; je m’emporte ; mais j’aime ;

Consultez votre gloire, et jugez-vous vous-même.

DON PÈDRE.

J’ai pesé chaque mot, et je prends mon parti.

À sa suite.

Déchaînez Transtamare, et qu’on l’amène ici.

LÉONORE.

Prenez garde, cher prince, arrêtez... Sa présence

Peut vous porter encore à trop de violence.

Craignez.

DON PÈDRE.

C’est trop de crainte ; et vous vous abusez.

LÉONORE.

J’en ressens, il est vrai... C’est vous qui la causez.

 

 

Scène III

 

DON PÈDRE, LÉONORE, TRANSTAMARE, SUITE

 

DON PÈDRE.

Approche, malheureux, dont la rage ennemie

Attaqua tant de fois mon honneur et ma vie.

Esclave des Français, qui t’es cru mon égal,

Audacieux amant, qui t’es cru mon rival,

Ton œil se baisse enfin, ta fierté me redoute ;

Tu mérites la mort, tu l’attends... mais écoute.

Tu connais cet usage en Espagne établi,

Qu’aucun roi de mon sang n’ose mettre en oubli :

À son couronnement, une nouvelle reine,

Opposant sa clémence à la justice humaine,

Peut sauver à son gré l’un de ces criminels

Que, pour être en exemple au reste des mortels,

L’équité vengeresse au supplice abandonne :

Voici ta reine enfin.

TRANSTAMARE.

Léonore !

DON PÈDRE.

Elle ordonne

Que, malgré tes forfaits, malgré toutes les lois,

Et malgré l’intérêt des peuples et des rois,

Ton monarque outragé daigne te laisser vivre :

J’y consens... Vous, soldats, soyez prêts à le suivre.

Vous conduirez ses pas, dès ce même moment,

Jusqu’aux lieux destinés pour son bannissement.

Veillez toujours sur lui, mais sans lui faire outrage,

Sans me faire rougir de mon juste avantage.

Tout indigne qu’il est du sang dont il est né,

Ménagez de mon père un reste infortuné...

En est-ce assez, madame ? êtes-vous satisfaite ?

LÉONORE.

Il faudra qu’à vos pieds ce fier sénat se jette.

Continuez, seigneur, à mêler hautement

Une sage clémence au juste châtiment.

Le sénat apprendra bientôt à vous connaître ;

Il saura révérer, et même aimer un maître ;

Vous le verrez tomber aux genoux de son roi.

TRANSTAMARE.

Léonore, on vous trompe ; et le sénat et moi

Nous ne descendons point encore à ces bassesses.

Vous pouvez, d’un tyran ménageant les tendresses,

Céder à cet éclat si trompeur et si vain

D’un sceptre malheureux qui tombe de sa main.

Il peut, dans les débris d’un reste de puissance,

M’insulter un moment par sa fausse clémence,

Me bannir d’un palais qui peut-être aujourd’hui

Va se voir habité par d’autres que par lui.

Il a dû se hâter. Jouissez, infidèle,

D’un moment de grandeur où le sort vous appelle.

Cet éclat vous aveugle ; il passe, il vous conduit

Dans le fond de l’abîme où votre erreur vous suit.

DON PÈDRE.

Qu’on le remène ; allez : qu’il parte, et qu’on le suive.

 

 

Scène IV

 

DON PÈDRE, LÉONORE, MONCADE, TRANSTAMARE, SUITE

 

MONCADE.

Seigneur, en ce moment Guesclin lui-même arrive.

LÉONORE.

Ô ciel !

TRANSTAMARE, en se retournant vers don Pèdre.

Je suis vengé plus tôt que tu ne crois :

Va, je ne compte plus don Pèdre au rang des rois.

Frappe avant de tomber ; verse le sang d’un frère ;

Tu n’as que cet instant pour servir ta colère.

Ton heure approche, frappe : oses-tu ?

DON PÈDRE.

C’est en vain

Que tu cherches l’honneur de périr de ma main :

Tu n’en étais pas digne, et ton destin s’apprête ;

C’est le glaive des lois que je tiens sur ta tête.

On emmène Transtamare. À Moncade.

Qu’on l’entraîne... Et Guesclin ?

MONCADE.

Il est près des remparts ;

Le peuple impatient vole à ses étendards ;

Il invoque Guesclin comme un dieu tutélaire.

LÉONORE.

Quoi ! je vous implorais pour votre indigne frère !

Mes soins trop imprudents voulaient vous réunir !

Je devais vous prier, seigneur, de le punir.

Que faire, cher époux, dans ce péril extrême ?

DON PÈDRE.

Que faire ? le braver, couronner ce que j’aime,

Marcher aux ennemis, et, dans ce môme jour,

Au prix de tout mon sang mériter votre amour.

MONCADE.

Un chevalier français en ces murs le devance,

Et pour son général il demande audience...

DON PÈDRE.

Cette offre me surprend, je ne puis le celer :

Quoi ! lorsqu’il faut combattre, un Français veut parler ?

MONCADE.

Il est ambassadeur et général d’armée.

DON PÈDRE.

Si j’en crois tous les bruits dont l’Espagne est semée,

Il est plus fier qu’habile; et, dans cet entretien,

L’orgueil de ce Breton pourrait choquer le mien.

Je connais sa valeur et j’en prends peu d’alarmes :

En Castille avec lui j’ai mesuré mes armes ;

Il doit s’en souvenir ; mais, puisqu’il veut me voir,

Je suis prêt en tout temps à le bien recevoir,

Soit au palais des rois, soit aux champs de la gloire.

À Léonore.

Enfin, je vais chercher la mort ou la victoire :

Mais, avant le combat, hâtez-vous d’accepter

Le bandeau qu’après moi votre front doit porter.

Je pouvais, j’aurais dû, dans cette auguste fête,

De mon lâche ennemi vous présenter la tête ;

Sur son corps tout sanglant recevoir votre main ;

Mais je ne serai pas ce don Pèdre inhumain,

Dont on croit pour jamais flétrir la renommée :

Et, du pied de l’autel, je vole à mon armée,

Montrer aux nations que j’ai su mériter

Ce trône et cette main qu’on m’ose disputer.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

DON PÈDRE, MENDOSE

 

MENDOSE.

Quoi ! vous vous exposiez à ce nouveau danger !

Quoi ! don Pèdre, autrefois si prompt à se venger,

De ce grand ennemi n’a pas proscrit la tête !

DON PÈDRE.

Léonore a parlé, ma vengeance s’arrête.

Elle n’a point voulu qu’aux marches de l’autel

Notre hymen fût souillé du sang d’un criminel.

Sans elle, cher ami, j’aurais été barbare ;

J’aurais de ma main même immolé Transtamare :

Je l’aurais dû... n’importe.

MENDOSE.

Et voilà ces Français,

Dont le premier exploit et le premier succès

Est de vous enlever, par un sanglant outrage,

Ce prisonnier d’état qui vous servait d’otage !

Jugez de quel espoir le sénat est flatté ;

Comme il est insolent avec sécurité ;

Comme, au nom de Guesclin, sa voix impérieuse

Conduit d’un peuple vain la fougue impétueuse !

Tandis que Léonore a du bandeau royal

(Présent si digne d’elle, et peut-être fatal,)

Orné son front modeste où la vertu réside,

D’arrogants factieux une troupe perfide

Abjurait votre empire, et, presque sous vos yeux,

Élevait Transtamare au rang de vos aïeux.

À peine ce Guesclin touchait à nos rivages,

Tous les grands à l’envi, lui portant leurs hommages,

Accouraient dans son camp, le nommaient à grands cris

L’ange de la Castille envoyé de Paris.

Il commande, il s’érige un tribunal suprême,

Où lui seul va juger la Castille et vous-même.

Scipion fut moins fier et moins audacieux,

Quand il nous apporta ses aigles et ses dieux.

Mais ce qui me surprend, c’est qu’agissant en maître,

Il prétende apaiser les troubles qu’il fait naître ;

Qu’il vienne en ce palais, vous ayant insulté ;

Et qu’armé contre vous il propose un traité.

DON PÈDRE.

Il ne fait qu’obéir au roi qui me l’envoie.

L’orgueil de ce Guesclin se montre et se déploie,

Comme un ressort puissant avec art préparé

Qu’un maître industrieux fait mouvoir à son gré.

Dans l’Europe aujourd’hui tu sais comme on les nomme ;

Charle a le nom de sage, et Guesclin de grand homme.

Et qui suis-je auprès d’eux, moi qui fus leur vainqueur ?

Je pourrais des Français punir l’ambassadeur,

Qui, m’osant outrager, à ma foi se confie.

Plus d’un roi s’est vengé par une perfidie ;

Et les succès heureux de ces grands coups d’état

Souvent à leurs auteurs ont donné quelque éclat :

Leurs flatteurs ont vanté cette infâme prudence.

Ami, je ne veux point d’une telle vengeance.

Dans mes emportements et dans mes passions,

Je respecte plus qu’eux les droits des nations.

J’ai déjà sur Guesclin ce premier avantage ;

Et nous verrons bientôt s’il l’emporte en courage.

Un Français peut me vaincre, jet non m’humilier.

Je suis roi, cher ami ; mais je suis chevalier ;

Et si la politique est l’art que je méprise,

On rendra pour le moins justice à ma franchise.

Mais surtout Léonore est-elle en sûreté ?

MENDOSE.

Vous avez donné l’ordre, il est exécuté.

La garde castillane est rangée auprès d’elle,

Prête à fondre avec moi sur le parti rebelle ;

Aux portes du palais les Africains placés

En défendent l’approche aux mutins dispersés ;

Vos soldats sont postés dans la ville sanglante ;

Toute l’armée enfin frémit, impatiente,

Demande le combat, brûle de vous venger

Du lâche Transtamare, et d’un fier étranger.

DON PÈDRE.

Je n’ai point envoyé Transtamare au supplice...

Mon épée est plus noble, et m’en fera justice.

Sous les yeux de Guesclin je vais le prévenir :

Va, c’est dans les combats qu’il est beau de punir...

Je regrette, il est vrai, dans cette juste guerre,

Ce fameux Prince Noir, ce dieu de l’Angleterre,

Ce vainqueur de deux rois, qui meurt, et qui gémit,

Après tant de combats, d’expirer dans son lit.

C’eût été pour ma gloire un moment plein de charmes,

De le revoir ici compagnon de mes armes.

Je pleure ce grand homme ; et don Pèdre aujourd’hui,

Heureux ou malheureux, sera digne de lui...

Mais je vois s’avancer une foule étrangère,

Qui se joint, sous mes yeux, aux drapeaux de l’Ibère,

Et qui semble annoncer un ministre de paix :

C’est Guesclin qui s’avance au gré de mes souhaits.

Ami, près de ton roi prends la première place.

Voyons quelle est son offre et quelle est son audace.

 

 

Scène II

 

DON PÈDRE se place sur son trône, MENDOSE à côté de lui, avec QUELQUES GRANDS D’ESPAGNE, GUESCLIN, après avoir salué le roi, qui se lève, s’assied vis-à-vis de lui, LES GARDES sont derrière le trône du roi, et DES OFFICIERS FRANÇAIS derrière la chaise de Guesclin

 

GUESCLIN.

Sire, avec sûreté je me présente à vous,

Au nom d’un roi puissant de son donneur jaloux,

Qui d’un vaste royaume est aujourd’hui le père,

Qui l’est de ses voisins, qui l’est de votre frère,

Et dont la généreuse et prudente équité

N’a fait verser de sang que par nécessité.

J’apporte, au nom de Charle, ou la paix ou la guerre.

Faut-il ensanglanter, faut-il calmer la terre ?

C’est à vous de choisir : je viens prendre vos lois.

DON PÈDRE.

Vous-même expliquez-vous, déterminez mon choix.

Mais dans votre conduite on pourrait méconnaître

Cette rare équité de votre auguste maître,

Qui, sans m’en avertir, dévastant mes états,

Me demande la paix par vingt mille soldats.

Sont-ce là les traités qu’à Vincenne on prépare ?

Il se lève ; Guesclin se lève aussi.

De quel droit osez-vous m’enlever Transtamare ?

GUESCLIN.

Du droit que vous aviez de le charger de fers.

Vous l’avez opprimé, seigneur, et je le sers.

DON PÈDRE.

De tous nos différents vous êtes donc l’arbitre ?

GUESCLIN.

Mon roi l’est.

DON PÈDRE.

Je voudrais qu’il méritât ce titre ;

Mais vous, qui vous fait juge entre mon peuple et moi.

GUESCLIN.

Je vous l’ai déjà dit : votre allié, mon roi,

Que votre père Alfonse, en fermant la paupière,

Chargea d’exécuter sa volonté dernière ;

Le vainqueur des Anglais, sur le trône affermi ;

Et quand vous le voudrez, en un mot, votre ami.

DON PÈDRE.

De l’amitié des rois l’univers se défie ;

Elle est souvent perfide, elle est souvent trahie.

Mais quel prix y met-il ?

GUESCLIN.

La justice, seigneur.

DON PÈDRE.

Ces grands mots consacrés de justice, d’honneur,

Ont des sens différents qu’on a peine à comprendre.

GUESCLIN.

J’en serai l’interprète, et vous allez m’entendre.

Rendez à votre frère, injustement proscrit,

Léonore et les biens qu’un père lui promit,

Tous ses droits reconnus d’un sénat toujours juste,

Dans Rome confirmés par un pouvoir auguste ;

Des états castillans n’usurpez point les droits ;

Pour qu’on vous obéisse, obéissez aux lois :

C’est là ce qu’à ma cour on déclare équitable ;

Et Charle est à ce prix votre ami véritable.

DON PÈDRE.

Instruit de ses desseins, et non pas effrayé,

Je préfère sa haine à sa fausse amitié.

S’il feint de protéger l’enfant de l’adultère,

Le rebelle insolent qu’il appelle mon frère,

Je sais qu’il n’a donné ces secours dangereux

Que pour mieux s’agrandir en nous perdant tous deux.

Divisez pour régner, voilà sa politique :

Mais il en est une autre où don Pèdre s’applique ;

C’est de vaincre ; et Guesclin ne doit pas l’ignorer.

Agent de Transtamare, osez-vous déclarer

Que vous lui destinez la main de Léonore ?

Léonore est ma femme... Apprenez plus encore :

Sachez que votre roi, qui semble m’accabler,

Des secrets de mon lit ne doit point se mêler ;

Que de l’hymen des rois Rome n’est point le juge.

Je demeure surpris que, pour dernier refuge,

Au tribunal de Rome on ose en appeler,

Et qu’un guerrier français s’abaisse à m’en parler.

Oubliez-vous, monsieur, qu’on vous a vu vous-même,

Vous qui me vantez Rome et son pouvoir suprême,

Extorquer ses tributs, rançonner ses états,

Et forcer son pontife à payer vos soldats ?

GUESCLIN.

On dit qu’en tous les temps ma cour a su connaître

Et séparer les droits du monarque et du prêtre :

Mais, peu fait pour toucher ces ressorts délicats,

Je combats pour mon prince, et je ne l’instruis pas.

Qu’on ait lancé sur vous ce qu’on nomme anathème,

Que l’épouse d’un frère ou vous craigne ou vous aime,

Je n’examine point ces intrigues des cours,

Ces abus des autels, encor moins vos amours.

Vous ne voyez en moi qu’un organe fidèle

D’un roi l’ami de Rome, et qui s’arme pour elle.

On va verser le sang, et l’on peut l’épargner :

Fléchissez, croyez-moi, si vous voulez régner.

DON PÈDRE.

J’entends ; vous exigez ma prompte déférence

À ces rescrits de Rome émanés de la France.

Charle adore à genoux ces étonnants décrets,

Ou les foule à ses pieds, suivant ses intérêts ;

L’orgueil me les apporte au nom de l’artifice !

Vous m’offrez un pardon, pourvu que j’obéisse !

Écoutez... Si j’allais, du même zèle épris,

Envoyer une armée aux remparts de Paris ;

Si l’un de mes soldats disait à votre maître :

« Sire, cédez le trône où Dieu vous a fait naître,

« Cédez le digne objet pour qui seul vous vivez ;

« Et de tous ces trésors à vos mains enlevés

« Enrichissez un traître, un fils d’une étrangère,

« Indigne de la France, indigne de son père ;

« Gardez-vous de donner vos ordres absolus

« Pour former des soldats, pour lever des tributs ;

« Attendez humblement qu’un pontife l’ordonne ;

« Remettez au sénat les droits de la couronne ;

« Et don Pèdre à ce prix veut bien vous protéger... »

Votre maître, à ce point se sentant outrager,

Pourrait-il écouter sans un peu de colère

Ce discours insultant d’un soldat téméraire ?

GUESCLIN.

Je veux bien avouer que votre ambassadeur

S’expliquerait fort mal avec tant de hauteur :

Rien ne justifierait l’orgueil et l’imprudence

De donner des leçons et des lois à la France.

Charle s’en tient, seigneur, à la foi des traités.

Songez aux derniers mots par Alfonse dictés ;

Ils ont rendu mon roi le tuteur et le père

De celui que don Pèdre eût dû traiter en frère.

DON PÈDRE.

Le tuteur d’un rebelle ! ah, noble chevalier !

Qu’il vous coûte en secret de le justifier !

J’en appelle à vous-même, à l’honneur, à la gloire.

Votre prince est-il juste ?

GUESCLIN.

Un sujet doit le croire.

Je suis son général, et le sers contre tous,

Comme je servirais si j’étais né sous vous.

Je vous ai déclaré les arrêts qu’il prononce ;

Je n’y veux rien changer, et j’attends la réponse ;

Donnez-la sans réserve : il faut vous consulter.

Je viens pour vous combattre, et non pour disputer.

Vous m’appelez soldat ; et je le suis sans doute.

Ce n’est plus qu’en soldat que Guesclin vous écoute.

Cédez, ou prononcez votre dernier refus.

DON PÈDRE.

Vous l’aviez dû prévoir ; et vous n’en doutez plus :

Je vous refuse tout, excepté mon estime.

Je considère en vous le guerrier magnanime,

Qui combat pour son roi par zèle et par honneur ;

Mais je ne puis en vous souffrir l’ambassadeur.

Portez à vos Français les ordres despotiques

De ce roi renommé parmi les politiques,

Qui, du fond de Vincenne, à l’abri des dangers,

Sème en paix la discorde entre les étrangers.

Sa sourde ambition, qu’on appelle prudence,

Croit sur mon infortune établir sa puissance.

Il viole chez moi les droits des souverains,

Qu’il a dans ses états soutenus par vos mains.

Pour vous, noble instrument de sa froide injustice,

Vous, dont il acheta le sang et le service,

Vous, chevalier breton, qui m’osez présenter

Un combat généreux qu’il n’oserait tenter,

Votre valeur me plaît, quoique très indiscrète ;

Mais ressouvenez-vous des champs de Navarette.

GUESCLIN.

Sire, le prince anglais, je ne puis le nier,

Vainquit à Navarette, et m’y fît prisonnier ;

Je ne l’oublierai point. Une telle infortune

À de meilleurs guerriers en tout temps fut commune ;

Et je ne viens ici que pour la réparer.

DON PÈDRE.

Dans les champs de l’honneur hâtez-vous donc d’entrer.

Toujours prêt, comme vous, d’en ouvrir la barrière,

Et de recommencer cette noble carrière,

Je vous donne le choix et des lieux et du temps ;

La route a dû lasser vos braves combattants.

En quel jour, en quel lieu, voulez-vous la bataille ?[18]

GUESCLIN.

Dès ce moment, seigneur, et sous cette muraille.

À vous voir d’assez près j’ai su les préparer ;

Et cet honneur si grand ne peut se différer.

DON PÈDRE.

Marchons, et laissons là ces disputes frivoles ;

Venez revoir encor les lances espagnoles.

Mais, jusqu’à ce moment de nous deux souhaité,

Usez ici des droits de l’hospitalité...

Cher Mendose, ayez soin qu’une de vos escortes

Le guide avec honneur au-delà de nos portes.

À Guesclin.

Acceptez mon épée.

GUESCLIN.

Une telle faveur

Est pour un chevalier le comble de l’honneur.

Plût au ciel que je pusse avec quelque justice,

Sire, ne la tirer que pour votre service !

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

LÉONORE, ELVIRE

 

LÉONORE.

Succomberai-je enfin sous tant de coups du sort ?

Une mère à mes yeux dans les bras de la mort...

Un époux que j’adore, et que sa destinée

Fait voler aux combats du lit de l’hyménée...

Un peuple gémissant, dont les cris insensés

M’imputent tous les maux sur l’Espagne amassés...

De Transtamare enfin la détestable audace,

Dont le fer me poursuit, dont l’amour me menace...

Ai-je une âme assez forte, un cœur assez allier,

Pour contempler mes maux, et pour les défier ?

Avant que l’infortune accablât ma jeunesse,

Je ne me connaissais qu’en sentant ma faiblesse.

Peut-être qu’éprouvé par la calamité

Mon esprit s’affermit contre l’adversité.

Il me semble du moins, au fort de cet orage,

Que plus j’aime don Pèdre, et plus j’ai de courage.

ELVIRE.

Notre sexe, madame, en montre quelquefois

Plus que ces chevaliers vantés par leurs exploits.

Surtout l’amour en donne, et d’une âme timide

Ce maître impérieux fait une âme intrépide :

Il développe en nous d’étonnantes vertus

Dont les germes cachés nous étaient inconnus.

L’amour élève l’âme ; et, faibles que nous sommes,

Nous avons su donner des exemples aux hommes.

LÉONORE.

Ah ! je me trompe, Elvire ; un noir abattement

À cette fermeté succède à tout moment...

Don Pèdre ! cher époux ! que n’ai-je pu te suivre,

Et tomber avec toi si tu cesses de vivre !

ELVIRE.

À vaincre Transtamare il est accoutumé :

Que votre cœur sensible, un moment alarmé,

Reprenne son courage et sa maie assurance.

LÉONORE.

Oui, don Pèdre, il est vrai, me rend mon espérance.

Mais Guesclin !

ELVIRE.

Vous pourriez redouter sa valeur !

LÉONORE.

Je brave Transtamare, et crains son protecteur.

Si don Pèdre est vaincu, sa mort est assurée.

Je le connais trop bien : sa main désespérée

Cherchera, je le vois, la mort de rang en rang,

Déchirera son sein, s’entr’ouvrira le flanc,

Plutôt que de tomber dans les mains d’un rebelle.

ELVIRE.

Détournez loin de vous, cette image cruelle.

Reine, le ciel est juste ; il ne donnera pas

Cet exemple exécrable à tous les potentats,

Qu’un traître, un révolté, l’enfant de l’adultère,

Opprime impunément son monarque et son frère.

LÉONORE.

Quoique le ciel soit juste, il permet bien souvent

Que l’iniquité règne, et marche en triomphant ;

Et si, pour nous venger, Elvire, il ne nous reste

Que le recours du faible au jugement céleste,

Et l’espoir incertain qu’enfin dans l’avenir,

Quand nous ne serons plus, le ciel saura punir,

Cet avenir caché, si loin de notre vue,

Nous console bien peu quand le présent nous tue.

Pardonne, je m’égare ; et le trouble et l’effroi,

Plus forts que la raison, m’entraînent malgré moi.

Tu vois avec pitié ce passage rapide

De l’excès du courage au désespoir timide.

Telle est donc la nature !... Il me faut donc lutter

Contre tous ses assauts !... et je veux l’emporter !

N’entends-tu pas de loin la trompette guerrière,

Les cris des malheureux roulants dans la poussière,

Des peuples, des soldats, les confuses clameurs,

Et les chants d’allégresse, et les cris des vainqueurs ?...

Le tumulte redouble, et l’on me laisse, Elvire...

Je ne me soutiens plus... On vient à moi... J’expire.

ELVIRE.

C’est Mendose ; c’est lui, c’est l’ami de son roi :

Il paraît consterné.

 

 

Scène II

 

LÉONORE, MENDOSE, ELVIRE

 

MENDOSE.

Fiez-vous à ma foi,

Venez, reine, cédez à nos destins contraires ;

Fuyez, s’il en est temps, du palais de vos pères :

Il doit vous faire horreur.

LÉONORE.

Ah ! c’en est fait enfin !

Transtamare est vainqueur ?

MENDOSE.

Non ; c’est le seul Guesclin ;

C’est Guesclin, dont le bras et le puissant génie

Ont soumis la Castille à la France ennemie.

Henri de Transtamare, indigne d’être heureux,

Ne fait qu’en abuser... et par un crime affreux...

LÉONORE.

Quel crime ? ah ! juste Dieu !

Elle tombe dans son fauteuil.

MENDOSE.

Si l’excès du courage

Suffisait dans les camps pour donner l’avantage,

Le roi, n’en doutez point, aurait vu sous ses pieds

Ses vainqueurs dans la poudre expirer foudroyés.

Mais il a négligé ce grand art de la guerre,

Que le héros français apprit de l’Angleterre.

Guesclin avec le temps s’est formé dans cet art

Qui conduit la valeur, et commande au hasard.

Don Pèdre était guerrier, et Guesclin capitaine.

Hélas ! dispensez-moi, trop malheureuse reine,

Du récit douloureux d’un combat inégal,

Dont le triste succès, à nos neveux fatal,

Faisant passer le sceptre en une autre famille,

A changé pour jamais le sort de la Castille.

Par sa valeur trompé, don Pèdre s’est perdu ;

Sous son coursier mourant ce héros abattu,

À bientôt du roi Jean subi la destinée.

Il tombe, on le saisit.

LÉONORE.

Exécrable journée !

Tu n’es pas à ton comble ! Il vit du moins ?

En se relevant.

MENDOSE.

Hélas !

Le généreux Guesclin le reçoit dans ses bras,

Il étanche son sang, il le plaint, le console,

Le sert avec respect, engage sa parole

Qu’il sera des vainqueurs en tout temps honoré

Comme un prince absolu de sa cour entouré.

Alors il le présente à l’heureux Transtamare.

Dieu vengeur ! qui l’eût cru ?... le lâche, le barbare,

Ivre de son bonheur, aveugle en son courroux,

A tiré son poignard, a frappé votre époux ;

Il foule aux pieds ce corps étendu sur le sable...

Fuyez, dis-je, évitez l’aspect épouvantable

De ce lâche ennemi, né pour vous opprimer,

De ce monstre assassin qui vous osait aimer.

LÉONORE.

Moi fuir... et dans quels lieux ?... Ô cher et saint asile,

Où je devais mourir oubliée et tranquille,

Recevras-tu ma cendre ?

MENDOSE.

On peut à vos vainqueurs

Dérober leur victime, et leur cacher vos pleurs.

Tout blessé que je suis, le courage et le zèle

Donnent à ma faiblesse une force nouvelle.

LÉONORE.

C’en est trop... Cher Mendose... ayez soin de vos jours.

MENDOSE.

Le temps presse, acceptez mes fidèles secours ;

Regagnons vos états, ces biens de vos ancêtres.

LÉONORE.

Moi, des biens ! des états !... je n’ai plus que des maîtres...

Mène-moi chez ma mère, au fond de ce palais,

Que j’expire avec elle, et que je meure en paix...

Ah ! don Pèdre...

Elle retombe.

 

 

Scène III

 

LÉONORE, MENDOSE, TRANSTAMARE, ELVIRE, SUITE

 

TRANSTAMARE.

Arrêtez. Qu’on garde l’infidèle,

Qu’on arrête Mendose, et qu’on veille autour d’elle...

Madame, c’est ici que je viens rappeler

Des serments qu’un tyran vous a fait violer.

Vous n’êtes plus soumise au joug honteux d’un traître,

Qui, perfide envers moi, vous obligeait à l’être.

J’ajoute la Castille à tant d’autres états

Envahis par don Pèdre, et gagnés par mon bras :

Le diadème et vous, vous êtes ma conquête.

Vainqueur de mon tyran, ma main est toujours prête

À mettre à vos genoux trois sceptres réunis,

Qu’aujourd’hui la valeur et le sort m’ont remis.

Rome me les donnait par ses décrets augustes,

Que le succès confirme et rend encor plus justes.

J’ai pour moi le sénat, le pontife, les grands,

Le jugement de Dieu qui punit les tyrans...

C’est lui qui me conduit au trône de Castille ;

C’est lui qui de nos rois met en mes mains la fille,

Qui rend à Léonore un légitime époux,

Et qui sanctifiera les droits que j’ai sur vous.

J’ai honte, en ce moment, de vous aimer encore ;

Mais, puisqu’un ennemi m’enleva Léonore,

Je reprends tous mes droits que vous avez trahis.

Lorsque j’ai combattu, vous en étiez le prix.

Vous avez tant changé dans ce jour mémorable,

Qu’un changement de plus ne vous rend point coupable.

Partagez ma fortune, ou servez sous mes lois.

LÉONORE, se soulevant sur le siège où elle est penchée.

Entre ces deux partis il est un autre choix

Qui demande peut-être un peu plus de courage...

Il pourrait effrayer et mon sexe et mon âge...

Il est coupable... affreux... mais vous m’y réduisez...

Le voici.

Elle se tue.

 

 

Scène IV

 

LÉONORE, renversée dans un fauteuil, ELVIRE, la soutenant, TRANSTAMARE et ALMÈDE, auprès d’elle, GUESCLIN et LA SUITE au fond du théâtre

 

GUESCLIN, entrant au moment où Léonore parlait.

Ciel ! mes yeux seraient-ils abusés ?

Don Pèdre assassiné ! Léonore expirante !

TRANSTAMARE, courant à Léonore.

Tu meurs ! ô jour sanglant d’horreur et d’épouvante !

LÉONORE.

Laisse-moi, malheureux ! que t’importent mes jours ?

Va, je hais ta pitié, j’abhorre ton secours...

Elle fait effort pour prononcer ces deux vers-ci.

À ta seule clémence, ô Dieu ! je m’abandonne !

Pardonne-moi ma mort ; c’est lui qui me la donne.

TRANSTAMARE.

Où suis-je ? et qu’ai-je fait !

GUESCLIN.

Deux crimes que le ciel

Aurait dû prévenir d’un supplice éternel...

Enfin vous régnerez, barbare que vous êtes,

Vous jouirez en paix des horreurs que vous faites ;

Vous aurez des flatteurs à vous plaire assidus,

Des suppôts du mensonge à vos ordres vendus,

Qui tous, dissimulant une action si noire,

Se déshonoreront pour sauver votre gloire :

Moi, qui n’ai jamais su ni feindre ni plier,

Je vous dégrade ici du rang de chevalier :

Vous en êtes indigne ; et ce coup détestable

Envers l’honneur et moi vous a fait trop coupable.

Tyran, songez-vous bien qu’un frère infortuné,

Assassiné par vous, vous avait pardonné ?

Je retourne à Paris faire rougir mon maître

Qui vous a protégé ne pouvant vous connaître ;

Et je vous punirais, si j’osais prévenir

Les ordres de mon roi, qu’il me faut obtenir,

Si je pouvais agir par ma propre conduite,

Si je livrais mon cœur au courroux qui l’irrite.

Puisse Dieu, par pitié pour vos tristes sujets,

Vous donner des remords égaux à vos forfaits !

Puissiez-vous expier le sang de votre frère !

Mais, puisque vous régnez, mon cœur en désespère.

TRANSTAMARE.

Je m’en dis encor plus... Au crime abandonné...

Léonore, et mon frère, et Dieu, m’ont condamné.

 

[1] Voir le Discours historique et critique qui suit.

[2] M. de Buffon.

[3] M. l’abbé de Condillac.

[4] Essai sur les gens de lettres.

[5] Acte V des Horaces.

[6] J’ose dire hardiment que je n’ai point vu de pièce mieux écrite que Mélanie. Ce mérite si rare a été senti par les étrangers qui apprennent notre langue par principes et par l’usage. L’héritier de la plus vaste monarchie de notre hémisphère, étonné de n’entendre que très difficilement le jargon de quelques uns de nos auteurs nouveaux, et d’entendre avec autant de plaisir que de facilité cette pièce de Mélanie, et l’Éloge de Fénelon, a répandu sur l’auteur les bienfaits les plus honorables : il a fait par goût ce que Louis XIV fit autrefois par un noble amour de la gloire.

[7] M. de Guibert.

[8] MM. Suard et l’abbé Arnaud.

[9] Il nous est tombé entre les mains, depuis peu, une réponse de M. l’abbé Arnaud à je ne sais quelle prétendue dénonciation de je ne sais quel prétendu théologien, devant je ne sais quel prétendu tribunal. Cette réponse m’a paru très supérieure à tous les ouvrages polémiques de l’autre Arnauld.

[10] On ne le connaît guère en France que par des traductions très insipides en prose. C’est le maître du Tasse et de La Fontaine.

[11] M. Turgot.

[12] M. le cardinal de Bernis.

[13] M. le duc de Nivernois.

[14] M. de Malesherbes.

[15] Ce fragment se trouvait imprimé à la suite de la tragédie de Don Pèdre, dans les éditions précédentes.

[16] Voltaire avait dit dans Mariamne, III, 3 :

Il donne en frémissant

Quelques ordres secrets.

[17] Ce dernier hémistiche est dans la Mort de César, acte II, scène 2.

[18] C’était encore l’usage en ce temps-là. Le dernier exemple qu’on en connaisse fut celui de la bataille d’Azincourt, où les généraux français envoyèrent demander le jour et le lieu au roi d’Angleterre. Cet usage venait des peuples du nord ; il y était très ancien. Bijorix, roi ou général des Cimbres, demanda le jour et le lieu de la bataille à Marius, qui, craignant qu’un refus ne parût aux barbares une marque de timidité, et n’augmentât leur courage, lui assigna le surlendemain, et la plaine de Verceil.

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