Amélie (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes, en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 17 août 1752.

 

Personnages

 

LE DUC DE FOIX

AMÉLIE

VAMIR, frère du duc de Foix

LISOIS

TAÏSE, confidente d’Amélie

UN OFFICIER DU DUC DE FOIX

ÉMAR, confident de Vamir

 

La scène est dans le palais du duc de Foix.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

AMÉLIE, LISOIS

 

LISOIS.

Souffrez qu’en arrivant dans ce séjour d’alarmes,

Je dérobe un moment au tumulte des armes :

Le grand cœur d’Amélie est du parti des rois ;

Contre eux, vous le savez, je sers le duc de Foix ;

Ou plutôt je combats ce redoutable maire,

Ce Pépin qui, du trône heureux dépositaire,

En subjuguant l’état, en soutient la splendeur,

Et de Thierri son maître ose être protecteur.

Le duc de Foix ici vous tient sous sa puissance :

J’ai de sa passion prévu la violence ;

Et sur lui, sur moi-même, et sur votre intérêt,

Je viens ouvrir mon cœur, et dicter mon arrêt.

Écoutez-moi, madame, et vous pourrez connaître

L’âme d’un vrai soldat, digne de vous peut-être.

AMÉLIE.

Je sais quel est Lisais ; sa noble intégrité

Sur ses lèvres toujours plaça la vérité.

Quoi que vous m’annonciez, je vous croirai sans peine.

LISOIS.

Sachez que si dans Foix mon zèle me ramène,

Si de ce prince altier j’ai suivi les drapeaux,

Si je cours pour lui seul à des périls nouveaux,

Je n’approuvai jamais la fatale alliance

Qui le soumet au Maure et l’enlève à la France ;

Mais, dans ces temps affreux de discorde et d’horreur,

Je n’ai d’autre parti que celui de mon cœur.

Non que pour ce héros mon âme prévenue

Prétende à ses défauts fermer toujours ma vue ;

Je ne m’aveugle pas ; je vois avec douleur

De ses emportements l’indiscrète chaleur :

Je vois que de ses sens l’impétueuse ivresse

L’abandonne aux excès d’une ardente jeunesse ;

Et ce torrent fougueux, que j’arrête avec soin,

Trop souvent me l’arrache, et l’emporte trop loin.

Mais il a des vertus qui rachètent ses vices.

Eh ! qui saurait, madame, où placer ses services,

S’il ne vous fallait suivre et ne chérir jamais

Que des cœurs sans faiblesse et des princes parfaits ?

Tout le mien est à lui ; mais enfin cette épée

Dans le sang des Français à regret s’est trempée ;

Je voudrais à l’état rendre le duc de Foix.

AMÉLIE.

Seigneur, qui le peut mieux que le sage Lisois ?

Si ce prince égaré chérit encor sa gloire,

C’est à vous de parler, et c’est vous qu’il doit croire.

Dans quel affreux parti s’est-il précipité !

LISOIS.

Je ne peux à mon choix fléchir sa volonté.

J’ai souvent, de son cœur aigrissant les blessures,

Révolté sa fierté par des vérités dures :

Vous seule à votre roi le pourriez rappeler,

Et c’est de quoi surtout je cherche à vous parler.

Dans des temps plus heureux j’osai, belle Amélie,

Consacrer à vos lois le reste de ma vie :

Je crus que vous pouviez, approuvant mon dessein,

Accepter sans mépris mon hommage et nia main ;

Mais à d’autres destins je vous vois réservée.

Par les Maures cruels dans Leucate enlevée.

Lorsque le sort jaloux portait ailleurs mes pas.

Cet heureux duc de Foix vous sauva de leurs bras :

La gloire en est à lui, qu’il en ait le salaire ;

Il a par trop de droits mérité de vous plaire ;

Il est prince, il est jeune, il est votre vengeur :

Ses bienfaits et son nom, tout parle en sa faveur.

La justice et l’amour vous pressent de vous rendre :

Je n’ai rien fait pour vous, je n’ai rien à prétendre :

Je me tais... Cependant s’il faut vous mériter,

À tout autre qu’à lui j’irais vous disputer ;

Je céderais à peine aux enfants des rois même ;

Mais ce prince est mon chef, il me chérit, je l’aime ;

Lisois, ni vertueux, ni superbe à demi,

Aurait bravé le prince, et cède à son ami.

Je fais plus ; de mes sens maîtrisant la faiblesse,

J’ose de mon rival appuyer la tendresse,

Vous montrer votre gloire, et ce que vous devez

Au héros qui vous sert et par qui vous vivez.

Je verrai d’un œil sec, et d’un cœur sans envie,

Cet hymen qui pouvait empoisonner ma vie.

Je réunis pour vous mon service et mes vœux ;

Ce bras qui fut à lui combattra pour tous deux :

Voilà mes sentiments. Si je me sacrifie,

L’amitié me l’ordonne, et surtout la patrie.

Songez que si l’hymen vous range sous sa loi,

Si le prince est à vous, il est à votre roi.

AMÉLIE.

Qu’avec étonnement, seigneur, je vous contemple !

Que vous donnez au monde un rare et grand exemple !

Quoi ! ce cœur (je le crois sans feinte et sans détour)

Connaît l’amitié seule, et peut braver l’amour !

Il faut vous admirer quand on sait vous connaître :

Vous servez votre ami, vous servirez mon maître.

Un cœur si généreux doit penser comme moi :

Tous ceux de votre sang sont l’appui de leur roi.

Hé bien ! de vos vertus je demande une grâce.

LISOIS.

Vos ordres sont, sacrés : que faut-il que je fasse ?

AMÉLIE.

Vos conseils, généreux me pressent d’accepter

Ce rang dont un grand prince a daigné me flatter.

Je ne me cache point combien son choix m’honore ;

J’en vois toute la gloire ; et quand je songe encore

Qu’avant qu’il fût épris de ce funeste amour,

Il daigna me sauver et l’honneur et le jour,

Tout ennemi qu’il est de son roi légitime,

Tout allié du Maure, et protecteur du crime,

Accablée à ses yeux du poids de ses bienfaits,

Je crains de l’affliger, seigneur, et je me tais.

Mais, malgré son service et ma reconnaissance,

Il faut par des refus répondre à sa constance ;

Sa passion m’afflige ; il est dur à mon cœur,

Pour prix de ses bontés, de causer son malheur.

Non, seigneur, il lui faut épargner cet outrage.

Qui pourrait mieux que vous gouverner son courage ?

Est-ce à ma faible voix d’annoncer son devoir ?

Je suis loin de chercher ce dangereux pouvoir.

Quel appareil affreux ! quel temps pour l’hyménée !

Des armes de mon roi la ville environnée

N’attend que des assauts, ne voit que des combats ;

Le sang de tous côtés coule ici sous mes pas.

Armé contre mon maître, armé contre son frère !

Que de raisons... Seigneur, c’est en vous que j’espère.

Pardonnez... achevez vos desseins généreux ;

Qu’il me rende à mon roi, c’est tout ce que je veux.

Ajoutez cet effort à l’effort que j’admire ;

Vous devez sur son cœur avoir pris quelque empire.

Un esprit mâle et ferme, un ami respecté,

Fait parler le devoir avec autorité ;

Ses conseils sont des lois.

LISOIS.

Il en est peu, madame,

Contre les passions qui subjuguent son âme ;

Et son emportement a droit de m’alarmer.

Le prince est soupçonneux, et j’osai vous aimer.

Quels que soient les ennuis dont votre cœur soupire,

Je vous ai déjà dit ce que j’ai dû vous dire.

Laissez-moi ménager son esprit ombrageux ;

Je crains d’effaroucher ses feux impétueux ;

Je sais à quels excès irait sa jalousie,

Quel poison mes discours répandraient sur sa vie :

Je vous perdrais peut-être, et mes soins dangereux,

Madame, avec un mot, feraient trois malheureux.

Vous, à vos intérêts rendez-vous moins contraire,

Pesez sans passion l’honneur qu’il vous veut faire.

Moi, libre entre vous deux, souffrez que dès ce jour,

Oubliant à jamais le langage d’amour,

Tout entier à la guerre, et maître de mon âme,

J’abandonne à leur sort et vos vœux et sa flamme.

Je crains de l’outrager, je crains de vous trahir,

Et ce n’est qu’aux combats que je dois le servir.

Laissez-moi d’un soldat garder le caractère,

Madame ; et puisque enfin la France vous est chère,

Rendez-lui ce héros qui serait son appui :

Je vous laisse y penser, et je cours près de lui.

 

 

Scène II

 

AMÉLIE, TAÏSE

 

AMÉLIE.

Ah ! s’il faut à ce prix le donner à la France,

Un si grand changement n’est pas en ma puissance,

Taïse, et cet hymen est un crime à mes yeux.

TAÏSE.

Quoi ! le prince à ce point vous serait odieux !

Quoi ! dans ces tristes temps de ligues et de haines,

Qui confondent des droits les bornes incertaines,

Où le meilleur parti semble encor si douteux,

Où les enfants des rois sont divisés entre eux ;

Vous qu’un astre plus doux semblait avoir formée

Pour l’unique douceur d’aimer et d’être aimée,

Pouvez-vous n’opposer qu’un sentiment d’horreur

Aux soupirs d’un héros qui fut votre vengeur ?

Vous savez que ce prince au rang de ses ancêtres

Compte les premiers rois que la France eut pour maîtres.

D’un puissant apanage il est né souverain ;

Il vous aime, il vous sert, il vous offre sa main.

Ce rang à qui tout cède, et pour qui tout s’oublie,

Brigué par tant d’appas, objet de tant d’envie,

Ce rang qui touche au trône, et qu’on met à vos pieds,

Peut-il causer les pleurs dont vos yeux sont noyés ?

AMÉLIE.

Quoi ! pour m’avoir sauvée, il faudra qu’il m’opprime !

De son fatal secours je serai la victime !

Je lui dois tout sans doute, et c’est pour mon malheur.

TAÏSE.

C’est être trop injuste.

AMÉLIE.

Hé bien, connais mon cœur,

Mon devoir, mes douleurs, le destin qui me lie ;

Je mets entre tes mains le secret de ma vie :

De ta foi désormais c’est trop me défier,

Et je me livre à toi pour me justifier.

Vois combien mon devoir à ses vœux est contraire ;

Mon cœur n’est point à moi, ce cœur est à son frère.

TAÏSE.

Quoi ! ce vaillant Vamir ?

AMÉLIE.

Nos serments mutuels

Devançaient les serments réservés aux autels.

J’attendais, dans Leucate en secret retirée,

Qu’il y vînt dégager la foi qu’il m’a jurée,

Quand les Maures cruels, inondant nos déserts,

Sous mes toits embrasés me chargèrent de fers.

Le duc est l’allié de ce peuple indomptable ;

Il me sauva, Taïse, et c’est ce qui m’accable.

Mes jours à mon amant seront-ils réservés ?

Jours tristes, jours affreux, qu’un autre a conservés !

TAÏSE.

Pourquoi donc, avec lui vous obstinant à feindre,

Nourrir en lui des feux qu’il vous faudrait éteindre ?

Il eût pu respecter ces saints engagements.

Vous eussiez mis un frein à ses emportements.

AMÉLIE.

Je ne le puis ; le ciel, pour combler mes misères,

Voulut l’un contre l’autre animer les deux frères.

Vamir, toujours fidèle à son maître, à nos lois,

À contre un révolté vengé l’honneur des rois.

De son rival altier tu vois la violence ;

J’oppose à ses fureurs un douloureux silence.

Il ignore du moins qu’en des temps plus heureux

Vamir a prévenu ses desseins amoureux :

S’il en était instruit, sa jalousie affreuse

Le rendrait plus à craindre, et moi plus malheureuse.

C’en est trop, il est temps de quitter ses états :

Fuyons des ennemis, mon roi me tend les bras.

Ces prisonniers, Taïse, à qui le sang te lie,

De ces murs en secret méditent leur sortie :

Ils pourront me conduire, ils pourront m’escorter ;

Il n’est point de péril que je n’ose affronter.

Je hasarderai tout, pourvu qu’on me délivre

De la prison illustre où je ne saurais vivre.

TAÏSE.

Madame, il vient à vous.

AMÉLIE.

Je ne puis lui parler,

Il verrait trop mes pleurs toujours prêts à couler.

Que ne puis-je à jamais éviter sa poursuite !

 

 

Scène III

 

LE DUC DE FOIX, LISOIS, TAÏSE

 

LE DUC, à Taïse.

Est-ce elle qui m’échappe ? est-ce elle qui m’évite ?

Taïse, demeurez ; vous connaissez trop bien

Les transports douloureux d’un cœur tel que le mien.

Vous savez si je l’aime, et si je l’ai servie,

Si j’attends d’un regard le destin de ma vie.

Qu’elle n’étende pas l’excès de son pouvoir

Jusqu’à porter ma flamme au dernier désespoir :

Je hais ces vains respects, cette reconnaissance,

Que sa froideur timide oppose à ma constance.

Le plus léger délai m’est un cruel refus,

Un affront que mon cœur ne pardonnera plus.

C’est en vain qu’à la France, à son maître fidèle,

Elle étale à mes yeux le faste de son zèle ;

Il est temps que tout cède à mon amour, à moi,

Qu’elle trouve en moi seul sa patrie et son roi.

Elle me doit la vie, et jusqu’à l’honneur même ;

Et moi je lui dois tout, puisque c’est moi qui l’aime.

Unis par tant de droits, c’est trop nous séparer ;

L’autel est prêt, j’y cours ; allez l’y préparer.

 

 

Scène IV

 

LE DUC, LISOIS

 

LISOIS.

Seigneur, songez-vous bien que de cette journée

Peut-être de l’état dépend la destinée ?

LE DUC.

Oui, vous me verrez vaincre ou mourir son époux.

LISOIS.

L’ennemi s’avançait, et n’est pas loin de nous.

LE DUC.

Je l’attends sans le craindre, et je vais le combattre.

Crois-tu que ma faiblesse ait pu jamais m’abattre ?

Penses-tu que l’amour, mon tyran, mon vainqueur,

De la gloire en mon âme ait étouffé l’ardeur ?

Si l’ingrate me hait, je veux qu’elle m’admire ;

Elle a sur moi sans doute un souverain empire,

Et n’en a point assez pour flétrir ma vertu.

Ah ! trop sévère ami, que me reproches-tu ?

Non, ne me juge point avec tant d’injustice.

Est-il quelque Français que l’amour avilisse ?

Amants aimés, heureux, ils vont tous aux combats,

Et du sein du bonheur ils volent au trépas.

Je mourrai digne au moins de l’ingrate que j’aime.

LISOIS.

Que mon prince plutôt soit digne de lui-même !

Le salut de l’état m’occupait en ce jour ;

Je vous parle du vôtre, et vous parlez d’amour !

Seigneur, des ennemis j’ai visité l’armée ;

Déjà de tous côtés la nouvelle est semée

Que Vamir votre frère est armé contre nous.

Je sais que dès longtemps il s’éloigna de vous.

Vamir ne m’est connu que par la renommée :

Mais si par le devoir, par la gloire animée,

Son âme écoute encor ces premiers sentiments

Qui l’attachaient à vous dans la fleur de vos ans,

Il peut vous ménager une paix nécessaire ;

Et mes soins...

LE DUC.

Moi, devoir quelque chose à mon frère !

Près de mes ennemis mendier sa faveur !

Pour le haïr sans doute il en coûte à mon cœur ;

Je n’ai point oublié notre amitié passée ;

Mais puisque ma fortune est par lui traversée,

Puisque mes ennemis l’ont détaché de moi,

Qu’il reste au milieu d’eux, qu’il serve sous un roi.

Je ne veux rien de lui.

LISOIS.

Votre fière constance

D’un monarque irrité brave trop la vengeance.

LE DUC.

Quel monarque ! un fantôme, un prince efféminé,

Indigne de sa race, esclave couronné,

Sur un trône avili soumis aux lois d’un maire !

De Pépin son tyran je crains peu la colère ;

Je déteste un sujet qui croit m’intimider,

Et je méprise un roi qui n’ose commander :

Puisqu’il laisse usurper sa grandeur souveraine,

Dans mes états au moins je soutiendrai la mienne.

Ce cœur est trop altier pour adorer les lois

De ce maire insolent, l’oppresseur de ses rois ;

Et Clovis, que je compte au rang de mes ancêtres,

N’apprit point à ses fils à ramper sous des maîtres.

Les Arabes du moins s’arment pour me venger,

Et tyran pour tyran, j’aime mieux l’étranger.

LISOIS.

Vous haïssez un maire, et votre haine est juste ;

Mais ils ont des Français sauvé l’empire auguste,

Tandis que nous aidons l’Arabe à l’opprimer ;

Cette triste alliance a de quoi m’alarmer ;

Nous préparons peut-être un avenir horrible.

L’exemple de l’Espagne est honteux et terrible ;

Ces brigands africains sont des tyrans nouveaux,

Qui font servir nos mains à creuser nos tombeaux.

Ne vaudrait-il pas mieux fléchir avec prudence ?

LE DUC.

Non, je ne peux jamais implorer qui m’offense.

LISOIS.

Mais vos vrais intérêts, oubliés trop longtemps...

LE DUC.

Mes premiers intérêts sont mes ressentiments.

LISOIS.

Ah ! vous écoutez trop l’amour et la colère.

LE DUC.

Je le sais, je ne peux fléchir mon caractère.

LISOIS.

On le peut, on le doit, je ne vous flatte pas ;

Mais en vous condamnant je suivrai tous vos pas.

Il faut à son ami montrer son injustice,

L’éclairer, l’arrêter au bord du précipice.

Je l’ai dû, je l’ai fait, malgré votre courroux ;

Vous y voulez tomber, et j’y cours avec vous.

LE DUC.

Ami, que m’as-tu dit ?

LISOIS.

Ce que j’ai dû vous dire.

Écoutez un peu plus l’amitié qui m’inspire.

Quel parti prendrez-vous ?

LE DUC.

Quand mes brûlants désirs

Auront soumis l’objet qui brave mes soupirs ;

Quand l’ingrate Amélie, à son devoir rendue,

Aura remis la paix dans cette âme éperdue,

Alors j’écouterai tes conseils généreux.

Mais jusqu’à ce moment sais-je ce que je veux ?

Tant d’agitations, de tumultes, d’orages,

Ont sur tous les objets répandu des nuages.

Puis-je prendre un parti ? puisse avoir un dessein ?

Allons près du tyran qui seul fait mon destin ;

Que l’ingrate à son gré décide de ma vie,

Et nous déciderons du sort de la patrie.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

LE DUC

 

Osera-t-elle encor refuser de me voir ?

Ne craindra-t-elle point d’aigrir mon désespoir ?

Ah ! c’est moi seul ici qui tremble de déplaire.

Âme superbe et faible ! esclave volontaire !

Cours aux pieds de l’ingrate abaisser ton orgueil ;

Vois tes jours dépendants d’un mot et d’un coup d’œil.

Lâche, consume-les dans l’éternel passage

Du dépit aux respects, et des pleurs à la rage.

Pour la dernière fois je prétends lui parier.

Allons...

 

 

Scène II

 

LE DUC, AMÉLIE et TAÏSE dans le fond

 

AMÉLIE.

J’espère encore, et tout me fait trembler.

Vamir tenterait-il une telle entreprise ?

Que de dangers nouveaux ! Ah, que vois-je, Taïse !

LE DUC.

J’ignore quel objet attire ici vos pas,

Mais vos yeux disent trop qu’ils ne me cherchent pas ;

Quoi ! vous les détournez ! Quoi ! vous voulez encore

Insulter aux tourments d’un cœur qui vous adore,

Et de la tyrannie exerçant le pouvoir,

Nourrir votre fierté de mon vain désespoir !

C’est à ma triste vie ajouter trop d’alarmes,

Trop flétrir des lauriers arrosés de mes larmes,

Et qui me tiendront lieu de malheur et d’affront,

S’ils ne sont par vos mains attachés sur mon front ;

Si votre incertitude, alarmant mes tendresses,

Peut encor démentir la foi de vos promesses.

AMÉLIE.

Je ne vous promis rien : vous n’avez point ma foi,

Et la reconnaissance est tout ce que je doi.

LE DUC.

Quoi ! lorsque de ma main je vous offrais l’hommage...

AMÉLIE.

D’un si noble présent j’ai vu tout l’avantage ;

Et sans chercher ce rang qui ne m’était pas dû,

Par de justes respects je vous ai répondu.

Vos bienfaits, votre amour, et mon amitié même,

Tout vous flattait sur moi d’un empire suprême ;

Tout vous a fait penser qu’un rang si glorieux,

Présenté par vos mains, éblouirait mes yeux.

Vous vous trompiez : il faut rompre enfin le silence.

Je vais vous offenser ; je me fais violence ;

Mais, réduite à parler, je vous dirai, seigneur,

Que l’amour de mes rois est gravé dans mon cœur.

Votre sang est auguste, et le mien est sans crime ;

Il coula pour l’état, que l’étranger opprime.

Cominge, mon aïeul, dans mon cœur a transmis

La haine qu’un Français doit à ses ennemis ;

Et sa fille jamais n’acceptera pour maître

L’ami de nos tyrans, quelque grand qu’il puisse être.

Voilà les sentiments que son sang m’a tracés,

Et s’ils vous font rougir, c’est vous qui m’y forcez.

LE DUC.

Je suis, je l’avouerai, surpris de ce langage ;

Je ne m’attendais pas à ce nouvel outrage ;

Et n’avais pas prévu que le sort en courroux,

Pour m’accabler d’affronts, dût se servir de vous.

Vous avez fait, madame, une secrète étude

Du mépris, de l’insulte et de l’ingratitude ;

Et votre cœur, enfin, lent à se déployer,

Hardi par ma faiblesse, a paru tout entier.

Je ne connaissais pas tout ce zèle héroïque,

Tant d’amour pour l’état, et tant de politique.

Mais vous qui m’outragez me connaissez-vous bien ?

Vous reste-t-il ici de parti que le mien ?

M’osez-vous reprocher une heureuse alliance,

Qui fait ma sûreté, qui soutient ma puissance,

Sans qui vous gémiriez dans la captivité,

À qui vous avez dû l’honneur, la liberté ?

Est-ce donc là le prix de vous avoir servie ?

AMÉLIE.

Oui, vous m’avez sauvée ; oui, je vous dois la vie ;

Mais de mes tristes jours ne puis-je disposer ?

Me les conserviez-vous pour les tyranniser ?

LE DUC.

Je deviendrai tyran, mais moins que vous, cruelle ;

Mes yeux lisent trop bien dans votre âme rebelle ;

Tous vos prétextes faux m’apprennent vos raisons,

Je vois mon déshonneur, je vois vos trahisons.

Quel que soit l’insolent que ce cœur me préfère,

Redoutez mon amour, tremblez de ma colère ;

C’est lui seul désormais que mon bras va chercher ;

De son cœur tout sanglant j’irai vous arracher ;

Et si, dans les horreurs du sort qui nous accable,

De quelque joie encor ma fureur est capable,

Je la mettrai, perfide, à vous désespérer.

AMÉLIE.

Non, seigneur, la raison saura vous éclairer.

Non, votre âme est trop noble, elle est trop élevée,

Pour opprimer ma vie, après l’avoir sauvée.

Mais si votre grand cœur s’avilissait jamais

Jusqu’à persécuter l’objet de vos bienfaits,

Sachez que ces bienfaits, vos vertus, votre gloire,

Plus que vos cruautés, vivront dans ma mémoire.

Je vous plains, vous pardonne, et veux vous respecter ;

Je vous ferai rougir de me persécuter ;

Et je conserverai, malgré votre menace,

Une âme sans courroux, sans crainte et sans audace.

LE DUC.

Arrêtez ; pardonnez aux transports égarés,

Aux fureurs d’un amant que vous désespérez.

Je vois trop qu’avec vous Lisois d’intelligence,

D’une cour qui me hait embrasse la défense ;

Que vous voulez tous deux m’unir à votre roi,

Et de mon sort enfin disposer malgré moi.

Vos discours sont les siens. Ah ! parmi tant d’alarmes,

Pourquoi recourez-vous à ces nouvelles armes ?

Pour gouverner mon cœur, l’asservir, le changer,

Aviez-vous donc besoin d’un secours étranger ?

Aimez, il suffira d’un mot de votre bouche.

AMÉLIE.

Je ne vous cache point que du soin qui me touche,

À votre ami, seigneur, mon cœur s’était remis ;

Je vois qu’il a plus fait qu’il ne m’avait promis.

Ayez pitié des pleurs que mes yeux lui confient ;

Vous les faites couler, que vos mains les essuient.

Devenez assez grand pour apprendre à dompter

Des feux que mon devoir me force à rejeter.

Laissez-moi toute entière à la reconnaissance.

LE DUC.

Ainsi le seul Lisois a votre confiance !

Mon outrage est connu ; je sais vos sentiments.

AMÉLIE.

Vous les pourrez, seigneur, connaître avec le temps ;

Mais vous n’aurez jamais le droit de les contraindre,

Ni de les condamner, ni même de vous plaindre,

Du généreux Lisois j’ai recherché l’appui ;

Imitez sa grande âme, et pensez comme lui.

 

 

Scène III

 

LE DUC

 

Hé bien, c’en est donc fait ; l’ingrate, la parjure,

À mes yeux sans rougir étale mon injure :

De tant de trahisons l’abyme est découvert ;

Je n’avais qu’un ami, c’est lui seul qui me perd.

Amitié, vain fantôme, ombre que j’ai chérie,

Toi qui me consolais des malheurs de ma vie,

Bien que j’ai trop aimé, que j’ai trop méconnu,

Trésor cherché sans cesse, et jamais obtenu !

Tu m’as trompé, cruelle, autant que l’amour même ;

Et maintenant, pour prix de mon erreur extrême,

Détrompé des faux biens, trop faits pour me charmer,

Mon destin me condamne à ne plus rien aimer.

Le voilà cet ingrat qui, fier de son parjure,

Vient encor de ses mains déchirer ma blessure.

 

 

Scène IV

 

LE DUC, LISOIS

 

LISOIS.

À vos ordres, seigneur, vous me voyez rendu.

D’où vient sur votre front ce chagrin répandu ?

Votre âme, aux passions longtemps abandonnée,

A-t-elle en liberté pesé sa destinée ?

LE DUC.

Oui.

LISOIS.

Quel est le projet où vous vous arrêtez ?

LE DUC.

D’ouvrir enfin les yeux aux infidélités,

De sentir mon malheur, et d’apprendre à connaître

La perfide amitié d’un rival et d’un traître.

LISOIS.

Comment ?

LE DUC.

C’en est assez.

LISOIS.

C’en est trop, entre nous.

Ce traître, quel est-il ?

LE DUC.

Me le demandez-vous ?

De l’affront inouï qui vient de me confondre,

Quel autre était instruit ? quel autre en doit répondre ?

Je sais trop qu’Amélie ici vous a parlé ;

En vous nommant à moi, l’infidèle a tremblé ;

Vous affectez sur elle un odieux silence,

Interprète muet de votre intelligence.

Je ne sais qui des deux je dois plus détester.

LISOIS.

Vous sentez-vous capable au moins de m’écouter ?

LE DUC.

Je le veux.

LISOIS.

Pensez-vous que j’aime encor la gloire ?

M’estimez-vous encore, et pouvez-vous me croire ?

LE DUC.

Oui, jusqu’à ce moment je vous crus vertueux,

Je vous crus mon ami.

LISOIS.

Ces titres précieux

Ont été jusqu’ici la règle de ma vie ;

Mais vous, méritez-vous que je me justifie ?

Apprenez qu’Amélie avait touché mon cœur,

Avant que, de sa vie heureux libérateur,

Vous eussiez, par vos soins, par cet amour sincère,

Surtout par vos bienfaits, tant de droits de lui plaire.

Moi, plus soldat que tendre, et dédaignant toujours

Ce grand art de séduire inventé dans les cours,

Ce langage flatteur et souvent si perfide,

Peu fait pour mon esprit peut-être trop rigide,

Je lui parlai d’hymen ; et ce nœud respecté,

Resserré par l’estime et par l’égalité,

Pouvait lui préparer des destins plus propices

Qu’un rang plus élevé, mais sur des précipices.

Hier avec la nuit je vins dans vos remparts ;

Tout votre cœur parut à mes premiers regards.

Aujourd’hui j’ai revu cet objet de vos larmes,

D’un œil indifférent j’ai regardé ses charmes,

Et je me suis vaincu, sans rendre de combats.

J’ai fait valoir vos feux, que je n’approuve pas ;

J’ai de tous vos bienfaits rappelé la mémoire,

L’éclat de votre rang, celui de votre gloire,

Sans cacher vos défauts vantant votre vertu ;

Et pour vous, contre moi, j’ai fait ce que j’ai dû.

Je m’immole à vous seul, et je nie rends justice ;

Et si ce n’est assez d’un pareil sacrifice,

S’il est quelque rival qui vous ose outrager,

Tout mon sang est à vous, et je cours vous venger.

LE DUC.

Que tout ce que j’entends t’élève et m’humilie !

Ah ! tu devais sans doute adorer Amélie :

Mais qui peut commander à son cœur enflammé ?

Non, tu n’as pas vaincu; tu n’avais point aimé.

LISOIS.

J’aimais ; et nôtre amour suit notre caractère.

LE DUC.

Je ne peux t’imiter : mon ardeur m’est trop chère.

Je t’admire avec honte, il le faut avouer.

Mon cœur...

LISOIS.

Aimez-moi, prince, au lieu de me louer ;

Et si vous rire devez quelque reconnaissance,

Faites votre bonheur, il est ma récompense :

Vous voyez quelle ardente et fière inimitié

Votre frère nourrit contre votre allié :

La suite, croyez-moi, peut en être funeste ;

Vous êtes sous un joug que ce peuple déteste.

Je prévois nue bientôt on verra réunis

Les débris dispersés de l’empire des lis.

Chaque jour nous produit un nouvel adversaire ;

Hier le Béarnais, aujourd’hui votre frère.

Le pur sang de Clovis est toujours adoré ;

Tôt ou tard il faudra que de ce tronc sacré

Les rameaux divisés et courbés par l’orage,

Plus unis et plus beaux, soient notre unique ombrage.

Vous, placé près du trône, à ce trône attaché,

Si les malheurs des temps vous en ont arraché,

À des nœuds étrangers s’il fallut vous résoudre,

L’intérêt qui les forme a droit de les dissoudre.

On pourrait balancer avec dextérité

Des maires du palais la fière autorité ;

Et bientôt par vos mains leur puissance affaiblie...

LE DUC.

Je le souhaite au moins ; mais crois-tu qu’Amélie

Dans son cœur amolli partagerait mes feux,

Si le même parti nous unissait tous deux ?

Penses-tu qu’à m’aimer je pourrais la réduire ?

LISOIS.

Dans le fond de son cœur je n’ai point voulu lire ;

Mais qu’importent pour vous ses vœux et ses desseins ?

Faut-il que l’amour seul fasse ici nos destins ?

Lorsque le grand Clovis, aux champs de la Touraine,

Détruisit les vainqueurs de la grandeur romaine,

Quand son bras arrêta, dans nos champs inondés,

Des Ariens sanglants les torrents débordés,

Tant d’honneurs étaient-ils l’effet de sa tendresse ?

Sauva-t-il son pays pour plaire à sa maîtresse ?

Mon bras contre un rival est prêt à vous servir ;

Je voudrais faire plus, je voudrais vous guérir.

On connaît peu l’amour, on craint trop son amorce ;

C’est sur nos passions qu’il a fondé sa force ;

C’est nous qui, sous son nom, troublons notre repos ;

Il est tyran du faible, esclave du héros.

Puisque je l’ai vaincu, puisque je le dédaigne,

Sur le sang de nos rois souffrirez-vous qu’il règne ?

Vos autres ennemis par vous sont abattus ;

Et vous devez en tout l’exemple des vertus.

LE DUC.

Le sort en est jeté, je ferai tout pour elle :

Il faut bien à la fin désarmer la cruelle.

Ses lois seront mes lois, son roi sera le mien :

Je n’aurai de parti, de maître que le sien.

Possesseur d’un trésor où s’attache ma vie,

Avec mes ennemis je me réconcilie.

Je lirai dans ses yeux mon sort et mon devoir.

Mon cœur est enivré de cet heureux espoir.

Je n’ai point de rival, j’avais tort de me plaindre ;

Si tu n’es point aimé, quel mortel ai-je à craindre ?

Qui pourrait, dans mon cœur, avoir poussé l’orgueil

Jusqu’à laisser vers elle échapper un coup d’œil ?

Enfin plus de prétexte à ses refus injustes ;

Raison, gloire, intérêt, et tous ces droits augustes

Des princes de mon sang et de mes souverains,

Sont des liens sacrés resserrés par ses mains.

Du roi, puisqu’il le faut, soutenons la couronne ;

La vertu le conseille, et la beauté l’ordonne.

Je veux entre tes mains, dans ce fortuné jour,

Sceller tous les serments que je fais à l’amour.

Quant à mes intérêts, que toi seul en décide.

LISOIS.

Souffrez donc près du roi que mon zèle me guide.

Peut-être il eût fallu que ce grand changement

Ne fût dû qu’au héros, et non pas à l’amant ;

Mais si d’un si grand cœur une femme dispose,

L’effet en est trop beau pour en blâmer la cause ;

Et mon cœur, tout rempli de cet heureux retour,

Bénit votre faiblesse, et rend grâce à l’amour.

 

 

Scène V

 

LE DUC, LISOIS, UN OFFICIER

 

L’OFFICIER.

Seigneur, auprès des murs les ennemis paraissent :

On prépare l’assaut ; le temps, les périls pressent :

Nous attendons votre ordre.

LE DUC.

Hé bien, cruels destins,

Vous l’emportez sur moi, vous trompez mes desseins

Plus d’accord, plus de paix, je voie à la victoire ;

Méritons Amélie en me couvrant de gloire.

Je ne suis pas en peine, ami, de résister

Aux téméraires mains qui m’osent insulter.

De tous les ennemis qu’il faut combattre encore,

Je n’en redoute qu’un, c’est celui que j’adore.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

LE DUC, LISOIS

 

LE DUC.

La victoire est à nous, vos soins l’ont assurée.

Vous avez su guider ma jeunesse égarée.

Lisois m’est nécessaire aux conseils, aux combats,

Et c’est à sa grande âme à diriger mon bras.

LISOIS.

Prince, ce feu guerrier, qu’en vous où voit paraître,

Sera maître dé font, quand vous en serez maître :

Vous l’avez pu régler, et vous avez vaincu.

Ayez dans tous lès temps cette heureuse vertu :

L’effet en est illustre, autant qu’il est utile.

Le faible est inquiet, Je grand homme est tranquille.

LE DUC.

Ah ! l’amour est-il fait pour la tranquillité ?

Mais le chef inconnu sur nos remparts monté,

Qui tint seul si longtemps la victoire en balance,

Qui m’a rendu jaloux de sa haute vaillance,

Que devient-il ?

LISOIS.

Seigneur, environné de morts,

Il a seul repoussé nos plus puissants efforts.

Mais ce qui me confond, et qui doit vous surprendre,

Pouvant nous échapper, il est venu se rendre ;

Sans vouloir se nommer, et sans se découvrir,

Il accusait le ciel, et cherchait à mourir.

Un seul de ses suivants auprès de lui partage

La douleur qui l’accable, et le sort qui l’outrage.

LE DUC.

Quel est donc, cher ami, ce chef audacieux,

Qui, cherchant le trépas, se cachait à nos yeux ?

Son casque était fermé. Quel charme inconcevable,

Quand je l’ai combattu, le rendait respectable ?

Un je ne sais quel trouble en moi s’est élevé :

Soit que ce triste amour, dont je suis captivé,

Sur mes sens égarés répandant sa tendresse,

Jusqu’au sein des combats m’ait prêté sa faiblesse ;

Qu’il ait voulu marquer toutes mes actions

Par la molle douceur de ses impressions ;

Soit plutôt que la voix de ma triste patrie

Parle encore en secret au cœur qui l’a trahie,

Ou que le trait fatal enfoncé dans ce cœur

Corrompe en tous les temps ma gloire et mon bonheur.

LISOIS.

Quant aux traits dont votre âme a senti la puissance,

Tous les conseils sont vains, agréez mon silence.

Mais ce sang des Français, que nos mains font couler,

Mais l’état, la patrie, il faut vous en parler.

Vos nobles sentiments peuvent encor paraître :

Il est beau de donner la paix à votre maître :

Son égal aujourd’hui, demain dans l’abandon,

Vous vous verriez réduit à demander pardon.

Sûr enfin d’Amélie et de votre fortune,

Fondez votre grandeur sur la cause commune ;

Ce guerrier, quel qu’il soit, remis entre vos mains,

Pourra servir lui-même à vos justes desseins :

De cet heureux moment saisissons l’avantage.

LE DUC.

Ami, de ma parole Amélie est le gage ;

Je la tiendrai : je vais dès ce même moment

Préparer les esprits à ce grand changement.

À tes conseils heureux tous mes sens s’abandonnent ;

La gloire, l’hyménée et la paix me couronnent ;

Et, libre des chagrins où mon cœur fut noyé,

Je dois tout à l’amour, et tout à l’amitié.

 

 

Scène II

 

LISOIS, VAMIR, ÉMAR, dans le fond du théâtre

 

LISOIS.

Je me trompe, ou je vois ce captif qu’on amène ;

Un des siens l’accompagne ; il se soutient à peine ;

Il paraît accablé d’un désespoir affreux.

VAMIR.

Où suis-je ? où vais-je ? ô ciel !

LISOIS.

Chevalier généreux,

Vous êtes dans des murs où l’on chérit la gloire,

Où l’on n’abuse point d’une, faible victoire,

Où l’on sait respecter de braves ennemis :

C’est en de nobles mains que le sort vous a mis.

Ne puis-je vous connaître ? et faut-il qu’on ignore

De quel grand prisonnier le duc de Foix s’honore ?

VAMIR.

Je suis un malheureux, le jouet des destins,

Dont la moindre infortune est d’être entre vos mains !

Souffrez qu’au souverain de ce séjour funeste

Je puisse au moins cacher un sort que je déteste :

Me faut-il des témoins encor de mes douleurs ?

On apprendra trop tôt mon nom et mes malheurs.

LISOIS.

Je ne vous presse point, seigneur, je me retire ;

Je respecte un chagrin dont votre cœur soupire.

Croyez que vous pourrez retrouver parmi nous

Un destin plus heureux et plus digne de vous.

 

 

Scène III

 

VAMIR, ÉMAR

 

VAMIR.

Un destin plus heureux ! mon cœur en désespère :

J’ai trop vécu.

ÉMAR.

Seigneur, dans un sort si contraire,

Rendez grâces au ciel de ce qu’il a permis

Que vous soyez tombé sous de tels ennemis,

Non sous le joug affreux d’une main étrangère.

VAMIR.

Qu’il est dur bien souvent d’être aux mains de son frère !

ÉMAR.

Mais ensemble élevés, dans des temps plus heureux,

La plus tendre amitié vous unissait tous deux.

VAMIR.

Il m’aimait autrefois, c’est ainsi qu’on commence ;

Mais bientôt l’amitié s’envole avec l’enfance :

Il ne sait pas encor ce qu’il me fait souffrir,

Et mon cœur déchiré ne saurait le haïr.

ÉMAR.

Il ne soupçonne pas qu’il ait en sa puissance

Un frère infortuné qu’animait la vengeance.

VAMIR.

Non, la vengeance, ami, n’entra point dans mon cœur ;

Qu’un soin trop différent égara ma valeur !

Juste ciel ! est-il vrai ce que la renommée

Annonçait dans la France à mon âme alarmée ?

Est-il vrai qu’Amélie, après tant de serments,

Ait violé la foi de ses engagements ?

Et pour qui ? juste ciel ! ô comble de l’injure !

Ô nœuds du tendre amour ! ô lois de la nature !

Liens sacrés des cœurs, êtes-vous tous trahis ?

Tous les maux dans ces lieux sont sur moi réunis.

Frère injuste et cruel !

ÉMAR.

Vous disiez qu’il ignore

Que parmi tant, de biens qu’il vous enlève encore,

Amélie en effet est le plus précieux ;

Qu’il n’avait jamais su le secret de vos feux.

VAMIR.

Elle le sait, l’ingrate ; elle sait, que ma vie

Par d’éternels serments à la sienne est unie ;

Elle sait qu’aux autels nous allions confirmer

Ce devoir que nos cœurs s’étaient fait de s’aimer,

Quand le Maure enleva mon unique espérance :

Et je n’ai pu sur eux achever ma vengeance !

Et mon frère a ravi le bien que j’ai perdu !

Il jouit des malheurs dont je suis confondu.

Quel est donc en ces lieux le dessein qui m’entraîne ?

La consolation, trop funeste et trop vaine,

De faire avant ma mort à ses traîtres appas

Un reproche inutile, et qu’on n’entendra pas ?

Allons ; je périrai, quoi que le ciel décide,

Fidèle au roi mon maître, et même à la perfide.

Peut-être, en apprenant ma constance et mon sort,

Dans les bras de mon frère elle plaindra ma mort.

ÉMAR.

Cachez vos sentiments ; c’est lui qu’on voit paraître.

VAMIR.

Des troubles de mon cœur puis-je me rendre maître ?

 

 

Scène IV

 

LE DUC, VAMIR, ÉMAR

 

LE DUC.

Ce mystère m’irrite, et je prétends savoir

Quel guerrier les destins ont mis en mon pouvoir :

Il semble avec horreur qu’il détourne la vue.

VAMIR.

Ô lumière du jour ! pourquoi m’es-tu rendue ?

Te verrai-je, infidèle ! en quels lieux ? à quel prix ?

LE DUC.

Qu’entends-je, et quels accents ont frappé mes esprits ?

VAMIR.

M’as-tu pu méconnaître ?

LE DUC.

Ah, Vamir ! ah, mon frère !

VAMIR.

Ce nom jadis si cher, ce nom me désespère.

Je ne le suis que trop, ce frère infortuné,

Ton ennemi vaincu, ton captif enchaîné.

LE DUC.

Tu n’es plus que mon frère, et mon cœur te pardonne ;

Mais je te l’avouerai, ta cruauté m’étonne.

Si ton roi me poursuit, Vamir, était-ce à toi

À briguer, à remplir cet odieux emploi ?

Que t’ai-je fait ?

VAMIR.

Tu fais le malheur de ma vie ;

Je voudrais qu’aujourd’hui ta main me l’eût ravie.

LE DUC.

De nos troubles civils quels effets malheureux !

VAMIR.

Les troubles de mon cœur sont encor plus affreux.

LE DUC.

J’eusse aimé contre un autre à montrer mon courage.

Vamir, que je te plains !

VAMIR.

Je te plains davantage

De haïr ton pays, de trahir sans remords

Et le roi qui t’aimait, et le sang dont tu sors.

LE DUC.

Arrête : épargne-moi l’infâme nom de traître ;

À cet indigne mot je m’oublierais peut-être.

Non, mon frère, jamais je n’ai moins mérité

Le reproche odieux de l’infidélité.

Je suis prêt de donner à nos tristes provinces,

À la France sanglante, au reste de nos princes,

L’exemple auguste et saint de la réunion,

Après l’avoir donné de la division.

VAMIR.

Toi, tu pourrais...

LE DUC.

Ce jour, qui semble si funeste,

Des feux de la discorde éteindra ce qui reste.

VAMIR.

Ce jour est trop horrible.

LE DUC.

Il va combler mes vœux.

VAMIR.

Comment ?

LE DUC.

Tout est changé, ton frère est trop heureux.

VAMIR.

Je le crois ; on disait que d’un amour extrême,

Violent, effréné (car c’est ainsi qu’on aime),

Ton cœur depuis trois mois s’occupait tout entier.

LE DUC.

J’aime ; oui, la renommée a pu le publier ;

Oui, j’aime avec fureur : une telle alliance

Semblait pour mon bonheur attendre ta présence :

Oui, mes ressentiments, mes droits, mes alliés,

Gloire, amis, ennemis, je mets tout à ses pieds.

À sa suite.

Allez, et dites-lui que deux malheureux frères,

Jetés par le destin dans des partis contraires,

Pour marcher désormais sous le même étendard,

De ses yeux souverains n’attendent qu’un regard.

À Vamir.

Ne blâme point l’amour où ton frère est en proie :

Pour me justifier il suffit qu’on la voie.

VAMIR.

Cruel ! elle vous aime ?

LE DUC.

Elle le doit du moins :

Il n’était qu’un obstacle au succès de mes soins ;

Il n’en est plus ; je veux que rien ne nous sépare.

VAMIR.

Quels effroyables coups le cruel me prépare !

Écoute ; à ma douleur ne veux-tu qu’insulter ?

Me connais-tu ? sais-tu ce que j’osais tenter ?

Dans ces funestes lieux sais-tu ce qui m’amène ?

LE DUC.

Oublions ces sujets de discorde et de haine.

 

 

Scène V

 

LE DUC, VAMIR, AMÉLIE

 

AMÉLIE.

Ciel ! qu’est-ce que je vois ? Je me meurs.

LE DUC.

Écoutez.

Mon bonheur est venu de nos calamités :

J’ai vaincu, je vous aime, et je retrouve un frère ;

Sa présence à mes yeux vous rend encor plus chère.

Et vous, mon frère, et vous, soyez ici témoin

Si l’excès de l’amour peut emporter plus loin.

Ce que votre reproche, ou bien votre prière,

Le généreux Lisois, le roi, la France entière,

Demanderaient ensemble, et qu’ils n’obtiendraient pas,

Soumis et subjugué, je l’offre à ses appas.

De l’ennemi des rois vous avez craint l’hommage :

Vous aimez, vous servez une cour qui m’outrage ;

Eh bien, il faut céder ; vous disposez de moi ;

Je n’ai plus d’alliés, je suis à votre roi.

L’amour, qui malgré vous nous a faits l’un pour l’autre,

Ne me laisse de choix, de parti que le vôtre,

Vous, courez, mon cher frère, allez dès ce moment

Annoncer à la cour un si grand changement.

Soyez libre, partez, et de mes sacrifices

Allez offrir au roi les heureuses prémices.

Puissé-je à ses genoux présenter aujourd’hui

Celle qui m’a dompté, qui me ramène à lui,

Qui d’un prince ennemi fait un sujet fidèle,

Changé par ses regards, et vertueux par elle !

VAMIR, à part.

Il fait ce que je veux, et c’est pour m’accabler.

À Amélie.

Prononcez notre arrêt, madame, il faut parler.

LE DUC.

Hé quoi ! vous demeurez interdite et muette !

De mes soumissions êtes-vous satisfaite ?

Est-ce assez qu’un vainqueur vous implore à genoux ?

Faut-il encor ma vie, ingrate ? elle est à vous :

Un mot peut me l’ôter ; la fin m’en sera chère.

Je vivais pour vous seule, et mourrai pour vous plaire.

AMÉLIE.

Je demeure éperdue, et tout ce que je vois

Laisse à peine à mes sens l’usage de la voix.

Ah, seigneur ! si votre âme, en effet attendrie,

Plaint le sort de la France et chérit la patrie,

Un si noble dessein, des soins si vertueux,

Ne seront point l’effet du pouvoir de mes yeux :

Ils auront dans vous-même une source plus pure.

Vous avez écouté la voix de la nature ;

L’amour a peu de part où doit régner l’honneur.

LE DUC.

Non, tout est votre ouvrage, et c’est là mon malheur.

Sur tout autre intérêt ce triste amour l’emporte.

Accablez-moi de honte, accusez-moi, n’importe.

Dussé-je vous déplaire et forcer votre cœur,

L’autel est prêt, venez.

VAMIR.

Vous osez...

AMÉLIE.

Non, seigneur.

Avant que je vous cède, et que l’hymen nous lie,

Aux yeux de votre frère arrachez-moi la vie.

Le sort met entre nous un obstacle éternel.

Je ne puis être à vous.

LE DUC.

Vamir... Ingrate... ah, ciel !

C’en est donc fait... mais non... mon cœur sait se contraindre.

Vous ne méritez pas que je daigne m’en plaindre.

Je vous rends trop justice ; et ces séductions,

Qui vont au fond des cœurs chercher nos passions,

L’espoir qu’on donne à peine afin qu’on le saisisse,

Ce poison préparé des mains de l’artifice,

Sont les effets d’un charme aussi trompeur que vain,

Que l’œil de la raison regarde avec dédain.

Je suis libre par vous : cet art que je déteste,

Cet art qui m’enchaîna, brise un joug si funeste ;

Et je ne prétends pas, indignement épris,

Rougir devant mon frère, et souffrir des mépris.

Montrez-moi seulement ce rival qui se cache,

Je lui cède avec joie un poison qu’il m’arrache.

Je vous dédaigne assez tous deux pour vous unir,

Perfide ! et c’est ainsi que je dois vous punir.

AMÉLIE.

Je devrais seulement vous quitter et me taire ;

Mais je suis accusée, et ma gloire m’est chère.

Votre frère est présent, et mon honneur blessé

 Doit repousser les traits dont il est offensé.

Pour un autre que vous ma vie est destinée ;

Je vous en fais l’aveu, je m’y vois condamnée.

Oui, j’aime ; et je serais indigne, devant vous,

De celui que mon cœur s’est promis pour époux,

Indigne de l’aimer, si par ma complaisance

J’avais à votre amour laissé quelque espérance.

Vous avez regardé ma liberté, ma foi,

Comme un bien de conquête, et qui n’est plus à moi.

Je vous devais beaucoup ; mais une telle offense

Ferme à la fin mon cœur à la reconnaissance.

Sachez que des bienfaits qui font rougir mon front

À mes yeux indignés ne sont plus qu’un affront.

J’ai plaint de votre amour la violence vaine ;

Mais, après ma pitié, n’attirez point ma haine.

J’ai rejeté vos vœux, que je n’ai point bravés ;

J’ai voulu votre estime, et vous me la devez.

LE DUC.

Je vous dois ma colère, et sachez qu’elle égale

Tous les emportements de mon amour fatale.

Quoi donc ! vous attendiez, pour oser m’accabler,

Que Vamir fût présent, et me vît immoler ?

Vous vouliez ce témoin de l’affront que j’endure ?

Allez, je le croirais l’auteur de mon injure,

Si... Mais il n’a point vu vos funestes appas ;

Mon frère trop heureux ne vous connaissait pas.

Nommez donc mon rival; mais gardez-vous de croire

Que mon lâche dépit lui cède la victoire,

Je vous trompais : mon cœur ne peut feindre longtemps ;

Je vous traîne à l’autel à ses yeux expirants ;

Et ma main, sur sa cendre, à votre main donnée,

Va tremper dans le sang les flambeaux d’hyménée.

Je sais trop qu’on a vu, lâchement abusés,

Pour des mortels obscurs des princes méprisés ;

Et mes yeux perceront, dans la foule inconnue,

Jusqu’à ce vil objet qui se cache à ma vue.

VAMIR.

Pourquoi d’un choix indigne osez-vous l’accuser ?

LE DUC.

Et pourquoi vous, mon frère, osez-vous l’excuser ?

Est-il vrai que de vous elle était ignorée ?

Ciel ! à ce piège affreux ma foi serait livrée !

Tremblez.

VAMIR.

Moi, que je tremble ! ah ! j’ai trop dévoré

L’inexprimable horreur où toi seul m’as livré :

J’ai forcé trop longtemps mes transports au silence.

Connais-moi donc, barbare, et remplis ta vengeance :

Connais un désespoir à tes fureurs égal ;

Frappe, voilà mon cœur, et voilà ton rival.

LE DUC.

Toi, cruel ! toi, Vamir !

VAMIR.

Oui, depuis deux années,

L’amour la plus secrète a joint nos destinées.

C’est toi dont les fureurs ont voulu m’arracher

Le seul bien sur la terre où j’ai pu m’attacher.

Tu fais depuis trois mois les horreurs de ma vie :

Les maux que j’éprouvais passaient ta jalousie.

Par tes égarements juge de mes transports.

Nous puisâmes tous deux dans ce sang dont je sors

L’excès des passions qui dévorent une âme ;

La nature à tous deux fit un cœur tout, de flamme,

Mon frère est mon rival, et je l’ai combattu ;

J’ai fait taire le sang, peut-être la vertu.

Furieux, aveuglé, plus jaloux que toi-même,

J’ai couru, j’ai volé, pour t’ôter ce que j’aime ;

Rien ne m’a retenu, ni tes superbes tours,

Ni le peu de soldats que j’avais pour secours,

Ni le lieu, ni le temps, ni surtout ton courage ;

Je n’ai vu que ma flamme, et ton feu qui m’outrage.

L’amour fut dans mon cœur plus fort que l’amitié ;

Sois cruel comme moi, punis-moi sans pitié :

Aussi bien tu ne peux t’assurer ta conquête ?

Tu ne peux l’épouser qu’aux dépens de ma tête.

À la face des cieux je lui donne ma foi ;

Je te fais de nos vœux le témoin malgré toi.

Frappe, et qu’après ce coup ta cruauté jalouse

Traîne au pied des autels ta sœur et mon épouse.

Frappe, dis-je : oses-tu ?

LE DUC.

Traître, c’en est assez.

Qu’on l’ôte de mes yeux ; soldats, obéissez.

AMÉLIE, aux soldats.

Non ; demeurez, cruels...

Au duc.

Ah, prince ! est-il possible

Que la nature en vous trouve une âme inflexible ?

Seigneur !

VAMIR.

Vous, le prier ! plaignez-le plus que moi.

Plaignez-le; il vous offense, il a trahi son roi.

Va, je suis dans ces lieux plus puissant que toi-même ;

Je suis vengé de toi : l’on te hait, et l’on m’aime.

AMÉLIE, à Vamir.

Ah, cher prince...

Au duc.

Ah, seigneur ! voyez à vos genoux...

LE DUC, aux gardes.

Qu’on m’en réponde, allez.

À Amélie.

Madame, levez-vous.

Vos prières, vos pleurs en faveur d’un parjure,

Sont un nouveau poison versé sur ma blessure :

Vous avez mis la mort dans ce cœur outragé ;

Mais, perfide, croyez que je mourrai vengé.

Adieu : si vous voyez les effets de ma rage,

N’en accusez que vous ; nos maux sont votre ouvrage.

AMÉLIE.

Je ne vous quitte pas ; écoutez-moi, seigneur.

LE DUC.

Hé bien ! achevez donc de déchirer mon cœur :

Parlez.

 

 

Scène VI

 

LE DUC, VAMIR, AMÉLIE, LISOIS, UN OFFICIER, etc.

 

LISOIS.

J’allais partir : un peuple téméraire

Se soulève en tumulte au nom de votre frère.

Le désordre est partout ; vos soldats consternés

Désertent les drapeaux de leurs chefs étonnés ;

Et, pour comble de maux, vers la ville alarmée

L’ennemi rassemblé fait marcher son armée.

LE DUC.

Allez, cruelle, allez ; vous ne jouirez pas

Du fruit de votre haine et de vos attentats :

Rentrez. Aux factieux je vais montrer leur maître.

À l’officier.

Qu’on la garde. Courons.

À Lisois.

Vous, veillez sur ce traître.

 

 

Scène VII

 

VAMIR, LISOIS

 

LISOIS.

Le seriez-vous, seigneur ? auriez-vous démenti

Le sang de ces héros dont vous êtes sorti ?

Auriez-vous violé, par cette lâche injure,

Et les droits de la guerre, et ceux de la nature ?

Un prince à cet excès pourrait-il s’oublier ?

VAMIR.

Non ; mais suis-je réduit à me justifier ?

Lisois, ce peuple est juste ; il t’apprend à connaître

Que mon frère est rebelle, et qu’il trahit son maître.

LISOIS.

Écoutez : ce serait le comble de mes vœux

De pouvoir aujourd’hui vous réunir tous deux.

Je vois avec regret la France désolée,

À nos dissensions la nature immolée,

Sur nos communs débris l’Africain élevé,

Menaçant cet état par nous-même énervé.

Si vous avez un cœur digne de votre race,

Faites au bien public servir votre, disgrâce ;

Rapprochez les partis, unissez-vous à moi

Pour calmer votre frère et fléchir votre roi,

Pour éteindre le feu de nos guerres civiles.

VAMIR.

Ne vous en flattez pas : vos soins sont inutiles.

Si la discorde seule avait armé mon bras,

Si la guerre et la haine avaient conduit mes pas,

Vous pourriez espérer de réunir deux frères,

L’un de l’autre écartés dans des partis contraires :

Un obstacle plus grand s’oppose à ce retour.

LISOIS.

Et quel est-il, seigneur ?

VAMIR.

Ah ! reconnais l’amour ;

Reconnais la fureur qui de nous deux s’empare,

Qui m’a fait téméraire, et qui le rend barbare.

LISOIS.

Ciel ! faut-il voir ainsi, par des caprices vains,

Anéantir le fruit des plus nobles desseins,

L’amour subjuguer tout, ses cruelles faiblesses

Du sang qui se révolte étouffer les tendresses,

Des frères se haïr, et naître en tous climats

Des passions des grands le malheur des états ?

Prince, de vos amours laissons là le mystère ;

Je vous plains tous les deux, mais je sers votre frère ;

Je vais le seconder, je vais me joindre à lui

Contre un peuple insolent qui se fait votre appui.

Le plus pressant danger est celui qui m’appelle ;

Je vois qu’il peut avoir une fin bien cruelle :

Je vois les passions plus puissantes que moi,

Et l’amour seul ici me fait frémir d’effroi.

Je lui dois mon secours ; je vous laisse, et j’y vole.

Soyez mon prisonnier, mais sur votre parole ;

Elle me suffira.

VAMIR.

Je vous la donne.

LISOIS.

Et moi

Je voudrais de ce pas porter la sienne au roi ;

Je voudrais cimenter, dans l’ardeur de lui plaire,

Du sang de nos tyrans une union si chère.

Mais ces fiers ennemis sont bien moins dangereux

Que ce fatal amour qui vous perdra tous deux.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

VAMIR, AMÉLIE, ÉMAR

 

AMÉLIE.

Quelle suite, grand Dieu, d’affreuses destinées !

Quel tissu de douleurs l’une à l’autre enchaînées !

Un orage imprévu m’enlève à votre amour :

Un orage nous joint ; et, dans le même jour,

Quand je vous suis rendue, un autre nous sépare !

Vamir, frère adoré d’un frère trop barbare,

Vous le voulez, Vamir ; je pars, et vous restez.

VAMIR.

Voyez par quels liens mes pas sont arrêtés.

Au pouvoir d’un rival ma parole me livre :

Je puis mourir pour vous, et je ne puis vous suivre.

AMÉLIE.

Vous l’osâtes combattre, et vous n’osez le fuir !

VAMIR.

L’honneur est mon tyran : je lui dois obéir.

Profitez du tumulte où la ville est livrée ;

La retraite à vos pas déjà semble assurée ;

On vous attend : le ciel a calmé son courroux.

Espérez...

AMÉLIE.

Eh ! que puis-je espérer loin de vous ?

VAMIR.

Ce n’est qu’un jour.

AMÉLIE.

Ce jour est un siècle funeste.

Rendez vains mes soupçons, ciel vengeur que j’atteste !

Seigneur, de votre sang le Maure est altéré.

Ce sang à votre frère est-il donc si sacré ?

II aime en furieux, mais il hait plus encore :

Il est votre rival et l’allié du Maure.

Je crains...

VAMIR.

Il n’oserait...

AMÉLIE.

Son cœur n’a point de frein.

Il vous a menacé, menace-t-il en vain ?

VAMIR.

Il tremblera bientôt : le roi vient et nous venge ;

La moitié de ce peuple à ses drapeaux se range.

Allez : si vous m’aimez, dérobez-vous aux coups

Des foudres allumés grondants autour de nous ;

Au tumulte, au carnage, au désordre effroyable,

Dans des murs pris d’assaut malheur inévitable :

Mais redoutez encor mon rival furieux ;

Craignez l’amour jaloux qui veille dans ses yeux :

Cet amour méprisé se tournerait en rage.

Fuyez sa violence : évitez un outrage

Qu’il me faudrait laver de son sang et du mien.

Seul espoir de ma vie, et mon unique bien,

Mettez en sûreté ce seul bien qui me reste :

Ne vous exposez pas à cet éclat funeste.

Cédez à mes douleurs ; qu’il vous perde : partez.

AMÉLIE.

Et vous vous exposez seul à ses cruautés !

VAMIR.

Ne craignant rien pour vous, je craindrai peu mon frère.

Que dis-je ! mon appui lui devient nécessaire,

Son captif aujourd’hui, demain son bienfaiteur,

Je pourrai de son roi lui rendre la faveur.

Protéger mon rival est la gloire où j’aspire.

Arrachez-vous surtout à son fatal empire :

Songez que ce matin vous quittiez ses états.

AMÉLIE.

Ah ! je quittais des lieux que vous n’habitiez pas.

Dans quelque asile affreux que mon destin m’entraîne,

Vamir, j’y porterai mon amour et ma haine.

Je vous adorerai dans le fond des déserts,

Au milieu des combats, dans l’exil, dans les fers,

Dans la mort que j’attends de votre seule absence.

VAMIR.

C’en est trop ; vos douleurs ébranlent ma constance :

Vous avez trop tardé... Ciel ! quel tumulte affreux !

 

 

Scène II

 

AMÉLIE, VAMIR, LE DUC, GARDES

 

LE DUC.

Je l’entends ; c’est lui-même. Arrête, malheureux :

Lâche qui me trahis, rival indigne, arrête !

VAMIR.

Il ne te trahit point, mais il t’offre sa tête.

Porte à tous les excès ta haine et ta fureur ;

Va, ne perds point de temps : le ciel arme un vengeur.

Tremble, ton roi s’approche ; il vient, il va paraître ;

Tu n’as vaincu que moi, redoute encor ton maître.

LE DUC.

Il pourra te venger, mais non te secourir ;

Et ton sang...

AMÉLIE.

Non, cruel, c’est à moi de mourir.

J’ai tout fait ; c’est par moi que ta garde est séduite ;

J’ai gagné tes soldats, j’ai préparé ma fuite.

Punis ces attentats et ces crimes si grands

De sortir d’esclavage, et de fuir ses tyrans :

Mais respecte ton frère, et sa femme, et toi-même :

Il ne t’a point trahi, c’est un frère qui t’aime ;

Il voulait te servir quand tu veux l’opprimer.

Quel crime a-t-il commis, cruel, que de m’aimer ?

L’amour n’est-il en toi qu’un juge inexorable ?

LE DUC.

Plus vous le défendez, plus il devient coupable.

C’est vous qui le perdez, vous qui l’assassinez ;

Vous, par qui tous nos jours étaient empoisonnés ;

Vous qui pour leur malheur armiez des mains si chères.

Puisse tomber sur vous tout le sang des deux frères !

Vous pleurez ! mais vos pleurs ne peuvent me tromper ;

Je suis prêt à mourir, et prêt à le frapper.

Mon malheur est au comble, ainsi que ma faiblesse.

Oui, je vous aime encor; le temps, le péril presse.

Vous pouvez à l’instant parer le coup mortel :

Voilà ma’ main, venez : sa grâce est à l’autel.

AMÉLIE.

Moi, seigneur ?

LE DUC.

C’est assez.

AMÉLIE.

Moi, que je le trahisse !

LE DUC.

Arrêtez... répondez...

AMÉLIE.

Je ne puis.

LE DUC.

Qu’il périsse.

VAMIR.

Ne vous laissez pas vaincre en ces affreux combats ;

Osez m’aimer assez pour vouloir mon trépas :

Abandonnez mon sort au coup qu’il me prépare.

Je mourrai triomphant des mains de ce barbare ;

Et si vous succombiez à son lâche courroux,

Je n’en mourrais pas moins, mais je mourrais par vous.

LE DUC.

Qu’on l’entraîne à la tour ; allez, qu’on m’obéisse.

 

 

Scène III

 

LE DUC, AMÉLIE

 

AMÉLIE.

Vous, cruel, vous feriez cet affreux sacrifice !

De son vertueux sang vous pourriez vous couvrir !

Quoi ! voulez-vous...

LE DUC.

Je veux vous haïr et mourir,

Vous rendre malheureuse encor plus que moi-même,

Répandre devant vous tout le sang qui vous aime,

Et vous laisser des jours plus cruels mille fois

Que le jour où l’amour nous a perdus tous trois.

Laissez-moi : votre vue augmente mon supplice.

 

 

Scène IV

 

LE DUC, AMÉLIE, LISOIS

 

AMÉLIE, à Lisois.

Ah ! je n’attends plus rien que de votre justice :

Lisois, contre un cruel osez me secourir.

LE DUC.

Garde-toi de l’entendre, ou tu vas me trahir.

AMÉLIE.

J’atteste ici le ciel...

LE DUC.

Éloignez de ma vue,

Amis... délivrez-moi de l’objet qui me tue.

AMÉLIE.

Va, tyran, c’en est trop : va, dans mon désespoir,

J’ai combattu l’horreur que je sens à te voir.

J’ai cru, malgré ta rage à ce point emportée,

Qu’une femme du moins en serait respectée :

L’amour adoucit tout, hors ton barbare cœur ;

Tigre, je t’abandonne à toute ta fureur.

Dans ton féroce amour immole tes victimes ;

Compte dès ce moment ma mort parmi tes crimes ;

Mais compte encor la tienne. Un vengeur va venir ;

Par ton juste supplice il va tous nous unir.

Tombe avec tes remparts, tombe, et péris sans gloire ;

Meurs, et que l’avenir prodigue à ta mémoire,

À tes feux, à ton nom, justement abhorrés,

La haine, et le mépris que tu m’as inspirés !

 

 

Scène V

 

LE DUC, LISOIS

 

LE DUC.

Oui, cruelle ennemie, et plus que moi farouche,

Oui, j’accepte l’arrêt prononcé par ta bouche.

Que la main de la haine, et que les mêmes coups

Dans l’horreur du tombeau nous réunissent tous !

Il tombe dans un fauteuil.

LISOIS.

Il ne se connaît plus ; il succombe à sa rage.

LE DUC.

Hé bien ! souffriras-tu ma honte et mon outrage ?

Le temps presse : veux-tu qu’un rival odieux

Enlève la perfide, et l’épouse à mes yeux ?

Tu crains de me répondre ! Attends-tu que le traître

Ait soulevé le peuple, et me livre à son maître ?

LISOIS.

Je vois trop, en effet, que le parti du roi

Des peuples fatigués fait chanceler la foi.

De la sédition la flamme réprimée

Vit encor dans les cœurs, en secret rallumée.

LE DUC.

C’est Vamir qui l’allume ; il nous a trahis tous.

LISOIS.

Je suis loin d’excuser ses crimes envers vous ;

La suite en est funeste, et me remplit d’alarmes.

Dans la plaine déjà les Français sont en armes ;

Et vous êtes perdu, si le peuple excité

Croit dans la trahison trouver sa sûreté.

Vos dangers sont accrus.

LE DUC.

Eh bien ! que faut-il faire ?

LISOIS.

Les prévenir, dompter l’amour et la colère.

Ayons encor, mon prince, en cette extrémité,

Pour prendre un parti sûr assez de fermeté.

Nous pouvons conjurer ou braver la tempête :

Quoi que vous décidiez, ma main est toute prête.

Vous vouliez ce matin, par un heureux traité,

Apaiser avec gloire un monarque irrité ;

Ne vous rebutez pas : ordonnez, et j’espère

Signer en votre nom cette paix salutaire.

Mais s’il vous faut combattre, et courir au trépas,

Vous savez qu’un ami ne vous survivra pas.

LE DUC.

Ami, dans le tombeau laisse-moi seul descendre :

Vis pour servir ma cause et pour venger ma cendre.

Mon destin s’accomplit, et je cours l’achever.

Qui ne veut que la mort est sûr de la trouver ;

Mais je la veux terrible, et lorsque je succombe,

Je veux voir mon rival entraîné dans ma tombe.

LISOIS.

Comment ! de quelle horreur vos sens sont possédés !

LE DUC.

Il est dans cette, tour, où vous seul commandez ;

Et vous m’avez promis que contre un téméraire...

LISOIS.

De qui me parlez-vous, seigneur ? de votre frère ?

LE DUC.

Non, je parle d’un traître et d’un lâche ennemi,

D’un rival qui m’abhorre, et qui m’a tout ravi.

Le Maure attend de moi la tête du parjure.

LISOIS.

Vous leur avez promis de trahir la nature ?

LE DUC.

Dès longtemps du perfide ils ont proscrit le sang.

LISOIS.

Et pour leur obéir vous lui percez le flanc ?

LE DUC.

Non, je n’obéis point à leur haine étrangère ;

J’obéis à ma rage, et veux la satisfaire.

Que m’importent l’état et mes vains alliés ?

LISOIS.

Ainsi donc à l’amour vous le sacrifiez,

Et vous me chargez, moi, du soin de son supplice !

LE DUC.

Je n’attends pas de vous cette prompte justice.

Je suis bien malheureux, bien digne de pitié !

Trahi dans mon amour, trahi dans l’amitié !

Allez ; je puis encor, dans le sort qui me presse,

Trouver de vrais amis qui tiendront leur promesse.

D’autres me serviront, et n’allégueront pas

Cette triste vertu, l’excuse des ingrats.

LISOIS, après un long silence.

Non ; j’ai pris mon parti. Soit crime, soit justice,

Vous ne vous plaindrez, plus qu’un ami vous trahisse.

Vamir est criminel : vous êtes malheureux ;

Je vous aime, il suffit : je me rends à vos vœux.

Je vois qu’il est des temps pour les partis extrêmes,

Que les plus saints devoirs peuvent se taire eux-mêmes.

Je ne souffrirai pas que d’un autre que moi,

Dans de pareils moments, vous éprouviez la foi :

Et vous reconnaîtrez, au succès de mon zèle,

Si Lisois vous aimait, et s’il vous fut fidèle.

LE DUC.

Je te retrouve enfin dans mon adversité :

L’univers m’abandonne, et toi seul m’es resté.

Tu ne souffriras pas que mon rival tranquille

Insulte impunément à ma rage inutile ;

Qu’un ennemi vaincu, maître de mes états,

Dans les bras d’une ingrate insulte à mon trépas.

LISOIS.

Non ; mais en vous rendant ce malheureux service,

Prince, je vous demande un autre sacrifice.

LE DUC.

Parle.

LISOIS.

Je ne veux pas que le Maure en ces lieux,

Protecteur insolent, commande sous mes yeux :

Je ne veux pas servir un tyran qui nous brave.

Ne puis-je vous venger sans être son esclave ?

Si vous voulez tomber, pourquoi prendre un appui ?

Pour mourir avec vous ai-je besoin de lui ?

Du sort de ce grand jour laissez-moi la conduite :

Ce que je fais pour vous peut-être le mérite.

Les Maures avec moi pourraient mal s’accorder ;

Jusqu’au dernier moment je veux seul commander.

LE DUC.

Oui, pourvu qu’Amélie, au désespoir réduite,

Pleure en larmes de sang l’amant qui l’a séduite ;

Pourvu que de l’horreur de ses gémissements

Ma douleur se repaisse à mes derniers moments,

Tout le reste est égal, et je te l’abandonne.

Prépare le combat, agis, dispose, ordonne.

Ce n’est plus la victoire où ma fureur prétend ;

Je ne cherche pas même un trépas éclatant.

Aux cœurs désespérés qu’importe un peu de gloire ?

Périsse ainsi que moi ma funeste mémoire !

Périsse avec mon nom le souvenir fatal

D’une indigne maîtresse et d’un lâche rival !

LISOIS.

Je l’avoue avec vous : une nuit éternelle

Doit couvrir, s’il se peut, une fin si cruelle.

C’était avant ce coup qu’il nous fallait mourir

Mais je tiendrai parole, et je vais vous servir.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

LE DUC, UN OFFICIER, GARDES

 

LE DUC.

Ô ciel ! me faudra-t-il, de moments en moments,

Voir et des trahisons et des soulèvements ?

Hé bien ! de ces mutins l’audace est terrassée ?

L’OFFICIER.

Seigneur, ils vous ont vu : leur foule est dispersée.

LE DUC.

L’ingrat de tous côtés m’opprimait aujourd’hui ;

Mon malheur est parfait, tous les cœurs sont à lui.

Que fait Lisois ?

L’OFFICIER.

Seigneur, sa prompte vigilance

À partout des remparts assuré la défense.

LE DUC.

Ce soldat, qu’en secret vous m’avez amené,

Va-t-il exécuter l’ordre que j’ai donné ?

L’OFFICIER.

Oui, seigneur, et déjà vers la tour il s’avance.

LE DUC.

Ce bras vulgaire et sûr va remplir ma vengeance.

Sur l’incertain Lisois mon cœur a trop compté :

Il a vu ma fureur avec tranquillité.

On ne soulage point des douleurs qu’on méprise :

Il faut qu’en d’autres mains ma vengeance soit mise.

Vous, que sur nos remparts on porte nos drapeaux ;

Allez, qu’on se prépare à des périls nouveaux.

Vous sortez d’un combat, un autre vous appelle ;

Ayez la même audace avec le même zèle ;

Imitez votre maître ; et s’il vous faut périr,

Vous recevrez de moi l’exemple de mourir.

Il reste seul.

Eh bien, c’en est donc fait ! une femme perfide

Me conduit au tombeau chargé d’un parricide !

Qui ? moi, je tremblerais des coups qu’on va porter ?

J’ai chéri la vengeance, et ne puis la goûter.

Je frissonne : une voix gémissante et sévère

Crie au fond de mon cœur : Arrête, il est ton frère.

Ah ! prince infortuné, dans ta haine affermi,

Songe à des droits plus saints, Vamir fut ton ami.

Ô jours de notre enfance ! ô tendresses passées !

Il fut le confident de toutes mes pensées.

Avec quelle innocence et quels épanchements

Nos cœurs se sont appris leurs premiers sentiments !

Que de fois, partageant mes naissantes alarmes,

D’une main fraternelle essuya-t-il mes larmes !

Et c’est moi qui l’immole ! et cette même main

D’un frère que j’aimai déchirerait le sein !

Ô passion funeste ! ô douleur qui m’égare !

Non, je n’étais point né pour devenir barbare.

Je sens combien le crime est un fardeau cruel !

Mais que dis-je ! Vamir est le seul criminel.

Je reconnais mon sang, mais c’est à sa furie ;

Il m’enlève l’objet dont dépendait ma vie.

Ah ! de mon désespoir injuste et vain transport !

Il l’aime, est-ce un forfait qui mérite la mort ?

Hélas ! malgré le temps, et la guerre, et l’absence,

Leur tranquille union croissait dans le silence.

Ils nourrissaient en paix leur innocente ardeur,

Avant qu’un fol amour empoisonnât mon cœur.

Mais lui-même il m’attaque, il brave ma colère ;

Il me trompe, il me hait. N’importe, il est mon frère,

C’est à lui seul de vivre ; on l’aime, il est heureux ;

C’est à moi de mourir, mais mourons généreux.

La pitié m’ébranlait, la nature décide.

Il en est temps encor.

 

 

Scène II

 

LE DUC, L’OFFICIER

 

LE DUC.

Préviens un parricide,

Ami, vole à la tour : que tout soit suspendu ;

Que mon frère...

L’OFFICIER.

Seigneur...

LE DUC.

De quoi t’alarmes-tu ?

Cours, obéis.

L’OFFICIER.

J’ai vu non loin de cette porte

Un corps souillé de sang qu’en secret on emporte ;

C’est Lisois qui l’ordonne, et je crains que le sort...

LE DUC.

Qu’entends-je... malheureux ! Ah, ciel ! mon frère est mort !

Il est mort, et je vis ! et la terre entr’ouverte,

Et la foudre en éclats, n’ont point vengé sa perte !

Ennemi de l’état, factieux, inhumain,

Frère dénaturé, ravisseur, assassin :

Ô ciel ! autour de moi que j’ai creusé d’abymes !

Que l’amour m’a changé ! qu’il me coûte de crimes !

Le voile est déchiré ; je m’étais mal connu.

Au comble des forfaits je suis donc parvenu !

Ah, Vamir ! ah, mon frère ! ah, jour de ma ruine !

Je sens que je t’aimais, et mon bras t’assassine !

Quoi ! mon frère !

L’OFFICIER.

Amélie, avec empressement,

Veut, seigneur, en secret vous parler un moment.

LE DUC.

Chers amis, empêchez que la cruelle avance,

Je ne puis soutenir ni souffrir sa présence ;

Mais non : d’un parricide elle doit se venger ;

Dans mon coupable sang sa main doit se plonger :

Qu’elle entre... Ah ! je succombe, et ne vis plus qu’à peine.

 

 

Scène III

 

LE DUC, AMÉLIE, TAÏSE

 

AMÉLIE.

Vous l’emportez, seigneur ; et puisque votre haine,

(Comment puis-je autrement appeler en ce jour

Ces affreux sentiments que vous nommez amour ?)

Puisqu’à ravir ma foi votre haine obstinée

Veut ou le sang d’un frère, ou ce triste hyménée...

Mon choix est fait, seigneur, et je me donne à vous :

À force de forfaits vous êtes mon époux.

Brisez les fers honteux dont vous chargez un frère ;

De vos murs sous ses pas abaissez la barrière.

Que je ne tremble plus pour des jours si chéris ;

Je trahis mon amant, je le perds à ce prix :

Je vous épargne un crime, et suis votre conquête.

Commandez, disposez ; ma main est toute prête.

Sachez que cette main, que vous tyrannisez,

Punira la faiblesse où vous me réduisez.

Sachez qu’au temple même où vous m’allez conduire...

Mais vous voulez ma foi, ma foi doit vous suffire.

Allons... Eh quoi ! d’où vient ce silence affecté ?

Quoi ! votre frère encor n’est point en liberté ?

LE DUC.

Mon frère ?

AMÉLIE.

Dieu puissant ! dissipez mes alarmes.

Ciel ! de vos yeux cruels je vois tomber des larmes !

LE DUC.

Vous demandez sa vie...

AMÉLIE.

Ah ! qu’est-ce que j’entends ?

Vous qui m’aviez promis...

LE DUC.

Madame, il n’est plus temps.

AMÉLIE.

Il n’est plus temps ! Vamir...

LE DUC.

Il est trop vrai, cruelle,

Que l’amour a conduit cette main criminelle :

Lisois, pour mon malheur, a trop sa m’obéir.

Ah ! revenez à vous, vivez pour me punir.

Frappez : que votre main contre moi ranimée

Perce un cœur inhumain qui vous a trop aimée,

Un cœur dénaturé qui n’attend que vos coups.

Oui, j’ai tué mon frère, et l’ai tué pour vous.

Vengez sur un coupable, indigne de vous plaire,

Tous les crimes affreux que vous m’avez fait faire.

AMÉLIE, se jetant entre les bras de Taïse.

Vamir est mort ! barbare...

LE DUC.

Oui ; mais c’est de ta main

Que son sang veut ici le sang de l’assassin.

AMÉLIE, soutenue par Taïse, et presque évanouie.

Il est mort !

LE DUC.

Ton reproche...

AMÉLIE.

Épargne ma misère.

Laisse-moi ; je n’ai plus de reproche à te faire.

Va, porte ailleurs ton crime et ton vain repentir ;

Laisse-moi l’adorer, l’embrasser, et mourir.

LE DUC.

Ton horreur est trop juste. Hé bien, chère Amélie,

Par pitié, par vengeance, arrache-moi la vie.

Je ne mérite pas de mourir de tes coups.

Que ma main les conduise...

 

 

Scène IV

 

LE DUC, AMÉLIE, LISOIS

 

LISOIS.

Ah, ciel ! que faites-vous ?

LE DUC. On le désarme.

Laissez-moi me punir et me rendre justice.

AMÉLIE, à Lisois.

Vous, d’un assassinat vous êtes le complice ?

LE DUC.

Ministre de mon crime, as-tu pu m’obéir ?

LISOIS.

Je vous avais promis, seigneur, de vous servir.

LE DUC.

Malheureux que je suis ! ta sévère rudesse

À cent fois de mes sens combattu la faiblesse.

Ne devais-tu te rendre à mes tristes souhaits

Que quand ma passion t’ordonnait des forfaits ?

Tu ne m’as obéi que pour perdre mon frère !

LISOIS.

Lorsque j’ai refusé ce sanglant ministère,

Votre aveugle courroux n’allait-il pas soudain

Du soin de vous venger charger une autre main ?

LE DUC.

L’amour, le seul amour, de mes sens toujours maître,

En m’ôtant ma raison, m’eût excusé peut-être ;

Mais toi, dont la sagesse et les réflexions

Ont calmé dans ton sein toutes les passions,

Toi dont j’avais tant craint l’esprit ferme et rigide,

Avec tranquillité permettre un parricide !

LISOIS.

Hé bien ! puisque la honte avec le repentir,

Par qui la vertu parle à qui peut la trahir,

D’un si juste remords ont pénétré votre âme ;

Puisque, malgré l’excès de votre aveugle flamme,

Au prix de votre sang vous voudriez sauver

Le sang dont vos fureurs ont voulu vous priver ;

Je puis donc m’expliquer : je puis donc vous apprendre

Que de vous-même enfin Lisois sait vous défendre.

Connaissez-moi, madame, et calmez vos douleurs.

Au duc.

Vous, gardez vos remords ;

À Amélie.

et vous, séchez vos pleurs.

Que ce jour à tous trois soit un jour salutaire.

Venez, paraissez, prince, embrassez votre frère.

Le théâtre s’ouvre, Vamir paraît.

 

 

Scène V

 

LE DUC, AMÉLIE, VAMIR, LISOIS

 

AMÉLIE.

Qui ? vous ?

LE DUC.

Mon frère ?

AMÉLIE.

Ah, ciel !

LE DUC.

Qui l’aurait pu penser ?

VAMIR, s’avançant du fond du théâtre.

J’ose encor te revoir, te plaindre et t’embrasser.

LE DUC.

Mon crime en est plus grand, puisque ton cœur l’oublie.

AMÉLIE.

Lisois, digne héros qui me donnez la vie...

LE DUC.

Il la donne, à tous trois.

LISOIS.

Un indigne assassin

Sur Vamir à mes yeux avait levé la main.

J’ai frappé le barbare ; et prévenant encore

Les aveugles fureurs du feu qui vous dévore,

J’ai feint d’avoir versé ce sang si précieux,

Sûr que le repentir vous ouvrirait les yeux.

LE DUC.

Après ce grand exemple, et ce service insigne,

Le prix que je t’en dois, c’est de m’en rendre digne.

Le fardeau de mon crime est trop pesant pour moi ;

Mes yeux couverts d’un voile, et baissés devant toi,

Craignent de rencontrer et les regards d’un frère,

Et la beauté fatale à tous les deux trop chère.

VAMIR.

Tous deux auprès du roi nous voulions te servir.

Quel est donc ton dessein ? parle.

LE DUC.

De me punir ;

De nous rendre à tous trois une égale justice ;

D’expier devant vous, par le plus grand supplice,

Le plus grand des forfaits, où la fatalité,

L’amour et le courroux m’avaient précipité.

J’adorais Amélie, et ma flamme cruelle

Dans mon cœur désolé s’irrite encor pour elle.

Lisois sait à quel point j’adorais ses appas,

Quand ma jalouse rage ordonnait ton trépas.

Dévoré malgré moi du feu qui me possède,

Je l’adore encor plus... et mon amour la cède.

Je m’arrache le cœur en vous rendant heureux :

Aimez-vous ; mais au moins pardonnez-moi tous deux.

VAMIR.

Ah ! ton frère à tes pieds, digne de ta clémence,

Égale tes bienfaits par sa reconnaissance.

AMÉLIE.

Oui, seigneur, avec lui j’embrasse vos genoux ;

La plus tendre amitié va me rejoindre à vous.

Vous me payez trop bien de mes douleurs souffertes.

LE DUC.

Ah ! c’est trop me montrer mes malheurs et mes pertes.

Mais vous m’apprenez tous à suivre la vertu.

Ce n’est point à demi que mon cœur est rendu :

À Vamir.

Je suis en tout ton frère ; et mon âme attendrie

Imite votre exemple, et chérit sa patrie.

Allons apprendre au roi, pour qui vous combattez,

Mon crime, mes remords et vos félicités.

Oui, je veux égaler votre foi, votre zèle,

Au sang, à la patrie, à l’amitié fidèle ;

Et vous faire oublier, après tant de tourments,

À force de vertus, tous mes égarements.

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