Alzire (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes, en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 27 janvier 1736.

 

Personnages

 

DON GUSMAN, gouverneur du Pérou

DON ALVAREZ, père de Gusman, ancien gouverneur

ZAMORE, souverain d’une partie du Potose

MONTÈZE, souverain d’une autre partie

ALZIRE, fille de Montèze

ÉMIRE, suivante d’Alzire

CÉPHANE, suivante d’Alzire

OFFICIERS ESPAGNOLS

AMÉRICAINS

 

La scène est dans la ville de Los-Reyes, autrement Lima.

 

 

ÉPÎTRE À MADAME DU CHATELET

 

Madame,

 

Quel faible hommage pour vous qu’un de ces ouvrages de poésie qui n’ont qu’un temps, qui doivent leur mérite à la faveur passagère du public et à l’illusion du théâtre, pour tomber ensuite dans la foule et dans l’obscurité !

Qu’est-ce en effet qu’un roman mis en action et en vers, devant celle qui lit les ouvrages de géométrie avec la même facilité que les autres lisent les romans ; devant celle qui n’a trouvé dans Locke, ce sage précepteur du genre humain, que ses propres sentiments et l’histoire de ses pensées ; enfin, aux yeux d’une personne qui, née pour les agréments, leur préfère la vérité ?

Mais, madame, le plus grand génie, et sûrement le plus désirable, est celui qui ne donne l’exclusion à aucun des beaux arts. Ils sont tous la nourriture et le plaisir de l’âme : y en a-t-il dont on doive se priver ? Heureux l’esprit que la philosophie ne peut dessécher, et que les charmes des belles lettres ne peuvent amollir, qui sait se fortifier avec Locke, s’éclairer avec Clarke et Newton, s’élever dans la lecture de Cicéron et de Bossuet, s’embellir par les charmes de Virgile et du Tasse !

Tel est votre génie, madame : il faut que je ne craigne point de le dire, quoique vous craigniez de l’entendre. Il faut que votre exemple encourage les personnes de votre sexe et de votre rang à croire qu’on s’anoblit encore en perfectionnant sa raison, et que l’esprit donne des grâces.

Il a été un temps en France, et même dans toute l’Europe, où les hommes pensaient déroger, et les femmes sortir de leur état, en osant s’instruire. Les uns ne se croyaient nés que pour la guerre ou pour l’oisiveté, et les autres que pour la coquetterie.

Le ridicule même que Molière et Despréaux ont jeté sur les femmes savantes a semblé, dans un siècle poli, justifier les préjugés de la barbarie. Mais Molière, ce législateur dans la morale et dans les bienséances du monde, n’a pas assurément prétendu, en attaquant les femmes savantes, se moquer de la science et de l’esprit. Il n’en a joué que l’abus et l’affectation, ainsi que dans son Tartufe il a diffamé l’hypocrisie et non pas la vertu.

Si, au lieu de faire une satire contre les femmes, l’exact, le solide, le laborieux, l’élégant Despréaux avait, consulté les femmes de la cour les plus spirituelles, il eût ajouté à l’art et au mérite de ses ouvrages si bien travaillés, des grâces et des fleurs qui leur eussent encore donné un nouveau charme. En vain, dans sa satire des femmes, il a voulu couvrir de ridicule une dame qui avait appris l’astronomie ; il eût mieux fait de l’apprendre lui-même.

L’esprit philosophique fait tant de progrès en France depuis quarante ans, que si Boileau vivait encore, lui qui osait se moquer d’une femme de condition, parce qu’elle voyait en secret Roberval et Sauveur, il serait obligé de respecter et d’imiter celles qui profitent publiquement, des lumières des Maupertuis, des Réaumur, des Mairan, des Du Fay et des Clairault ; de tous ces véritables savants qui n’ont pour objet qu’une science utile, et qui, en la rendant agréable, la rendent insensiblement nécessaire à notre nation. Nous sommes au temps, j’ose le dire, où il faut qu’un poète soit philosophe, et où une femme peut l’être hardiment.

Dans le commencement du dernier siècle, les Français apprirent à arranger des mots. Le siècle des choses est arrivé. Telle qui lisait autrefois Montaigne, l’Astrée et les Contes de la reine de Navarre, était une savante. Les Deshoulières et les Dacier, illustres dans différents genres, sont venues depuis. Mais votre sexe a encore tiré plus de gloire de celles qui ont mérité qu’on fît pour elles le livre charmant des Mondes, et les Dialogues sur la Lumière[1] qui vont paraître, ouvrage peut-être comparable aux Mondes.

Il est vrai qu’une femme qui abandonnerait les devoirs de son état pour cultiver les sciences serait, condamnable, même dans ses succès ; mais, madame, le même esprit qui mène à la connaissance de la vérité est celui qui porte à remplir ses devoirs. La reine d’Angleterre, l’épouse de George II, qui a servi de médiatrice entre les deux plus grands métaphysiciens de l’Europe, Clarté et Leibnitz, et qui pouvait les juger, n’a pas négligé pour cela un moment les soins de reine, de femme et de mère. Christine, qui abandonna le trône pour les beaux arts, fut au rang des grands rois tant qu’elle régna. La petite-fille du grand Condé, dans laquelle on voit revivre l’esprit de son aïeul, n’a-t-elle pas ajouté une nouvelle considération au sang dont elle est sortie ?

Vous, madame, dont on peut citer le nom à côté de celui de tous les princes, vous faites aux lettres le même honneur. Vous en cultivez tous les genres. Elles font votre occupation dans l’âge des plaisirs. Vous faites plus, vous cachez ce mérite, étranger au monde, avec autant de soin que vous l’avez acquis. Continuez, madame, à chérir, à oser cultiver les sciences, quoique cette lumière, longtemps renfermée dans vous-même, ait éclaté malgré vous. Ceux qui ont répandu en secret des bienfaits doivent-ils renoncer à cette vertu quand elle est devenue publique ?

Eh ! pourquoi rougir de son mérite ? L’esprit orné n’est qu’une beauté de plus ; c’est un nouvel empire. On souhaite aux arts la protection des souverains : celle de la beauté n’est-elle pas au dessus ?

Permettez-moi de dire encore qu’une des raisons qui doivent faire estimer les femmes qui font usage de leur esprit, c’est que le goût seul les détermine. Elles ne cherchent en cela qu’un nouveau plaisir, et c’est en quoi elles sont bien louables.

Pour nous autres hommes, c’est souvent par vanité, quelquefois par intérêt, que nous consumons notre vie dans la culture des arts. Nous en faisons les instruments de notre fortune : c’est une espèce de profanation. Je suis fâché qu’Horace dise de lui :

 

« L’indigence est le dieu qui m’inspira des vers.[2] »

 

La rouille de l’envie, l’artifice des intrigues, le poison de la calomnie, l’assassinat de la satire (si j’ose m’exprimer ainsi), déshonorent, parmi les hommes, une profession qui par elle-même a quelque chose de divin.

Pour moi, madame, qu’un penchant invincible a déterminé aux arts dès mon enfance, je me suis dit de bonne heure ces paroles que je vous ai souvent répétées, de Cicéron, ce consul romain qui fut le père de la patrie, de la liberté et de l’éloquence : « Les lettres forment la jeunesse, et font les charmes de l’âge avance. La prospérité en est plus brillante ; l’adversité en reçoit des consolations ; et dans nos maisons, dans celles des autres, dans les voyages, dans la solitude, en tous temps, en tous lieux, elles font la douceur de notre vie.[3] »

Je les ai toujours aimées pour elles-mêmes ; mais à présent, madame, je les cultive pour vous, pour mériter, s’il est possible, de passer auprès de vous le reste de ma vie, dans le sein de la retraite, de la paix, peut-être de la vérité, à qui vous sacrifiez dans votre jeunesse les plaisirs faux mais enchanteurs du monde ; enfin pour être à portée de dire un jour avec Lucrèce, ce poète philosophe dont les beautés et les erreurs vous sont si connues :

 

« Heureux qui, retiré dans le temple des sages,

« Voit en paix sous ses pieds se former les orages :

« Qui contemple de loin les mortels insensés,

« De leur joug volontaire esclaves empressés,

« Inquiets, incertains du chemin qu’il faut suivre,

« Sans penser, sans jouir, ignorant l’art de vivre,

« Dans l’agitation consumant leurs beaux jours,

« Poursuivant la fortune, et rampant dans les cours !

« Ô vanité de l’homme ! ô faiblesse ! ô misère ![4] »

 

Je n’ajouterai rien à cette longue épître, touchant la tragédie que j’ai l’honneur de vous dédier. Comment en parler, madame, après avoir parlé de vous ? Tout ce que je puis dire, c’est que je l’ai composée dans votre maison et sous vos yeux. J’ai voulu la rendre moins indigne de vous, y mettant de la nouveauté, de la vérité et de la vertu. J’ai essayé de peindre[5] ce sentiment généreux, cette humanité, cette grandeur d’âme qui fait le bien et qui pardonne le mal ; ces sentiments tant recommandés par les sages de l’antiquité, et épurés dans notre religion ; ces vraies lois de la nature, toujours si mal suivies. Vous avez ôté bien des défauts à cet ouvrage, vous connaissez ceux qui le défigurent encore. Puisse le public, d’autant plus sévère qu’il a d’abord été plus indulgent, me pardonner, comme vous, mes fautes !

Puisse au moins cet hommage que je vous rends, madame, périr moins vite que mes autres écrits ! Il serait immortel s’il était digne de celle à qui je l’adresse.

Je suis, avec un profond respect, etc.

 

 

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

 

On a tâché dans cette tragédie, toute d’invention et d’une espèce assez neuve, de faire voir combien le véritable esprit de religion l’emporte sur les vertus de la nature.

La religion d’un barbare consiste à offrir à ses dieux le sang de ses ennemis. Un chrétien mal instruit n’est souvent guère plus juste. Être fidèle à quelques pratiques inutiles, et infidèle aux vrais devoirs de l’homme ; faire certaines prières, et garder ses vices ; jeûner, mais haïr ; cabaler, persécuter, voilà sa religion. Celle du chrétien véritable est de regarder tous les hommes comme ses frères, de leur faire du bien et de leur pardonner le mal. Tel est Gusman au moment de sa mort ; tel Alvarez dans le cours de sa vie ; tel j’ai peint Henri IV, même au milieu de ses faiblesses.

On retrouvera dans presque tous mes écrits cette humanité qui doit être le premier caractère d’un être pensant ; on y verra (si j’ose m’exprimer ainsi) le désir du bonheur des hommes, l’horreur de l’injustice et de l’oppression ; et c’est cela seul qui a jusqu’ici tiré mes ouvrages de l’obscurité où leurs défauts devaient les ensevelir.

Voilà pourquoi la Henriade s’est soutenue malgré les efforts de quelques Français jaloux, qui ne voulaient pas absolument que la France eût un poème épique. Il y a toujours un petit nombre de lecteurs qui ne laissent point empoisonner leur jugement du venin des cabales et des intrigues, qui n’aiment que le vrai, qui cherchent toujours l’homme dans l’auteur : voilà ceux devant qui j’ai trouvé grâce. C’est à ce petit nombre d’hommes que j’adresse les réflexions suivantes ; j’espère qu’ils les pardonneront à la nécessité où je suis de les faire.

Un étranger s’étonnait un jour à Paris d’une foule de libelles de toute espèce ; et d’un déchaînement cruel, par lequel un homme était opprimé. « Il faut apparemment, dit-il, que cet homme soit d’une grande ambition, et qu’il cherche à s’élever à quelqu’un de ces postes qui irritent la cupidité humaine et l’envie. – Non, lui répondit-on ; c’est un citoyen obscur, retiré, qui vit plus avec Virgile et Locke qu’avec ses compatriotes, et dont la figure n’est pas plus connue de quelques uns de ses ennemis que du graveur qui a prétendu graver son portrait. C’est l’auteur de quelques pièces qui vous ont fait verser des larmes, et de quelques ouvrages dans lesquels, malgré leurs défauts, vous aimez cet esprit d’humanité, de justice, de liberté qui y règne. Ceux qui le calomnient, ce sont des hommes pour la plupart plus obscurs que lui, qui prétendent lui disputer un peu de fumée, et qui le persécuteront jusqu’à sa mort, uniquement à cause du plaisir qu’il vous a donné. » Cet étranger se sentit quelque indignation pour les persécuteurs, et quelque bienveillance pour le persécuté.

Il est dur, il faut l’avouer, de ne point obtenir de ses contemporains et de ses compatriotes ce que l’on peut espérer des étrangers et de la postérité. Il est bien cruel, bien honteux pour l’esprit humain, que la littérature soit infectée de ces haines personnelles, de ces cabales, de ces intrigues, qui devraient être le partage des esclaves de la fortune. Que gagnent les auteurs en se déchirant mutuellement ? Ils avilissent une profession qu’il ne tient qu’à eux de rendre respectable. Faut-il que l’art de penser, le plus beau partage des hommes, devienne une source de ridicules, et que l’es gens d’esprit, rendus souvent par leurs querelles le jouet des sots, soient les bouffons d’un public dont ils devraient être les maîtres ?

Virgile, Varius, Pollion, Horace, Tibulle, étaient amis ; les monuments de leur amitié subsistent, et apprendront à jamais aux hommes que les esprits supérieurs doivent être unis. Si nous n’atteignons pas à l’excellence de leur génie, ne pouvons-nous pas avoir leurs vertus ? Ces hommes sur qui l’univers avait les yeux, qui avaient à se disputer l’admiration de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, s’aimaient pourtant et vivaient en frères ; et nous, qui sommes renfermés sur un si petit théâtre, nous, dont les noms, à peine connus dans un coin du monde, passeront bientôt comme nos modes, nous nous acharnons les uns contre les autres pour un éclair de réputation, qui, hors de notre petit horizon, ne frappe les yeux de personne. Nous sommes dans un temps de disette ; nous avons peu, nous nous l’arrachons. Virgile et Horace ne se disputaient rien, parce qu’ils étaient dans l’abondance.

On a imprimé un livre, de Morbis Artificum, des Maladies des Artistes. La plus incurable est cette jalousie et cette bassesse. Mais ce qu’il y a de déshonorant, c’est que l’intérêt a souvent plus de part encore que l’envie à toutes ces petites brochures satiriques dont nous sommes inondés. On demandait, il n’y a pas longtemps, à un homme qui avait fait je ne sais quelle mauvaise brochure contre son ami et son bienfaiteur, pourquoi il s’était emporté à cet excès d’ingratitude. Il répondit froidement : Il faut que je vive.[6]

De quelque source que partent ces outrages, il est sûr qu’un homme qui n’est attaqué que dans ses écrits ne doit jamais répondre aux critiques ; car si elles sont bonnes, il n’a autre chose à faire qu’à se corriger ; et si elles sont mauvaises, elles meurent en naissant. Souvenons-nous de la fable du Boccalini. « Un voyageur, dit-il, était importuné, dans son chemin, du bruit des cigales ; il s’arrêta pour les tuer ; il n’en vint pas à bout, et ne fit que s’écarter de sa route : il n’avait qu’à continuer paisiblement son voyage ; les cigales seraient mortes d’elles-mêmes au bout de huit jours. »

Il faut toujours que l’auteur s’oublie ; mais l’homme ne doit jamais s’oublier : se ipsum deserere turpissimum est. On sait que ceux qui n’ont pas assez d’esprit pour attaquer nos ouvrages, calomnient nos personnes ; quelque honteux qu’il soit de leur répondre, il le serait quelquefois davantage de ne leur répondre pas.

On m’a traité dans vingt libelles d’homme sans religion : une des belles preuves qu’on en a apportées, c’est que, dans Œdipe, Jocaste dit ces vers :

 

« Les prêtres ne sont point ce qu’un vain peuple pense ;

« Notre crédulité fait toute leur science. »

 

Ceux qui m’ont fait ce reproche sont aussi raisonnables pour le moins que ceux qui ont imprimé que la Henriade, dans plusieurs endroits, sentait bien son semi-pélagien. On renouvelle souvent cette accusation cruelle d’irréligion, parce que c’est le dernier refuge des calomniateurs. Comment leur répondre ? comment s’en consoler, sinon en se souvenant de la foule de ces grands hommes qui, depuis Socrate jusqu’à Descartes, ont essuyé ces calomnies atroces ? Je ne ferai ici qu’une seule question : Je demande qui a le plus de religion, ou le calomniateur qui persécute, ou le calomnié qui pardonne ?

Ces mêmes libelles me traitent d’homme envieux de la réputation d’autrui : je ne connais l’envie que par le mal qu’elle m’a voulu faire. J’ai défendu à mon esprit d’être satirique, et il est impossible à mon cœur d’être envieux. J’en appelle à l’auteur de Rhadamiste et d’Électre, qui par ces deux ouvrages m’inspira le premier désir d’entrer quelque temps dans la même carrière : ses succès ne m’ont jamais coûté d’autres larmes que celles que l’attendrissement m’arrachait aux représentations de ses pièces ; il sait qu’il n’a fait naître en moi que de l’émulation et de l’amitié.[7]

 

J’ose dire avec confiance que je suis plus attaché aux beaux arts qu’à mes écrits. Sensible à l’excès, dès mon enfance, pour tout ce qui porte le caractère du génie, je regarde un grand poète, un bon musicien, un bon peintre, un sculpteur habile (s’il a de la probité), comme un homme que je dois chérir, comme un frère que les arts m’ont donné. Les jeunes gens qui voudront s’appliquer aux lettres trouveront en moi un ami ; plusieurs y ont trouvé un père. Voilà mes sentiments : quiconque a vécu avec moi sait bien que je n’en ai point d’autres.

Je me suis cru obligé de parler ainsi au public sur moi-même une fois en ma vie. À l’égard de ma tragédie, je n’en dirai rien. Réfuter des critiques est un vain amour-propre ; confondre la calomnie est un devoir.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

ALVAREZ, GUSMAN

 

ALVAREZ.

Du conseil de Madrid l’autorité suprême

Pour successeur enfin me donne un fils que j’aime.

Faites régner le prince et le Dieu que je sers

Sur la riche moitié d’un nouvel univers :

Gouvernez cette rive, en malheurs trop féconde,

Qui produit les trésors et les crimes du monde.

Je vous remets, mon fils, ces honneurs souverains

Que la vieillesse arrache à mes débiles mains.

J’ai consumé mon âge au sein de l’Amérique ;

Je montrai le premier au peuple du Mexique[8]

L’appareil inouï, pour ces mortels nouveaux,

De nos châteaux ailés qui volaient sur les eaux :

Des mers de Magellan jusqu’aux astres de l’ourse,

Les vainqueurs castillans ont dirigé ma course :

Heureux si j’avais pu, pour fruit de mes travaux,

En mortels vertueux changer tous ces héros ![9]

Mais qui peut arrêter l’abus de la victoire ?

Leurs cruautés, mon fils, ont obscurci leur gloire,[10]

Et j’ai pleuré longtemps sur ces tristes vainqueurs

Que le ciel fit si grands, sans les rendre meilleurs.

Je touche au dernier pas de ma longue carrière,

Et mes veux sans regret quitteront la lumière,

S’ils vous ont vu régir sous d’équitables lois

L’empire du Potose et la ville des rois.

GUSMAN.

J’ai conquis avec vous ce sauvage hémisphère ;

Dans ces climats brûlants j’ai vaincu sous mon père ;

Je dois de vous encore apprendre à gouverner,

Et recevoir vos lois plutôt que d’en donner.

ALVAREZ.

Non, non, l’autorité ne veut point de partage.

Consumé de travaux, appesanti par l’âge,

Je suis las du pouvoir ; c’est assez si ma voix

Parle encore au conseil, et règle vos exploits.

Croyez-moi, les humains, que j’ai trop su connaître,

Méritent peu, mon fils, qu’on veuille être leur maître.

Je consacre à mon Dieu, négligé trop longtemps,

De ma caducité les restes languissants.

Je ne veux qu’une grâce, elle me sera chère ;

Je l’attends comme ami, je la demande en père.

Mon fils, remettez-moi ces esclaves obscurs,

Aujourd’hui par votre ordre arrêtés dans nos murs.

Songez que ce grand jour doit être un jour propice,

Marqué par la clémence, et non par la justice.

GUSMAN.

Quand vous priez un fils, seigneur, vous commandez ;

Mais daignez voir au moins ce que vous hasardez.

D’une ville naissante, encor mal assurée,

Au peuple américain nous défendons l’entrée :

Empêchons, croyez-moi, que ce peuple orgueilleux

Au fer qui l’a dompté n’accoutume ses yeux ;

Que, méprisant nos lois, et prompt à les enfreindre,

Il ose contempler des maîtres qu’il doit craindre.

Il faut toujours qu’il tremble, et n’apprenne à nous voir

Qu’armés de la vengeance ainsi que du pouvoir.

L’Américain farouche est un monstre sauvage,

Qui mord en frémissant le frein de l’esclavage ;

Soumis au châtiment, fier dans l’impunité,

De la main qui le flatte il se croit redouté.

Tout pouvoir, en un mot, périt par l’indulgence,

Et la sévérité produit l’obéissance.

Je sais qu’aux Castillans il suffit de l’honneur,

Qu’à servir sans murmure ils mettent leur grandeur :

Mais le reste du monde, esclave de la crainte,

À besoin qu’en l’opprime, et sert avec contrainte.

Les dieux même adorés dans ces climats affreux,

S’ils ne sont teints de sang, n’obtiennent point de vœux.[11]

ALVAREZ.

Ah ! mon fils, que je hais ces rigueurs tyranniques !

Les pouvez-vous aimer, ces forfaits politiques,

Vous, chrétien, Vous choisi pour régner désormais

Sur dés chrétiens nouveaux au nom d’un Dieu de paix ?

Vos yeux ne sont-ils pas assouvis des ravages

Qui de ce continent dépeuplent les rivages ?

Des bords de l’Orient n’étais-je donc venu

Dans un monde idolâtre, à l’Europe inconnu,

Que pour voir abhorrer sous ce brûlant tropique

Et le nom de l’Europe, et le nom catholique ?

Ah ! Dieu nous envoyait, quand de nous il fît choix,

Pour annoncer son nom, pour faire aimer ses lois :

Et nous, de ce climat destructeurs implacables,

Nous, et d’or et de sang toujours insatiables,

Déserteurs de ces lois qu’il fallait enseigner,

Nous égorgeons ce peuple, au lieu de le gagner.

Par nous tout est en sang, par nous tout est en poudre,

Et nous n’avons du ciel imité que la foudre.

Notre nom, je l’avoue, inspire la terreur ;

Les Espagnols sont craints, mais ils sont en horreur :

Fléaux du Nouveau-Monde, injustes, vains, avares,

Nous seuls en ces climats nous sommes les barbares.

L’Américain, farouche en sa simplicité,

Nous égale en courage, et nous passe en bonté.

Hélas ! si comme vous il était sanguinaire,

S’il n’avait des vertus, vous n’auriez plus de père.

Avez-vous oublié qu’ils m’ont sauvé le jour ?

Avez-vous oublié que près de ce séjour

Je me vis entouré par ce peuple en furie,

Rendu cruel enfin par notre barbarie ?

Tous les miens, à mes yeux, terminèrent leur sort.

J’étais seul, sans secours, et j’attendais la mort :

Mais à mon nom, mon fils, je vis tomber leurs armes.

Un jeune Américain, les yeux baignés de larmes,

Au lieu de me frapper, embrassa mes genoux.

« Alvarez, me dit-il, Alvarez, est-ce vous ?

« Vivez, votre vertu nous est trop nécessaire :

« Vivez, aux malheureux servez longtemps de père :

« Qu’un peuple de tyrans, qui veut nous enchaîner,

« Du moins par cet exemple apprenne à pardonner !

« Allez, la grandeur d’âme est ici le partage

« Du peuple infortuné qu’ils ont nommé sauvage. »

Eh bien, vous gémissez : je sens qu’à ce récit

Votre cœur, malgré vous, s’émeut et s’adoucit.

L’humanité vous parle, ainsi que votre père.

Ah ! si la cruauté vous était toujours chère,

De quel front aujourd’hui pourriez-vous vous offrir

Au vertueux objet qu’il vous faut attendrir,

À la fille des rois de ces tristes contrées

Qu’à vos sanglantes mains la fortune a livrées ?

Prétendez-vous, mon fils, cimenter ces liens

Par le sang répandu de ses concitoyens ?

Ou bien attendez-vous que ses cris et ses larmes

De vos sévères mains fassent tomber les armes ?

GUSMAN.

Hé bien ! vous l’ordonnez, je brise leurs liens,

J’y consens ; mais songez qu’il faut qu’ils soient chrétiens :

Ainsi le veut la loi : quitter l’idolâtrie

Est un titre en ces lieux pour mériter la vie ;

À la religion gagnons-les à ce prix :

Commandons aux cœurs même, et forçons les esprits.

De la nécessité le pouvoir invincible

Traîne au pied des autels un courage inflexible.

Je veux que ces mortels, esclaves de ma loi,

Tremblent sous un seul Dieu, comme sous un seul roi.

ALVAREZ.

Écoutez-moi, mon fils ; plus que vous je désire

Qu’ici la vérité fonde un nouvel empire,

Que le ciel et l’Espagne y soient sans ennemis ;

Mais les cœurs opprimés ne sont jamais soumis.

J’en ai gagné plus d’un, je n’ai forcé personne ;

Et le vrai Dieu, mon fils, est un Dieu qui pardonne.

GUSMAN.

Je me rends donc, seigneur, et vous l’avez voulu :

Vous avez sur un fils un pouvoir absolu ;

Oui, vous amolliriez le cœur le plus farouche :

L’indulgente vertu parle par votre bouche.

Eh bien ! puisque le ciel voulut vous accorder

Ce don, cet heureux don de tout persuader,

C’est de vous que j’attends le bonheur de ma vie.

Alzire, contre moi par mes feux enhardie,

Se donnant à regret, ne me rend point heureux.

Je l’aime, je l’avoue, et plus que je ne veux ;

Mais enfin je ne puis, même en voulant lui plaire,

De mon cœur trop altier fléchir le caractère ;

Et rampant sous ses lois, esclave d’un coup d’œil,

Par des soumissions caresser son orgueil.

Je ne veux point sur moi lui donner tant d’empire.

Vous seul vous pouvez tout sur le père d’Alzire :

En un mot, parlez-lui pour la dernière fois ;

Qu’il commande à sa fille, et force enfin son choix.

Daignez... Mais c’en est trop, je rougis que mon père

Pour l’intérêt d’un fils s’abaisse à la prière.

ALVAREZ.

C’en est fait. J’ai parlé, mon fils, et sans rougir.

Montèze a vu sa fille, il l’aura su fléchir.

De sa famille auguste, en ces lieux prisonnière,

Le ciel a par mes soins consolé la misère.

Pour le vrai Dieu Montèze a quitté ses faux dieux.

Lui-même de sa fille a dessillé les yeux.

De tout ce nouveau monde Alzire est le modèle ;

Les peuples incertains fixent les yeux sur elle :

Son cœur aux Castillans va donner tous les cœurs ;

L’Amérique à genoux adoptera nos mœurs ;

La foi doit y jeter ses racines profondes ;

Votre hymen est le nœud qui joindra les deux mondes.

Ces féroces humains, qui détestent nos lois,

Voyant entre vos bras la fille de leurs rois,

Vont d’un esprit moins fier, et d’un cœur plus facile,

Sous votre joug heureux baisser un front docile ;

Et je verrai, mon fils, grâce à ces doux liens,

Tous les cœurs désormais espagnols et chrétiens.

Montèze vient ici. Mon fils, allez m’attendre

Aux autels, où sa fille avec lui va se rendre.

 

 

Scène II

 

ALVAREZ, MONTÈZE

 

ALVAREZ.

Eh bien ! votre sagesse et votre autorité

Ont d’Alzire en effet fléchi la volonté ?

MONTÈZE.

Père des malheureux, pardonne si ma fille,

Dont Gusman détruisit l’empire et la famille,

Semble éprouver encore un reste de terreur,

Et d’un pas chancelant marche vers son vainqueur.

Les nœuds qui vont unir l’Europe et ma patrie

Ont révolté ma fille en ces climats nourrie ;

Mais tous les préjugés s’effacent à ta voix :

Tes mœurs nous ont appris à révérer tes lois.

C’est par toi que le ciel à nous s’est fait connaître ;

Notre esprit éclairé te doit son nouvel être.

Sous le fer castillan ce monde est abattu ;

Il cède à la puissance, et nous à la vertu.

De tes concitoyens la rage impitoyable

Aurait rendu comme eux leur Dieu même haïssable :

Nous détestions ce Dieu qu’annonça leur fureur ;

Nous l’aimons dans toi seul, il s’est peint dans ton cœur.

Voilà ce qui te donne et Montèze et ma fille ;

Instruits par tes vertus, nous sommes ta famille.

Sers-lui longtemps de père, ainsi qu’à nos états.

Je la donne à ton fils, je la mets dans ses bras ;

Le Pérou, le Potose, Alzire est sa conquête :

Va dans ton temple auguste en ordonner la fête :

Va, je crois voir des cieux les peuples éternels

Descendre de leur sphère, et se joindre aux mortels.

Je réponds de ma fille ; elle va reconnaître

Dans le fier don Gusman son époux et son maître.

ALVAREZ.

Ah ! puisque enfin mes mains ont pu former ces nœuds,

Cher Montèze, au tombeau je descends trop heureux.

Toi qui nous découvris ces immenses contrées,

Rends du monde aujourd’hui les bornes éclairées :

Dieu des chrétiens, préside à ces vœux solennels,

Les premiers qu’en ces lieux on forme à tes autels :

Descends, attire à toi l’Amérique étonnée !

Adieu, je vais presser cet heureux hyménée :

Adieu, je vous devrai le bonheur de mon fils.

 

 

Scène III

 

MONTÈZE

 

Dieu, destructeur des dieux que j’avais trop servis,

Protège de mes ans la fin dure et funeste !

Tout me fut enlevé, ma fille ici me reste ;

Daigne veiller sur elle, et conduire son cœur !

 

 

Scène IV

 

MONTÈZE, ALZIRE

 

MONTÈZE.

Ma fille, il eu est temps, consens à ton bonheur ;

Ou plutôt, si ta foi, si ton cœur me seconde,

Par ta félicité fais le bonheur du monde :

Protège les vaincus, commande à nos vainqueurs,

Éteins entre leurs mains leurs foudres destructeurs :

Remonte au rang des rois du sein de la misère ;

Tu dois à ton état plier ton caractère :

Prends un cœur tout nouveau ; viens, obéis, suis-moi,

Et renais Espagnole, en renonçant à toi.

Sèche tes pleurs, Alzire, ils outragent ton père.

ALZIRE.

Tout mon sang est à vous ; mais si je vous suis chère,

Voyez mon désespoir, et lisez dans mon cœur.

MONTÈZE.

Non, je ne veux plus voir ta honteuse douleur :

J’ai reçu ta parole, il faut qu’on l’accomplisse.

ALZIRE.

Vous m’avez arraché cet affreux sacrifice.

Mais quel temps, justes cieux, pour engager ma foi !

Voici ce jour horrible où tout périt pour moi,

Où de ce fier Gusman le fer osa détruire

Des enfants du soleil le redoutable empire.

Que ce jour est marqué par des signes affreux !

MONTÈZE.

Nous seuls rendons les jours heureux ou malheureux.

Quitte un vain préjugé, l’ouvrage de nos prêtres,

Qu’à nos peuples grossiers ont transmis nos ancêtres.

ALZIRE.

Au même jour, hélas ! le vengeur de l’état,

Zamore, mon espoir, périt dans le combat ;

Zamore, mon amant, choisi pour votre gendre !

MONTÈZE.

J’ai donné comme toi des larmes à sa cendre ;

Les morts dans le tombeau n’exigent point de foi ;

Porte, porte aux autels un cœur maître de soi ;

D’un amour insensé pour des cendres éteintes

Commande à ta vertu d’écarter les atteintes.

Tu dois ton âme entière à la loi des chrétiens ;

Dieu t’ordonne par moi de former ces liens :

Il t’appelle aux autels, il règle ta conduite ;

Entends sa voix.

ALZIRE.

Mon père, où m’avez-vous réduite ?

Je sais ce qu’est un père, et quel est son pouvoir :

M’immoler quand il parle est mon premier devoir,

Et mon obéissance a passé les limites

Qu’à ce devoir sacré la nature a prescrites.

Mes yeux n’ont jusqu’ici rien vu que par vos yeux,

Mon cœur changé par vous abandonna ses dieux ;

Je ne regrette point leurs grandeurs terrassées,

Devant ce Dieu nouveau comme nous abaissées.

Mais vous, qui m’assuriez, dans mes troubles cruels,

Que la paix habitait au pied de ses autels,

Que sa loi, sa morale, et consolante et pure,

De mes sens désolés guérirait la blessure,

Vous trompiez ma faiblesse. Un trait toujours vainqueur

Dans le sein de ce Dieu vient déchirer mon cœur :

Il y porte une image à jamais renaissante ;

Zamore vit encore au cœur de son amante.

Condamnez, s’il le faut, ces justes sentiments,

Ce feu victorieux de la mort et du temps,

Cet amour immortel, ordonné par vous-même ;

Unissez votre fille au fier tyran qui l’aime ;

Mon pays le demande, il le faut, j’obéis :

Mais tremblez en formant ces nœuds mal assortis ;

Tremblez, vous qui d’un Dieu m’annoncez la vengeance,

Vous qui me condamnez d’aller en sa présence

Promettre à cet époux, qu’on me donne aujourd’hui,

Un cœur qui brûle encor pour un autre que lui.

MONTÈZE.

Ah ! que dis-tu, ma fille ? épargne ma vieillesse ;

Au nom de la nature, au nom de ma tendresse,

Par nos destins affreux que ta main peut changer,

Par ce cœur paternel cpte tu viens d’outrager,

Ne rends point de mes ans la fin trop douloureuse !

Ai-je fait un seul pas que pour te rendre heureuse ?

Jouis de mes travaux, mais crains d’empoisonner

Ce bonheur difficile où j’ai su t’amener.

Ta carrière nouvelle, aujourd’hui commencée,

Par la main du devoir est à jamais tracée ;

Ce monde gémissant te presse d’y courir,

Il n’espère qu’en toi : voudrais-tu le trahir ?

Apprends à te dompter.

ALZIRE.

Faut-il apprendre à feindre ?

Quelle science, hélas !

 

 

Scène V

 

GUSMAN, ALZIRE

 

GUSMAN.

J’ai sujet de me plaindre

Que l’on oppose encore à mes empressements

L’offensante lenteur de ces retardements.

J’ai suspendu ma loi prête à punir l’audace

De tous ces ennemis dont vous vouliez la grâce :

Ils sont en liberté ; mais j’aurais à rougir

Si ce faible service eût pu vous attendrir.

J’attendais encor moins de mon pouvoir suprême ;

Je voulais vous devoir à ma flamme, à vous-même ;

Et je ne pensais pas, dans mes vœux satisfaits,

Que ma félicité vous coûtât des regrets.

ALZIRE.

Que puisse seulement la colère céleste

Ne pas rendre ce jour à tous les deux funeste !

Vous voyez quel effroi me trouble et me confond :

Il parle dans mes yeux, il est peint sur mon front.

Tel est mon caractère : et jamais mon visage

N’a de mon cœur encor démenti le langage.

Qui peut se déguiser pourrait trahir sa foi ;

C’est un art de l’Europe : il n’est pas fait pour moi.

GUSMAN.

Je vois votre franchise, et je sais que Zamore

Vit dans votre mémoire, et vous est cher encore.

Ce cacique[12] obstiné, vaincu dans les combats,

S’arme encor contre moi de la nuit du trépas.

Vivant, je l’ai dompté : mort, doit-il être à craindre ?

Cessez de m’offenser, et cessez de le plaindre ;

Votre devoir, mon nom, mon cœur, en sont blessés ;

Et ce cœur est jaloux des pleurs que vous versez.

ALZIRE.

Ayez moins de colère et moins de jalousie ;

Un rival au tombeau doit causer peu d’envie :

Je l’aimai, je l’avoue, et tel fut mon devoir ;

De ce monde opprimé Zamore était l’espoir :

Sa foi me fut promise, il eut pour moi des charmes,

Il m’aima : son trépas me coûte encor des larmes.

Vous, loin d’oser ici condamner ma douleur,

Jugez de ma constance, et connaissez mon cœur ;

Et, quittant avec moi cette fierté cruelle,

Méritez, s’il se peut, un cœur aussi fidèle.[13]

 

 

Scène VI

 

GUSMAN

 

Son orgueil, je l’avoue, et sa sincérité,

Étonne mon courage et plaît à ma fierté.

Allons, ne souffrons pas que cette humeur altière

Coûte plus à dompter que l’Amérique entière.

La grossière nature, en formant ses appas,

Lui laisse un cœur sauvage et fait pour ces climats.

Le devoir fléchira son courage rebelle ;

Ici tout m’est soumis, il né reste plus qu’elle ;

Que l’hymen en triomphe, et qu’on ne dise plus

Qu’un vainqueur et qu’un maître essuya des refus.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

ZAMORE, AMÉRICAINS

 

ZAMORE.

Amis, de qui l’audace, aux mortels peu commune,

Renaît dans les dangers, et croît dans l’infortune ;

Illustres compagnons de mon funeste sort,

N’obtiendrons-nous jamais la vengeance ou la mort ?

Vivrons-nous sans servir Alzire et la patrie,

Sans ôter à Gusman sa détestable vie,

Sans trouver, sans punir cet insolent vainqueur,

Sans venger mon pays qu’a perdu sa fureur ?

Dieux impuissants ! dieux vains de nos vastes contrées !

À des dieux ennemis vous les avez livrées :

Et six cents Espagnols ont détruit sous leurs coups

Mon pays et mon trône, et vos temples et vous.

Vous n’avez plus d’autels, et je n’ai plus d’empire ;

Nous avons tout perdu : je suis privé d’Alzire.

J’ai porté mon courroux, ma honte et mes regrets

Dans les sables mouvants, dans le fond des forêts.

De la zone brûlante et du milieu du monde,

L’astre du jour[14] a vu ma course vagabonde,

Jusqu’aux lieux où, cessant d’éclairer nos climats,

Il ramène l’année, et revient sûr ses pas.

Enfin votre amitié, vos soins, vôtre vaillance,

À mes vastes desseins ont rendu l’espérance ;

Et j’ai cru satisfaire, en cet affreux séjour,

Deux vertus de mon cœur, la vengeance et l’amour.

Nous avons rassemblé des mortels intrépides,

Éternels ennemis de nos maîtres avides ;

Nous les avons laissés dans ces forêts errants,

Pour observer ces murs bâtis par nos tyrans.

J’arrive, on nous saisit : une foule inhumaine

Dans des gouffres profonds nous plongé et nous enchaîne.

De ces lieux infernaux on nous laisse sortir,

Sans que de notre sort on nous daigne avertir.

Amis, où sommes-nous ? ne pourra-t-on m’instruire

Qui commande en ces lieux, quel est le sort d’Alzire,

Si Montèze est esclave et voit encor le jour,

S’il traîne ses malheurs en cette horrible cour ?

Chers et tristes amis du malheureux Zamore,

Ne pouvez-vous m’apprendre un destin que j’ignore ?

UN AMÉRICAIN.

En des lieux différents, comme toi mis aux fers,

Conduits en ce palais par des chemins divers,

Étrangers, inconnus chez ce peuple farouche,

Nous n’avons rien appris de tout ce qui te touche.

Cacique infortuné, digne d’un meilleur sort,

Du moins si nos tyrans ont résolu ta mort,

Tes amis avec toi, prêts à cesser de vivre,

Sont dignes de t’aimer et dignes de te suivre.

ZAMORE.

Après l’honneur de vaincre, il n’est rien sous les cieux

De plus grand en effet qu’un trépas glorieux ;

Mais mourir dans l’opprobre et dans l’ignominie,

Mais laisser en mourant des fers à sa patrie,

Périr sans se venger, expirer par les mains

De ces brigands d’Europe, et de ces assassins

Qui, de sang enivrés, de nos trésors avides,

De ce monde usurpé désolateurs perfides,

Ont osé me livrer à des tourments honteux,

Pour m’arracher des biens plus méprisables qu’eux ;

Entraîner au tombeau des citoyens qu’on aime ;

Laisser à ces tyrans la moitié de soi-même ;

Abandonner Alzire à leur lâche fureur :

Cette mort est affreuse, et fait frémir d’horreur.

 

 

Scène II

 

ALVAREZ, ZAMORE, AMÉRICAINS

 

ALVAREZ.

Soyez libres, vivez.

ZAMORE.

Ciel ! que viens-je d’entendre ?

Quelle est cette vertu, que je ne puis comprendre ?

Quel vieillard ou quel dieu vient ici m’étonner ?

Tu parais Espagnol, et tu sais pardonner !

Es-tu roi ? cette ville est-elle en ta puissance ?

ALVAREZ.

Non ; mais je puis au moins protéger l’innocence.

ZAMORE.

Quel est donc ton destin, vieillard trop généreux ?

ALVAREZ.

Celui de secourir les mortels malheureux.

ZAMORE.

Et qui peut t’inspirer cette auguste clémence ?

ALVAREZ.

Dieu, ma religion, et la reconnaissance.

ZAMORE.

Dieu ? ta religion ? Quoi ! ces tyrans cruels,

Monstres désaltérés dans le sang des mortels,

Qui dépeuplent la terre, et dont la barbarie

En vaste solitude a changé ma patrie,

Dont l’infâme avarice est la suprême loi,

Mon père, ils n’ont donc pas le même Dieu que toi ?

ALVAREZ.

Ils ont le même Dieu, mon fils ; mais ils l’outragent :

Nés sous la loi des saints, dans le crime ils s’engagent.

Ils ont tous abusé de leur nouveau pouvoir ;

Tu connais leurs forfaits, mais connais mon devoir.

Le soleil par deux fois a, d’un tropique à l’autre,

Éclairé dans sa marche et ce monde et le nôtre,

Depuis que l’un des tiens, par un noble secours,

Maître de mon destin, daigna sauver mes jours.

Mon cœur, dès ce moment, partagea vos misères ;

Tous vos concitoyens sont devenus mes frères ;

Et je mourrais heureux si je pouvais trouver

Ce héros inconnu qui m’a pu conserver.

ZAMORE.

À ses traits, à son âge, à sa vertu suprême,

C’est lui, n’en doutons point, c’est Alvarez lui-même.

Pourrais-tu parmi nous reconnaître le bras

À qui le ciel permit d’empêcher ton trépas ?

ALVAREZ.

Que me dit-il ? Approche. Ô ciel ! ô Providence !

C’est lui, voilà l’objet de ma reconnaissance.

Mes yeux, mes tristes yeux affaiblis par les ans,

Hélas ! avez-vous pu le chercher si longtemps ?

Il l’embrasse.

Mon bienfaiteur ! mon fils ! parle, que dois-je faire ?

Daigne habiter ces lieux, et je t’y sers de père.

La mort a respecté ces jours que je te doi,

Pour me donner le temps de m’acquitter vers toi.

ZAMORE.

Mon père, ah ! si jamais ta nation cruelle

Avait de tes vertus montré quelque étincelle,

Crois-moi, cet univers aujourd’hui désolé

Au devant de leur joug sans peine aurait volé.

Mais autant que ton âme est bienfaisante et pure,

Autant leur cruauté fait frémir la nature :

Et j’aime mieux périr que de vivre avec eux.

Tout ce que j’ose attendre, et tout ce que je veux,

C’est de savoir au moins si leur main sanguinaire

Du malheureux Montèze a fini la misère ;

Si le père d’Alzire... hélas ! tu vois les pleurs

Qu’un souvenir trop cher arrache à mes douleurs.

ALVAREZ.

Ne cache point tes pleurs, cesse de t’en défendre ;

C’est de l’humanité la marque la plus tendre.

Malheur aux cœurs ingrats, et nés pour les forfaits,

Que les douleurs d’autrui n’ont attendris jamais !

Apprends que ton ami, plein de gloire et d’années,

Coule ici près de moi ses douces destinées.

ZAMORE.

Le verrai-je ?

ALVAREZ.

Oui ; crois-moi, puisse-t-il aujourd’hui

T’en gager à penser, à vivre comme lui !

ZAMORE.

Quoi ! Montèze, dis-tu...

ALVAREZ.

Je veux que de sa bouche

Tu sois instruit ici de tout ce qui le touche,

Du sort qui nous unit, de ces heureux liens

Qui vont joindre mon peuple à tes concitoyens.

Je vais dire à mon fils, dans l’excès de ma joie,

Ce bonheur inouï que le ciel nous envoie.

Je te quitte un moment, mais c’est pour te servir,

Et pour serrer les nœuds qui vont tous nous unir.

 

 

Scène III

 

ZAMORE, AMÉRICAINS

 

ZAMORE.

Des cieux enfin sur moi la bonté se déclare ;

Je trouve un homme juste en ce séjour barbare.

Alvarez est un dieu qui, parmi ces pervers,

Descend pour adoucir les mœurs de l’univers.

Il a, dit-il, un fils ; ce fils sera mon frère :

Qu’il soit digne, s’il peut, d’un si vertueux père !

Ô jour ! ô doux espoir à mon cœur éperdu !

Montèze, après trois ans, tu vas m’être rendu !

Alzire, chère Alzire, ô toi que j’ai servie !

Toi pour qui j’ai tout fait, toi l’âme de ma vie,

Serais-tu dans ces lieux ? hélas ! me gardes-tu

Cette fidélité, la première vertu ?

Un cœur infortuné n’est point sans défiance...

Mais quel autre vieillard à mes regards s’avance ?

 

 

Scène IV

 

MONTÈZE, ZAMORE, AMÉRICAINS

 

ZAMORE.

Cher Montèze, est-ce toi que je tiens dans mes bras ?

Revois ton cher Zamore échappé du trépas,

Qui du sein du tombeau renaît pour te défendre ;

Revois ton tendre ami, ton allié, ton gendre.

Alzire est-elle ici ? parle, quel est son sort ?

Achève de me rendre, ou la vie ou la mort.

MONTÈZE.

Cacique malheureux ! sur le bruit de ta perte,

Aux plus tendres regrets notre âme était ouverte ;

Nous te redemandions à nos cruels destins,

Autour d’un vain tombeau que t’ont dressé nos mains.

Tu vis ; puisse le ciel te rendre un sort tranquille !

Puissent tous nos malheurs finir dans cet asile !

Zamore, ah ! quel dessein t’a conduit en ces lieux ?

ZAMORE.

La soif de me venger, toi, ta fille et mes dieux.

MONTÈZE.

Que dis-tu ?

ZAMORE.

Souviens-toi du jour épouvantable

Où ce fier Espagnol, terrible, invulnérable

Renversa, détruisit jusqu’en leurs fondements

Ces murs que du Soleil ont bâtis les enfants ;[15]

Gusman était son nom. Le destin qui m’opprime

Ne m’apprit rien de lui que son nom et son crime.

Ce nom, mon cher Montèze, à mon cœur si fatal,

Du pillage et du meurtre était l’affreux signal.

À ce nom, de mes bras on arracha ta fille ;

Dans un vil esclavage on traîna ta famille :

On démolit ce temple, et ces autels chéris,

Où nos dieux m’attendaient pour me nommer ton fils :

On me traîna vers lui : dirai-je à quel supplice,

À quels maux me livra sa barbare avarice,

Pour m’arracher ces biens par lui déifiés,

Idoles de son peuple, et que je foule aux pieds ?

Je fus laissé mourant au milieu des tortures.

Le temps ne peut jamais affaiblir les injures :

Je viens après trois ans d’assembler des amis,

Dans leur commune haine avec nous affermis :

Ils sont dans nos forêts, et leur foule héroïque

Vient périr sous ces murs, ou venger l’Amérique.

MONTÈZE.

Je te plains ; mais hélas ! où vas-tu l’emporter ?

Ne cherche point la mort qui voulait t’éviter.

Que peuvent tes amis, et leurs armes fragiles,

Des habitants des eaux dépouilles inutiles,

Ces marbres impuissants en sabres façonnés,

Ces soldats presque nus et mal disciplinés,

Contre ces fiers géants, ces tyrans de la terre,

De fer étincelants, armés de leur tonnerre,

Qui s’élancent sur nous, aussi prompts que les vents,

Sur des monstres guerriers pour eux obéissants ?

L’univers a cédé ; cédons, mon cher Zamore.

ZAMORE.

Moi fléchir, moi ramper, lorsque je vis encore !

Ah, Montèze ! crois-moi, ces foudres, ces éclairs.

Ce fer dont nos tyrans sont armés et couverts,

Ces rapides coursiers qui sous eux font la guerre,

Pouvaient à leur abord épouvanter la terre :

Je les vois d’un œil fixe, et leur ose insulter ;

Pour les vaincre il suffit de ne rien redouter.

Leur nouveauté, qui seule a fait ce monde esclave,

Subjugue qui la craint, et cède à qui la brave.

L’or, ce poison brillant qui naît dans nos climats,

Attire ici l’Europe, et ne nous défend pas.

Le fer manque à nos mains ; les cieux, pour nous avares,

Ont fait ce don funeste à des mains plus barbares ;

Mais pour venger enfin nos peuples abattus,

Le ciel, au lieu de fer, nous donna des vertus.

Je combats pour Alzire, et je vaincrai pour elle.

MONTÈZE.

Le ciel est contre toi : calme un frivole zèle.

Les temps sont trop changés.

ZAMORE.

Que peux-tu dire, hélas !

Les temps sont-ils changés, si ton cœur ne l’est pas,

Si ta fille est fidèle à ses vœux, à sa gloire,

Si Zamore est présent encore à sa mémoire ?

Tu détournes les yeux, tu pleures, tu gémis !

MONTÈZE.

Zamore infortuné !

ZAMORE.

Ne suis-je plus ton fils ?

Nos tyrans ont flétri ton âme magnanime ;

Sur le bord de la tombe ils t’ont appris le crime.

MONTÈZE.

Je ne suis point coupable, et tous ces conquérants,

Ainsi que tu le crois, ne sont point des tyrans.

Il en est que le ciel guida dans cet empire,

Moins pour nous conquérir qu’afin de nous instruire ;

Qui nous ont apporté de nouvelles vertus,

Des secrets immortels et des arts inconnus,

La science de l’homme, un grand exemple à suivre,

Enfin, l’art d’être heureux, de penser et de vivre.

ZAMORE.

Que dis-tu ? quelle horreur ta bouche ose avouer!

Alzire est leur esclave, et tu peux les louer !

MONTÈZE.

Elle n’est point esclave.

ZAMORE.

Ah, Montèze ! ah, mon père !

Pardonne à mes malheurs, pardonne à ma colère ;

Songe qu’elle est à moi par des nœuds éternels :

Oui, tu me l’as promise aux pieds des immortels ;

Ils ont reçu sa foi, son cœur n’est point parjure.

MONTÈZE.

N’atteste point ces dieux, enfants de l’imposture,

Ces fantômes affreux que je ne connais plus ;

Sous le Dieu que j’adore ils sont tous abattus.

ZAMORE.

Quoi ! ta religion ? quoi ! la loi de nos pères ?

MONTÈZE.

J’ai connu son néant, j’ai quitté ses chimères.

Puisse le Dieu des dieux, dans ce monde ignoré,

Manifester son être à ton cœur éclairé !

Puisses-tu mieux connaître, ô malheureux Zamore !

Les vertus de l’Europe, et le Dieu qu’elle adore !

ZAMORE.

Quelles vertus ! cruel ! les tyrans de ces lieux

T’ont fait esclave en tout, t’ont arraché tes dieux.

Tu les as donc trahis pour trahir ta promesse ?

Alzire a-t-elle encore imité ta faiblesse ?

Garde-toi...

MONTÈZE.

Va, mon cœur ne se reproche rien :

Je dois bénir mon sort, et pleurer sur le tien.

ZAMORE.

Si tu trahis ta foi, tu dois pleurer sans doute.

Prends pitié des tourmens que ton crime me coûte,

Prends pitié de ce cœur, enivré tour à tour

De zèle pour mes dieux, de vengeance et d’amour.

Je cherche ici Gusman, j’y vole pour Alzire ;

Viens, conduis-moi vers elle, et qu’à ses pieds j’expire.

Ne me dérobe point le bonheur de la voir ;

Crains de porter Zamore au dernier désespoir ;

Reprends un cœur humain, que ta vertu bannie...

 

 

Scène V

 

MONTÈZE, ZAMORE, AMÉRICAINS, GARDES

 

UN GARDE, à Montèze.

Seigneur, on vous attend pour la cérémonie.

MONTÈZE.

Je vous suis.

ZAMORE.

Ah, cruel ! je ne te quitte pas.

Quelle est donc cette pompe où s’adressent tes pas ?

Montèze...

MONTÈZE.

Adieu ; crois-moi, fuis de ce lieu funeste.

ZAMORE.

Dût m’accabler ici la colère céleste,

Je te suivrai.

MONTÈZE.

Pardonne à mes soins paternels.

Aux gardes.

Gardes, empêchez-les de me suivre aux autels.

Des païens élevés dans des lois étrangères

Pourraient de nos chrétiens profaner les mystères :

Il ne m’appartient pas de vous donner des lois ;

Mais Gusman vous l’ordonne, et parle par ma voix.

 

 

Scène VI

 

ZAMORE, AMÉRICAINS

 

ZAMORE.

Qu’ai-je entendu ! Gusman ! ô trahison ! ô rage !

Ô comble des forfaits ! lâche et dernier outrage !

Il servirait Gusman ! l’ai-je bien entendu ?

Dans l’univers entier n’est-il plus de vertu ?

Alzire, Alzire aussi sera-t-elle coupable ?

Aura-t-elle sucé ce poison détestable,

Apporté parmi nous par ces persécuteurs,

Qui poursuivent nos jours, et corrompent nos mœurs ?

Gusman est donc ici ? que résoudre et que faire ?

UN AMÉRICAIN.

J’ose ici te donner un conseil salutaire.

Celui qui t’a sauvé, ce vieillard vertueux,

Bientôt avec son fils va paraître à tes yeux.

Aux portes de la ville obtiens qu’on nous conduise :

Sortons, allons tenter notre illustre, entreprise ;

Allons tout préparer contre nos ennemis,

Et surtout n’épargnons qu’Alvarez et son fils.

J’ai vu de ces remparts l’étrangère structure ;

Cet art nouveau pour nous, vainqueur de la nature.

Ces angles, ces fossés, ces hardis boulevards,

Ces tonnerres d’airain, grondant sur les remparts,

Ces pièges de la guerre, où la mort se présente,

Tout étonnants qu’ils sont, n’ont rien qui m’épouvante.

Hélas ! nos citoyens, enchaînés en ces lieux,

Servent à cimenter cet asile odieux ;

Ils dressent, d’une main dans les fers avilie,

Ce siège de l’orgueil et de la tyrannie.

Mais, crois-moi, dans l’instant qu’ils verront leurs vengeurs,

Leurs mains vont se lever sur leurs persécuteurs ;

Eux même ils détruiront cet effroyable ouvrage,

Instrument de leur honte et de leur esclavage.

Nos soldats, nos amis, dans ces fossés sanglants,

Vont te faire un chemin sur leurs corps expirants.

Partons, et revenons sur ces coupables têtes

Tourner ces traits de feu, ce fer et ces tempêtes,

Ce salpêtre enflammé, qui d’abord à nos yeux

Parut un feu sacré, lancé des mains des dieux.

Connaissons, renversons cette horrible puissance

Que l’orgueil trop longtemps fonda sur l’ignorance.

ZAMORE.

Illustres malheureux, que j’aime à voir vos cœurs

Embrasser mes desseins et sentir mes fureurs !

Puissions-nous de Gusman punir la barbarie !

Que son sang satisfasse au sang de ma patrie !

Triste divinité des mortels offensés,

Vengeance, arme nos mains ; qu’il meure, et c’est assez ;

Qu’il meure... Mais, hélas ! plus malheureux que braves,

Nous parlons de punir, et nous sommes esclaves.

De notre sort affreux le joug s’appesantit ;

Alvarez disparaît, Montèze nous trahit.

Ce que j’aime est peut-être en des mains que j’abhorre ;

Je n’ai d’autre douceur que d’en douter encore.

Mes amis, quels accents remplissent ce séjour ?

Ces flambeaux allumés ont redoublé le jour.

J’entends l’airain tonnant de ce peuple barbare ;

Quelle fête ou quel crime est-ce donc qu’il prépare ?

Voyons si de ces lieux on peut au moins sortir,

Si je puis vous sauver, ou s’il nous faut périr.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

ALZIRE

 

Manes de mon amant, j’ai donc trahi ma foi !

C’en est fait, et Gusman règne à jamais sur moi !

L’océan qui s’élève entre nos hémisphères

A donc mis entre nous d’impuissantes barrières !

Je suis à lui ! l’autel a donc reçu nos vœux,

Et déjà nos serments sont écrits dans les cieux !

Ô toi qui me poursuis, ombre chère et sanglante,

À mes sens désolés ombre à jamais présente,

Cher amant, si mes pleurs, mon trouble, mes remords

Peuvent percer ta tombe, et passer chez les morts ;

Si le pouvoir d’un Dieu fait survivre à sa cendre

Cet esprit d’un héros, ce cœur fidèle et tendre,

Cette âme qui m’aima jusqu’au dernier soupir,

Pardonne à cet hymen où j’ai pu consentir !

Il fallait m’immoler aux volontés d’un père,

Au bien de mes sujets, dont je me sens la mère,

À tant de malheureux, aux larmes des vaincus,

Au soin de l’univers, hélas! où tu n’es plus.[16]

Zamore, laisse en paix mon âme déchirée

Suivre l’affreux devoir où les cieux m’ont livrée ;

Souffre un joug imposé par la nécessité ;

Permets ces nœuds cruels, ils m’ont assez coûté.

 

 

Scène II

 

ALZIRE, ÉMIRE

 

ALZIRE.

Hé bien ! veut-on toujours ravir à ma présence

Les habitants des lieux si chers à mon enfance ?

Ne puis-je voir enfin ces captifs malheureux,

Et goûter la douceur de pleurer avec eux ?

ÉMIRE.

Ah ! plutôt de Gusman redoutez la furie,

Craignez pour ces captifs, tremblez pour la patrie.

On nous menace, on dit qu’à notre nation

Ce jour sera le jour de la destruction.

On déploie aujourd’hui l’étendard de la guerre ;

On allume ces feux enfermés sous la terre ;

On assemblait déjà le sanglant tribunal ;

Montèze est appelé dans ce conseil fatal ;

C’est tout ce que j’ai su.

ALZIRE.

Ciel, qui m’avez trompée,

De quel étonnement je demeure frappée !

Quoi ! presque entre mes bras, et du pied de l’autel,

Gusman contre les miens lève son bras cruel !

Quoi ! j’ai fait le serment du malheur de ma vie !

Serment qui pour jamais m’avez assujettie !

Hymen, cruel hymen, sous quel astre odieux

Mon père a-t-il formé tes redoutables nœuds ?

 

 

Scène III

 

ALZIRE, ÉMIRE, CÉPHANE

 

CÉPHANE.

Madame, un des captifs qui dans cette journée

N’ont dû leur liberté qu’à ce grand hyménée,

À vos pieds en secret demande à se jeter.

ALZIRE.

Ah ! qu’avec assurance il peut se présenter !

Sur lui, sur ses amis, mon âme est attendrie :

Ils sont chers à mes yeux, j’aime en eux la patrie.

Mais quoi ! faut-il qu’un seul demande à me parler ?

CÉPHANE.

Il a quelques secrets qu’il veut vous révéler.

C’est ce même guerrier dont la main tutélaire

De Gusman votre époux sauva, dit-on, le père.

ÉMIRE.

Il vous cherchait, madame, et Montèze en ces lieux

Par des ordres secrets le cachait à vos yeux.

Dans un sombre chagrin son âme enveloppée

Semblait d’un grand dessein profondément frappée.

CÉPHANE.

On lisait sur son front le trouble et les douleurs.

Il vous nommait, madame, et répandait des pleurs ;

Et l’on connaît assez, par ses plaintes secrètes,

Qu’il ignore et le rang et l’éclat où vous êtes.

ALZIRE.

Quel éclat, chère Émire ! et quel indigne rang !

Ce héros malheureux peut-être est de mon sang ;

De ma famille au moins il a vu la puissance ;

Peut-être de Zamore il avait connaissance.

Qui sait si de sa perte il ne fut pas témoin ?

Il vient pour m’en parler : ah, quel funeste soin !

Sa voix redoublera les tourments que j’endure ;

Il va percer mon cœur, et rouvrir ma blessure.

Mais n’importe, qu’il vienne. Un mouvement confus

S’empare malgré moi de mes sens éperdus.

Hélas ! dans ce palais arrosé de mes larmes,

Je n’ai point encore eu de moment sans alarmes.

 

 

Scène IV

 

ALZIRE, ZAMORE, ÉMIRE

 

ZAMORE.

M’est-elle enfin rendue ? Est-ce elle que je vois ?

ALZIRE.

Ciel ! tels étaient ses traits, sa démarche, sa voix.

Elle tombe entre les bras de sa confidente.

Zamore !... Je succombe, à peine je respire.

ZAMORE.

Reconnais ton amant.

ALZIRE.

Zamore aux pieds d’Alzire !

Est-ce une illusion ?

ZAMORE.

Non : je revis pour toi ;

Je réclame à tes pieds tes serments et ta foi.

Ô moitié de moi-même ! idole de mon âme !

Toi qu’un amour si tendre assurait à ma flamme,

Qu’as-tu fait des saints nœuds qui nous ont enchaînés ?

ALZIRE.

Ô jours ! ô doux moments d’horreur empoisonnés !

Cher et fatal objet de douleur et de joie !

Ah, Zamore ! en quel temps faut-il que je te voie ?

Chaque mot dans mon cœur enfonce le poignard.

ZAMORE.

Tu gémis et me vois.

ALZIRE.

Je t’ai revu trop tard.

ZAMORE.

Le bruit de mon trépas a dû remplir le monde.

J’ai traîné loin de toi ma course vagabonde,

Depuis que ces brigands, t’arrachant à mes bras,

M’enlevèrent mes dieux, mon trône et tes appas.

Sais-tu que ce Gusman, ce destructeur sauvage,

Par des tourmens sans nombre éprouva mon courage ?

Sais-tu que ton amant, à ton lit destiné,

Chère Alzire, aux bourreaux se vit abandonné ?

Tu frémis : tu ressens le courroux qui m’enflamme ;

L’horreur de cette injure a passé dans ton âme.

Un dieu sans doute, un dieu qui préside à l’amour,

Dans le sein du trépas me conserva le jour.

Tu n’as point démenti ce grand dieu qui me guide ;

Tu n’es point devenue Espagnole et perfide.

On dit que ce Gusman respire dans ces lieux ;

Je venais t’arracher à ce monstre odieux.

Tu m’aimes : vengeons-nous; livre-moi la victime.

ALZIRE.

Oui, tu dois te venger, tu dois punir le crime ;

Frappe.

ZAMORE.

Que me dis-tu ? Quoi, tes vœux ! quoi, ta foi !

ALZIRE.

Frappe, je suis indigne et du jour et de toi.

ZAMORE.

Ah, Montèze ! ah, cruel ! mon cœur n’a pu te croire.

ALZIRE.

A-t-il osé t’apprendre une action si noire ?

Sais-tu polir quel époux j’ai pu t’abandonner ?

ZAMORE.

Non, mais parle : aujourd’hui rien ne peut m’étonner.

ALZIRE.

Hé bien, vois donc l’abyme où le sort nous engage :

Vois le comble du crime, ainsi que de l’outrage.

ZAMORE.

Alzire !

ALZIRE.

Ce Gusman...

ZAMORE.

Grand dieu !

ALZIRE.

Ton assassin,

Vient en ce même instant de recevoir ma main.

ZAMORE.

Lui ?

ALZIRE.

Mon père, Alvarez, ont trompé ma jeunesse ;

Ils ont à cet hymen entraîné ma faiblesse.

Ta criminelle amante, aux autels des chrétiens,

Vient presque sous tes yeux de former ces liens.

J’ai tout quitté, mes dieux, mon amant, ma patrie :

Au nom de tous les trois, arrache-moi la vie.

Voilà mon cœur, il vole au devant de tes coups.

ZAMORE.

Alzire, est-il bien vrai ? Gusman est ton époux !

ALZIRE.

Je pourrais t’alléguer, pour affaiblir mon crime,

De mon père sur moi le pouvoir légitime ;

L’erreur où nous étions, mes regrets, mes combats,

Les pleurs que j’ai trois ans donnés à ton trépas :

Que des chrétiens vainqueurs esclave infortunée,

La douleur de ta perte à leur Dieu m’a donnée :

Que je t’aimai toujours, que mon cœur éperdu

A détesté tes dieux qui t’ont mal défendu ;

Mais je ne cherche point, je ne veux point d’excuse ;

Il n’en est point pour moi, lorsque l’amour m’accuse.

Tu vis, il me suffit. Je t’ai manqué de foi ;

Tranche mes jours affreux, qui ne sont plus pour toi.

Quoi ! tu ne me vois point d’un œil impitoyable ?

ZAMORE.

Non, si je suis aimé, non, tu n’es point coupable :

Puis-je en cor me flatter de régner dans ton cœur ?

ALZIRE.

Quand Montèze, Alvarez, peut-être un Dieu vengeur,

Nos chrétiens, ma faiblesse, au temple m’ont conduite,

Sûre de ton trépas, à cet hymen réduite,

Enchaînée à Gusman par des nœuds éternels,

J’adorais ta mémoire au pied de nos autels.

Nos peuples, nos tyrans, tous ont su que je t’aime ;

Je l’ai dit à la terre, au ciel, à Gusman même ;

Et dans l’affreux moment, Zamore, où je te vois,

Je te le dis encor pour la dernière fois.

ZAMORE.

Pour la dernière fois Zamore t’aurait vue !

Tu me serais ravie aussitôt que rendue !

Ah! si l’amour encor te parlait aujourd’hui...

ALZIRE.

Ô ciel ! c’est Gusman même, et son père avec lui.

 

 

Scène V

 

ALVAREZ, GUSMAN, ZAMORE, ALZIRE, SUITE

 

ALVAREZ, à son fils.

Tu vois mon bienfaiteur, il est auprès d’Alzire.

À Zamore.

Ô toi ! jeune héros! toi par qui je respire,

Viens, ajoute à ma joie en cet auguste jour ;

Viens avec mon cher fils partager mon amour.

ZAMORE.

Qu’entends-je ! lui, Gusman ! lui, ton fils, ce barbare !

ALZIRE.

Ciel, détourne les coups que ce moment prépare !

ALVAREZ.

Dans quel étonnement...

ZAMORE.

Quoi ! le ciel a permis

Que ce vertueux père eût cet indigne fils ?

GUSMAN.

Esclave, d’où te vient cette aveugle furie ?

Sais-tu bien qui je suis ?

ZAMORE.

Horreur de ma patrie !

Parmi les malheureux que ton pouvoir a faits,

Connais-tu bien Zamore, et vois-tu tes forfaits ?

GUSMAN.

Toi !

ALVAREZ.

Zamore !

ZAMORE.

Oui, lui-même, à qui ta barbarie

Voulut ôter l’honneur, et crut ôter la vie ;

Lui, que tu fis languir dans des tourments honteux,

Lui, dont l’aspect ici te fait baisser les yeux.

Ravisseur de nos biens, tyran de notre empire,

Tu viens de m’arracher le seul bien où j’aspire.

Achève, et de ce fer, trésor de tes climats,

Préviens mon bras vengeur, et préviens ton trépas.

La main, la même main qui t’a rendu ton père,

Dans ton sang odieux pourrait venger la terre ;[17]

Et j’aurais les mortels et les dieux pour amis,

En révérant le père, et punissant le fils.

ALVAREZ, à Gusman.

De ce discours, ô ciel ! que je me sens confondre !

Vous sentez-vous coupable, et pouvez-vous répondre ?

GUSMAN.

Répondre à ce rebelle, et daigner m’avilir

Jusqu’à le réfuter, quand je le dois punir !

Son juste châtiment, que lui-même il prononce,

Sans mon respect pour vous eût été ma réponse.

À Alzire.

Madame, votre cœur doit vous instruire assez

À quel point en secret ici vous m’offensez ;

Vous qui, sinon pour moi, du moins pour votre gloire,

Deviez de cet esclave étouffer la mémoire ;

Vous, dont les pleurs encore outragent votre époux ;

Vous, que j’aimais assez pour en être jaloux.

ALZIRE, à Gusman.

Cruel !

À Alvarez.

Et vous, seigneur ! mon protecteur, son père ;

À Zamore.

Toi ! jadis mon espoir en un temps plus prospère,

Voyez le joug horrible où mon sort est lié,

Et frémissez tous trois d’horreur et de pitié.

En montrent Zamore.

Voici l’amant, l’époux que me choisit mon père,

Avant que je connusse un nouvel hémisphère,

Avant que de l’Europe on nous portât des fers.

Le bruit de son trépas perdit cet univers :

Je vis tomber l’empire où régnaient mes ancêtres ;

Tout changea sur la terre, et je connus des maîtres.

Mon père infortuné, plein d’ennuis et de jours,

Au Dieu que vous servez eut à la fin recours :

C’est ce Dieu des chrétiens que devant vous j’atteste ;

Ses autels sont témoins de mon hymen funeste :

C’est aux pieds de ce Dieu qu’un horrible serment

Me donne au meurtrier qui m’ôta mon amant.

Je connais mal peut-être une loi si nouvelle ;

Mais j’en crois ma vertu, qui parle aussi haut qu’elle.

Zamore, tu m’es cher, je t’aime, je le doi ;

Mais après mes serments je ne puis être à toi.

Toi, Gusman, dont je suis l’épouse et la victime,

Je ne suis point à toi, cruel, après ton crime.

Qui des deux osera se venger aujourd’hui ?

Oui percera ce cœur que l’on arrache à lui ?

Toujours infortunée, et toujours criminelle,

Perfide envers Zamore, à Gusman infidèle,

Qui me délivrera, par un trépas heureux,

De la nécessité de vous trahir tous deux ?

Gusman, du sang des miens ta main déjà rougie

Frémira moins qu’une autre à m’arracher la vie.

De l’hymen, de l’amour il faut venger les droits :

Punis une coupable, et sois juste une fois.

GUSMAN.

Ainsi vous abusez d’un reste d’indulgence

Que ma bonté trahie oppose à votre offense :

Mais vous le demandez, et je vais vous punir ;

Votre supplice est prêt, mon rival va périr.

Holà, soldats.

ALZIRE.

Cruel !

ALVAREZ.

Mon fils, qu’allez-vous faire ?

Respectez ses bienfaits, respectez sa misère.

Quel est l’état horrible, ô ciel, où je me vois !

L’un tient de moi la vie, à l’autre je la dois !

Ah, mes fils ! de ce nom ressentez la tendresse ;

D’un père infortuné regardez la vieillesse ;

Et du moins...

 

 

Scène VI

 

ALVAREZ, GUSMAN, ALZIRE, ZAMORE, DON ALONZE, officier espagnol

 

ALONZE.

Paraissez, seigneur, et commandez :

D’armes et d’ennemis ces champs sont inondés :

Ils marchent vers ces murs, et le nom de Zamore

Est le cri menaçant qui les rassemble encore.

Ce nom sacré pour eux se mêle dans les airs

À ce bruit belliqueux des barbares concerts.

Sous leurs boucliers d’or les campagnes mugissent ;

De leurs cris redoublés les échos retentissent ;

En bataillons serrés ils mesurent leurs pas,

Dans un ordre nouveau qu’ils ne connaissaient pas ;

Et ce peuple, autrefois vil fardeau de la terre,

Semble apprendre, de nous le grand art de la guerre.

GUSMAN.

Allons, à leurs regards il faut donc se montrer :

Dans la poudre à l’instant vous les verrez rentrer.

Héros de la Castille, enfants de la victoire,

Ce monde est fait pour vous, vous l’êtes pour la gloire :

Eux pour porter vos fers, vous craindre et vous servir.

ZAMORE.

Mortel égal à moi, nous, faits pour obéir ?

GUSMAN.

Qu’on l’entraîne.

ZAMORE.

Oses-tu, tyran de l’innocence,

Oses-tu me punir d’une juste défense ?

Aux Espagnols qui l’entourent.

Êtes-vous donc des dieux qu’on ne puisse attaquer ?

Et teints de notre sang faut-il vous invoquer ?

GUSMAN.

Obéissez.

ALZIRE.

Seigneur !

ALVAREZ.

Dans ton courroux sévère,

Songe au moins, mon cher fils, qu’il a sauvé ton père.

GUSMAN.

Seigneur, je songe à vaincre, et je l’appris de vous ;

J’y vole, adieu.

 

 

Scène VII

 

ALVAREZ, ALZIRE

 

ALZIRE, se jetant à genoux.

Seigneur, j’embrasse vos genoux.

C’est à votre vertu que je rends cet hommage,

Le premier où le sort abaissa mon courage.

Vengez, seigneur, vengez sur ce cœur affligé

L’honneur de votre fils par sa femme outragé.

Mais à mes premiers nœuds mon âme était unie ;

Hélas ! peut-on deux fois se donner dans sa vie ?

Zamore était à moi, Zamore eut mon amour :

Zamore est vertueux ; vous lui devez le jour.

Pardonnez... je succombe à ma douleur mortelle.

ALVAREZ.

Je conserve pour toi ma bonté paternelle.

Je plains Zamore et toi; je serai ton appui ;

Mais songe au nœud sacré qui t’attache aujourd’hui.

Ne porte point l’horreur au sein de ma famille :

Non, tu n’es plus à toi ; sois mon sang, sois ma fille :

Gusman fut inhumain, je le sais, j’en frémis ;

Mais il est ton époux, il t’aime, il est mon fils :

Son âme à la pitié se peut ouvrir encore.

ALZIRE.

Hélas ! que n’êtes-vous le père de Zamore !

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

ALVAREZ, GUSMAN

 

ALVAREZ.

Méritez donc, mon fils, un si grand avantage.

Vous avez triomphé du nombre et du courage ;

Et de tous les vengeurs de ce triste univers,

Une moitié n’est plus, et l’autre est dans vos fers.

Ah ! n’ensanglantez point le prix de la victoire,

Mon fils, que la clémence ajoute à votre gloire.

Je vais, sur les vaincus étendant mes secours,

Consoler leur misère, et veiller sur leurs jours.

Vous, songez cependant qu’un père vous implore ;

Soyez homme et chrétien, pardonnez à Zamore.

Ne pourrai-je adoucir vos inflexibles mœurs ?

Et n’apprendrez-vous point à conquérir des cœurs ?

GUSMAN.

Ah ! vous percez le mien. Demandez-moi ma vie ;

Mais laissez un champ libre à ma juste furie :

Ménagez le courroux de mon cœur opprimé.

Comment lui pardonner ? le barbare est aimé !

ALVAREZ.

Il en est plus à plaindre.

GUSMAN.

À plaindre ? lui, mon père !

Ah ! qu’on me plaigne ainsi, la mort me sera chère.

ALVAREZ.

Quoi ! vous joignez encore à cet ardent courroux

La fureur des soupçons, ce tourment des jaloux ?

GUSMAN.

Et vous condamneriez jusqu’à ma jalousie ?

Quoi ! ce juste transport dont mon âme est saisie,

Ce triste sentiment, plein de honte et d’horreur,

Si légitime en moi, trouve en vous un censeur !

Vous voyez sans pitié ma douleur effrénée !

ALVAREZ.

Mêlez moins d’amertume à votre destinée ;

Alzire a des vertus, et loin de les aigrir,

Par des dehors plus doux vous devez l’attendrir.

Son cœur de ces climats conserve la rudesse,

Il résiste à la force, il cède à la souplesse ;

Et la douceur peut tout sur notre volonté.

GUSMAN.

Moi, que je flatte encor l’orgueil de sa beauté ?

Que sous un front serein déguisant mon outrage,

À de nouveaux mépris ma bonté l’encourage ?

Ne devriez-vous pas, de mon honneur jaloux,

Au lieu de le blâmer, partager mon courroux ?

J’ai déjà trop rougi d’épouser une esclave,

Qui m’ose dédaigner, qui me hait, qui me brave,

Dont un autre à mes yeux possède encor le cœur,

Et que j’aime, en un mot, pour comble de malheur.

ALVAREZ.

Ne vous repentez point d’un amour légitime ;

Mais sachez le régler : tout excès mène au crime.

Promettez-moi du moins de ne décider rien

Avant de m’accorder un second entretien.

GUSMAN.

Eh ! que pourrait un fils refuser à son père ?

Je veux bien pour un temps suspendre ma colère ;

N’en exigez pas plus de mon cœur outragé.

ALVAREZ.

Je ne veux que du temps.

Il sort.

GUSMAN, seul.

Quoi ! n’être point vengé !

Aimer, me repentir, être réduit encore

À l’horreur d’envier le destin de Zamore,

D’un de ces vils mortels en Europe ignorés,

Qu’à peine du nom d’homme on aurait honorés...

Que vois-je ! Alzire ! ô ciel !

 

 

Scène II

 

GUSMAN, ALZIRE, ÉMIRE

 

ALZIRE.

C’est moi, c’est ton épouse,

C’est ce fatal objet de ta fureur jalouse,

Qui n’a pu te chérir, qui t’a dû révérer,

Qui te plaint, qui t’outrage, et qui vient t’implorer.

Je n’ai rien déguisé. Soit grandeur, soit faiblesse,

Ma bouche a fait l’aveu qu’un autre a ma tendresse ;

Et ma sincérité, trop funeste vertu,

Si mon amant périt, est ce qui l’a perdu.

Je vais plus t’étonner : ton épouse a l’audace

De s’adresser à toi pour demander sa grâce.

J’ai cru que don Gusman, tout fier, tout rigoureux,

Tout terrible qu’il est, doit être généreux.

J’ai pensé qu’un guerrier, jaloux de sa puissance,

Peut mettre l’orgueil même à pardonner l’offense :

Une telle vertu séduirait plus nos cœurs

Que tout l’or de ces lieux n’éblouit nos vainqueurs.

Par ce grand changement dans ton âme inhumaine,

Par un effort si beau tu vas changer la mienne ;

Tu t’assures ma foi, mon respect, mon retour,

Tous mes vœux, s’il en est qui tiennent lieu d’amour.

Pardonne... je m’égare... éprouve mon courage.

Peut-être une Espagnole eût promis davantage ;

Elle eût pu prodiguer les charmes de ses pleurs ;

Je n’ai point leurs attraits, et je n’ai point leurs mœurs.

Ce cœur simple et formé des mains de la nature,

En voulant t’adoucir, redouble ton injure :

Mais enfin c’est à toi d’essayer désormais

Sur ce cœur indompté la force des bienfaits.

GUSMAN.

Eh bien ! si les vertus peuvent tant sur votre âme,

Pour en suivre les lois, connaissez-les, madame.

Etudiez nos mœurs avant de les blâmer ;

Ces mœurs sont vos devoirs, il faut s’y conformer.

Sachez que le premier est d’étouffer l’idée

Dont votre âme à mes yeux est encor possédée ;

De vous respecter plus, et de n’oser jamais

Me prononcer le nom d’un rival que je hais ;

D’en rougir la première, et d’attendre en silence

Ce que doit d’un barbare ordonner ma vengeance.

Sachez que votre époux, qu’ont outragé vos feux,

S’il peut vous pardonner, est assez généreux.

Plus que vous ne pensez je porte un cœur sensible,

Et ce n’est pas à vous à me croire inflexible.

 

 

Scène III

 

ALZIRE, ÉMIRE

 

ÉMIRE.

Vous voyez qu’il vous aime, on pourrait l’attendrir.

ALZIRE.

S’il m’aime, il est jaloux ; Zamore va périr :

J’assassinais Zamore en demandant sa vie.

Ah ! je l’avais prévu. M’auras-tu mieux servie ?

Pourras-tu le sauver ? Vivra-t-il loin de moi ?

Du soldat qui le garde as-tu tenté la foi ?

ÉMIRE.

L’or qui les séduit tous vient d’éblouir sa vue.

Sa foi, n’en doutez point, sa main vous est vendue.

ALZIRE.

Ainsi, grâces aux cieux, ces métaux détestés

Ne servent pas toujours à nos calamités.

Ah ! ne perds point de temps : tu balances encore !

ÉMIRE.

Mais aurait-on juré la perte de Zamore ?

Alvarez aurait-il assez peu de crédit ?

Et le conseil enfin...

ALZIRE.

Je crains tout, il suffit.

Tu vois de ces tyrans la fureur despotique ;

Ils pensent que pour eux le ciel fit l’Amérique,

Qu’ils en sont nés les rois ; et Zamore à leurs yeux,

Tout souverain qu’il fut, n’est qu’un séditieux.

Conseil de meurtriers ! Gusman ! peuple barbare !

Je préviendrai les coups que votre main prépare.

Ce soldat ne vient point : qu’il tarde à m’obéir !

ÉMIRE.

Madame, avec Zamore il va bientôt venir ;

Il court à la prison. Déjà la nuit plus sombre

Couvre ce grand dessein du secret de son ombre.

Fatigués de carnage et de sang enivrés,

Les tyrans de la terre au sommeil sont livrés.

ALZIRE.

Allons, que ce soldat nous conduise à la porte :

Qu’on ouvre la prison, que l’innocence en sorte.

ÉMIRE.

Il vous prévient déjà ; Céphane le conduit :

Mais si l’on vous rencontre en cette obscure nuit,

Votre gloire est perdue, et cette honte extrême...

ALZIRE.

Va, la honte serait de trahir ce que j’aime.

Cet honneur étranger, parmi nous inconnu,

N’est qu’un fantôme vain qu’on prend pour la vertu :

C’est l’amour de la gloire, et non de la justice,

La crainte du reproche, et non celle du vice.

Je fus instruite, Émire, en ce grossier climat,

À suivre la vertu sans en chercher l’éclat.

L’honneur est dans mon cœur, et c’est lui qui m’ordonne

De sauver un héros que le ciel abandonne.

 

 

Scène IV

 

ALZIRE, ZAMORE, ÉMIRE, UN SOLDAT

 

ALZIRE.

Tout est perdu pour toi ; tes tyrans sont vainqueurs :

Ton supplice est tout prêt : si tu ne fuis, tu meurs.

Pars, ne perds point de temps ; prends ce soldat pour guide.

Trompons des meurtriers l’espérance homicide ;

Tu vois mon désespoir et mon saisissement ;

C’est à toi d’épargner la mort à mon amant,

Un crime à mon époux, et des larmes au monde.

L’Amérique t’appelle, et la nuit te seconde ;

Prends pitié de ton sort, et laisse-moi le mien.

ZAMORE.

Esclave d’un barbare, épouse d’un chrétien,

Toi qui m’as tant aimé, tu m’ordonnes de vivre !

Eh bien ! j’obéirai : mais oses-tu me suivre ?

Sans trône, sans secours, au comble du malheur,

Je n’ai plus à t’offrir qu’un désert et mon cœur.

Autrefois à tes pieds j’ai mis un diadème.

ALZIRE.

Ah ! qu’était-il sans toi ? qu’ai-je aimé que toi-même ?

Et qu’est-ce auprès de toi que ce vil univers ?

Mon âme va te suivre au fond de tes déserts.

Je vais seule en ces lieux, où l’horreur me consume,

Languir dans les regrets, sécher dans l’amertume,

Mourir dans le remords d’avoir trahi ma foi,

D’être au pouvoir d’un autre, et de brûler pour toi.

Pars, emporte avec toi mon bonheur et ma vie ;

Laisse-moi les horreurs du devoir qui me lie.

J’ai mon amant ensemble et ma gloire à sauver.

Tous deux me sont sacrés ; je les veux conserver.

ZAMORE.

Ta gloire ! Quelle est donc cette gloire inconnue ?

Quel fantôme d’Europe a fasciné ta vue ?

Quoi ! ces affreux serments qu’on vient de te dicter,

Quoi ! ce temple chrétien que tu dois détester,

Ce dieu, ce destructeur des dieux de mes ancêtres,

T’arrachent à Zamore, et te donnent des maîtres ?

ALZIRE.

J’ai promis ; il suffit : il n’importe à quel dieu.[18]

ZAMORE.

Ta promesse est un crime : elle est ma perte ; adieu.

Périssent tes serments, et ton dieu que j’abhorre !

ALZIRE.

Arrête : quels adieux ! arrête, cher Zamore !

ZAMORE.

Gusman est ton époux !

ALZIRE.

Plains-moi sans m’outrager.

ZAMORE.

Songe à nos premiers nœuds.

ALZIRE.

Je songe à ton danger.

ZAMORE.

Non, tu trahis, cruelle, un feu si légitime.

ALZIRE.

Non, je t’aime à jamais ; et c’est un nouveau crime.

Laisse-moi mourir seule : ôte-toi de ces lieux.

Quel désespoir horrible étincelle en tes yeux ?

Zamore...

ZAMORE.

C’en en fait.

ALZIRE.

Où vas-tu ?

ZAMORE.

Mon courage

De cette liberté va faire un digne usage.

ALZIRE.

Tu n’en saurais douter, je péris si tu meurs.

ZAMORE.

Peux-tu mêler l’amour à ces moments d’horreurs ?

Laisse-moi, l’heure fuit, le jour vient, le temps presse.

Soldat, guide mes pas.

 

 

Scène V

 

ALZIRE, ÉMIRE

 

ALZIRE.

Je succombe, il me laisse :

Il part ; que va-t-il faire ? Ô moment plein d’effroi !

Gusman ! quoi ! c’est donc lui que j’ai quitté pour toi !

Émire, suis ses pas, vole, et reviens m’instruire

S’il est en sûreté, s’il faut que je respire.

Va voir si ce soldat nous sert ou nous trahit.

Émire sort.

Un noir pressentiment m’afflige et me saisit :

Ce jour, ce jour pour moi ne peut être qu’horrible.

Ô toi, dieu des chrétiens, dieu vainqueur et terrible !

Je connais peu tes lois ; ta main, du haut des cieux,

Perce à peine un nuage épaissi sur mes yeux ;

Mais si je suis à toi, si mon amour t’offense,

Sur ce cœur malheureux épuise ta vengeance.

Grand dieu, conduis Zamore au milieu des déserts ;

Ne serais-tu le dieu que d’un autre univers ?

Les seuls Européens sont-ils nés pour te plaire ?

Es-tu tyran d’un monde, et de l’autre le père ?

Les vainqueurs, les vaincus, tous ces faibles humains,

Sont tous également l’ouvrage de tes mains.

Mais de quels cris affreux mon oreille est frappée !

J’entends nommer Zamore : ô ciel ! on m’a trompée.

Le bruit redouble, on vient ; ah, Zamore est perdu !

 

 

Scène VI

 

ALZIRE, ÉMIRE

 

ALZIRE.

Chère Émire, est-ce toi ? qu’a-t-on fait ? qu’as-tu vu ?

Tire-moi, par pitié, de mon doute terrible.

ÉMIRE.

Ah ! n’espérez plus rien : sa perte est infaillible.

Des armes du soldat qui conduisait ses pas

Il a couvert son front, il a chargé son bras.

Il s’éloigne : à l’instant le soldat prend la fuite ;

Votre amant au palais court et se précipite ;

Je le suis en tremblant, parmi nos ennemis,

Parmi ces meurtriers dans le sang endormis,

Dans l’horreur de la nuit, des morts et du silence.

Au palais de Gusman je le vois qui s’avance ;

Je l’appelais en vain de la voix et des yeux ;

Il m’échappe, et soudain j’entends des cris affreux :

J’entends dire : « Qu’il meure ! » On court, on vole aux armes ;

Retirez-vous, madame, et fuyez tant d’alarmes :

Rentrez.

ALZIRE.

Ah, chère Émire ! allons le secourir.

ÉMIRE.

Que pouvez-vous, madame, ô ciel !

ALZIRE.

Je puis mourir.

 

 

Scène VII

 

ALZIRE, ÉMIRE, DON ALONZE, GARDES

 

ALONZE.

À mes ordres secrets, madame, il faut vous rendre.

ALZIRE.

Que me dis-tu, barbare, et que viens-tu m’apprendre ?

Qu’est devenu Zamore ?

ALONZE.

En ce moment affreux

Je ne puis qu’annoncer un ordre rigoureux.

Daignez me suivre.

ALZIRE.

Ô sort ! ô vengeance trop forte !

Cruels ! quoi! ce n’est point la mort que l’on m’apporte ?

Quoi ! Zamore n’est plus, et je n’ai que des fers !

Tu gémis, et tes yeux de larmes sont couverts !

Mes maux ont-ils touché les cœurs nés pour la haine ?

Viens, si la mort m’attend, viens, j’obéis sans peine.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

ALZIRE, GARDES

 

ALZIRE.

Préparez-vous pour moi vos supplices cruels ?

Tyrans, qui vous nommez les juges des mortels,

Laissez-vous dans l’horreur de cette inquiétude

De mes destins affreux flotter l’incertitude ?

On m’arrête, on me garde, on ne m’informe pas

Si l’on a résolu ma vie ou mon trépas.

Ma voix nomme Zamore, et mes gardes pâlissent ;

Tout s’émeut à ce nom : ces monstres en frémissent.

 

 

Scène II

 

MONTÈZE, ALZIRE

 

ALZIRE.

Ah, mon père !

MONTÈZE.

Ma fille, où nous as-tu réduits ?

Voilà de ton amour les exécrables fruits.

Hélas ! nous demandions la grâce de Zamore ;

Alvarez avec moi daignait parler encore :

Un soldat à l’instant se présente à nos yeux ;

C’était Zamore même, égaré, furieux ;

Par ce déguisement la vue était trompée ;

À peine entre ses mains j’aperçois une épée :

Entrer, voler vers nous, s’élancer sur Gusman,

L’attaquer, le frapper, n’est pour lui qu’un moment.

Le sang de ton époux rejaillît sur ton père :

Zamore, au même instant dépouillant sa colère,

Tombe aux pieds d’Alvarez, et tranquille et soumis,

Lui présentant ce fer teint du sang de son fils :

« J’ai fait ce que j’ai dû, j’ai vengé mon injure ;

« Fais ton devoir, dit-il, et venge la nature. »

Alors il se prosterne, attendant le trépas.

Le père tout sanglant se jette entre mes bras ;

Tout se réveille; on court, on s’avance, on s’écrie,

On vole à ton époux, on rappelle sa vie ;

On arrête son sang, on presse le secours

De cet art inventé pour conserver nos jours.

Tout le peuple à grands cris demande ton supplice.

Du meurtre de son maître il te croit la complice.

ALZIRE.

Vous pourriez...

MONTÈZE.

Non, mon cœur ne t’en soupçonne pas ;

Non, le tien n’est pas fait pour de tels attentats ;

Capable d’une erreur, il ne l’est point d’un crime ;

Tes yeux s’étaient fermés sur le bord de l’abyme.

Je le souhaite ainsi, je le crois ; cependant

Ton époux va mourir des coups de ton amant.

On va te condamner ; tu vas perdre la vie

Dans l’horreur du supplice et dans l’ignominie ;

Et je retourne enfin, par un dernier effort,

Demander au conseil et ta grâce et ma mort.

ALZIRE.

Ma grâce ! à mes tyrans ? les prier ! vous, mon père ?

Osez vivre et m’aimer, c’est ma seule prière.

Je plains Gusman ; son sort a trop de cruauté ;

Et je le plains surtout de l’avoir mérité.

Pour Zamore, il n’a fait que venger son outrage ;

Je ne puis excuser ni blâmer son courage.

J’ai voulu le sauver, je ne m’en défends pas.

Il mourra... Gardez-vous d’empêcher mon trépas.

MONTÈZE.

Ô ciel ! inspire-moi, j’implore ta clémence !

Il sort.

 

 

Scène III

 

ALZIRE

 

Ô ciel ! anéantis ma fatale existence.

Quoi ! ce dieu que je sers me laisse sans secours !

Il défend à mes mains d’attenter sur mes jours !

Ah ! j’ai quitté des dieux dont la bonté facile

Me permettait la mort, la mort, mon seul asile.

Eh ! quel crime est-ce donc devant ce dieu jaloux,

De hâter un moment qu’il nous prépare à tous ?

Quoi ! du calice amer d’un malheur si durable

Faut-il boire à longs traits la lie insupportable ?

Ce corps vil et mortel est-il donc si sacré,

Que l’esprit qui le meut ne le quitte à son gré ?

Ce peuple de vainqueurs, armé de son tonnerre,

A-t-il le droit affreux de dépeupler la terre,

D’exterminer les miens, de déchirer mon flanc ?

Et moi je ne pourrai disposer de mon sang ?

Je ne pourrai sur moi permettre à mon courage

Ce que sur l’univers il permet à sa rage ?

Zamore va mourir dans des tourments affreux.

Barbares !

 

 

Scène IV

 

ZAMORE enchaîné, ALZIRE, GARDES

 

ZAMORE.

C’est ici qu’il faut périr tous deux.

Sous l’horrible appareil de sa fausse justice,

Un tribunal de sang te condamne au supplice.

Gusman respire encor ; mon bras désespéré

N’a porté dans son sein qu’un coup mal assuré :

Il vit pour achever le malheur de Zamore ;

Il mourra tout couvert de ce sang que j’adore ;

Nous périrons ensemble à ses yeux expirants ;

Il va goûter encor le plaisir des tyrans.

Alvarez doit ici prononcer de sa bouche

L’abominable arrêt de ce conseil farouche.

C’est moi qui t’ai perdue, et tu péris pour moi.

ALZIRE.

Va, je ne me plains plus ; je mourrai près de toi.

Tu m’aimes, c’est assez ; bénis ma destinée,

Bénis le coup affreux qui rompt mon hyménée ;

Songe que ce moment, où je vais chez les morts,

Est le seul où mon cœur peut t’aimer sans remords.

Libre par mon supplice, à moi-même rendue,

Je dispose à la fin d’une foi qui t’est due.

L’appareil de la mort, élevé pour nous deux,

Est l’autel où mon cœur te rend ses premiers feux.

C’est là que j’expierai le crime involontaire

De l’infidélité que j’avais pu te faire.

Ma plus grande amertume, en ce funeste sort,

C’est d’entendre Alvarez prononcer notre mort.

ZAMORE.

Ah ! le voici ; les pleurs inondent son visage.

ALZIRE.

Qui de nous trois, ô ciel ! a reçu plus d’outrage ?

Et que d’infortunés le sort assemble ici !

 

 

Scène V

 

ALZIRE, ZAMORE, ALVAREZ, GARDES

 

ZAMORE.

J’attends la mort de toi, le ciel le veut ainsi ;

Tu dois me prononcer l’arrêt qu’on vient de rendre :

Parle sans te troubler, comme je vais t’entendre,

Et fais livrer sans crainte aux supplices tout prêts

L’assassin de ton fils, et l’ami d’Alvarez.

Mais que t’a fait Alzire ? et quelle barbarie

Te force à lui ravir une innocente vie ?

Les Espagnols enfin t’ont donné leur fureur :

Une injuste vengeance entre-t-elle en ton cœur ?

Connu seul parmi nous par ta clémence auguste,

Tu veux donc renoncer à ce grand nom de juste.

Dans le sang innocent ta main va se baigner !

ALZIRE.

Venge-toi, venge un fils, mais sans me soupçonner.

Épouse de Gusman, ce nom seul doit t’apprendre

Que, loin de le trahir, je l’aurais su défendre.

J’ai respecté ton fils, et ce cœur gémissant

Lui conserva sa foi, même en le haïssant.

Que je sois de ton peuple applaudie ou blâmée,

Ta seule opinion fera ma renommée :

Estimée en mourant d’un cœur tel que le tien,

Je dédaigne le reste, et ne demande rien.

Zamore va mourir, il faut bien que je meure ;

C’est tout ce que j’attends, et c’est toi que je pleure.

ALVAREZ.

Quel mélange, grand Dieu, de tendresse et d’horreur !

L’assassin de mon fils est mon libérateur.

Zamore... oui, je te dois des jours que je déteste ;

Tu m’as vendu bien cher un présent si funeste...

Je suis père, mais homme ; et malgré ta fureur,

Malgré la voix du sang qui parle à ma douleur,

Qui demande vengeance à mon âme éperdue,

La voix de tes bienfaits est encore entendue.

À Alzire.

Et toi qui fus ma fille, et que dans nos malheurs

J’appelle encor d’un nom qui fait couler nos pleurs,

Va, ton père est bien loin de joindre à ses souffrances

Cet horrible plaisir que donnent les vengeances.

Il faut perdre à la fois, par des coups inouïs,

Et mon libérateur, et ma fille, et mon fils.

Le conseil vous condamne : il a dans sa colère

Du fer de la vengeance armé la main d’un père.

Je n’ai point refusé ce ministère affreux...

Et je viens le remplir pour vous sauver tous deux.

Zamore, tu peux tout.

ZAMORE.

Je peux sauver Alzire ?

Ah ! parle, que faut-il ?

ALVAREZ.

Croire un dieu qui m’inspire.

Tu peux changer d’un mot et son sort et le tien ;

Ici la loi pardonne à qui se rend chrétien.

Cette loi, que naguère un saint zèle a dictée,

Du ciel en ta faveur y semble être apportée.

Le Dieu qui nous apprit lui-même à pardonner,

De son ombre à nos yeux saura t’environner.

Tu vas des Espagnols arrêter la colère ;

Ton sang, sacré pour eux, est le sang de leur frère :

Les traits de la vengeance, en leurs mains suspendus,

Sur Alzire et sur toi ne se tourneront plus.

Je réponds de sa vie, ainsi que de la tienne ;

Zamore, c’est de loi qu’il faut que je l’obtienne.

Ne sois point inflexible à cette faible voix ;

Je te devrai la vie une seconde fois.

Cruel ! pour me payer du sang dont tu me prives,

Un père infortuné demande que tu vives.

Rends-toi chrétien comme elle ; accorde-moi ce prix

De ses jours et des tiens, et du sang de mon fils.

ZAMORE, à Alzire.

Alzire, jusque là chéririons-nous la vie ?

La rachèterions-nous par mon ignominie ?

Quitterai-je mes dieux pour le dieu de Gusman ?

À Alvarez.

Et toi, plus que ton fils seras-tu mon tyran ?

Tu veux qu’Alzire meure, ou que je vive en traître !

Ah ! lorsque de tes jours je me suis vu le maître,

Si j’avais mis ta vie à cet indigne prix,

Parle, aurais-tu quitté le dieu de ton pays ?

ALVAREZ.

J’aurais fait ce qu’ici tu me vois faire encore.

J’aurais prié ce dieu, seul être que j’adore,

De n’abandonner pas un cœur tel que le tien,

Tout aveugle qu’il est, digne d’être chrétien.

ZAMORE.

Dieux ! quel genre inouï de trouble et de supplice !

Entre quels attentats faut-il que je choisisse ?

À Alzire.

Il s’agit de tes jours : il s’agit de mes dieux.

Toi qui m’oses aimer, ose juger entre eux,

Je m’en remets à toi; mon cœur se flatte encore

Que tu ne voudras point la honte de Zamore.

ALZIRE.

Écoute. Tu sais trop qu’un père infortuné

Disposa de ce cœur, que je t’avais donné ;

Je reconnus son dieu : tu peux de ma jeunesse

Accuser, si tu veux, l’erreur ou la faiblesse ;

Mais des lois des chrétiens mon esprit enchanté

Vit chez eux, ou du moins crut voir la vérité,

Et ma bouche, abjurant les dieux de ma patrie,

Par mon âme en secret ne fut point démentie.

Mais renoncer aux dieux que l’on croit dans son cœur,

C’est le crime d’un lâche, et non pas une erreur :

C’est trahir à la fois, sous un masque hypocrite,

Et le dieu qu’on préfère, et le dieu que l’on quitte :

C’est mentir au ciel même, à l’univers, à soi.

Mourons, mais en mourant sois digne encor de moi !

Et si Dieu ne te donne une clarté nouvelle,

Ta probité te parle, il faut n’écouter qu’elle.

ZAMORE.

J’ai prévu ta réponse : il vaut mieux expirer,

Et mourir avec toi que se déshonorer.

ALVAREZ.

Cruels ! ainsi tous deux vous voulez votre perte !

Vous bravez ma bonté qui vous était offerte.

Écoutez, le temps presse, et ces lugubres cris...

 

 

Scène VI

 

ALVAREZ, ZAMORE, ALZIRE, ALONZE, AMÉRICAINS, ESPAGNOLS

 

ALONZE.

On amène à vos yeux votre malheureux fils ;

Seigneur, entre vos bras il veut quitter la vie.

Du peuple qui l’aimait une troupe en furie,

S’empressant près de lui, vient se rassasier

Du sang de son épouse et de son meurtrier.

 

 

Scène VII

 

ALVAREZ, GUSMAN, MONTÈZE, ZAMORE, ALZIRE, AMÉRICAINS, SOLDATS

 

ZAMORE.

Cruels, sauvez Alzire, et pressez mon supplice !

ALZIRE.

Non, qu’une affreuse mort tous trois nous réunisse.

ALVAREZ.

Mon fils mourant, mon fils, ô comble de douleur !

ZAMORE, à Gusman.

Tu veux donc jusqu’au bout consommer ta fureur ?

Viens, vois couler mon sang, puisque tu vis encore ;

Viens apprendre à mourir en regardant Zamore.

GUSMAN, à Zamore.

Il est d’autres vertus que je veux t’enseigner :

Je dois un autre exemple, et je viens le donner.

À Alvarez.

Le ciel, qui veut ma mort, et qui l’a suspendue,

Mon père, en ce moment m’amène à votre, vue.

Mon âme fugitive, et prête à me quitter,

S’arrête devant vous... mais pour vous imiter.

Je meurs ; le voile tombe ; un nouveau jour m’éclaire ;

Je ne me suis connu qu’au bout de ma carrière ;

J’ai fait, jusqu’au moment qui me plonge au cercueil,

Gémir l’humanité du poids de mon orgueil.

Le ciel venge la terre : il est juste ; et ma vie

Ne peut, payer le sang dont ma main s’est rougie.

Le bonheur m’aveugla, la mort m’a détrompé :

Je pardonne à la main par qui Dieu m’a frappé.

J’étais maître en ces lieux ; seul j’y commande encore ;

Seul je puis faire grâce, et la fais à Zamore.

Vis, superbe ennemi, sois libre, et te souvien

Quel fut et le devoir et la mort d’un chrétien.

À Montèze, qui se jette à ses pieds.

Montèze, Américains, qui fûtes mes victimes,

Songez que ma clémence a surpassé mes crimes.

Instruisez l’Amérique ; apprenez à ses rois

Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois.

À Zamore.

Des dieux que nous servons connais la différence :

Les tiens t’ont commandé le meurtre et la vengeance ;

Et le mien, quand ton bras vient de m’assassiner,

M’ordonne de te plaindre et de te pardonner.[19]

ALVAREZ.

Ah ! mon fils, tes vertus égalent ton courage.

ALZIRE.

Quel changement, grand Dieu ! quel étonnant langage !

ZAMORE.

Quoi ! tu veux me forcer moi-même au repentir !

GUSMAN.

Je veux plus, je te veux forcer à me chérir,

Alzire n’a vécu que trop infortunée,

Et par mes cruautés, et par mon hyménée ;

Que ma mourante main la remette en tes bras :

Vivez sans me haïr, gouvernez vos états,

Et de vos murs détruits rétablissant la gloire,

De mon nom, s’il se peut, bénissez la mémoire.

À Alvarez.

Daignez servir de père à ces époux heureux :

Que du ciel, par vos soins, le jour luise sur eux !

Aux clartés des chrétiens si son âme est ouverte,

Zamore est votre fils, et répare ma perte.

ZAMORE.

Je demeure immobile, égaré, confondu ;

Quoi donc, les vrais chrétiens auraient tant de vertu !

Ah ! la loi qui t’oblige à cet effort suprême,

Je commence à le croire, est la loi d’un Dieu même.

J’ai connu l’amitié, la constance, la foi ;

Mais tant de grandeur d’âme est au dessus de moi :

Tant de vertu m’accable, et son charme m’attire.

Honteux d’être vengé, je t’aime et je t’admire.

Il se jette à ses pieds.

ALZIRE.

Seigneur, en rougissant je tombe à vos genoux.

Alzire, en ce moment, voudrait mourir pour vous.

Entre Zamore et vous mon âme déchirée

Succombe au repentir dont elle est dévorée.

Je me sens trop coupable, et mes tristes erreurs...

GUSMAN.

Tout vous est pardonné, puisque je vois vos pleurs.

Pour la dernière fois, approchez-vous, mon père ;

Vivez longtemps heureux ; qu’Alzire vous soit chère.

Zamore, sois chrétien ; je suis content ; je meurs.

ALVAREZ, à Montèze.

Je vois le doigt de Dieu marqué dans nos malheurs.

Mon cœur désespéré se soumet, s’abandonne

Aux volontés d’un Dieu qui frappe et qui pardonne.

 

[1] Il Newtonianismo per le dame, d’Algarotti.

[2]

...Pauperta simpulit audax

Ut versus facerem.

Hobat., Epist. lib. II, epist. II, v. 51.

[3] Studia adolescentiam alunt, senectutem oblectant, secundas res ornant, adversis perfugium ac solatium prœbent ; delectant domi, non impediunt foris, pernoctant nobiscum, peregrinantur, rusticantur.

Cicer., Orat. pro Archia poetz.

[4] Sed nil dulcius est, bene quant munita tenere

Edita doctrina sapientum templa serena;

Despicere unde queas alios, passimque videre

Errare, aique viam palanteis quœrere vitœ,

Certare ingenio, contenderé nobilitate;

Nocteis atque diez niti prœstante labore,

Ad summas emergere opes, rerumque potiri.

O miseras hominum mentes ! opectora cœca !

Lucret., lib. II., v. 7.

[5] Tout cela n’était pas un vain compliment, comme la plupart des épîtres dédicatoires. L’auteur passa en effet vingt ans de sa vie à cultiver, avec cette dame illustre, les belles lettres et la philosophie ; et tant qu’elle vécut, il refusa constamment de venir auprès d’un souverain qui le demandait.

[6] Ce fut l’abbé Guyot Desfontaines qui fit cette réponse à M. le comte d’Argenson, depuis secrétaire d’état de la guerre ; à quoi le comte d’Argenson répliqua : Je n’en vois pas la nécessité.

[7] Après ces mots on lisait dans l’édition de 1738 :

« L’auteur ingénieux et digne de beaucoup de considération, qui vient de travailler sur un sujet à peu près semblable à ma tragédie, et qui s’est exercé à peindre ce contraste des mœurs de l’Europe et de celles du Nouveau-Monde, matière si favorable à la poésie, enrichira peut-être le théâtre de sa pièce nouvelle. Il verra si je serai le dernier à lui applaudir, et si un indigne amour-propre ferme mes yeux aux beautés d’un ouvrage. »

Cet auteur est M. Le Franc de Pompignan.

[8] L’expédition du Mexique se fit en 1517, et celle du Pérou en 1525. Ainsi Alvarez a pu facilement les voir. Los-Reyes, lieu de la scène, fut bâti en 1535.

[9] Édition de 1788 :

En chrétiens vertueux changer tous ces héros.

[10] On sait quelles cruautés Fernand Cortez exerça au Mexique, et Pizarre au Pérou.

[11] On immolait quelquefois des hommes en Amérique, mais il n’y a presque aucun peuple qui n’ait été coupable de cette horrible superstition.

[12] Le mot propre est inca ; mais les Espagnols, accoutumés, dans l’Amérique septentrionale, au titre de cacique, le donnèrent d’abord à tous les souverains du Nouveau-Monde.

[13] Édition de 1788 :

Méritez, s’il se peut, un amour si fidèle.

[14] L’astronomie, la géographie, la géométrie, étaient cultivées au Pérou. On traçait des lignes sur des colonnes pour marquer les équinoxes et les solstices.

[15] Les Péruviens, qui avaient leurs fables comme les peuples de notre continent, croyaient que leur premier inca, qui bâtit Cusco, était fils du Soleil.

[16] Ce mouvement est une imitation heureuse de ce vers du quatrième livre des Géorgiques de Virgile :

Invalidasque tibi tendens, heu ! non tua, palmas.

[17] Père doit rimer avec terre, parce qu’on les prononce tous deux de même. C’est aux oreilles et non pas aux yeux qu’il faut rimer. Cela est si vrai, que le mot paon n’a jamais rimé avec Phaon, quoique l’orthographe soit la même : et le mot encore rime très bien avec abhorre, quoiqu’il n’y ait qu’un r à l’un et qu’il y en ait deux à l’autre. La rime est faite pour l’oreille : un usage contraire ne serait qu’une pédanterie ridicule et déraisonnable.

[18] Édition de 1788 :

J’ai promis, il suffit ; que t’importe à quel Dieu ?

[19] C’est le mot du duc de Guise, non à Poltrot, qui l’assassina, mais à un protestant qui avait formé ce projet pendant le siège de Rouen. Ce mot n’était qu’un trait d’hypocrisie dans un homme qui, sous le prétexte de défendre la religion, avait immolé à son ambition tant de victimes innocentes.

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