Le Premier pas (Eugène LABICHE - Alfred DELACOUR)

Comédie en un acte.          

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase, le 15 mai 1862.

 

Personnages

 

BADINIER

MAURICE

LE DOCTEUR VOUZON

JEAN, domestique

MADAME DÉSARNAUX

CLÉMENCE BADINIER

CÉLINE

 

La scène se passe de nos jours, à Paris.

 

Un salon. Portes latérales et porte au fond ; à gauche, cheminée, glace et canapé ; à droite, table et deux portes.

 

 

Scène première

 

MADAME DÉSARNAUX, CÉLINE, JEAN

 

Au lever du rideau, Céline est assise à droite et travaille ; madame Désarnaux entre par la droite pendant que Jean entre par le fond.

MADAME DÉSARNAUX, à Jean.

Ah ! vous voilà... Le docteur était-il chez lui ?

JEAN.

Oui, madame, il rentrait à l’instant même.

MADAME DÉSARNAUX.

Et vous l’avez prié de venir tout de suite ?

JEAN.

Il m’a dit qu’il serait ici dans un quart d’heure... le temps d’expédier un rhumatisme et deux bronchites...

MADAME DÉSARNAUX.

Très bien...

JEAN.

Pardon, madame… mais qui donc est malade ?

MADAME DÉSARNAUX.

Comment pouvez-vous le demander ?... mon fils... mon pauvre Maurice...

JEAN.

Bah !... Qu’est-ce qu’il a ?

MADAME DÉSARNAUX.

Je n’en sais rien... Depuis quelque temps il change, il maigrit, il m’inquiète.

CÉLINE.

Oh ! moi aussi... mon pauvre cousin !

MADAME DÉSARNAUX.

Oui, je sais combien tu l’aimes... Un si brave garçon... un cœur d’or !

CÉLINE.

Et bon... affectueux... S’il allait faire une maladie grave.

MADAME DÉSARNAUX.

Oh ! je passerais toutes les nuits à son chevet !

CÉLINE.

Et moi... je ne vous quitterais pas.

MADAME DÉSARNAUX.

Chère enfant ! Je reconnais là ton dévouement pour ta tante...

On sonne.

JEAN.

On sonne... C’est sans doute le docteur.

MADAME DÉSARNAUX, à Jean.

C’est bien... prévenez mon fils... Toi, Céline, laisse nous, je te rendrai compte de la consultation.

CÉLINE.

Oh ! oui... car jusque-là, je serai bien inquiète.

Elle entre à gauche. Jean est entré à droite.

 

 

Scène II


MADAME DÉSARNAUX, LE DOCTEUR VOUZON


MADAME DÉSARNAUX.

Mon pauvre enfant !

Au docteur Vouzon qui entre par le fond.

Enfin vous voilà, docteur...

VOUZON.

J’accours... On est donc malade ici... sans ma permission ?... Ce n’est pas vous, je suppose...

MADAME DÉSARNAUX.

Non, il s’agit de mon fils...

VOUZON.

De Maurice ?

MADAME DÉSARNAUX.

Oui... depuis un mois il est triste, rêveur, distrait...

VOUZON.

Ah !... ah !...

MADAME DÉSARNAUX.

C’est grave, n’est-ce pas ?

VOUZON.

Nous verrons tout à l’heure.

MADAME DÉSARNAUX

Il ne mange plus... il a de l’oppression... il pousse de gros soupirs...

VOUZON.

Ah !... ah !...

MADAME DÉSARNAUX.

Quoi ?

VOUZON.

Continuez...

MADAME DÉSARNAUX.

Il passe une partie de la nuit à se promener dans sa chambre, à écrire... à parler tout haut, son œil est vif, animé... comme s’il avait la fièvre... Je crois que c’est de l’inflammation...

VOUZON.

Moi aussi... Quel âge a Maurice ?

MADAME DÉSARNAUX.

Dix-neuf ans...

VOUZON.

Très bien !... ça me suffit... je n’ai pas besoin de le voir.

MADAME DÉSARNAUX.

Comment ?

VOUZON.

Tranquillisez-vous, cela ne sera rien.

MADAME DÉSARNAUX.

Mais quelle est sa maladie ?

VOUZON.

Vous tenez à le savoir ?

MADAME DÉSARNAUX.

Sans doute...

VOUZON.

Eh bien, entre nous, je crois que le cœur est pris...

MADAME DÉSARNAUX.

Ah ! mon Dieu ! un anévrisme !

VOUZON.

Mais non !... Il est amoureux...

MADAME DÉSARNAUX, vivement.

Mon fils ?... c’est impossible ! ce n’est pas vrai !

VOUZON.

Voyons, calmez-vous, ma bonne madame Désarnaux...

MADAME DÉSARNAUX.

Vous calomniez mon enfant, et vous voulez que je me calme ?

VOUZON.

Mon Dieu, je ne le calomnie pas ! Ceci est un chapitre d’histoire naturelle assez difficile à expliquer... Cependant je vais essayer... Voyez-vous, dans la vie des garçons il y a trois phases... la première commence au bébé... à ce délicieux petit fardeau qui se laisse porter, retourner, empaqueter avec la docilité d’un colis...

MADAME DÉSARNAUX.

Quel âge charmant !

VOUZON.

Je crois bien ! c’est votre lune de miel à vous autres mères... Aussi vous la prolongez... jusqu’à la courbature !... Malheureusement le bébé devient lourd... il faut le poser à terre... hélas !... il est déjà moins à vous ; ses petites jambes rêvent l’indépendance et font courir après lui... l’enfant a disparu pour faire place au gamin... à cet infernal trésor qui tyrannise... tout en le bourrant de sucre... le vieux chien de la maison ; qui brise les porcelaines, grimpe sur les meubles, touche au feu, tombe dans les bassins...

MADAME DÉSARNAUX.

Ne m’en parlez pas !

VOUZON.

À ce vaurien charmant que l’on enferme dans sa chambre et que cinq minutes après, l’on retrouve en haut d’un cerisier...

MADAME DÉSARNAUX.

Mais c’est arrivé à Maurice... même que son pantalon...

VOUZON.

Cet âge est la mort aux pantalons... mais le vaurien se fait tout pardonner d’un mot : « Maman !... » Car il dit encore : « Maman !... » Bientôt le collégien se transforme, il devient rêveur, il prend soin de ses habits, cultive sa chevelure... et il dit : « Ma mère... » devant le monde.

MADAME DÉSARNAUX.

Ah !

VOUZON.

Ah ! c’est la lune rousse qui commence... c’est le jeune homme qui paraît... Il est distrait... il soupire ; il se demande avec inquiétude pourquoi les tourterelles roucoulent...

MADAME DÉSARNAUX, vivement.

Mon fils ne m’a jamais adressé de pareilles questions, je vous prie de le croire !

VOUZON, continuant.

Quelquefois il fait des vers... de mauvais vers !

MADAME DÉSARNAUX.

Pas Maurice !

VOUZON.

Cela viendra... enfin il est triste, sombre, inquiet... c’est ce qu’une chanson célèbre appelle le Premier pas... et ce que nous autres médecins nous nommons : la crise.

MADAME DÉSARNAUX.

La crise ?

VOUZON.

Un homme me comprendrait tout de suite.

MADAME DÉSARNAUX.

Je vous comprends parfaitement… mais vous vous trompez... mon fils est honnête !

VOUZON.

Madame, je me crois parfaitement honnête... et j’ai eu ma crise...

MADAME DÉSARNAUX.

Vous, c’est possible... vous n’avez pas été élevé comme Maurice... Songez donc que, depuis dix-neuf ans, je ne l’ai pas quitté une heure, une minute... À la mort de mon mari, je me suis vouée à son éducation... Je lui ai donné un répétiteur... un homme respectable, marié, père de famille... Je le conduisais moi-même au collège, aux heures de la classe... et j’allais le chercher ensuite...

VOUZON.

Tout cela est parfait.

MADAME DÉSARNAUX.

Le soir, c’est moi qui lui faisais réciter ses leçons... J’ai appris à lire le grec... tout exprès, car je lis le grec !

VOUZON.

Mon compliment.

MADAME DÉSARNAUX.

Ça m’a donné assez de mal... Quand il a eu terminé ses études, Maurice voulait faire son droit... je m’y suis opposée... J’avais entendu dire des choses... si étranges... sur la conduite des étudiants. Je l’ai fait entrer chez un agent de change, un de mes amis qui a été excellent pour lui... Il l’a placé dans un bureau à part... entre deux commis mûrs... honnêtes et mariés... L’un a cinquante-huit ans et l’autre soixante-deux...

VOUZON.

Mon Dieu, je ne dis pas le contraire... vous avez pris toutes vos précautions... mais quand l’heure a sonné...

MADAME DÉSARNAUX.

L’heure ! Quelle heure ?

VOUZON.

C’est comme la coqueluche chez les enfants... Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut qu’elle arrive...

MADAME DÉSARNAUX, passant devant lui.

Non ! c’est impossible !... Une femme... une étrangère viendrait me prendre mon enfant ?

VOUZON.

C’est épouvantable ! Voir ce petit cœur qu’on a élevé pour soi, s’ouvrir tout à coup pour une autre...

MADAME DÉSARNAUX.

Oh ! jamais !

VOUZON.

Mais qu’y faire ? La nature est implacable...

MADAME DÉSARNAUX.

La nature veut qu’on aime sa mère, monsieur, et je prétends...

VOUZON, voyant entrer Jean.

Chut !... du monde !

 

 

Scène III


MADAME DÉSARNAUX, VOUZON, JEAN

 

JEAN, entrant par la droite, tenant un habit à la main.

Monsieur Maurice va venir.

MADAME DÉSARNAUX.

C’est bien.

JEAN.

Madame, il manque un bouton à l’habit de monsieur...

MADAME DÉSARNAUX, prenant l’habit.

Donnez...

JEAN.

Monsieur sortira sans doute aujourd’hui.

MADAME DÉSARNAUX.

Je vais le recoudre tout de suite.

Elle fouille machinalement dans les poches de l’habit et y trouve un papier.

Un papier... des vers !

VOUZON.

La !... quand je vous disais que cela viendrait... C’est venu !

MADAME DÉSARNAUX.

Ils sont peut-être pour moi !

VOUZON.

Oh ! je ne crois pas !

MADAME DESARNAUX, lisant.

« Le timide baiser de la vierge naïve, 

L’éclat du papillon »

Parlé.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

VOUZON.

Ça ?... c’est sa crise !

JEAN, à part.

Tiens ! monsieur qui a sa crise ! Madame, voilà monsieur.

Il sort. Elle met vivement le papier dans sa poche.


 

Scène IV


MADAME DÉSARNAUX, VOUZON, MAURICE


MAURICE, entrant.

Bonjour, docteur...

VOUZON.

Bonjour, mon garçon...

MAURICE.

Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre...

VOUZON.

Oh ! il n’y a pas de mal... Nous causions de toi avec ta maman.

MAURICE.

Ah !... avec ma mère...

VOUZON, bas à madame Désarnaux.

Ma mère !... Vous entendez...

MADAME DÉSARNAUX, passant devant lui.

Maurice... mon enfant... pourquoi ne m’appelles-tu pas comme autrefois... maman ?

MAURICE.

Oh ! quelle idée !... Je suis trop grand maintenant...

Bas.

Quand nous serons seuls !

MADAME DÉSARNAUX, à part.

Oui, pas devant le monde !

Haut.

Mais tu m’aimes toujours, n’est-ce pas ?

MAURICE.

Certainement.

MADAME DÉSARNAUX.

Tu n’aimes que moi ?... que moi seule ?...

S’attendrissant.

Parce que, vois-tu, Maurice... si jamais tu me trompais... si jamais… Ah ! ce serait bien mal !

MAURICE.

Des larmes ! Qu’est-ce que tu as ?

MADAME DÉSARNAUX, se remettant.

Rien !... Je n’ai rien ! je voulais simplement te dire que le docteur désirait causer avec toi...

MAURICE.

Avec moi ?

MADAME DÉSARNAUX.

Oui... je vous laisse ensemble... confie-toi à lui… ouvre-lui ton cœur... c’est un ami... un vieil ami !...

Embrassant Maurice avec effusion.

Ah ! mon pauvre enfant !

MAURICE, étonné.

Encore !... mais lu as quelque chose ?

MADAME DÉSARNAUX, remontant et s’essuyant les yeux.

Non !... rien... rien !

MAURICE, la suivant.

Voyons... maman...

MADAME DÉSARNAUX, l’embrassant.

Ah ! il a dit « Maman ! »

Montrant le docteur.

Confie-toi à lui.

Elle sort par la gauche.

 

 

Scène V


MAURICE, VOUZON


VOUZON.

Ah ça ! à nous deux, monsieur le drôle !... Assieds-toi là et causons.

MAURICE.

Volontiers...

Ils s’asseyent.

VOUZON, poussant un soupir comique.

Ah ! n’est-ce pas qu’elle est belle ?

MAURICE.

Qui ça !

VOUZON.

Elle ! l’ange aux yeux bleus... ou noirs... ou gris...

MAURICE.

Pardon, docteur... de qui me parlez-vous ?

VOUZON.

Il est inutile de jouer au fin... je suis un vieux renard... Tu es amoureux !

MAURICE, riant.

Moi ?

VOUZON.

Je ne t’en veux pas... C’est de ton âge. La nature t’a donné un cœur, ce n’est pas pour le garder en portefeuille.

MAURICE.

Docteur, j’en suis fâché pour la science, mais vous vous trompez.

VOUZON.

Impossible !

MAURICE, se levant.

Je ne suis pas amoureux... je ne perds pas mon temps à ces bêtises-là.

VOUZON.

Comment !

MAURICE.

Vous comprenez... Je suis jeune, j’ai ma position à faire.

VOUZON, se levant.

Ta position ?

MAURICE.

Ma mère a quelque fortune... une vingtaine de mille francs de rente... C’est bien peu…

VOUZON.

Ah ça ! qu’est-ce que tu me chantes avec tes rentes ?

MAURICE.

De votre temps on était chevaleresque et troubadour... on roucoulait sous les balcons... sans parapluie !

VOUZON.

Je m’en vante... J’y ai même ramassé une douleur...

MAURICE.

Tenez, vous, docteur... vous avez beaucoup aimé, beaucoup soupiré ?

VOUZON.

Oh ! oui !

MAURICE.

Eh bien ! aujourd’hui qu’est-ce qui vous reste de tout ça ?

VOUZON.

Comment, ce qui me reste ?... les souvenir ?...

MAURICE.

Un rhumatisme ! Voyez-vous, moi, je tiens à ma petite santé, je ne suis pas romanesque, je laisse chanter les poètes et je songe à gagner de l’argent... tout bêtement !

VOUZON.

De l’argent ?... Tu aimes l’argent... à ton âge ?

MAURICE.

Mon Dieu, je n’aime pas l’argent si vous voulez, mais j’aime les cigares de première qualité... Si je monte à cheval, il m’est désagréable d’enfourcher un carcan de manège dont les secousses troublent ma digestion. Quand je vais au théâtre, j’ai du plaisir à m’asseoir dans un bon fauteuil retenu à l’avance... Enfin, j’aime à m’offrir toutes les petites satisfactions de la vie, j’aime mon bien-être...

VOUZON.

Oui, tu soignes ta bête !

MAURICE.

Ah ! docteur, vous n’êtes pas poli...

VOUZON.

C’est qu’aussi tu me dis des choses… renversantes !

MAURICE.

Moi ?... Je vous raconte naïvement mes petits penchants... Je connais le prix du temps, et je ne le perds pas en œillades, roucoulades et autres... castagnettes !

VOUZON.

Castagnettes !... Comme il traite l’amour ! Et moi qui croyais...

MAURICE.

Quoi ?

VOUZON.

Rien...

À part.

Il a déjà voyagé !

Haut.

Voyons... Maurice... ce n’est pas possible... de pareilles idées... à dix-neuf ans... Tu veux me donner le change.

MAURICE.

Sur quoi ?

VOUZON.

Tout n’est pas éteint...

Lui menant la main sur le cœur.

Et je sens encore là quelque chose qui bat...

MAURICE, riant.

Ça... C’est mon portefeuille.

VOUZON, tout à coup.

Allons donc !... Tu fais des vers ! Tu es démasqué !

MAURICE.

Des vers ? moi ?

VOUZON.

Ta mère les a trouvés tout à l’heure.

Récitant.

« Le timide baiser de la vierge naïve... »

MAURICE.

Je les ai copiés dans un album.

VOUZON.

Ah bah ! cela prouve du moins que tu aimes la poésie...

MAURICE.

Du tout... Je les ai trouvés jolis, et je me suis dit : « cela peut me servir... si jamais je me marie. »

VONZON.

Comment ?

MAURICE.

On peut tomber sur une famille qui cultive l’album.

VOUZON.

Tu songes donc à te marier ?

MAURICE.

Oh ! plus tard !... puisque la nature m’a donné un cœur... Seulement, je tâcherai de le bien placer.

VOUZON, avec colère.

Sur hypothèque... à quinze pour cent !...

MAURICE.

Qu’est-ce que vous avez ?

VOUZON.

Moi ? rien !.. Tu me fais l’effet d’un monstre... tout simplement !

MAURICE.

Voyons, pas de grands mots, docteur... Chacun son goût... Il vous plaît de loger au cinquième... dans de vieux meubles en noyer... et de vous faire servir par une femme de ménage... de l’âge de vos meubles... Si cela vous convient, vous avez raison... Vous allez à pied par tous les temps, crotté jusqu’à l’échine, vous faites encore des visites à trois francs... Il n’y a plus que vous dans Paris... et vous oubliez souvent de les faire payer... C’est très bien, très honorable... et je vous estime... comme un type !

VOUZON.

Merci !

MAURICE.

Mais moi, j’ai d’autres idées ; j’aime le luxe, l’élégance, le superflu... enfin je veux la fortune, je travaille pour l’acquérir... Où est le mal ? en quoi suis-je un monstre, s’il vous plaît ?

VOUZON.

Oh ! tu es logique ! trop logique ! il ne te manque qu’une chose... c’est d’avoir quarante ans… mais tu avances... et cela te rend laid !

MAURICE.

Tenez, docteur, on ne peut pas raisonner avec vous...  vous me faites l’effet d’un fragment de Spartiate retrouvé... au Jardin d’acclimatation.

VOUZON.

Ris tant que tu voudras ! mais tu es bien malade, mon pauvre garçon... plus malade que je ne le pensais.

MAURICE.

Malade... non !... fatigué peut-être... voilà trois nuits que je passe.

VOUZON, vivement.

Au bal ?

MAURICE.

Au bal ! allons donc !... à faire des chiffres... Je rumine une grande affaire... une idée... à millions !

VOUZON.

Ah !

MAURICE, s’animant.

C’est magnifique ! n’en parlez à personne.

VOUZON.

Sois tranquille !

MAURICE.

Surtout à ma mère... la pauvre femme tremble au seul mot d’affaires... elle est de votre temps.

VOUZON.

Oui... encore un fragment.

MAURICE.

Voici mon projet... Je fonde une société d’assurances mutuelles contre les expropriations... j’en serai le directeur, naturellement...

VOUZON.

Parbleu ! ce n’est que pour cela qu’on fonde des sociétés...

MAURICE.

J’associe tous les propriétaires... Suivez,moi bien !... au moyen d’une prime fixe à remboursement différé, parfaitement garanti d’ailleurs par un calcul différentiel et proportionnel établi par des tables dont vous allez comprendre le mécanisme...

VOUZON.

Non ! assez ! j’ai déjà mal à la tête !

À part.

Il est effrayant !

MAURICE.

Au fait, vous ne comprendriez pas... mais... vous pouvez peut-être m’être utile.

VOUZON.

Moi ?

MAURICE.

Vous ne connaîtriez pas par hasard monsieur Monot-Lagarde, le banquier ?...

VOUZON.

Non...

MAURICE.

C’est fâcheux... voilà l’homme qu’il me faut... Il est audacieux, intelligent, il se charge de ces sortes d’affaires et je suis sûr que s’il connaissait mon projet... Il faut absolument que je me fasse présenter à lui.

VOUZON.

Tiens, Maurice... tu me fais de la peine... beaucoup de peine... j’ai connu, j’ai aimé ton brave père...

MAURICE, bas, apercevant sa mère.

Chut !

VOUZON, bas.

Plus tard... nous reprendrons cette conversation...

 

 

Scène VI


MADAME DÉSARNAUX, VOUZON, MAURICE


MADAME DÉSARNAUX.

Maurice, voici ton habit.

MAURICE.

Merci, ma mère.

MADAME DÉSARNAUX.

Veux-tu déjeuner ?

MAURICE.

Non ! J’ai pris du thé ce matin... cela me suffit...

VOUZON, à part.

Ça déjeune avec du thé !... quelle génération !

MAURICE.

Il faut que je sorte... Je vais passer mon habit... Adieu ! docteur.

VOUZON.

Adieu ! nous nous reverrons.

Maurice entre à droite.

MADAME DÉSARNAUX, qui a regardé sortir Maurice, revenant vivement à Vouzon.

Eh bien, docteur... vous avez causé avec lui… que vous a-t-il dit ? Est-ce grave ?

VOUZON.

Non... Cela ne sera rien...

MADAME DÉSARNAUX.

Voulez-vous du papier... de l’encre ?

VOUZON.

Pourquoi ?

MADAME DÉSARNAUX.

Pour votre ordonnance.

VOUZON, passant derrière elle.

Inutile !... Maurice a besoin de changer d’air, de quitter Paris... Faites-le voyager... Tenez ! menez-le en Italie !

MADAME DÉSARNAUX, effrayée.

Ah ! mon Dieu !... la poitrine ?

VOUZON.

Mais non !... Il n’est pas malade.

MADAME DÉSARNAUX.

Mais alors... ce que vous me disiez ce matin... il a sa crise... Une passion ?

VOUZON.

Oui... c’est cela... une passion... une vilaine passion !

MADAME DÉSARNAUX.

Ah ! mon Dieu !... Une mauvaise femme !

VOUZON.

Mais nous en aurons raison, je l’espère.

Il prend son chapeau.

MADAME DÉSARNAUX.

Vous partez ?

VOUZON.

Quelques visites à faire... Je reviendrai.

MADAME DESARNAUX.

Aujourd’hui ?

VOUZON.

Je vous le promets... à bientôt !

Il sort parle fond.

 

 

Scène VII


MADAME DÉSARNAUX, puis BADINIER et CLÉMENCE

 

MADAME DÉSARNAUX, seule.

Une femme !... une femme entre lui et moi !... Oh ! cette idée... Je crois que je deviens jalouse !

JEAN, annonçant au fond.

Monsieur et madame Badinier.

MADAME DÉSARNAUX, à part.

Une visite !...

Haut.

Mes chers voisins... Madame...

BADINIER.

Nous vous dérangeons ?

MADAME DÉSARNAUX.

Du tout !

CLÉMENCE.

Nous venons vous faire nos adieux.

MADAME DÉSARNAUX.

Vous partez ?

BADINIER.

Voici le printemps... et nous allons nous établir à la campagne.

CLÉMENCE.

À Chevreuse.

BADINIER.

Nous faisons aujourd’hui nos visites de départ.

À sa femme.

À propos, Clémence, as-tu pris des cartes ?

CLÉMENCE.

Oui... Seulement vous m’avez tant pressée que j’ai oublié d’indiquer que nous partions.

À madame Désarnaux.

Auriez-vous l’obligeance de me prêter une plume et de l’encre… Cela m’éviterait de remonter nos quatre étages...

BADINIER.

Trois...

CLÉMENCE.

Et l’entresol ?

BADINIER.

Je ne le compte pas.

MADAME DÉSARNAUX, indiquant la table.

Vous trouverez là tout ce qu’il vous faut.

CLÉMENCE.

Merci... c’est l’affaire d’une minute.

Elle s’assied, prend des cartes dans son portefeuille, et écrit.

« P. P. C. »

BADINIER.

P. P. C. Partant pour Chevreuse.

MADAME DÉSARNAUX.

Mais non !... Pour prendre congé.

BADINIER.

En êtes-vous sûre ?

MADAME DÉSARNAUX.

Parbleu ! sans cela, ceux qui partent pour Versailles seraient obligés de mettre P. P. V.

BADINIER.

Et on pourrait croire qu’ils vont à Ville-d’Avray ou à Venise... C’est juste !

CLÉMENCE.

J’ai fini... Bien !... j’ai mis de l’encre à mon gant.

BADINIER.

Et nous voilà obligés de remonter nos trois étages... Je ne compte pas l’entresol.

CLÉMENCE.

C’est inutile de remonter... Il fait beau, nous ne trouverons personne... D’ailleurs je fermerai la main.

À madame Désarnaux.

Et comment allez-vous, chère amie ?... je vous trouve l’air triste, ce matin...

MADAME DÉSARNAUX, assise près de la table.

En effet, je suis tourmentée... Mon fils...

BADINIER.

Il est malade ?

MADAME DÉSARNAUX.

Non... Au fait… je puis bien vous le dire, des voisins... des amis... Maurice... Maurice se dérange !

BADINIER.

Comment l’entendez-vous ?

MADAME DÉSARNAUX.

Il aime ! il a une passion !

CLÉMENCE, avec intérêt.

Ah ! le pauvre jeune homme !

BADINIER, gaiement.

Voyez-vous le gaillard ! un début !

Chantant.

Le premier pas
Se fait sans qu’on y pense ;
Sans qu’on y pense
On fait le premier pas.

CLÉMENCE.

Taisez-vous donc !

MADAME DÉSARNAUX.

Comprenez-vous cela ?... à dix-neuf ans !

CLÉMENCE.

Un premier amour !

BADINIER, s’asseyant sur le canapé.

Ah ! c’est touchant !... Ça me rappelle qu’à dix-sept ans... j’avais pour voisine une limonadière... brune... son mari aimait à casser du sucre... il était toujours comme ça... avec son petit marteau... Il faisait mon bonheur, cet homme... et sa femme donc !

CLÉMENCE.

Monsieur Badinier !

BADINIER.

Pardon... c’est un souvenir !

À madame Désarnaux.

Et sait-on quel est l’objet de cette passion ?...

MADAME DÉSARNAUX.

Mais non... il est d’une discrétion...

CLÉMENCE.

Ah ! il est discret ? C’est bien !...

MADAME DÉSARNAUX.

Comment ?

CLÉMENCE.

Je veux dire... c’est bien mal de ne pas se confier à sa mère !

BADINIER, à part.

Moi, je ne me confiais qu’à monsieur Vachette, cabinet numéro 8.

MADAME DÉSARNAUX.

Je n’y comprends rien... il ne va ni au bal, ni au théâtre... il ne sort que pour aller à son bureau... et ne voit absolument que les personnes que je reçois.

CLÉMENCE.

Ah ! vous croyez... que c’est dans la maison ?

BADINIER.

C’est évident !

MADAME DÉSARNAUX, se levant.

Ce matin, j’ai trouvé des vers dans la poche de son habit.

BADINIER.

Des vers ?

CLÉMENCE, vivement.

Voyons ! voyons !

Ils descendent la scène.

MADAME DÉSARNAUX, tirant un papier de sa poche et lisant en s’attendrissant graduellement.

Le timide baiser de la vierge naïve,
L’éclat du papillon dont l’aile fugitive
Glisse parmi les fleurs...
L’écho retentissant des voûtes de l’église
Et le son cadencé de l’onde qui se brise
Sur les rochers en pleurs.

Parlé en pleurant.

Ah ! je ne peux pas... ça me fait trop de mal !

Elle passe le papier à Clémence.

CLÉMENCE, lisant.

Le rossignol chantant l’hymne de la nature,
Le doux frémissement du ruisseau qui murmure,
À travers le gazon,
Les célestes concerts des voûtes éternelles,
Le bruit que fait un ange en déployant ses ailes
Sont moins doux que ton nom...

Parlé avec émotion.

Ces vers... sont vraiment pleins de cœur... Que c’est intéressant un premier amour !...

BADINIER.

Ils me rappellent ceux que j’adressais à la petite limonadière... sauf que les miens sont mieux...

Récitant.

Cupidon a brûlé mon âme,
Et nuit et jour je crie : « au feu ! »

CLÉMENCE.

Ah ! laissez-nous donc en repos avec vos poésies de confiseur !

BADINIER, à part.

Elle est jalouse !

MADAME DÉSARNAUX, reprenant le papier.

Vous voyez... aucun nom... aucun indice... ces vers peuvent s’appliquer à toutes les femmes !...

BADINIER.

D’autant mieux que le nom de celle que l’on aime est toujours le plus joli... qu’elle s’appelle Clémence...

CLÉMENCE.

Hein ?

BADINIER.

Non... je dis Clémence, Charlotte ou Franchie...

Tout à coup.

Tiens ! Francine... si c’était...

MADAME DÉSARNAUX.

Votre femme de chambre !

CLÉMENCE.

Allons donc !

BADINIER.

Elle est gentille... pas sauvage et...

CLÉMENCE.

Pas sauvage ? Tenez, vous êtes révoltant !

BADINIER.

Pourquoi donc ! Il y a des gens arrivés à une très haute position qui ont commencé par l’antichambre !

 

 

Scène VIII


MADAME DÉSARNAUX, BADINIER, CLÉMENCE, CÉLINE

 

CÉLINE, entrant par la gauche.

Eh bien, ma tante... Ah ! monsieur et madame Badinier...

BADINIER, saluant.

Mademoiselle...

CLÉMENCE, l’embrassant.

Bonjour, chère enfant...

CÉLINE, à madame Désarnaux.

Que vous a dit le docteur ? Je suis d’une inquiétude... Pauvre cousin !... Voilà deux nuits que je ne dors pas !

CLÉMENCE, à part.

Quel intérêt !

MADAME DÉSARNAUX, à part.

Ah ! mon Dieu ! si c’était elle !

CÉLINE.

Mais parlez donc, ma tante...

MADAME DÉSARNAUX, sèchement.

Votre cousin ne court aucun danger... rassurez-vous...

CÉLINE.

Ah ! que je suis heureuse !

MADAME DÉSARNAUX.

Mais je me permettrai de vous donner un conseil... c’est de manifester vos sentiments avec plus de discrétion... ces vivacités ne sont pas convenables dans la bouche d’une demoiselle...

CLÉMENCE, jalouse.

J’en faisais la remarque à l’instant.

CÉLINE.

Qu’est-ce que j’ai fait ?

BADINIER, à part.

Qu’est-ce qu’elle a fait ?

MAURICE, dans la coulisse.

Jean ! Jean !

MADAME DÉSARNAUX, à part.

C’est lui !

Vivement à Céline.

Rentrez, mademoiselle... Allez étudier votre piano...

CÉLINE.

Mais...

MADAME DÉSARNAUX.

Il est inutile que Maurice vous rencontre à chaque instant sur son chemin...

BADINIER.

Cependant, quand on habite la même maison...

CLÉMENCE, bas à son mari.

Taisez-vous donc !

CÉLINE.

Je me retire, ma tante...

À part.

On me cache quelque chose... Oh ! mais je parlerai au docteur !

Elle sort par la gauche au moment où Maurice entre par la droite.

 

 

Scène IX


BADINIER, CLÉMENCE, MADAME DÉSARNAUX, MAURICE


MAURICE, paraissant en parlant à la cantonade.

Surtout ne touche à rien sur mon bureau... Je vais rentrer.

Apercevant Badinier et sa femme.

Ah ! Madame... Monsieur…

BADINIER.

Bonjour !

Bas.

Petit sournois !

Il lui donne un coup de coude.

MAURICE, à part, étonné.

Qu’est-ce qu’il y a ?

BADINIER, à part.

Je parie que c’est Francine !

CLÉMENCE, à madame Désarnaux.

Le pauvre garçon !... comme il est changé !

MADAME DÉSARNAUX, à Clémence.

C’est sa cousine qu’il aime... j’en suis sûre !

CLÉMENCE, bas.

Vous croyez ?...

MADAME DÉSARNAUX, passant derrière elle.

Je vais le savoir...

Haut.

Maurice !

MAURICE, occupé à mettre ses gants.

Ma mère...

MADAME DÉSARNAUX.

Tu ne sais pas... j’ai une grande nouvelle à t’apprendre...

MAURICE.

Laquelle ?

MADAME DÉSARNAUX.

Ta cousine... Céline... Elle va se marier.

MAURICE, continuant à boutonner ses gants avec indifférence.

Ah !... Son mari est-il riche ?

MADAME DÉSARNAUX.

Très riche.

MAURICE.

Tant mieux... C’est une bonne petite fille.

MADAME DÉSARNAUX, à part.

Ce n’est pas elle !

CLÉMENCE, à part.

Il n’y pensait pas !

BADINIER, aux femmes.

À mon tour !

Haut.

Maurice...

MAURICE, devant la glace, s’arrangeant.

Monsieur Badinier...

BADINIER.

J’ai aussi une grande nouvelle à vous apprendre... Francine. Vous savez bien, Francine ?...

MAURICE.

Votre femme de chambre ?...

BADINIER.

Elle va se marier.

MAURICE.

Eh bien, qu’est-ce que cela me fait ?

BADINIER, désappointé.

Mais dame !... Il me semblait... parce que...

MAURICE.

Qui épouse-t-elle ?

BADINIER.

Un pompier !

MAURICE, riant.

Bonne chance !

BADINIER, à part.

Ce n’est pas elle !

MADAME DÉSARNAUX.

Mon ami, remercie donc monsieur et madame Badinier, qui viennent nous faire leur visite d’adieu...

MAURICE, poliment à Clémence.

Comment ! Vous partez... déjà ?

CLÉMENCE, à part.

Déjà !

Haut.

Pour Chevreuse... seulement.

BADINIER.

Heureusement que ce n’est pas au bout du monde...

CLÉMENCE.

Et l’on peut se revoir...

BADINIER, à Maurice.

Nous avons des départs toutes les heures... En prenant un aller et retour...

MAURICE.

Je vous remercie.

MADAME DÉSARNAUX.

Vous êtes trop bon... mais, de notre côté, nous allons sans doute faire un petit voyage…

CLÉMENCE.

Hein ?

MAURICE.

Un voyage ?

MADAME DÉSARNAUX.

Il y a bien longtemps que je désire voir l’Italie...

MAURICE.

Quitter Paris... dans ce moment surtout ?... C’est impossible !

MADAME DÉSARNAUX.

Comment ?

MAURICE.

Non, ma mère... Vous m’offririez un million que je ne pourrais pas partir !

MADAME DÉSARNAUX.

Un million !

BADINIER, à madame Désarnaux.

Elle le cloue ici, c’est clair !

CLÉMENCE, à part.

Comme on aime à vingt ans !

MADAME DÉSARNAUX.

C’est bien !... Nous reparlerons de cela plus tard...

BADINIER.

Mais nous oublions nos visites, madame Badinier...

CLÉMENCE.

Je suis à vous...

BADINIER.

J’ai ma liste...

Tirant un papier.

Nous commençons par Monot-Lagarde...

MAURICE, vivement.

Le banquier !... Vous le connaissez ?

CLÉMENCE.

Beaucoup... c’est mon cousin germain.

BADINIER, à Maurice.

C’est notre cousin...

À madame Désarnaux.

germain.

MAURICE, bas à Clémence.

Ah ! madame !... que je suis heureux !... Si vous pouviez savoir...

CLÉMENCE, effrayée, bas.

Plus bas... Prenez garde !

MAURICE, bas.

Il faut que je vous parle... dans une heure... ici...

CLÉMENCE, bas.

Un rendez-vous ! Monsieur !...

MAURICE.

Il y va de mon avenir... de mon bonheur...

CLÉMENCE.

Maurice !... pas d’imprudence.

MAURICE.

C’est juste... ma mère !...

Il s’éloigne.

CLÉMENCE, à part.

Et mon mari donc !... Un rendez-vous... comme cela... tout de suite... Oh ! je n’y viendrai pas... bien certainement...

MADAME DÉSARNAUX, à Maurice qui a pris son chapeau.

Tu sors ?... Où vas-tu ?

MAURICE.

Chez le papetier... à côté.

MADAME DÉSARNAUX.

Je vais y envoyer...

MAURICE.

Non... il faut que j’y aille moi-même... j’ai commandé des registres... J’ai quelques explications à donner...

Bas à Clémence.

Dans une heure !

Haut.

Monsieur... Madame...

Il salue et sort par le fond.

 

 

Scène X


MADAME DÉSARNAUX, BADINIER, CLÉMENCE

 

MADAME DÉSARNAUX.

C’est bien singulier...

CLÉMENCE.

Quoi donc ?

MADAME DÉSARNAUX.

Hier, il m’a quitté le bras pour entrer chez ce papetier, où il est resté plus d’une demi-heure, et aujourd’hui...

BADINIER, poussant un cri.

Ah !

MADAME DÉSARNAUX et CLÉMENCE.

Quoi ?

BADINIER.

J’ai découvert l’objet de sa passion, je le connais !

CLÉMENCE, à part.

Il m’a regardée !

BADINIER.

Il aime la papetière !...

CLÉMENCE, à part.

Ah !... Il m’a fait une peur !...

BADINIER.

Une femme superbe... avec un mari... qui doit casser du sucre !

MADAME DÉSARNAUX.

J’en avais l’idée...

CLÉMENCE, à son mari.

Je crois que tu as rencontré juste, mon ami...

À madame Désarnaux.

Monsieur Badinier a un coup d’œil...

BADINIER.

Au surplus j’éclaircirai cela aujourd’hui même... J’irai flâner dans la boutique sous prétexte de pains à cacheter.

MADAME DÉSARNAUX.

Et vous viendrez me dire ce qui en est...

CLÉMENCE.

Oh ! pour moi, il n’y a plus de doute...

BADINIER.

Et nos visites !... dépêchons-nous...

CLÉMENCE, saluant.

Madame...

BADINIER, à madame Désarnaux.

À bientôt !

Badinier et sa femme sortent par le fond.

 

 

Scène XI


MADAME DÉSARNAUX, puis CÉLINE

 

MADAME DÉSARNAUX, seule.

Oh ! cette papetière... je l’exècre ! je la hais !... mais je lutterai, je combattrai !... Je vais aller la trouver... mieux encore !... je vais écrire à son mari... et de la bonne encre !... Je lui dirai : « Monsieur le papetier, mais surveillez donc votre femme !... une coquette qui veut m’enlever le cœur d’une personne qui m’est chère... » Et je ne signerai pas ! et Jean portera la lettre !... Je vais l’écrire !

Se dirigeant vers la chambre à droite pan coupé, au moment où Céline parait à gauche.

Oh ! mon pauvre enfant ! perdu ! perdu !

Elle disparaît.

 

 

Scène XII


CÉLINE, puis VOUZON

 

CÉLINE, seule.

Perdu !... mon cousin !

Apercevant Vouzon qui entre par le fond et courant à lui.

Ah ! le docteur !

VOUZON.

Où est Maurice ?

CÉLINE.

Il est sorti... Docteur, ne me cachez rien... mon cousin est en danger ?

VOUZON.

Qui a dit cela ?

CÉLINE.

Ma tante... ici... à l’instant...

VOUZON.

La pauvre femme s’effraye...

CÉLINE.

C’est grave, n’est-ce pas ?

VOUZON.

Mais non.

CÉLINE.

Si vous saviez comme je suis malheureuse...

VOUZON.

Toi, mon enfant ?

CÉLINE.

Le voir souffrir... menacé... je ne vis plus... je ne dors plus.

VOUZON, à part.

Ah ! mon Dieu ! elle l’aime... Il ne manquait plus que cela !

Haut.

Pauvre petite !... Voyons, calme-toi...

CÉLINE.

Oh ! j’en mourrai !...

VOUZON.

Non... tu n’en mourras pas... et ton cousin non plus... Maurice se porte a merveille.

CÉLINE.

Oh ! Vous me trompez !...

Il cherche à la calmer.

 

 

Scène XIII


CÉLINE, VOUZON, CLÉMENCE

 

CLÉMENCE, entrant par le fond à elle-même.

J’ai laissé mon mari faire seul nos visites...

Apercevant Vouzon.

Ah ! le docteur !

MADAME DÉSARNAUX, appelant dans la coulisse.

Céline ! Céline !

CÉLINE.

Voilà, ma tante... Je vous reverrai, n’est ce pas ?

Elle entre à droite sans avoir vu Clémence.

VOUZON, à part.

Pauvre enfant ! Elle n’a pas de chance !

Apercevant Clémence.

Ah ! madame Badinier...

CLÉMENCE.

Bonjour, docteur.

À part.

Et Maurice qui va venir... comment l’éloigner ?

VOUZON.

Je ne vous demande pas des nouvelles de votre santé.

CLÉMENCE, à part.

Ah ! j’y suis !

Haut.

Vous me voyez encore toute bouleversée...

VOUZON.

De quoi donc ?

CLÉMENCE.

Un accident terrible... au coin de la rue... un homme renversé par une voiture.

VOUZON.

Il est blessé ?

CLÉMENCE.

Je le présume... on demandait partout un médecin.

VOUZON.

Un médecin ? voilà ! Vous permettez ?

CLÉMENCE.

Comment donc !... Voulez-vous mon flacon ?

VOUZON.

Oh ! c’est inutile !

Il sort vivement par le fond.

 

 

Scène XIV


CLÉMENCE, puis MAURICE

 

CLÉMENCE, seule.

Il est parti... enfin !... J’ai pensé qu’il valait mieux venir à ce rendez-vous… En ne venant pas, j’aurais eu l’air de craindre ce jeune homme... et cela pouvait lui donner des espérances... Tandis que je le raisonnerai... je lui démontrerai la folie de sa passion... je le gronderai même s’il le faut...

Se reprenant.

Pauvre enfant !... non... je ne le gronderai pas... je le conseillerai... doucement... je lui parlerai... comme une sœur... une amie...

Regardant sa montre.

Personne encore... j’ai eu tort de venir la première... Ah ! le voici !

MAURICE.

Ah ! madame, permettez-moi de vous remercier d’abord de votre exactitude.

CLÉMENCE, minaudant.

Monsieur Maurice... j’aurais peut-être dû ne pas venir...

MAURICE, avec feu.

Oh ! madame, quand vous tenez mon bonheur, mon existence entre vos mains !

CLÉMENCE.

Maurice... calmez-vous... si vous voulez que je vous écoute.

MAURICE.

Pardon... mais quand on est plein d’un sujet...

CLÉMENCE, à part.

Quel feu !

MAURICE.

Et d’abord, madame, promettez-moi de ne confier à personne ce que je vais vous dire...

CLÉMENCE, à part.

Quelle ingénuité !

Haut, avec coquetterie.

C’est donc un secret... un mystère ?

MAURICE.

Oui... c’est un mystère... Mais asseyons-nous.

Il lui prend la main et veut la conduire au canapé.

CLÉMENCE, vivement, et retirant sa main.

Du tout, monsieur !... On peut très bien causer debout...

À part.

Moi qui le croyais timide !

MAURICE.

Comme vous voudrez... En deux mots, madame, voici l’affaire...

CLÉMENCE, étonnée.

L’affaire ?...

MAURICE.

Vous habitez Paris... et comme tout le monde, vous avez été frappée du grand nombre de démolitions qu’on y fait...

CLÉMENCE.

Les démolitions ?

MAURICE.

On se couche bien tranquille dans son immeuble... et le lendemain, on est exproprié, démoli...

CLÉMENCE, à part.

Quel singulier détour !

MAURICE.

Il y a des gens que l’expropriation satisfait... Il en est d’autres qu’elle mécontente... qui se trouvent lésés dans leurs intérêts les plus chers...

CLÉMENCE, cherchant à comprendre.

Oui... mais...

MAURICE.

Eh bien, madame, c’est à cette dernière classe... à ces mécontents... que je n’hésite pas à appeler les victimes du progrès... que j’ai consacré depuis deux mois mes travaux et mes veilles...

CLÉMENCE, qui a écouté avec stupéfaction.

Ah ça ! monsieur, où voulez-vous en venir ?

MAURICE.

À vous faire comprendre le besoin réel auquel répond ma société d’assurances mutuelles contre les expropriations...

CLÉMENCE.

Ah... il s’agit d’une affaire... industrielle ?

MAURICE.

Oui, madame... Une idée gigantesque ! J’associe tous les propriétaires. Suivez-moi bien !... Au moyen d’une prime fixe à remboursement garanti différé parfaitement, d’ailleurs par un calcul différentiel et proportionnel établi par des tables dont vous allez comprendre le mécanisme...

CLÉMENCE.

Oh ! pardon... les chiffres... Je vous avoue que je m’attendais à une confidence... d’une tout autre nature.

MAURICE.

Quoi donc ?

CLÉMENCE.

Oh !... que sais-je ! un chagrin de votre âge... une inclination contrariée pour votre cousine... ou pour toute autre femme...

MAURICE.

Oh ! les femmes !... les amourettes !... Je n’ai pas le temps... J’en suis revenu.

CLÉMENCE.

À dix-neuf ans !...

MAURICE.

Complètement !

CLÉMENCE, à part.

Et il me dit cela en face !

Haut.

Alors, monsieur, a quoi votre société d’assurances peut-elle m’intéresser ?

MAURICE, avec feu.

Ah ! madame, c’est ici que vous pouvez être l’ange de ma vie, la fée bienfaisante de mon avenir.

CLÉMENCE.

Moi ? comment ?

MAURICE.

Je vous ai entendu dire tantôt que monsieur Monot-Lagarde ,le banquier, était votre cousin.

CLÉMENCE.

Oui...

MAURICE.

Eh bien, je viens vous prier... vous supplier de me faire obtenir une entrevue.

CLÉMENCE.

Ah ! je comprends !...

MAURICE.

Aujourd’hui, par exemple... à quatre heures... après la Bourse.

CLÉMENCE, avec ironie.

Comment donc ! mais, pour vous être agréable... Un jeune homme si rangé... qui a des idées si sages... si raisonnables... et si calmes tout à la fois... J’y vais tout de suite !...

MAURICE.

Ah ! madame !

CLÉMENCE.

Je vais prendre une voiture...

MAURICE, lui embrasant la main.

Vous êtes charmante !

CLÉMENCE, retirant sa main et sèchement.

C’est bien !...

MAURICE.

Je monterai chez vous tout à l’heure pour savoir si je puis me présenter chez monsieur votre cousin.

CLÉMENCE.

Chez moi… c’est inutile... Je m’arrêterai ici en rentrant.

MAURICE.

C’est que, pour rien au monde, je ne voudrais que ma mère apprît...

CLÉMENCE.

Si monsieur Monot-Lagarde peut vous recevoir, vous trouverez  mon gant... sur cette chaise.

MAURICE.

C’est convenu... Je vais mettre en ordre mes notes, mes chiffres pour les soumettre à monsieur votre cousin... Ah ! madame ! je vous devrai plus que le bonheur... je vous devrai la fortune !

Il entre à droite.

 

 

Scène XV

 

CLÉMENCE, puis MADAME DÉSARNAUX

 

CLÉMENCE, seule.

Il est horrible ce petit jeune homme !... et j’irais me déranger pour lui ! un monsieur qui n’a pas le temps de regarder les femmes… Oh ! non ! je vais écrire à mon cousin pour le lui recommander.

Elle se met à la table et écrit.

« Mon cher Alfred, je te recommande M. Maurice Désarnaux… un petit fat, un impertinent, un homme incapable, niais, nul… et sans orthographe !... tu m’obligeras en lui refusant le service qu’il va te demander. »

Parlé.

Voilà… et je signe !... ah ! post-scriptum.

Écrivant.

« M. Maurice professe le plus profond mépris pour les banquiers… il les traite de loups-cerviers. »

Pliant sa lettre et mettant l’adresse.

Le post-scriptum ne fera pas mal. Ah ! mon gant que j’oubliais !

MADAME DÉSARNAUX, entrant et à part.

Je viens d’envoyer ma lettre au papetier.

Apercevant Clémence.

Vous, chère madame ?...

CLÉMENCE, embarrassée.

Oui, j’arrive, je cherche mon mari... vous n’avez pas vu monsieur Badinier ?

MADAME DÉSARNAUX.

Non...

CLÉMENCE.

Alors je remonte...

À part.

Je vais faire porter ma lettre.

MADAME DÉSARNAUX.

Ah ! ne me laissez pas seule.. dans ma position... j’ai besoin de conseils... de consolations...

CLÉMENCE, à part.

Au fait, je ne suis pas fâchée de voir la figure de ce petit monsieur quand il reviendra de chez mon cousin.

Haut.

Je vais descendre, je vous le promets.

MADAME DÉSARNAUX.

Ah ! que vous êtes bonne !... revenez bien vite, n’est-ce pas ?

Elle l’accompagne et disparaît un moment avec elle.

 

 

Scène XVI

 

MAURICE, puis MADAME DÉSARNAUX

 

MAURICE, entrant par la droite.

La !... tout est prêt... et si madame Badinier a pu m’obtenir cette entrevue.

Apercevant le gant sur la chaise.

Grand Dieu, le gant !

Prenant le gant et l’embrassant avec transport.

J’ai mon rendez-vous !

MADAME DÉSARNAUX, qui est rentrée sur ces derniers mots, à part.

Un rendez-vous !... Et ce gant qu’il embrasse !

Haut.

Maurice...

MAURICE, se calmant et jetant le gant sur la table.

Ma mère...

MADAME DÉSARNAUX.

J’ai besoin de ton bras... une visite à faire...

MAURICE.

Maintenant ? Impossible, ma mère... j’ai moi-même une affaire importante...

MADAME DÉSARNAUX.

Ah ! à quelle heure ?

MAURICE.

Tout de suite... un client à voir...

MADAME DÉSARNAUX, à part.

Un client...

Haut.

Je te préviens que le papetier est averti...

MAURICE.

Le papetier ? J’y vais... Des papiers à prendre.

Il se dirige vers sa chambre.

MADAME DÉSAUNAUX, vivement.

Maurice... tu n’iras pas ! je te le défends !

MAURICE.

Désolé ! mais je vous répète qu’il s’agit d’une affaire importante.

Il entre vivement dans sa chambre.

MADAME DÉSARNAUX.

Il n’écoute plus la voix de sa mère !... Oh ! cette femme !... comme il l’aime ! comme il l’aime ! Eh bien !... non !... il ne sortira pas !

Elle se précipite vers la chambre de Maurice et en ferme la porte à double tour.

VOIX DE MAURICE, dans la coulisse.

Ma mère !... Que faites-vous ?

MADAME DÉSARNAUX.

Maintenant, sors si tu le peux !...

 

 

Scène XVII


MADAME DÉSAHMAUX, BADINIER, puis CLÉMENCE

 

BADINIER, entrant par le fond.

Me voilà !

MADAME DÉSARNAUX.

Ah ! monsieur Badinier...

BADINIER.

J’ai du nouveau... Je sors de chez la papetière...

MADAME DÉSARNAUX.

Eh bien ?...

BADINIER.

Pas mal... un peu mûre... mais pour un commençant !... Voici ce qui s’est passé. Elle était seule dans son comptoir... j’entre... je lui demande quelques pains à cacheter, nous causons... j’amène adroitement la conversation sur l’encre de la petite vertu... ce qui me permet quelques plaisanteries... gauloises ! Tout à coup un homme immense, un colosse... sort de dessous le comptoir... et m’applique sur la tête un énorme registre, un Doit et Avoir !...

MADAME DÉSARNAUX.

Ah ! mon Dieu !

BADINIER.

C’était le papetier... il se doutait de quelque chose...

MADAME DÉSARNAUX.

Je devine... ma lettre !...

BADINIER.

Quelle lettre ?

MADAME DÉSARNAUX.

Je l’avais prévenu... je lui disais de surveiller sa femme.

BADINIER.

Que le bon Dieu vous bénisse ! Il a défoncé mon chapeau.

Il montre son chapeau aplati.

MADAME DÉSARNAUX.

Ah ! je suis désolée... mais les choses ont marché depuis ce matin... Maurice avait un rendez-vous...

BADINIER.

Avec elle ?

MADAME DÉSARNAUX.

Il voulait y aller... mais je l’ai enfermé... là... dans cette chambre...

BADINIER.

Vous avez bien fait... car cet homme vous a des registres qui sont d’un lourd !...

MADAME DÉSARNAUX.

Tout à l’heure je l’ai surpris avec un gant de femme qu’il couvrait de baisers...

BADINIER.

Un gant ?

MADAME DÉSARNAUX, le prenant sur la table.

Le voici.

BADINIER.

Voyons.

Il le prend et l’examine.

Ah ! Diable !... ceci me déroute complètement... la papetière a une main... du huit trois quart tandis que celle-ci... c’est du six un quart au plus... Ah ! mon Dieu !

MADAME DÉSARNAUX.

Quoi donc ?

BADINIER.

Cette tache d’encre au bout du doigt... et ce matin... ma femme.

Avec explosion.

C’est le gant de ma femme !

MADAME DÉSARNAUX.

Grand Dieu !

BADINIER.

Ah ! le drôle ! le polisson !... Et vous dites qu’il est là...

MADAME DÉSARNAUX.

Monsieur Badinier... un enfant !

BADINIER.

L’âge n’y fait rien, madame !... ah ! nous allons voir !

Il se précipite dans la chambre où est enfermé Maurice. Au même instant, Clémence entre par le fond.

MADAME DÉSARNAUX.

Monsieur Badinier !

CLÉMENCE.

Hein ?

MADAME DÉSARNAUX, apercevant Clémence.

Vous !... niez tout !

CLÉMENCE.

Quoi donc ?

MADAME DÉSARNAUX.

Votre mari a découvert voire gant... taché d’encre... que Maurice embrassait avec transport... il est furieux !

BADINIER, rentrant.

Personne !

MADAME DÉSARNAUX.

Comment ?

BADINIER, traversant le théâtre.

Il y a près de la fenêtre une échelle de maçons... Il se sera échappé par là...

MADAME DÉSARNAUX, à part.

Je respire !

BADINIER, apercevant sa femme.

Ah ! vous voilà, madame !... Nous avons à causer...

L’amenant en scène.

M’expliquerez-vous comment ce gant se trouvait entre les mains de monsieur Maurice, qui le couvrait de baisers ?

En disant cela, il marche sur elle le gant à la main. Clémence recule vers la table et trempe derrière son dos le bout de son doigt dans l’encrier.

CLÉMENCE.

Ce gant ?... mais ce gant n’est pas à moi !

BADINIER.

Impossible de nier... la tache d’encre !

CLÉMENCE.

Je ne sais ce que vous voulez dire... je n’ai pas changé de gants... et cette tache... la voici !...

Elle montre son gant taché et passe devant lui.

BADINIER.

Ah bah !

MADAME DÉSARNAUX.

C’est vrai !

BADINIER, prenant la main de sa femme.

Ah !... chère amie... pardonne-moi... Je suis un monstre.

CLÉMENCE.

Vous ne serez plus jaloux ?

BADINIER, levant la main.

Je le jure.

Apercevant son gant tâché aussi.

Ah ! sacrebleu !

CLÉMENCE et MADAME DÉSARNAUX.

Quoi donc ?

BADINIER.

L’encre était fraîche... mon gant est taché !

CLÉMENCE, à part.

Aie ! aie !

MADAME DÉSARNAUX, à part.

Cette femme-là est forte !

BADINIER.

Vous vous êtes approchée de la table... vous avez trempé votre doigt dans l’encrier...

CLÉMENCE.

Mon ami... je te jure...

BADINIER.

Venez, madame... vous avez une explication à me donner...

MADAME DÉSARNAUX.

Monsieur Badinier !...

CLÉMENCE.

Gustave !

BADINIER.

Il n’y a plus de Gustave !... il n’y a ici qu’un juge !...

Lui prenant le bras.

Marchons !...

Il sort vivement en emmenant sa femme.

 

 

Scène XVIII


MADAME DÉSARNAUX, puis JEAN

 

MADAME DÉSARNAUX, seule.

Quelle scène terrible !... et les suites... Monsieur Badinier est offensé... il voudra se venger...

Avec effroi.

Un duel !... oh ! non !...

Elle sonne vivement... Paraît Jean.

Dès que mon fils rentrera, vous lui direz de venir me parler... Surtout qu’il ne ressorte pas sans m’avoir vue... c’est très important.

Elle rentre.

 

 

Scène XIX


JEAN, puis VOUZON, puis MAURICE, puis CÉLINE

 

JEAN, seul.

Qu’est-ce qu’il y a ?... madame est toute effarée...

COUZON, entrant et à lui-même.

Qu’est-ce que m’a donc conté cette dame Badinier ? Je me suis informé... j’ai questionné... personne n’a été écrasé.

Apercevant Jean.

Ah !... Maurice est-il rentré ?

JEAN.

Non, monsieur... mais madame est là... je vais vous annoncer.

VOUZON.

Il faut absolument que je cause avec Maurice.

MAURICE, entrant par le fond, furieux.

Imbécile ! idiot !

JEAN.

Monsieur...

MAURICE.

Laisse-moi tranquille !

Jean sort.

VOUZON.

À qui en as-tu ?

MAURICE.

Je sors de chez ce banquier... il n’a pas même voulu m’écouter... mais je sais pourquoi... Enfin, il y a des gens néfastes dans la vie... Je viens de la Bourse... une hausse effrayante !

VOUZON.

Ah ! tant mieux !

MAURICE.

Comment, tant mieux ?... Est-ce que vous êtes acheteur ?

VOUZON.

Moi ?... Je ne suis rien.

MAURICE.

Eh bien, alors de quoi vous mêlez-vous ? « Tant mieux ! » Je suis vendeur, moi... vendeur à découvert...

VOUZON.

Comment ! tu tripotes ?

MAURICE.

Comprenez-vous !... le 3 qui ferme hier à 25 et qui ouvre
ce  matin à 60 ?

VOUZON.

C’est horrible !

MAURICE.

Et le Saragosse qui rattrape son coupon en une Bourse... Je perds cinq mille.

Céline paraît au fond et écoute.

VOUZON.

Comment ! tu perds... ?

MAURICE.

Cinq mille francs... en liquidation. Impossible de les demander à ma mère... que faire ?... Ah ! que je suis malheureux !

Il va tomber sur le canapé.

CÉLINE, s’approchant.

Mon cousin... c’est là ce qui vous chagrine ?

MAURICE.

Parbleu !... Ils vont m’exécuter... Je suis perdu... déshonoré...

CÉLINE.

Oh ! ne désespérez pas... J’ai peut-être un moyen de vous sauver...

MAURICE.

Toi ?

CÉLINE.

Attendez !... oh !... si cela pouvait suffire... que je serais heureuse !...

MAURICE, se levant.

Mais...

CÉLINE.

Attendez !... je reviens !

Elle sort vivement par la gauche.

 

 

Scène XX


MAURICE, VOUZON

 

MAURICE, étonné.

Que va-t-elle faire ?

VOUZON.

Je n’en sais rien... mais je suis tranquille... elle fera quelque chose de bien... quelque chose que tu ne ferais pas, toi.

MAURICE.

Pourquoi donc ?

VOUZON.

Parce qu’elle a là... un petit ressort qu’on appelle le cœur... et qui est en bien mauvais état chez toi.

MAURICE.

Mais, je ne vois pas...

VOUZON.

Il y a bien d’autres choses que tu ne vois pas... As-tu jamais considéré cette enfant ?

MAURICE.

Ma cousine ?

VOUZON.

Oui... As-tu regardé ses yeux quand ils se reposent sur toi ? as-tu senti frémir sa main quand tu la prends dans la tienne ?

MAURICE, étonné.

Comment ?

VOUZON.

Elle t’aime !

MAURICE.

Céline !

VOUZON.

Elle te croit grand, noble, généreux... enfin tu es son roman... Pauvre fille !

MAURICE.

Ah ! mon Dieu !... ce que vous me dites là... En effet... il me semble me souvenir...

VOUZON.

Ah ! c’est bienheureux !... mais l’amour !... qu’est-ce que cela te fait ?... C’était bon de notre temps... aujourd’hui, vous avez remplacé ça par le Saragosse !

MAURICE.

Ah ! vous allez recommencer ?

VOUZON.

J’en aurais le droit... car j’en ai gros sur le cœur... Tu t’es moqué de moi et de mes roucoulades... Eh bien, je ne donnerais pas ma jeunesse pour la tienne... Oh ! nous étions bien ridicules, bien chauvins ! nous chantions l’amour, la gloire...

MAURICE, ironiquement.

Le vin !

VOUZON.

Pourquoi pas ?... quand il est bon... Enfin, nous chantions tout ce qui était beau, tout ce qui était grand, tout ce qui était jeune... Nous chantions même la liberté... quand ce n’était pas indiscret.

MAURICE.

Chacun son opinion...

VOUZON.

Nous croyions à l’amitié... au désintéressement.

MAURICE, ironiquement.

Le désintéressement !

VOUZON.

Oui, cela te fait rire ! Ah ! si ton pauvre père...

MAURICE.

Mon père !...

VOUZON.

À peine si tu l’as connu... Quel cœur !... quel ami !... Nous avons étudié la médecine ensemble... nous avons eu la même jeunesse... et une fière jeunesse !... Jamais le sou !... toujours gais !... Mais nous nous aimions... C’était à qui mettrait sa montre au mont-de-piété pour retirer celle de l’autre... Un jour ton père hérita de cinquante mille francs... Il aimait une belle jeune fille, ta mère... et, grâce à cette petite fortune, il allait l’épouser... La veille de la signature du contrat, il apprit que mon père... un pauvre fermier... venait d’être incendié... ruiné...

MAURICE.

Il n’était donc pas assuré ?

VOUZON.

Probablement... À la place de ton père, qu’aurais-tu fait, toi ?...

MAURICE, hésitant.

Dame... je...

VOUZON.

Il n’hésita pas, lui... Il se rappela que dans ses jours de misère, il avait souvent partagé le pain que m’envoyait mon   père... Il partit... sans rien me dire... et obligea le pauvre vieillard à accepter vingt-cinq mille francs qui le sauvèrent... Puis il dit à la famille de ta mère : « Voilà ce que j’ai fait... ma dot est réduite de moitié... Si vous ne m’acceptiez que pour elle, reprenez votre parole... Si au contraire, vous avez confiance en moi, en mon avenir... vingt-cinq mille francs de plus ou de moins ne m’empêcheront pas de faire le bonheur de votre fille... » Ta mère lui tendit la main et voulut être de moitié dans son sacrifice... Le mariage se fit... Ah dame ! on ne mit pas de diamants dans la corbeille... mais ils vinrent plus tard… peu à peu... tantôt une bague... tantôt un bracelet... aux jours de fête... et selon que l’année avait été bonne... Les diamants des honnêtes femmes se forment goutte à goutte... comme le pur cristal… Je pus enfin, grâce à mes visites à trois francs, rendre à ton père et à ta mère la somme qu’ils avaient avancée... mais je n’ai jamais oublié que je leur devais le bonheur... peut-être la vie de mon père. – Voilà ce qu’ils firent, mon pauvre enfant, ce qu’on faisait de notre temps... et ce que tu ne feras jamais...

MAURICE, ému.

Docteur !

VOUZON, avec ironie.

L’amitié !... le désintéressement !... Allons donc !... des phrases !... L’argent !

 

 

Scène XXI


MAURICE, VOUZON, CÉLINE

 

CÉLINE, accourant, un coffret à la main.

Tenez, mon cousin, c’est tout ce que j’ai...

MAURICE.

Qu’est-ce que c’est ?

VOUZON.

Hein ?

CÉLINE.

Ce sont mes diamants... c’est-à-dire ceux de ma mère... Il me reste une bague... La voici...

VOUZON.

Comment ?

MAURICE.

Céline !

CÉLINE.

Ils ne me servent pas, et s’il ne faut que cela pour vous sauver...

MAURICE, très ému.

Merci... ma bonne petite Céline... mais je n’accepte pas.

CÉLINE.

Pourquoi donc ?

MAURICE.

Il faut garder les diamants de nos mères... Ils représentent le travail, le dévouement, l’honneur...

CÉLINE, émue.

Comme vous me dites cela !... Vous pleurez ?

VOUZON.

Tu pleures... tu es sauvé.

MAURICE.

Ah oui ! grâce à vous... Céline.

CÉLINE.

Mon cousin...

MAURICE, la serrant dans ses bras.

Oh ! je t’aime ! je t’aime !

VOUZON.

À la bonne heure !... c’est de mon temps, ça !

 

 

Scène XXII


MAURICE, VOUZON, CÉLINE, MADAME DÉSARNAUX, puis CLÉMENCE, BADINIER et JEAN

 

MADAME DÉSARNAUX.

Ah ! Maurice !... enfin te voilà revenu !... Il faut fuir... te cacher... monsieur Badinier sait tout !

MAURICE.

Quoi donc ?

BADINIER, paraissant au fond avec sa femme.

Entrez, madame.

MADAME DÉSARNAUX.

Trop tard !

CLÉMENCE, à son mari.

Mais je te répète, mon ami...

BADINIER.

Pas un mot ! C’est à moi qu’il appartient de procéder à l’enquête.

À Maurice.

Jeune homme, vous courtisez ma femme !

MAURICE.

Moi ?

BADINIER.

Et je suis descendu pour vous prier... de porter vos dix-neuf ans ailleurs !

MAURICE.

Monsieur Badinier... Veuillez lire cette lettre et vous verrez de quelle nature sont mes relations avec madame...

Il lui remet une lettre.

BADINIER.

Qu’est-ce que c’est que ça ? l’écriture de Clémence.

Lisant.

« Mon cher Alfred... Je te recommande monsieur Maurice Désarnaux... »

S’interrompant, à sa femme.

Ainsi vous le recommandiez !

MAURICE.

Veuillez continuer...

BADINIER, lisant.

Monsieur Maurice Désarnaux... un petit fat, un impertinent, un homme incapable, niais, nul et sans orthographe... »

TOUS.

Comment !

BADINIER.

En effet, ce n’est point ainsi que parle la passion... Jeune homme, quand un bon vent vous poussera vers Chevreuse...

CLÉMENCE, bas.

Monsieur Maurice... me pardonnez-vous ?

MAURICE, bas.

Vous avez raison... Car j’étais bien laid !

MADAME DÉSARNAUX.

Mais alors quel était l’objet de cette passion ?

MAURICE, regardant Céline.

Ma mère... Je vous le dirai plus tard... En Italie...

MADAME DÉSARNAUX.

En Italie ?

MAURICE.

Si vous le voulez, nous partirons ce soir...

MADAME DÉSARNAUX.

Partir !... Mais cette affaire importante qui te retenait...

VOUZON.

Je m’en charge !

Bas à Maurice, qui vient lui serrer la main.

Tes cinq mille francs... tu me donneras le nom de tes petits amis... nous compterons ensemble à ton retour.

MAURICE, bas.

Merci, docteur !

MADAME DÉSARNAUX.

Enfin il est guéri ! J’ai triomphé de ma rivale... Ah ! Céline je suis bien heureuse !

CÉLINE.

Oh ! moi aussi, ma tante !

MADAME DÉSARNAUX.

Toi ? pourquoi ?

CÉLINE.

Mais... parce que vous l’êtes !

VOUZON, à part.

Elle ne se doute pas du petit serpent qu’elle emmène !

CLÉMENCE, riant à Maurice.

Je ne vous propose pas de lettres de recommandation.

MAURICE.

Trop bonne !

BADINIER.

Un mot... Vous allez voir la belle Italie...

Se frottant l’épaule.

Méfiez-vous des papetiers !

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