Le Fils du brigadier (Eugène LABICHE - Alfred DELACOUR)

Opéra comique en trois.

Musique de M. Victor Massé.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Impérial de l’Opéra-Comique, le 25 février 1867.

 

Personnages

 

ÉMILE, lieutenant

LE BRIGADIER CLÉOPÂTRE

BITTERMANN, adjudant

BENITO, aubergiste

FRÉDÉRIC, lancier

THÉRÈSE

CATALINA

LA COLONEL

OFFICIERS

SOLDATS

DAMES

PAYSANS

PAYSANNES

 

La scène se passe en Espagne, à Miranda, prés de Burgos, en 1808.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente un salon, avec une grande fenêtre au fond, ouvrant sur un balcon. Deux portes latérales. La scène se passe chez le colonel.

 

 

Scène première

 

CATALINA, puis THÉRÈSE, puis BENITO, puis BITTERMANN

 

CATALINA, entrant avec un panier de fruits et de fleurs.

Personne encor dans cette salle...
Disposons mes fleurs, mes bouquets ;
Pour que leur doux parfum s’exhale,
Au frais bien vite mettons-les !

Prenant sur la cheminée un vase dans lequel elle verse de l’eau et disposant les fleurs.

Dans l’eau que vous verse ma main,
Petites fleurs que l’on adore,
Petites fleurs, vivez encore,
Vivez au moins jusqu’à demain !
Tendre pâquerette,
Tulipe coquette,
Œillet et jasmin,
Bruyère jolie,
Je vous rends la vie ;
Renaissez soudain.
Rose, ma mignonne,
Mon cœur vous pardonne
Vos airs langoureux !
Le soleil vous quitte ;
Vous pleurez, petite,
Ce bel amoureux ?
Dans l’eau que vous verse ma main,
Petites fleurs que l’on adore,
Petites fleurs, vivez encore ;
Vivez au moins jusqu’à demain !

Elle va porter les vases qu’elle a disposés sur les consoles du fond. Musique militaire au dehors. Regardant au balcon, puis courant à gauche appeler Thérèse.

Le régiment !... déjà... mademoiselle...
Hâtez-vous... il faut vous presser !...

THÉRÈSE, entrant.

  Qu’est-ce donc ?... tu m’as fait une frayeur mortelle !

CATALINA.

  C’est la musique... on vient de commencer...

THÉRÈSE.

Oui, chaque jour, devant notre demeure,
Sous les fenêtres de l’hôtel,
Le régiment, à pareille heure,
Vient rendre hommage au colonel.

Musique au dehors.

CATALINA.

Je possède l’humeur guerrière,
Et je me suis dit bien souvent :
Ah ? que ne suis-je vivandière
À la tête d’un régiment !
Rataplan, rataplan !
Entendez-vous les clairons ?... les voilà !
Tarata, ta ta !
Et les tambours ?... en avant, rataplan.
Rataplan, plan, plan !

ENSEMBLE.

Les clairons,
Quels doux sons !
Ah ! vraiment,
C’est charmant...
Le tambour
À son tour,
En avant,
Rataplan !

CATALINA, près du balcon.

Ah ! qu’un militaire
Est donc fait pour plaire !
Les beaux hommes ! quels airs fringants !

THÉRÈSE, près du balcon.

  Quels uniformes élégants !
  D’un éclat sans pareil
  Leurs casques brillent au soleil !
  Rien n’est beau vraiment
  Comme un régiment !

CATALINA.

Rataplan, rataplan.

ENSEMBLE.

Les clairons, etc.

La musique cesse au dehors.

BENITO, entrant, à Catalina.

Ah ! je vous trouve enfin !

CATALINA.

Mon mari !

BENITO.

Sans raison,
Pourquoi quittez-vous la maison ?
La loi vous oblige, ma chère,
À suivre partout votre époux ;
Mais maintenant, c’est le contraire :
Il me faut courir après vous.

CATALINA.

Vous savez que chaque matin
J’apporte ici les fleurs de mon jardin.

BENITO.

Par le costume militaire
Votre regard est ébloui...
À son mari quand on veut plaire,
On ne doit regarder que lui.

CATALINA, le câlinant.

Pardon, pardon, mon cher époux !
Calmez-vous !
D’obéir sans cesse
Je fais la promesse,
Mon doux mari,
Bien aimé... bien chéri...
Dans notre ménage,
D’être toujours sage,
Solennellement
Je fais le serment.

BENITO.

Dois-je croire à ce serment-là ?

CATALINA, entraînée par la musique qui éclate au dehors.

Oui, croyez à... Tarata, ta ta !
Les clairons,
Quels doux sons ! etc.

Ensemble.

THÉRÈSE et CATALINA.

Les clairons, etc.

BENITO, ahuri.

Les clairons,
Les pistons,
Quel vacarme assommant !
C’est le tour
Du tambour...
J’en deviens fou vraiment !

CATALINA.

Ta ra ta ta,
Quel air charmant que celui-là !

THÉRÈSE, riant.

Ah ! ah ! ah ! ah !
Jamais elle ne finira...
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

 

BENITO.

De vos tarata,
Bientôt on le verra,
Mon cœur se vengera !

BENITO, à sa femme.

Il faut que ça finisse, et je vous préviens que ces manèges ne me conviennent pas.

CATALINA.

Quels manèges ?

BENITO.

Vous tournez trop autour de l’armée française... de la cavalerie surtout.

CATALINA.

Moi ?

BENITO.

Témoin cette jeune recrue, arrivée depuis huit jours.

CATALINA.

Ah ! monsieur Frédéric !

BENITO.

Là !... elle sait déjà son nom !... Pourquoi ce monsieur Frédéric, qui a l’air si niais, est-il toujours sur vos talons ?

CATALINA.

C’est un fils de famille ; il est très malheureux... et c’est de la compassion que j’éprouve pour lui...

BENITO.

Je ne crois pas à la compassion... en matière de cavalerie !...

Se frappant le front.

Oh !... je sens là qu’il m’arrivera malheur !

CATALINA.

Non... ne crains rien.

BENITO.

Ah ! je sais ce que je dis... Il m’est arrivé ce matin une chose sinistre !

THÉRÈSE.

Quoi donc ?

BENITO.

L’adjudant Bittermann est entré dans mon auberge, il a pris une bouteille de xérès, il l’a trouvée bonne, il l’a payée... et il a dit qu’il reviendrait...

THÉRÈSE.

Eh bien ?

CATALINA.

Eh bien ! quel mal vois-tu à cela ?

BENITO.

Mais tu ne sais donc pas qu’il a le mauvais œil, l’adjudant Bittermann ?

CATALINA, effrayée.

Pas possible !... Ah ! mon Dieu !

BENITO, à part.

Ça lui fait quelque chose.

Haut.

Toute la cavalerie française a le mauvais œil !

CATALINA, vivement.

Ça, je suis sûre du contraire !

THÉRÈSE.

Ne croyez donc pas à ces contes-là... L’adjudant a les yeux comme tout le monde...

BENITO.

Ne dites pas ça... j’ai des preuves... Aussitôt après son départ, j’ai cassé une assiette !

THÉRÈSE.

C’est que vous êtes maladroit.

BENITO.

Et j’ai une pièce de vin qui a tourné...

CATALINA, à part.

C’est égal, il y a quelque chose...

BENITO.

Et si les Français ne prennent pas Burgos, savez-vous pourquoi ?

THÉRÈSE.

Non.

BENITO.

C’est la faute de cet adjudant... L’empereur est un grand homme... mais pourquoi incorporer ce Bavarois dans l’armée française ?... et tant qu’il sera au régiment, on ne prendra pas Burgos.

CATALINA.

C’est peut-être vrai ce qu’il dit là.

THÉRÈSE.

Allons donc ! des gens comme vous ajouter foi à de pareilles sottises !

CATALINA.

Ce n’est pas moi, mam’zelle... C’est Benito... Ah bien, oui !... le mauvais œil !... Est-ce que ça existe ?...

À part.

C’est égal, je ne causerai plus avec l’adjudant.

Haut.

Je vais porter mes fleurs à la colonel.

Elle entre à droite.

BENITO, à Catalina qui sort.

Je retourne à notre auberge... Dépêche-toi de m’y rejoindre...

Il se dispose à sortir et se rencontre avec Bittermann, qui entre.

Lui !...

Il sort à reculons en présentant ses doigts ouverts à l’adjudant.

 

 

Scène II

 

THÉRÈSE, BITTERMANN

 

BITTERMANN, regardant sortir Benito.

Qu’est-ce qu’il a cet imbécile-là ?

THÉRÈSE, à part.

Encore ce Bavarois... Je le rencontre toujours sur mes pas...

Elle se dirige vers une porte de sortie.

BITTERMANN, l’apercevant.

Mademoiselle Thérèse... Est-ce moi qui vous fais fuir ?

THÉRÈSE.

Oh ! non.

BITTERMANN, à part.

Charmante, cette petite Française !... J’en suis fou...

Haut.

Mademoiselle, j’aurais quelque chose à vous dire.

THÉRÈSE.

Tiens... moi aussi... Parlez d’abord...

BITTERMANN.

Voilà...

Il la regarde langoureusement et pousse un soupir.

Ah !

THÉRÈSE, étonnée.

Après ?

BITTERMANN.

Je n’ajouterai plus qu’un mot... C’est pour le bon motif.

À part.

J’ai pour moi l’assentiment de madame la colonel.

THÉRÈSE.

Mais vous n’y pensez pas... Je vous connais à peine.

BITTERMANN, à part.

Elle est émue.

Haut.

C’est juste... Vous allez me connaître... Je suis né en Bavière... capitale Munich... Ma mère était Marseillaise... et ma nourrice Bourguignonne... C’est ce qui explique la pureté de mon accent...

THÉRÈSE.

Certainement... Mais il est inutile...

BITTERMANN.

À l’âge de trente-six ans... l’âge de la fraîcheur et de l’épanouissement... je fus violemment incorporé... comme volontaire... dans l’armée française... Je vous vis, et votre regard...

THÉRÈSE.

Mais, monsieur, je vous ai déjà dit que je ne voulais pas me marier.

BITTERMANN, à part.

Elle a rougi !... Touchante pudeur de la jeune fille !...

Haut.

Et pourquoi ne voulons-nous pas nous marier ?

THÉRÈSE.

Parce que...

À part.

Il m’ennuie !

Haut.

Orpheline et sans fortune...

BITTERMANN, vivement.

Orpheline... Vous ne l’êtes plus ! Je vous adopte !... Quant à la fortune, j’en ai pour deux... Je viens d’avoir la douleur de perdre un oncle... très riche... Ce digne vieillard me laisse un héritage de trois cent mille florins... J’attends le testament.

THÉRÈSE.

Mais je ne vous demande pas...

BITTERMANN.

Si ! si ! on conte tout à sa femme... J’ai une sœur qui doit partager avec moi cet héritage... mais c’est une vieille fille... il est probable qu’elle ne se mariera pas... et plus tard...

THÉRÈSE.

J’en suis bien aise... je voulais à mon tour solliciter votre indulgence en faveur d’un pauvre brigadier auquel je m’intéresse, et que vous punissez bien souvent.

BITTERMANN.

Ah ! vous voulez parler du brigadier Cléopâtre... puisque vous vous y intéressez, je n’en dirai pas de mal... mais c’est une brute, un ivrogne...

THÉRÈSE.

Que vous a-t-il fait ?

BITTERMANN.

Ce qu’il m’a fait ?... la première fois que je l’ai vu... il m’a appelé choucroute... je l’ai fourré pour quinze jours à la salle de police...

THÉRÈSE.

Mais la seconde fois ?

BITTERMANN.

La seconde fois... il ne m’a appelé que croute... aussi il n’en a eu que pour huit jours... il faut être juste...

THÉRÈSE.

Avec une figure si douce...

BITTERMANN, flatté.

Ah ! mademoiselle...

THÉRÈSE.

Je ne vous aurais jamais cru si sévère...

BITTERMANN.

Mais ce n’est pas moi qui suis sévère, c’est la discipline... ça me fait assez de peine... aussi, quand je mets quelqu’un à la salle de police... je lui fais porter immédiatement deux bouteilles de vin...

THÉRÈSE.

Comment !

BITTERMANN.

Oh ! ils ne sont pas méchants, les Allemands ! mais, pardon... il faut que je passe dans les bureaux du colonel...

THÉRÈSE.

Le colonel ?... il n’est pas à Miranda.

BITTERMANN.

Je le sais bien... il est devant Burgos, avec une partie du régiment... mais la liste des promotions doit arriver aujourd’hui... et, entre nous, je crois que je suis sur le point de quitter les épaulettes d’adjudant pour celles d’officier.

THÉRÈSE.

Vous, officier ?... pas possible !

BITTERMANN.

Comment ! pas possible !... mais j’ai commis, il y a quinze jours, un très beau fait d’armes... Figurez-vous que j’avais un cheval blanc...

Se reprenant.

Je l’ai toujours... qui avait un tic très dangereux...

Se reprenant.

Il l’a toujours... au premier coup de fusil, il s’élance en avant... et m’emporte... m’emporte...

THÉRÈSE, riant.

Au beau milieu des ennemis ?... mais c’est horrible !

BITTERMANN.

Ne m’en parlez pas... ça vous fait commettre à chaque instant des actions d’éclat... mais quand on veut se marier... Il faut songer à sa femme, à ses enfants... Aussi, j’ai voulu en finir avec cet animal... j’ai pris un grand parti !...

THÉRÈSE.

Lequel !

BITTERMANN.

Rien... j’ai pris le parti de le raisonner...

Tirant sa montre.

Les bureaux doivent être ouverts... je suis en retard...

Galamment.

Mais je dirai que Mars a rencontré Vénus...

THÉRÈSE.

Par exemple !... je vous défends de m’appeler comme ça !

BITTERMANN, lui envoyant des baisers de la porte.

Adieu !... adieu !...

Catalina paraît et aperçoit le mouvement de Bittermann qui sort.

 

 

Scène III

 

THÉRÈSE, CATALINA, puis le brigadier CLÉOPÂTRE

 

CATALINA, tenant ses deux doigts ouverts du côté où est sorti Bittermann.

Comment, mam’zelle ! le mauvais œil vous envoie des baisers ?

THÉRÈSE.

Bien mieux ! il vient de m’adresser une demande en mariage.

CATALINA.

Mais n’était son œil... ce ne serait pas un mauvais parti... on dit qu’il vient de faire un riche héritage.

THÉRÈSE.

Peu m’importe !

CATALINA.

Cela demande réflexion... Certainement vous avez une jolie position près de la colonel Grand-Pierre... demoiselle de compagnie... elle vous aime comme sa fille... mais vous n’avez pas de fortune... pas de famille... l’adjudant n’est pas un parti à dédaigner... et à votre place...

THÉRÈSE, s’oubliant.

Oh ! non, si je voulais me marier... ce n’est pas lui que je choisirais.

CATALINA, vivement.

Qui donc ?

THÉRÈSE.

Mais... personne...

CATALINA.

Voyons, contez-moi ça... ça fait tant de plaisir de raconter ce qu’on garde sur le cœur depuis si longtemps...

THÉRÈSE.

Il s’appelle Émile... je l’ai vu à Paris... il venait quelquefois aux soirées du colonel... il était sous-lieutenant...

CATALINA.

Ah ! c’est un des nôtres !... A-t-il des moustaches ?

THÉRÈSE.

De toutes petites... Il était timide... respectueux... nous chantions des romances... et il tremblait en m’accompagnant... C’est si gentil un militaire qui tremble en vous accompagnant !

Couplets.

I

Au bal, au signal de la danse,
Il rougissait en m’invitant,
Est-ce étonnant ?
Bientôt il perdait contenance ;
De mon côté même accident ;
Est-ce étonnant !
Nous prenions, troublés tous les deux,
Le galop pour l’en avant deux.
Trembler quand on est militaire,
Est-ce étonnant !
Presque toujours c’est le contraire,
Et je n’y comprends rien vraiment,
C’est étonnant !

II

Un soir où nous chantions ensemble,
Sa voix s’arrête en m’écoutant,
Est-ce étonnant !
Bientôt je m’aperçois qu’il tremble,
De mon côté j’en fais autant...
Est-ce étonnant !
Nous reprenons, mais tous les deux
Nous chantons faux à qui mieux mieux ;
Trembler quand on est militaire,
Est-ce étonnant !
Presque toujours c’est le contraire,
Et je n’y comprends rien vraiment,
Est-ce étonnant !

CATALINA.

Eh bien ! monsieur Frédéric est comme ça... quand il m’accompagne... en promenade, il tremble toujours.

THÉRÈSE.

Malheureusement, il fallut nous séparer... partir pour l’Espagne... sans revoir Émile...

CATALINA.

Voilà qui est taquinant !

THÉRÈSE.

Dame ! moi, j’étais bien triste... toute seule ici... Un jour... je crois que je pleurais... Un soldat s’approcha de moi, et me pria de lui écrire une lettre pour son fils... Quelle fut ma surprise quand il me dicta cette adresse : « À Monsieur Émile Bernier, sous-lieutenant... » C’était le père d’Émile !...

CATALINA.

Ô Providence !

THÉRÈSE.

D’abord, je l’avoue, je ne fus pas flattée du tout de la découverte... le beau-père de mes rêves exhalait un parfum d’eau-de-vie et de tabac...

CATALINA.

Je sais qui... le brigadier Cléopâtre !

THÉRÈSE.

Précisément !

CATALINA.

Mais pourquoi s’appelle-t-il Cléopâtre, quand son fils s’appelle Bernier ?

THÉRÈSE.

Je l’ignore... sobriquet de régiment, sans doute... sa tenue était singulièrement négligée... mais le souvenir d’Émile me donna du courage... et j’entrepris bravement l’éducation du brigadier Cléopâtre... je lui apprends à lire et à écrire...

CATALINA.

Ça doit être dur à faire entrer...

THÉRÈSE.

Je le corrige aussi de ses mauvaises habitudes... mais qu’il m’a fallu de soins, d’attentions... et d’eau de Cologne !... pauvre homme ! s’il savait que ce n’est pas pour lui !

CATALINA.

Le voici !

CLÉOPÂTRE, paraissant au fond, costume de brigadier, un cahier de papier sous le bras et une plume à la main.

Peut-on entrer ?

THÉRÈSE.

Oui, entrez !...

CATALINA, bas à Thérèse.

C’est l’heure de la leçon... je vous laisse...

Saluant Cléopâtre.

Brigadier !...

À part.

C’est vrai qu’il sent l’eau de Cologne !

Elle sort.

 

 

Scène IV


THÉRÈSE, CLÉOPÂTRE

 

CLÉOPÂTRE.

C’est moi... avec mon cahier et ma plume... je me suis levé à quatre heures du matin pour faire des O... j’ai pensé vous faire plaisir en faisant des O... et j’ai fait des O... Voulez-vous voir mes O ?

Il lui remet son cahier.

THÉRÈSE.

Volontiers, mon ami...

CLÉOPÂTRE, à part.

Son ami !

Haut.

Que vous êtes bonne !... Une jeune fille d’éducation et de distinction qui ne craint pas de s’intéresser à un pauvre brigadier et qui a la bonté de lui dire : Mon ami, vous êtes un âne... qu’il faut apprendre à lire...

THÉRÈSE.

Mais je n’ai pas dit cela !

CLÉOPÂTRE.

C’est le sens... mon ami, vous n’êtes pas à prendre avec des pincettes...

THÉRÈSE.

Permettez...

CLÉOPÂTRE.

C’est le sens... mon ami, vous empoisonnez le tabac... qu’il faut vous parfumer.

THÉRÈSE.

Mais...

CLÉOPÂTRE.

C’est le sens... aussi je vous écoute comme le bon Dieu ! vous êtes mon colonel !... le parfum de la pipe ne flatte pas vos organes... très bien ! je m’ai mis aux oranges... c’est inodore... vous m’avez défendu le cabaret... suffit ! on se promène dans les muséums !

THÉRÈSE.

Allons, je vous le permettrai de temps en temps... le dimanche...

CLÉOPÂTRE.

Du tout ! parce que quand on boit le dimanche... on a soif le lundi... non ! vaut mieux garder son argent pour acheter des odeurs... c’est utile !... tenez, je me suis offert ce matin deux petites fioles... il y en a une pour vous, l’autre pour moi...

Il lui remet une petite bouteille.

THÉRÈSE, la prenant.

Oh ! du musc !

CLÉOPÂTRE.

J’ai demandé ce qui sentait le plus fort.

THÉRÈSE.

Vous êtes bien bon... je vous remercie.

Elle met le petit flacon dans sa poche.

CLÉOPÂTRE, lui remettant une pièce de monnaie.

Tenez, voilà encore quarante sous que j’ai économisés sur mon prêt... tant pis ! je deviens serré !

THÉRÈSE.

Ça vous fait vingt-neuf francs.

CLÉOPÂTRE.

Ce sera la dot du petit... À propos, j’ai reçu une lettre !

THÉRÈSE, vivement.

De M. Émile ?

CLÉOPÂTRE.

Voilà deux mois qu’elle court après le régiment.

THÉRÈSE.

Et vous venez, comme d’habitude, me prier de vous la lire...

CLÉOPÂTRE.

Non...

THÉRÈSE.

Ah !

CLÉOPÂTRE.

J’ai essayé tout seul et j’en suis venu à bout.

THÉRÈSE, piquée.

C’est très bien... mon compliment... Et M. Émile se porte bien ?

CLÉOPÂTRE.

Il se porte comme le Pont-Neuf sauf qu’il est amoureux.

THÉRÈSE.

Comment !... et de qui !

CLÉOPÂTRE.

Il ne dit pas... ça doit être d’une femme...

THÉRÈSE, à part.

Ah ! mon Dieu ! une autre peut-être...

Haut.

Et l’avez-vous sur vous cette lettre ?

CLÉOPÂTRE.

Oui.

THÉRÈSE.

C’est que... quelquefois on croit bien lire... Et on saute des mots... des phrases...

CLÉOPÂTRE.

Voulez-vous que nous la relisions ?

THÉRÈSE, vivement.

Volontiers.

CLÉOPÂTRE.

Ça nous fera une leçon de lecture...

Duo.

THÉRÈSE, s’asseyant.

Ici prenez place,
Et surtout, de grâce,
Appliquez-vous bien,
Et ne passez rien.

LE BRIGADIER.

Ici prenons place ;
Surtout pas de grâce.
Reprenez-moi bien,
Ne me passez rien.

THÉRÈSE.

Ici prenez place, etc.

LE BRIGADIER, lisant.

« Avec bonheur je prends la plume...
» Me voici nommé lieutenant...
» Ma joie est extrême... et pourtant
» J’ai le cœur rempli d’amertume. »

S’interrompant.

D’amertume... comme il écrit !
Qu’il a d’esprit !
Il sera colonel.

THÉRÈSE.

Sans doute... et général,
Et maréchal !...
Allez toujours.

LE BRIGADIER.

« La plume...

THÉRÈSE.

Vous l’avez dit... plus loin...

LE BRIGADIER.

M’y voilà... « D’amertume ;
» La nuit, le jour,
» Comme une étoile, au fond de mon cœur brille
» Un souvenir rempli d’amour.
» Faut-il te l’avouer ?... j’aime une jeune fille ! »

S’interrompant.

Ce gamin-là,
Dire que je l’ai vu pas plus haut que cela !...
Et voilà
Que déjà
Ça vous aime une jeune fille !     

THÉRÈSE, avec impatience.

Que d’embarras !
Mais allez donc... vous n’en finirez pas !

LE BRIGADIER, lisant.

«  Plusieurs fois je la vis
» Aux bals qu’à la saison dernière
» Nous donnait à Paris
» Le colonel Grand-Pierre... »

THÉRÈSE, vivement.

Ah !

LE BRIGADIER.

Quoi donc ?... ce n’est pas cela ?...

THÉRÈSE, troublée.

Si... c’est-à-dire non... Tenez, regardez là...
Après Paris, virgule.

LE BRIGADIER.

Ah ! vraiment, on doit dire
Les virgules, les points ?...

THÉRÈSE.

Sans doute, il faut tout lire
Lorsqu’on prétend lire avec soin.

LE BRIGADIER.

Moi je les passais sans scrupule.

THÉRÈSE.

Vous aviez tort.

LE BRIGADIER.

Soit... « À Paris, virgule,
» Le colonel Grandpierre, un point...
» Voici de la jeune personne
» Le portrait qu’a garda mon cœur :

Lisant vite.

» Elle est aimable, belle et bonne ;
» Ses traits respirent la candeur.
» Elle résume dans son âme
» Tout ce qui fait aimer la femme :
» Esprit, douceur... et cætera. »

THÉRÈSE.

Mais pas si vite que cela !
C’est très gentil à lire... il faut sur ce passage
Vous appesantir davantage.
Voilà 
Comment on doit lire cela :

Lisant.

« Voici de la jeune personne
» Le portrait qu’a gardé mon cœur :
» Elle est aimable, belle et bonne ;
» Ses traits respirent la candeur,
» Elle résume dans son âme
» Tout ce qui fait aimer la femme...
»  Esprit, douceur... et cætera.»
Voilà
Comment on doit lire cela.
Cette lettre d’un ton si tendre,
Avec soin gardez-la toujours !
Par cœur il vous faudra l’apprendre ;
Nous la relirons tous les jours.

LE BRIGADIER.

Par cœur je consens à l’apprendre,
Et nous la lirons tous les jours.

Ensemble.

THÉRÈSE, à part.

Je le vois, malgré mon absence,
Mon souvenir est dans son cœur.
C’est moi qu’il adore en silence,
Moi qu’il rêve pour son bonheur.

LE BRIGADIER.

Ah ! pour moi, quelle heureuse chance !
En travaillant avec ardeur,
Bientôt je serai, je le pense,
Aussi fort que mon professeur.

CLÉOPÂTRE.

C’est égal, je le trouve un peu cornichon !

THÉRÈSE, avec animation.

Comment, monsieur ! parce qu’il aime ! parce qu’il est fidèle ! parce qu’il est malheureux ! mais l’amour, vous ne comprenez pas ça, vous !

Voix de BITTERMANN, dans la coulisse.

C’est une injustice, c’est un passe-droit !

CLÉOPÂTRE.

Le Bittermann ! je ne peux pas le voir c’te choucroute-là !

THÉRÈSE.

Pourquoi l’appelez-vous choucroute ?

CLÉOPÂTRE.

Pourquoi qu’il est Allemand ?... les Allemands je les appelle choucroute ! tous !...

THÉRÈSE.

Ah ! voilà une raison !... mais si vous voulez me faire plaisir... vous serez avec lui très poli... très respectueux...

CLÉOPÂTRE.

Difficile !... il m’est incompatible, cet homme !

THÉRÈSE.

Il n’est pourtant pas méchant.

CLÉOPÂTRE.

Non... mais il est agaçant.

THÉRÈSE.

Alors évitez-le...

BITTERMANN, en dehors.

C’est une indignité.

THÉRÈSE.

Je l’entends... revenez ici dans cinq minutes... nous ferons ensemble un brouillon pour répondre à votre fils...

CLÉOPÂTRE.

C’est ça... vous me tiendrez la main.

THÉRÈSE.

Et nous soignerons l’orthographe.

CLÉOPÂTRE.

Oh ! inutile... il ne reconnaîtrait pas son père. – Le Bittermann ! je file !

Il disparaît.

 

 

Scène V


THÉRÈSE, BITTERMANN, puis CLÉOPÂTRE

 

BITTERMANN, entrant.

Oui, une indignité !... je suis furieux !... c’est un autre qui est nommé officier à ma place.

Apercevant, Thérèse.

Ah ! c’est vous...

THÉRÈSE.

Pardon !

BITTERMANN.

Figurez-vous, mademoiselle... On conte tout à sa femme !

THÉRÈSE, le saluant.

Je ne trouve pas de papier à lettre.

BITTERMANN.

J’entre dans les bureaux...

THÉRÈSE.

J’ai bien l’honneur de vous saluer !

Elle sort.

BITTERMANN, à Thérèse qui sort.

Faites donc, mademoiselle, faites donc...

Resté seul.

C’est un autre qui est nommé à ma place... Ils m’ont reçu très froidement dans les bureaux... est-ce que l’autorité se douterait ? Après cela, pourquoi le gouvernement me donne-t-il un cheval... insensé ? Une espèce de fou qui met son amour-propre à caracoler au milieu des balles et des baïonnettes !

Après s’être assuré que personne ne peut l’entendre.

Alors je l’ai changé contre un autre... de même couleur. J’ai mis la main sur un bon cheval de labour, paisible, prudent, ami de l’homme... qui recule au lieu d’avancer... enfin toutes les qualités du père de famille... Il y a quatre jours, à l’inspection... j’ai eu bien peur... Le capitaine s’est arrêté devant nous, il a fait : hum ! hum !... puis il a pris des notes d’un air sévère... cela m’inquiète... si l’on venait à s’apercevoir... on me rendrait l’autre !... Cette idée me crispe, m’agace, me... je ne suis pas méchant, mais ça me soulagerait de flanquer quelqu’un à la salle de police.

CLÉOPÂTRE, entrant et à part.

Le Bavarois doit être parti...

BITTERMANN, l’apercevant.

Ah ! ah ! te voilà, toi !

CLÉOPÂTRE, voulant sortir.

Si je vous dérange...

BITTERMANN.

Non... reste ! ça me fait plaisir de te voir... dans ce moment...

À part.

Voilà une occasion de me soulager...

Haut, à Cléopâtre.

Eh bien !

CLÉOPÂTRE.

Quoi ?

BITTERMANN.

Tu ne m’appelles pas choucroute aujourd’hui ? Appelle-moi donc choucroute...

CLÉOPÂTRE.

Ce n’est pas mon idée à ce matin...

BITTERMANN.

Tu as donc des idées, toi ?

CLÉOPÂTRE.

Oui... chaque fois que je vous vois... j’en ai une.

BITTERMANN.

Laquelle ?

CLÉOPÂTRE.

C’est de m’en aller...

Fausse sortie.

BITTERMANN.

Reste là... attends mes ordres !

CLÉOPÂTRE, à part.

Oh ! si je n’avais pas promis à la petite !

BITTERMANN, à part, regardant son habit.

Où diable me suis-je fourré ?... je suis tout blanc.

Trouvant une brosse sur la table.

Tiens ! brosse-moi !

CLÉOPÂTRE, faisant un mouvement.

Minute !... je ne suis pas votre brosseur !

BITTERMANN.

Alors tu refuses... alors tu me désobéis... Allons donc !

CLÉOPÂTRE, prenant froidement la brosse.

Donnez... Je ne veux pas vous faire de peine, à ce matin.

Il le brosse.

BITTERMANN, à part.

Il le fait exprès... pour m’exaspérer... pour me contrarier...

LE BRIGADIER, le brossant.

Couplets.

I

Pour les briquets d’ combat,
On cite l’Angleterre ;
Les briquets phosphoriques,
On les fait en Bavière...
As-tu fini,
Biribi ?
As-tu fini,
Mon ami ?

BITTERMANN, parlé.

Qu’est-ce que tu chantes là ?

LE BRIGADIER.

Une romance de ma composition, il y a vingt-neuf couplets...

BITTERMANN, impatienté.

Brosse- moi de l’autre coté.

LE BRIGADIER.

Voilà !...

II

Les Flamands, tes Saxons
Sont cités pour leur bière ;
Mais les plus beaux cruchons
Se fabriqu’nt en Bavière.
As-tu fini,
Biribi ?
Mon ami,
As-tu fini ?

BITTERMANN.

Assez... en voilà assez... Tu me fatigues avec ta chanson et ta brosse... Ma cravache.

CLÉOPÂTRE, la prenant sur la table.

La voilà, votre cravache.

BITTERMANN.

Tu vas descendre à l’écurie, tu te tiendras à côté de mon cheval... debout !

CLÉOPÂTRE.

Faudra-t-il y ôter mon bonnet de police ?

BITTERMANN.

Tu regarderas s’il mange, et tu me feras un rapport... écrit !

CLÉOPÂTRE.

Je ne sais pas écrire !

BITTERMANN.

Tu l’apprendras... Je veux qu’on m’obéisse !...

À part, en s’en allant, avec force.

Im sthal gròber velscher...

Il sort.

 

 

Scène VI

 

CLÉOPÂTRE, puis THÉRÈSE, puis LA COLONEL, suivie d’un Domestique

 

CLÉOPÂTRE, seul.

Ton cheval déjeunera sans moi, choucroute ! entends-tu. Choucroute ! Ah ! j’avais besoin de lui dire ça !

THÉRÈSE, rentrant avec un buvard et un encrier.

Voyons, ne perdons pas de temps... Après, j’ai affaire avec madame la colonel...

CLÉOPÂTRE.

Dites donc... c’est-y vrai ce qu’on dit ?...

THÉRÈSE.

Quoi donc ?...

CLÉOPÂTRE.

On dit que vous n’êtes pas sa demoiselle de compagnie... mais son institutrice...

THÉRÈSE.

Oh ! quelle méchanceté !... la femme d’un colonel...

CLÉOPÂTRE.

Bonne femme... bon cœur... Mais pour ce qui est de l’orthographe et de l’écriture... elle est de ma force...

THÉRÈSE.

Allons donc !

CLÉOPÂTRE.

Je l’ai connue vivandière au 7e.

THÉRÈSE, étonnée.

Comment !

CLÉOPÂTRE.

Faut par le dire... J’étais adjudant dans ce temps-là... mais depuis j’ai été cassé pas mal de fois... Quant au colonel, il était sous mes ordres... il était mon maréchal-des-logis...

THÉRÈSE.

Est-ce possible ?

CLÉOPÂTRE.

Elle était crânement gentille, la cantinière !... mais vertueuse... sans tache, comme le drapeau !... Grand-Pierre l’épousa, et ils ont monté ensemble.

THÉRÈSE.

C’est donc pour cela qu’elle vous témoigne tant d’intérêt ?

CLÉOPÂTRE.

Oh ! elle n’est pas fière. Quand nous sommes seuls, nous parlons de nos campagnes... en prenant un rafraîchissement... Ne répétez pas ça, parce que le brigadier Cléopâtre. c’est le tombeau des secrets...

THÉRÈSE.

Soyez tranquille... Mais pourquoi vous appelle-t-on Cléopâtre... un homme ?

CLÉOPÂTRE.

Oh ! ça... c’est à cause de ma petite miniature...

Il indique son bras.

THÉRÈSE.

Quelle miniature ?

CLÉOPÂTRE.

Je suis tatoué... une coquetterie.

THÉRÈSE.

Ah ! bah !

CLÉOPÂTRE.

En ce temps-là on travaillait l’Égypte... on m’avait charge d’accompagner des savants... des messieurs en lunettes avec des compas et des crayons... Un jour, ils découvrirent une grande pierre pointue, d’un seul morceau, bâtie par une nommée Cléopâtre... une jolie femme de l’époque... Pendant qu’ils dessinaient ça... moi je me le suis appliqué sur le bras.

THÉRÈSE.

Vraiment ?

CLÉOPÂTRE, faisant mine de retrousser sa manche.

Voulez-vous voir ?

THÉRÈSE.

C’est inutile...

CLÉOPÂTRE.

Et quand je suis revenu au campement... ils m’ont appelé le brigadier Cléopâtre... Faut bien rire un peu... dans les pays de sables !

THÉRÈSE.

Voyons... écrivons notre lettre...

LA COLONEL, entrant suivie d’un Domestique qui porte deux paniers de vin. Au Domestique.

Vous avez pris du bordeaux, comme hier ?

LE DOMESTIQUE.

Oui, madame.

LA COLONEL.

Ah ! le brigadier !

CLÉOPÂTRE, saluant militairement.

Madame la colonel.

LA COLONEL, au Domestique.

Posez ça et laissez-nous.

Le Domestique sort.

LA COLONEL, après s’être assurée que le Domestique est parti, à Thérèse.

Bonjour, mon enfant...

À Cléopâtre.

Bonjour, mon vieux...

CLÉOPÂTRE, s’oubliant.

Bonjour, Catherine...

Se reprenant et saluant.

Madame la colonel !

LA COLONEL, à Thérèse.

Ne faites pas attention... c’est un ancien... un vieil ami... qui m’a tirée de plus d’un mauvais pas...

CLÉOPÂTRE.

Ne parlons pas de ça, Catherine...

LA COLONEL.

As-tu de l’argent ?

CLÉOPÂTRE.

Je place.

LA COLONEL.

Tu ne dois rien à la cantine ?

CLÉOPÂTRE.

On est au pair.

LA COLONEL.

Ah ça, dis-moi donc... on ne te casse plus depuis quelque temps ?

CLÉOPÂTRE.

Rangé !... dans les dociles !...

LA COLONEL.

Tu es content du colonel ?

CLÉOPÂTRE.

Non ! Eh bien ! non !

LA COLONEL.

Mon homme... qu’est-ce qu’il t’a fait ?

CLÉOPÂTRE.

Il me laisse moisir ici pendant que les autres se battent devant Burgos.

LA COLONEL.

Ton tour viendra... On te garde pour la bonne bouche... À propos... j’ai des nouvelles... hier... nous avons ouvert la seconde parallèle... à bientôt l’assaut...

CLÉOPÂTRE.

Mazette !... et ne pas y être...

LA COLONEL.

Ne grogne donc pas... on te sonnera... En attendant, prends ces paniers et suis-moi...

THÉRÈSE.

Mais, madame la colonel...

LA COLONEL.

Ah ! oui...

Bas à Thérèse.

Nous ne prendrons pas de leçon aujourd’hui...

CLÉOPÂTRE, redescendant avec les deux paniers.

Où allons-nous avec ça ?

LA COLONEL.

Il est arrivé un convoi de blessés, je vais leur porter des consolations.

CLÉOPÂTRE, à part.

Du bordeaux ! Comme elle entend le blessé !

THÉRÈSE, bas à Cléopâtre.

Dépêchez-vous... Je vais préparer votre brouillon pour M. Émile.

CLÉOPÂTRE, bas.

C’est ça... dites-lui que je ne le blâme pas d’avoir fait une connaissance... mais il ne faut pas s’attacher...

LA COLONEL, au fond.

Eh bien, brigadier !

CLÉOPÂTRE.

Voilà, madame la colonel !

La Colonel et Cléopâtre sortent.

 

 

Scène VII


THÉRÈSE, puis ÉMILE

 

THÉRÈSE.

Voyons... écrivons vite ce brouillon...

Elle ne met à la table.

UN SOLDAT, introduisant Émile.

Mon lieutenant !...

ÉMILE, entrant et à part.

Le premier devoir d’un officier qui arrive est de s’inscrire chez son colonel.

THÉRÈSE.

Quelle mauvaise plume !

ÉMILE, l’apercevant.

Thérèse ici !... Comment se fait-il ?... Elle écrit !...

THÉRÈSE, écrivant.

Mon cher Émile.

ÉMILE, à part, étonné.

À moi !

THÉRÈSE, écrivant.

Tu dois être bien impatient de recevoir de mes nouvelles...

ÉMILE, à part.

Elle me tutoie !

THÉRÈSE , à part.

Cela me semble drôle de lui dire tu...

Écrivant.

Quand tu me reverras, tu me trouveras bien changé...

ÉMILE, à part.

Oh ! non ! plus jolie que jamais !

THÉRÈSE, écrivant.

Je ne fume plus...

ÉMILE, à part.

Hein ?

THÉRÈSE, écrivant.

Je ne bois plus d’eau-de-vie...

ÉMILE, à part.

Que dit-elle !...

THÉRÈSE, écrivant.

J’approuve ton amour...

ÉMILE, à part.

Vraiment !

THÉRÈSE. écrivant.

Il est partagé...

ÉMILE, poussant, un cri.

Ah !... mademoiselle !

THÉRÈSE.

Vous, ici !...

ÉMILE.

Ces mots que je viens d’entendre !...

THÉRÈSE.

Mais laissez-moi vous expliquer...

ÉMILE.

Non ! je ne veux rien savoir.

Cavatine.

Vous m’aimez... à la vie ?
Je renais aujourd’hui !
Vous m’aimez... tout, s’oublie !
Un nouveau jour a lui.
Si mon langage vous offense,
Respectez du moins mon erreur ;
Ne m’enlevez pas l’espérance,
Laissez-moi croire à mon bonheur !

Vous m’aimez... à la vie, etc.

THÉRÈSE.

Mais comment êtes-vous ici ?

ÉMILE.

Je viens d’être nommé officier dans le premier lancier !

THÉRÈSE.

Comment ! dans notre régiment.

ÉMILE.

Mais, vous ?...

THÉRÈSE.

Je suis auprès de la colonel... comme dame de compagnie...

ÉMILE.

Quel heureux hasard !... Je venais pour présenter mes devoirs au colonel...

THÉRÈSE.

Il est absent...

ÉMILE.

Je viens de l’apprendre.

THÉRÈSE.

Mais sa femme est ici... attendez... je vais voir si elle est rentrée...

En sortant.

Quel bonheur ! nous ne nous quitterons plus.

Elle sort.

 

 

Scène VIII

 

ÉMILE, seul

 

Ah ! oui, je suis bien heureux !... la voir tous les jours, ne plus quitter mon père... Deux bonheurs à la fois !... Pauvre père ! J’ai sollicité ma nomination dans ce régiment pour veiller sur lui... Je l’ai fait demander... Où peut-il être ?... Dans quelque cabaret sans doute... On vient de me donner des renseignements sur son compte... ils ne sont pas flatteurs... il paraît qu’il n’est pas changé... Mais me voilà !.. et je saurai le maintenir par l’autorité de mon grade.

 

 

Scène IX

 

ÉMILE, CLÉOPÂTRE, puis THÉRÈSE

 

Cléopâtre paraît au fond avec deux paniers à bouteilles vides.

ÉMILE, l’apercevant.

Je ne me trompe pas !

CLÉOPÂTRE.

Hein !... Ah ! mon Dieu !... C’est... c’est le petit !

ÉMILE.

Eh oui !... Je ne vous quitte plus !... lieutenant dans votre régiment.

CLÉOPÂTRE.

Est-il possible ?... dans le régiment ?... Nous pourrons nous voir, nous embrasser, nous... Ah ! ça fait du bien !... Ah ! galopin ! tu me fais du bien !

ÉMILE.

Pauvre père !

CLÉOPÂTRE.

Ah ! j’ai tant envie de rire... que j’en pleure !... Veux-tu prendre quelque chose ?

ÉMILE.

Merci.

CLÉOPÂTRE.

Mais que je te regarde ! C’est à moi, ça ! V’là mon garçon !... Comme ça a poussé depuis six ans ! C’est enforci ! c’est embelli ! Et des moustaches !... T’as des moustaches ! Ah ! galopin, va !

ÉMILE.

Ah ! mais, permettez !...

CLÉOPÂTRE.

Tourne-toi... J’en ai pas encore assez... Est-il gentil !... V’là mon plus beau fait d’armes !... Veux-tu prendre quelque chose ?

ÉMILE.

Merci.

CLÉOPÂTRE.

Ah ça ! mais j’y pense... te voilà mon chef !

ÉMILE.

Sans doute... et il faudra m’écouter...

CLÉOPÂTRE.

T’es mon officier !... Je m’ai bâti un officier pour moi-même... Ah ! la bonne farce !

Lui portant des bottes.

Hup-là !... hup-là !

ÉMILE.

Prenez donc garde !... Si on vous voyait...

CLÉOPÂTRE.

Eh bien ? Quoi ?

ÉMILE.

Une pareille familiarité...

CLÉOPÂTRE.

Comment !... je ne peux pas être familier avec mon garçon ?

ÉMILE.

Certainement... Mais la discipline militaire...

CLÉOPÂTRE.

C’est juste...

Duo.

ÉMILE.

Au régiment,
Vous me devez obéissance,
Et quand nous serons en présence,
Là plus de père, plus d’enfant...
Vous êtes brigadier, et je suis lieutenant
Au régiment !

Les regards sont fixés sur nous.
En murmurant tout bas : Pardonnez-moi, mon père !
Je prends ma voix la plus sévère :
« Brigadier, on se plaint de vous ;
» Vous négligez votre service...
» Huit jours de salle de police !
» Obéissez... et pas un mot !...
» Sinon... les arrêts, le cachot ! »
Au régiment,
Vous me devez obéissance !

LE BRIGADIER.

Au régiment,
Je te promets obéissance,
Et quand nous serons en présence,
On saura marcher droit... Respect au lieutenant !
Au régiment !

ÉMILE.

Nous voilà seuls... nul regard indiscret
Ne peut trahir notre secret.
Plus de contrainte... plus de mystère !

LE BRIGADIER.

Bonjour, petit...

ÉMILE.

  Bonjour, mon père !
  Votre main...

Ils se serrent la main.

  Mais j’entends des pas...

Ils se quittent vivement.

LE BRIGADIER, ayant l’air d’écouter.

Non... rien...

ÉMILE.

Bien vite dans mes bras !

Ils s’embrassent.

Plus de lieutenant !
Embrassez votre enfant !
Moment plein de charmes !
Comme deux vrais amis
Nous causerons... tout vous est permis !

LE BRIGADIER, regardant autour de lui et lui portant des bottes.

Hop-là !... hop !

ÉMILE.

  Mais on crie : « Aux armes ! »

Reprenant le ton du commandement.

  Brigadier !...

LE BRIGADIER.

  Lieutenant !

ÉMILE.

En avant !

ENSEMBLE.

En avant !

ÉMILE.

La bataille est finie,
Et tout bas l’officier
S’adresse à Dieu, qu’il remercie
D’avoir sauvé les jours de son vieux brigadier.

LE BRIGADIER.

La bataille est finie,
Tout bas le brigadier
S’adresse à Dieu, qu’il remercie
D’avoir sauvé les jours de son jeune officier !

ENSEMBLE.

Douce existence !
Mais le silence
Est nécessaire
Sachons nous taire.
Soyons heureux.
À tous les yeux.
Cachons-nous bien,
Ne disons rien !

CLÉOPÂTRE.

C’est égal ! l’Empereur ne se plaindra pas de l’officier que je lui ai confectionné... Il est vrai que c’est lui qui a payé l’éducation.

ÉMILE.

Vous aviez des protections ?

CLÉOPÂTRE.

Pas besoin !... Un jour qu’il nous passait en revue... il avait l’air de bonne humeur... il avait sans doute reçu quelque lettre agréable... je sors des rangs. « Qu’est-ce que tu veux ? – Une bourse pour l’enfant... – Tu la z’as. » Et voilà !... Ah ça ! petit... tu es jeune... faut t’amuser... As-tu de l’argent ?

ÉMILE, riant.

Est-ce que, par hasard, vous voudriez me faire des avances ?

CLÉOPÂTRE.

Tiens ! j’ai vingt-neuf francs chez la petite.

ÉMILE.

La petite...

CLÉOPÂTRE.

Ah ! oui... tu ne sais pas, il y a du nouveau...

Lui mettant sa manche sous le nez.

Sens-moi ça !

ÉMILE.

Du musc !...

CLÉOPÂTRE.

C’est la petite...

Lui présentant son autre manche.

Et ça ?

ÉMILE.

Encore du musc !

CLÉOPÂTRE.

Toujours la petite !

ÉMILE.

Mais enfin, qu’est-ce que c’est que la petite ?

CLÉOPÂTRE.

Un ange ! Une divinité.

ÉMILE, à part.

Quelque vivandière, sans doute !

CLÉOPÂTRE, apercevant Thérèse qui entre.

Tiens ! la voilà !

ÉMILE.

Thérèse !

CLÉOPÂTRE.

Tu la connais ?

ÉMILE.

Mais c’est la jeune fille que j’aime... et dont je vous parlais dans ma lettre.

CLÉOPÂTRE.

Comment !

À Thérèse.

Mais alors ces soins... ces attentions... ce n’était donc pas pour moi ?

THÉRÈSE, baissant les yeux.

Ça ne sortait pas de la famille, monsieur Cléopâtre !

CLÉOPÂTRE.

Ah ! petite sournoise !... Ah ça ! motus sur notre parenté, car tout le monde ignore...

THÉRÈSE.

Comment, même madame la colonel, votre confidente, votre amie ?...

CLÉOPÂTRE.

Faut pas m’en vouloir de cette cachotterie... Ça part d’un bon sentiment... Quand le petit est venu au monde, je lui ai dit : Mon pauvre enfant, t’as pas de chance... Ta déveine t’accorde un père !

ÉMILE.

Le meilleur, le plus excellent !

CLÉOPÂTRE.

Brave soldat, je ne dis pas... mais modèle d’inconduite... C’est une pierre au cou qui t’empêchera de monter... Alors. j’ai coupé la corde... Plus de pierre !... Je me suis tenu à l’écart, je me suis dissimulé, et t’as monté !... À quand le mariage ?...

ÉMILE.

J’irai demain à Burgos demander l’autorisation du colonel.

CLÉOPÂTRE.

Et après-demain nous pourrons signer le contrat.

ÉMILE.

Signer... ou faire une croix.

THÉRÈSE, à Émile.

Mais pas du tout, monsieur, votre père sait écrire !

ÉMILE.

Lui !

CLÉOPÂTRE.

Ne le dis pas aux autres, ils se ficheraient de moi !

THÉRÈSE.

Oh ! il est bien changé, allez !... Plus de querelles, plus de salle de police, plus de cabaret...

CLÉOPÂTRE.

Dis donc... j’achète des chemises !... Un militaire qui achète des chemises !... Notaire, va !

ÉMILE.

Mais que me disait donc cet adjudant que j’ai rencontré...

CLÉOPÂTRE.

Quel adjudant ?

ÉMILE.

Une espèce d’imbécile...

CLÉOPÂTRE.

Ah ! je sais qui !... La choucroute !

ÉMILE.

Il prétend que vous êtes un mauvais soldat... sans discipline...

CLÉOPÂTRE.

Ah ! le gueux ! Faire des cancans à mon officier... Je pardonne tout... mais pas ça !...

ÉMILE.

Voyons... calmez-vous...

THÉRÈSE, à Émile.

Madame la colonel vient de rentrer et vous attend...

ÉMILE.

J’y vais.

CLÉOPÂTRE.

Moi, un mauvais soldat !... Ah ! le gredin !

ÉMILE, à son père.

Silence dans les rangs... Soyez sage... Vous me l’avez promis.

À Thérèse.

À bientôt !

Il sort.

CLÉOPÂTRE, à part.

C’est égal... si je le rencontre jamais dans un petit coin noir... il me le payera !

Il sort.

 

 

Scène X

 

THÉRÈSE, puis CATALINA et FRÉDÉRIC, puis BENITO, puis BITTERMANN

 

THÉRÈSE, seule.

Comme l’uniforme de lieutenant lui va bien !... Il m’a paru aussi moins timide qu’autrefois.

CATALINA, en dehors.

Mais laissez-moi donc en repos, monsieur Frédéric.

THÉRÈSE.

Ah ! voilà Catalina avec ce jeune soldat qui la suit partout.

CATALINA, entrant suivie de Frédéric.

Mais qu’est-ce que vous me voulez ?... Vous êtes toujours sur mes talons.

FRÉDÉRIC.

C’est pour vous aider.

CATALINA.

Je n’ai pas besoin de vous... Je viens chercher un laissez-passer pour une pièce de vin.

FRÉDÉRIC.

Nous le porterons ensemble.

CATALINA.

Je vous préviens, monsieur, que mon mari est très jaloux... Vous me faites avoir des scènes dans mon ménage...

FRÉDÉRIC.

Je suis si malheureux !

THÉRÈSE.

Vous ?

CATALINA.

Mais, qu’est-ce que vous avez ?

Trio.

CATALINA.

Pourquoi cet air si désolé ?

FRÉDÉRIC.

J’ai besoin d’être consolé.

CATALINA.

Vraiment ?... Pauvre garçon !

THÉRÈSE.

Qu’avez-vous donc ?

FRÉDÉRIC.

C’est tout une histoire
Bien triste et bien noire.
C’est à n’y pas croire !
Ah ! qui me rendra
Ma belle existence,
Mes jours d’opulence,
Maman et papa ?
Hiver comme été,
Choyé, dorloté,
Je vivais en vrai chérubin.
Maman m’éveillait le matin ;
Alors un grand valet
Près du feu nous servait
Petit plat
Délicat,
Vin muscat,
Chocolat.
Papa garnissait
Toujours mon gousset.
Coiffeur,
Tailleur,
Tout m’obéissait...

Ensemble.

FRÉDÉRIC.

Ah ! qui me rendra, etc.

CATALINA et THÉRÈSE.

Ah ! qui lui rendra
Sa belle existence,
Ses jours d’opulence,
Maman et papa ?

FRÉDÉRIC.

  Surprise imprévue !
  Mais l’heure est venue
  L’heure inattendue,
  De prendre un état.
  Papa veut me faire
  Apprenti notaire ;
  Moi, pour m’y soustraire,
  Je me fais soldat !

Au régiment,
Quel changement !
Sur un lit bien dur on sommeille ;
Au point du jour,
La trompette vous réveille ;
Il faut balayer la cour,
Faire tour à tour
Le triste métier
De palefrenier
Et de cuisinier.
Toutes les corvées
Me sont réservées ;
Plus de vin muscat,
Plus de chocolat !
Ah ! qui me rendra
Maman et papa ?

Ensemble.

FRÉDÉRIC, pleurant.

Toutes les corvées
Me sont réservées, etc.

THÉRÈSE et CATALINA, riant.

Toutes les corvées
Lui sont réservées ;
Plus de vin muscat,
Plus de chocolat !
Ah ! qui lui rendra
Maman et papa ?

BENITO, entrant et apercevant Frédéric.

Encore avec ma femme !... J’en étais sur ! Je me plaindrai au colonel !

CATALINA, à Frédéric.

La !... Qu’est-ce que je vous disais ?

THÉRÈSE, à Benito.

Ne soyez donc pas jaloux... Monsieur nous racontait ses malheurs...

BENITO.

Oui, ça commence toujours comme ça !... et après... c’est le mari qui raconte les siens !

BITTERMANN, entrant exaspéré.

Où est le colonel ?... Où est le conseil de guerre ?

TOUS.

Quoi donc ?

BITTERMANN.

Une chose inouïe dans les fastes militaires ! Je faisais ma ronde dans les casemates... Arrivé à un petit endroit noir... je reçois une ruade...

CATALINA.

De cheval ?

BITTERMANN.

Non... de fantassin...

BENITO.

Mais où ça ?

BITTERMANN.

Je ne sais pas précisément... Ça s’est passé derrière moi...

Tout le monde se met à rire.

Riez !... Mais rira bien qui rira le dernier !... J’ai un moyen de découvrir celui qui a manqué... à ma dignité !... Le drôle exhalait un parfum de musc.

THÉRÈSE, à Catalina.

Ah ! mon Dieu ! c’est le brigadier Cléopâtre !

BITTERMANN.

J’ai le nez fin... et quand je devrais flairer tout l’escadron...

 

 

Scène XI


THÉRÈSE, CATALINA, FRÉDÉRIC, BENITO, BITTERMANN, CLÉOPÂTRE

 

CLÉOPÂTRE, entrant, à la cantonade.

C’est bien... on va lui remettre...

THÉRÈSE et CATALINA, à part.

Lui !

THÉRÈSE, à part.

Il faut l’éloigner !

CATALINA, à Cléopâtre.

On vous attend chez la colonel...

THÉRÈSE.

Tout de suite !

CLÉOPÂTRE.

J’y vais...

À Bittermann.

Mon adjudant, voici la liste des recrues arrivées ce matin...

Il s’approche de lui.

BITTERMANN.

C’est bien ! j’examinerai...

Reniflant.

Hein !... cette odeur...

THÉRÈSE, bas à Catalina.

Il est perdu !

BITTERMANN.

Mais c’est du musc !

À Cléopâtre.

Tu sens le musc !... Quinze jours de salle de police, en attendant mon rapport !...

THÉRÈSE, à Catalina.

Ah ! ce flacon qu’il m’a donné !

CLÉOPÂTRE, étonné.

Qu’est-ce que j’ai fait ?

Pendant ces explications, Thérèse a aspergé Frédéric avec le flacon de musc, sans qu’il s’en soit aperçu ; elle donne le flacon à Catalina.

BITTERMANN, à Cléopâtre.

Tais-toi !...

À Frédéric.

Avancez, vous ! vous !

FRÉDÉRIC, s’approchant.

Moi ?

BITTERMANN.

Avancez donc !... conduisez cet homme à la salle de police...

Reniflant.

Hein ?... toi aussi ?... tu sens le musc ?... Quinze jours de salle de police !

FRÉDÉRIC, étonné.

Qu’est-ce que j’ai fait ?

BENITO, que sa femme a aussi aspergé avec le flacon, s’approche de Bittermann.

Tant mieux, celui-là !... je vous en remercie... je n’en suis pas fâché ; m’en voilà délivré pour quinze jours...

BITTERMANN, reniflant.

Hein ?... toi aussi ?... Quinze jours de salle de police !...

Catalina a aussi aspergé Bittermann. Flairant son bras.

Hein ?... moi aussi !... Quinze jours !...

Final.

Ensemble.

LE BRIGADIER, FRÉDÉRIC, BENITO.

Tous à la salle de police !
Mais c’est indigne, c’est affreux !
D’où peut venir un tel caprice ?
Pourquoi cet ordre rigoureux ?

THÉRÈSE, CATALINA.

Tous à la salle de police !
Ah ! c’est vraiment trop rigoureux !
Nous implorons votre justice ;
Adjudant, soyez généreux !

BENITO.

Mais je ne suis pas au service...
Je suis cabaretier...

BITTERMANN.

Pas un mot !

BENITO.

Cependant...

BITTERMANN, avec force.

Tous à la salle de police !

 

 

Scène XII

 

THÉRÈSE, CATALINA, FRÉDÉRIC, BENITO, BITTERMANN, CLÉOPÂTRE, ÉMILE, puis LA COLONEL, OFFICIERS, PEUPLE, SOLDATS

 

ÉMILE, qui est entré sur les derniers mots.

La salle de police !... Ah ! de grâce, adjudant.
En l’honneur de mon arrivée,
Que leur punition aujourd’hui soit levée !

BITTERMANN.

Acceptez mes regrets les plus vifs, les plus grands...

ÉMILE, insistant.

Votre sévérité sans doute est légitime...

BITTERMANN.

Ils empestent le musc...

ÉMILE, insistant.

Mais ce n’est point un crime !

BITTERMANN.

Impossible ! 

LE BRIGADIER.

Pourquoi ?

BITTERMANN.

  Silence dans les rangs !

Ensemble.

BITTERMANN.

Tous à la salle de police ! 
Non, non, point de pardon pour eux ;
Et dans l’intérêt du service,
Je dois me montrer rigoureux !

THÉRÈSE et CATALINA.

Tous à la salle de police !
Ah ! c’est vraiment trop rigoureux !
Nous implorons votre justice...
Adjudant, soyez généreux !

ÉMILE.

Tous à la salle de police !
Pour nous quel contretemps fâcheux !
Nous implorons votre justice...
Adjudant, soyez généreux.

LE BRIGADIER, FRÉDÉRIC et BENITO.

Tous à la salle de police !
Mais c’est indigne, c’est affreux !
D’où peut venir un tel caprice ?
Pourquoi cet ordre rigoureux ?

Entrent par différentes pertes la Colonel, suivie de plusieurs Officiers ; Domestiques, Peuple, Soldats. La Colonel tient une dépêche à la main.

LA COLONEL.

Ah ! messieurs !... ce bulletin que je reçois... qu’on fasse carillonner les cloches... qu’on batte aux champs !... je suis d’une joie !...

À Émile.

Lisez, lieutenant.

ÉMILE, après avoir lu la dépêche.

Ah ! mes amis, grande nouvelle !
La victoire nous est fidèle !
Le siège est terminé... nous triomphons enfin !
Les Français dans Burgos sont entrés ce matin !          

CHŒUR.

Nouveau jour de gloire
Luit pour nos soldats...
Partout la victoire
Dirige leurs pas.

ÉMILE, le papier à la main.

Écoutez tous... Ordre du général !...

Lisant.

« Pour que demain soit jour de fête,
» Amnistie entière et complète
» Est accordée à tous... »

TOUS.

Vive le général !

BITTERMANN, à part.

Quel contretemps fatal !

ÉMILE.

« Demain, messe au camp... puis grand bal ! »

TOUS.

Vive le général !...

Reprise du CHŒUR.

Nouveau jour de gloire
Luit pour nos soldats !...
Partout la victoire
Dirige leurs pas !

La musique éclate au dehors. La Colonel se rend au balcon avec les Officiers pour saluer le peuple.

 

 

ACTE II

 

Le théâtre représente un site de campagne où est établi un camp militaire. À droite et au fond, des tentes. À gauche, le cabaret de Benito ; des tables, des bancs.

 

 

Scène première

 

BENITO, CATALINA, SOLDATS, PAYSANS et PAYSANNES

 

LES PAYSANS et LES SOLDATS.

Bombance et festin !
Du vin ! du vin ! du vin !

CHŒUR GÉNÉRAL.

Francs lurons,
Gais enfants du plaisir,
Buvons !
Sans souci d’avenir,
Chantons !
Et pour nous divertir,
Dansons !
Si l’amour vient s’offrir,
Aimons !
S’il vient à nous trahir,
Rions !
Et pour nous étourdir,
Disons :
Amour, peine ou plaisir,
Chansons !

PLUSIEURS SOLDATS, à Catalina.

Pour mieux nous aider à boire,
La belle, une chanson :
Racontez-nous l’histoire.
L’histoire de Manon.

TOUS.

L’histoire de Manon !

CATALINA.

I

Je pars, disait un militaire
À sa payse en l’embrassant ;
Si je n’allais pas à la guerre,
Le roi ne serait pas content...
Mais je vous écrirai, ma chère ;
J’ai dans mon sac du papier blanc,
Et jusqu’à mon heure dernière
Je garderai mon sentiment.

Lonfli, lonfla, comme la guerre
Vous cause du désagrément !
Lonfli, lonfla, lantourlourère,
Lonfli, lonfla, lantourloura !

TOUS.

Lonfli, lonfla, comme la guerre, etc.

CATALINA.

II

  Il écrivit, le militaire.
  Il écrivit sur papier blanc :
  « Vos beaux yeux vont pleurer, ma chère ;
  » L’homme est né pour le changement.
  » Je cultive une boulangère, 
  » Avec de beaux écus comptant ;
  » J’en ai fait ma particulière,
  » Et je l’aime exclusivement. »

 

Lonfli, lonfla, comme la guerre, etc.

III

La belle avait du caractère ;
Elle répondit sur-le-champ :
« Tu crois que je me désespère,
» Mais tu te trompes joliment !
» Je me console avec Jean-Pierre,
» C’est un garçon plein d’agrément
» Tu peux aimer ta boulangère,
» Car, moi, j’adore mon amant ! »

 

Lonfli, lonfla, comme la guerre, etc.

CHŒUR.

Lonfli, lonfla, comme la guerre
Vous cause du désagrément !
Lonfli, lonfla, lantourlourère,
Lonfli, lonfla, lantourloura !

Danse générale.

 

 

Scène II

 

BENITO, CATALINA, SOLDATS, PAYSANS et PAYSANNES, LA COLONEL, BITTERMANN, PLUSIEURS OFFICIERS, puis THÉRÈSE, ÉMILE et CLÉOPÂTRE

 

BENITO.

Voici madame la colonel.

TOUS LES SOLDATS.

Vive la colonel !

LA COLONEL, entrant suivie de Bittermann et plusieurs officiers ; aux soldats.

Merci, mes enfants ! Aujourd’hui, pas de corvées ! buvez. chantez, dansez ! c’est jour de fête ! on ne prend pas Burgos tous les quarts d’heure !

TOUS.

Vive la colonel !

BITTERMANN.

Comme madame la colonel sait parler aux soldats !

LA COLONEL.

Le troupier... c’est mon enfant ! Ah ça ! causons peu, mais causons bien... Avez-vous adressé à Thérèse votre demande en mariage ?

BITTERMANN.

Oui... c’est fait.

LA COLONEL.

Qu’a-t-elle répondu ?

BITTERMANN.

Rien... mais son silence était plein d’éloquence...

LA COLONEL.

Ainsi vous croyez qu’elle vous aime ?

BITTERMANN.

J’en mettrais ma main au feu.

LA COLONEL.

C’est bien extraordinaire !

BITTERMANN.

Comment ! extraordinaire ?...

LA COLONEL.

Elle ne m’en a jamais parlé.

BITTERMANN.

Ah ! vous savez, les jeunes filles...

LA COLONEL.

Je viens d’écrire au colonel ; la lettre est partie... pour lui demander son autorisation. C’est une surprise que je veux faire à Thérèse.

BITTERMANN.

Moi, j’attends aujourd’hui même une copie du testament de mon oncle.

LA COLONEL.

Vous m’avez parlé de 450 000 florins ?

BITTERMANN.

Et autant pour ma sœur... mais comme elle ne se mariera jamais...

Ils continuent à causer à voix basse.

ÉMILE entre en donnant le bras à Thérèse.

Nous allons faire le tour du camp... parcourir toute la fête...

CLÉOPÂTRE, les suivant à distance, et à part.

Je ne peux pas me lasser de le regarder, ce galopin-là !... C’est plus fort que moi... je le suis comme un caniche !

THÉRÈSE, à Émile.

Ce matin, j’ai fait une découverte...

ÉMILE.

Laquelle ?

THÉRÈSE.

J’ai appris que votre père s’appelait André... et c’est aujourd’hui sa fête.

ÉMILE.

Tiens ! c’est vrai !

THÉRÈSE.

Silence ! j’ai mon projet.

CLÉOPÂTRE, bas à un soldat, désignant Émile.

Comment le trouves-tu, cet officier-là ?

LE SOLDAT.

Oh ! un peu gringalet !

CLÉOPÂTRE, lui allongeant une taloche.

Tu vas te taire !

LE SOLDAT.

Quoi donc ?

CLÉOPÂTRE.

Un coup de sabre au premier qui ne le trouvera pas gentil !

LA COLONEL.

Benito !

BENITO, s’approchant.

Madame la colonel ?...

LA COLONEL.

Donnez du vin à ces braves gens.... et à discrétion... c’est le colonel qui paye.

TOUS.

Vive le colonel !

BENITO, aux Soldats.

Venez !... nous allons défoncer un tonneau... et du meilleur !...

À part.

Celui qui a tourné hier...

Tous les Soldats sortent avec Benito.

CLÉOPÂTRE, à part, regardant les Soldats sortir.

Sapristi ! j’ai bien envie d’aller faire un tour par là !... Il fait si chaud !... et puis pour une fois...

Il se dirige vers le cabaret.

BITTERMANN, l’appelant.

Pst !... ici !...

CLÉOPÂTRE.

Mon adjudant !

BITTERMANN.

Mon cheval s’est déferré ce matin... tu vas le conduire à la forge.

CLÉOPÂTRE, résistant.

Ah ! mais non !... aujourd’hui...

BITTERMANN.

Quoi ?

CLÉOPÂTRE.

On bamboche...

ÉMILE, vivement à Cléopâtre.

Brigadier !

CLÉOPÂTRE.

Suffit !... on y va.

À part, sortant.

On y va... pour le petit !

Il disparaît.

CATALINA.

Si madame la colonel veut entrer dans la tente que nous avons fait disposer pour elle...

LA COLONEL.

Tout à l’heure.

CATALINA.

Je viens d’y faire préparer des rafraîchissements...

LA COLONEL.

Bittermann !

BITTERMANN.

Madame ?

LA COLONEL.

Allez-vous-en !

BITTERMANN.

Moi ?

LA COLONEL.

Vous me gênez... j’ai à causer avec Thérèse.

BITTERMANN.

Tout de suite. Je vais à la poste voir si le testament de mon oncle est arrivé.

Il sort ; la Colonel l’accompagne jusqu’au fond.

 

 

Scène III

 

LA COLONEL, ÉMILE, THÉRÈSE, puis BENITO

 

ÉMILE, bas à Thérèse.

Avez-vous prévenu la colonel de nos projets de mariage ?

THÉRÈSE.

Je n’ai pas osé.

ÉMILE.

Nous voici seuls avec elle, du courage !

LA COLONEL, redescendant et à Thérèse.

Mon enfant... j’ai à vous parler.

THÉRÈSE.

Moi aussi, madame la colonel...

ÉMILE.

Suis-je de trop ?

LA COLONEL.

Du tout.

À Thérèse.

Ah ça ! causons peu, mais causons bien... je sais que vous aimez quelqu’un.

THÉRÈSE.

Comment ! vous avez deviné ?

LA COLONEL.

Je devine tout ! Seulement, vous avez là un drôle de goût !

ÉMILE, à part.

Hein ! qu’est-ce qu’elle dit ?

LA COLONEL.

Ce n’est pas pour vous en détourner... mais, moi, je ne me serais jamais attendrie pour un museau pareil !

THÉRÈSE, à part, regardant Émile.

Oh ! un museau !...

ÉMILE, à part.

Eh bien ! elle est polie !... elle vous jette ça en face !

LA COLONEL.

J’avais rêvé pour vous un Français...

THÉRÈSE, vivement.

Mais il est Français !

ÉMILE.

Je suis Français !

LA COLONEL, à Émile.

Qui parle de vous ?... je parle de Bittermann !

THÉRÈSE, vivement.

Mais ce n’est pas lui que j’aime... c’est...

LA COLONEL.

Qui ?

Thérèse baisse les yeux.

ÉMILE.

C’est... c’est un autre, madame la colonel...

LA COLONEL.

Vous ! ah ! nom d’une trompette ! qu’est-ce que j’ai fait !

THÉRÈSE.

Quoi donc ?

LA COLONEL.

Je viens d’écrire à mon homme pour lui demander de consentir à votre mariage avec Bittermann...

ÉMILE.

Allons, bien !

THÉRÈSE, suppliant.

Oh ! madame la colonel !

LA COLONEL.

Eh bien, quoi ?... Je lui écrirai une autre lettre... Je lui dirai que je me suis trompée de nom... et dans quinze jours vous serez mariés.

THÉRÈSE.

Ah ! quel bonheur !

BENITO, entrant.

Madame la colonel ?

LA COLONEL.

Que voulez-vous ?

BENITO.

Ce sont les soldats qui, avant de s’enivrer... désireraient porter une santé à madame la colonel.

LA COLONEL.

Alors, il n’y a pas de temps à perdre...j’y vais...

À Thérèse.

Adieu, mon enfant !

À Benito.

Passe devant, et annonce-moi.

Ils entrent dans le cabaret, on entend les Soldats crier.

VOIX dans le cabaret.

Vive la colonel !

 

 

Scène IV


ÉMILE, THÉRÈSE, puis CLÉOPÂTRE

 

ÉMILE.

Elle a dit dans quinze jours !...

THÉRÈSE.

C’est comme un rêve !

CLÉOPÂTRE, paraissant au fond.

On le ferre son animal...

ÉMILE.

Mon père... arrivez, donc !

THÉRÈSE.

Une grande nouvelle !

CLÉOPÂTRE.

Quoi donc ?

ÉMILE.

Notre mariage est décidé... il ne manque plus que le consentement du colonel.

CLÉOPÂTRE, gaîment.

Eh bien ! et le mien ? est-ce qu’on ne va pas me le demander un peu ?... il me semble que comme père...

THÉRÈSE.

C’est trop juste !

Trio.

CLÉOPÂTRE.

Ce n’est plus comme au régiment,
Où le fils commande à son père ;
Il vous faut mon consentement,
Et j’ai le droit d’être sévère...
Ce n’est plus comme au régiment !

Ensemble.

CLÉOPÂTRE.

Ce n’est plus comme au régiment,
Où le fils, etc.

ÉMILE et THÉRÈSE.

Ce n’est plus comme au régiment,
Où le fils commande à son père ;
Il nous faut son consentement,
Il a le droit d’être sévère...
Ce n’est plus comme au régiment !

CLÉOPÂTRE, s’asseyant et prenant une grosse voix.

Comment, monsieur mon fils, vous êtes amoureux ?
Et de qui, s’il vous plaît ?... Répondez, je le veux !

ÉMILE.

Mon cœur s’est donné sans retour...
Mais que votre courroux s’apaise...

Présentant Thérèse.

En voyant ici ma Thérèse, 
Vous comprendrez tout mon amour !

CLÉOPÂTRE.

Ah ! vous aimez mademoiselle !
Mais, à son tour, vous aime-t-elle ?

À Thérèse.

Parlez...

THÉRÈSE.

Je n’ose pas.

ÉMILE.

Il le faut cependant,
Notre bonheur en dépend !
Soumettez-vous
À sa demande.
D’un ton si doux,
Quand il commande,
Soumettez-vous !

Ensemble.

ÉMILE.

Soumettez-vous
À sa demande, etc.

THÉRÈSE.

Soumettons-nous
À sa demande,
D’un ton si doux.
Quand il commande,
Soumettons-nous.

THÉRÈSE, saluant respectueusement Cléopâtre.

Monsieur, vous possédez un fils
Qui, comme vous, est l’honneur même.

CLÉOPÂTRE.

Parfait ! allez toujours...

THÉRÈSE.

Je l’aime
Depuis le jour où je le vis...
Et je serais, je le proclame,
Bien heureuse d’être sa femme.
Accordez-le-moi pour mari.
Je vous le demande aujourd’hui.

CLÉOPÂTRE.

Promettez-vous, mademoiselle,
De le rendre heureux ?

THÉRÈSE.

Oh ! toujours !

CLÉOPÂTRE.

Promettez-vous d’être fidèle
À vos devoir... à vos amours ?

THÉRÈSE.

Oh ! toujours !

CLÉOPÂTRE.

Très bien ! embrassez-le.

THÉRÈSE, troublée.

Qui ?... moi ?... Quel embarras !

CLÉOPÂTRE.

Vous hésitez... vous ne l’aimez donc pas ?

ÉMILE.

Soumettez-vous 
À sa demande,
D’un ton si doux,
Quand il commande,
Soumettez-vous !

Ensemble.

ÉMILE.

Soumettez-vous, etc.

THÉRÈSE.

Soumettons-nous, etc.

THÉRÈSE.

J’obéis... êtes-vous content ?

CLÉOPÂTRE.

Encor... encor...

ÉMILE, à part.

Ah ! c’est charmant.

CLÉOPÂTRE.

Vous vous aimez, la chose est claire...
Mais le mariage, entre nous,
N’est pas une petite affaire.
Vous marier ?... y pensez-vous ?
Un simple lieutenant, qui n’a pas de fortune !

THÉRÈSE.

Qu’importe ?

ÉMILE.

Et puis, d’ailleurs, je saurai m’en faire une.
À la bataille prochaine
Avec tant d’ardeur je me bats,
Que, dussé-je y laisser un bras,
Je me fais nommer capitaine.

THÉRÈSE, effrayée.

Non, monsieur, je ne le veux pas ;
Demeurez lieutenant, et gardez vos deux bras !

ÉMILE.

Nouveaux combats... je m’y comporte,
Aux yeux de tous, en vrai héros.
Je prends un drapeau... deux drapeaux...
J’y laisse une jambe... qu’importe ?
Me voici colonel...

THÉRÈSE.

Mais je ne le veux pas !
Gardez vos jambes et vos bras ;
Agir ainsi serait folie ;
Car, en allant de ce train sans égal,
Que vous restera-t-il, répondez, je vous prie,
Lorsque vous serez maréchal ?

CLÉOPÂTRE.

Vous avez mon consentement,
Mais... mariez-vous promptement.

ENSEMBLE.

Avenir riant et prospère,
Oui, tous les trois,
Nous allons être heureux, j’espère,   
Comme des rois.

CLÉOPÂTRE, transporté de joie.

Allons-nous danser a la noce ! Il me semble que j’y suis déjà !

Il danse, et, dans son entraînement, il fait pirouetter Émile, en lui disant.

Danse donc aussi, toi !

La Colonel paraît et pousse un cri de surprise.

 

 

Scène V

 

ÉMILE, THÉRÈSE, CLÉOPÂTRE, LA COLONEL

 

CLÉOPÂTRE, à part, s’arrêtant sur une jambe.

Ah ! la colonel !

LA COLONEL, à Cléopâtre.

Eh bien ? à quoi pensez-vous donc ? une pareille familiarité...

ÉMILE, prenant un ton sévère.

Brigadier, vous avez oublié le respect qu’un soldat doit à son chef.

THÉRÈSE.

Oh ! pardonnez-lui... il ne le fera plus !...

LA COLONEL.

Il va vous faire des excuses...

Bas à Cléopâtre.

Allons, ne flâne pas !

CLÉOPÂTRE, à part.

Des excuses à mon gamin !

Haut.

Lieutenant... excusez-moi... c’est le soleil le vin d’Espagne... et la prise de Burgos...

ÉMILE, sévèrement.

Je pardonne pour cette fois... mais ne recommencez plus. – Allez !

CLÉOPÂTRE.

Oui, lieutenant !

À part.

Galopin, va !

Haut.

Madame la colonel...

Il sort par la gauche.

LA COLONEL, regardant au fond.

Le Bavarois ! – Il faut que je défasse ce que j’ai fait...

À Thérèse et à Émile.

Laissez-moi avec lui.

THÉRÈSE.

Oui, madame la colonel dites-lui que c’est une erreur...

ÉMILE.

Un malentendu...

THÉRÈSE.

Que j’ai pour lui... beaucoup d’estime...

ÉMILE.

Mais pas d’amour.

THÉRÈSE.

De considération...

ÉMILE.

Et d’indifférence...

THÉRÈSE.

Ça le flattera !

LA COLONEL.

Mais nom d’une trompette ! allez donc !

Émile sort par le côté, Thérèse entre dans la tente à droite.

 

 

Scène VI

 

LA COLONEL, BITTERMANN, tenant des papiers à la main

 

BITTERMANN.

Diable de testament ! si je m’attendais à ça !

LA COLONEL, à part.

Comment lui déclarer la chose ?...

BITTERMANN.

Ah ! madame la colonel... je viens de recevoir le testament... vous me voyez désolé...

LA COLONEL.

Est-ce que vous n’héritez pas ?

BITTERMANN.

Oh ! si... trois cent mille florins pour ma sœur et pour moi... mais il y a une clause...

Lisant.

« Mon dit, neveu, Wilhem Bittermann, ne touchera sa part dans la succession qu’après avoir... »

Parlé.

Remarquez bien ceci : « Qu’après avoir marié sa sœur à un militaire français... » attendu qu’ils sont tous en passe de devenir maréchal de France... »

LA COLONEL.

C’est vrai...

BITTERMANN.

Oui, mais ça va nous retarder...

LA COLONEL.

Bravo !

BITTERMANN.

Plait-il ?

LA COLONEL.

Bravo... parce que ça fera deux noces... celle de votre sœur et... qui vous empêche de la marier ?

BITTERMANN.

La marier ?... Si vous croyez que c’est facile...

LA COLONEL.

Elle n’a peut-être pas l’âge ?...

BITTERMANN.

Oh ! ce n’est pas l’âge qui lui manque, au contraire... mais elle a un petit...

LA COLONEL.

Un enfant ?

BITTERMANN.

Non... un petit défaut !... Une jambe qui n’a jamais voulu grandir autant que l’autre... de façon qu’en marchant...

LA COLONEL.

Elle boite !... bravo !

BITTERMANN.

Comment ? bravo !

LA COLONEL.

Bravo ! quel malheur !... car vous ne savez pas ce qui se passe ?...

BITTERMANN.

Quoi donc ?

LA COLONEL.

Vous avez un rival, un candidat que mon mari protège...

BITTERMANN.

Le colonel ?

LA COLONEL.

J’ai obtenu qu’il attendit trois jours avant de produire son protégé...

BITTERMANN.

Oui.

LA COLONEL.

Mais si, dans trois jours, vous ne vous présentez pas avec votre dot... tout est manqué...

BITTERMANN.

Mais ma sœur ?...

LA COLONEL.

Vous avez trois jours pour la marier...

À part.

Une bancale... je suis tranquille...

Elle sort.

 

 

Scène VII


BITTERMANN, puis ÉMILE

 

BITTERMANN, seul.

Trois jours, il n’y a pas une minute à perdre... Il s’agit de trouver un officier... sans fortune.

ÉMILE, entrant et à part.

Je suis curieux de savoir comment la colonel s’est tirée de la négociation.

BITTERMANN, apercevant Émile.

Pardon, lieutenant... Juste ! voilà mon homme !

ÉMILE.

Que désirez-vous ?

BITTERMANN.

Le premier jour où je vous vis, je me sentis attiré vers vous par une sympathie mystérieuse.

ÉMILE, à part.

Dieu me pardonne, il me fait des compliments !...

BITTERMANN.

Enfin ! vous me plaisez, je vous aime.

ÉMILE.

Bien flatté...

À part.

Il a quelque chose à me demander.

BITTERMANN.

Ah ! pour un jeune homme qui voudrait s’établir, je connais un fameux nid dans les environs de Munich !

ÉMILE.

Un nid... de quoi ?...

BITTERMANN.

Un nid de florins ! et une jeune personne !

ÉMILE, lui prenant la main.

Monsieur, je suis pénétré de l’honneur que vous me faites.

BITTERMANN.

Vous acceptez ?

ÉMILE.

Non... je porte l’épaulette... et je ne spécule pas sur les nids de florins...

Il entre dans la tente à droite.

 

 

Scène VIII


BITTERMANN, puis CLÉOPÂTRE

 

BITTERMANN, seul.

Crac ! manqué !... J’ai porté mes visées trop haut... un officier !... Peut-être qu’en cherchant dans un grade un peu inférieur...

CLÉOPÂTRE, entrant, à part.

Ah ! encore le Bittermann.

BITTERMANN.

Te voilà... Eh bien !... et mon cheval ?

CLÉOPÂTRE.

Il est ferré... Drôle d’anima ! je ne le reconnais plus.

BITTERMANN, effrayé.

Hein ?... quoi ?...

CLÉOPÂTRE.

Lui qui avançait toujours... Nous avons rencontré sur la place des enfants qui tiraient des pétards, et il s’est mis à reculer... à reculer !

BITTERMANN, très embarrassé.

C’est... c’est la saison qui veut ça !

CLÉOPÂTRE.

Oh ! la saison !

BITTERMANN.

Allons ! tais-toi ! brute ! ivrogne !

À part, le regardant.

Tiens ! mais ! Il est encore très bien, cet animal-là !

CLÉOPÂTRE, remontant, à part.

Où diable est passé le petit ?

BITTERMANN, à part.

Un brigadier... c’est un commencement d’officier.

Appelant Cléopâtre.

Pst !... ici !...

CLÉOPÂTRE, s’approchant.

Adjudant !

BITTERMANN.

Tu me plais... Cléopâtre, je t’aime !

CLÉOPÂTRE, étonné.

Allons donc !

BITTERMANN.

Ah ! pour un jeune homme qui voudrait s’établir, je connais un fameux nid dans les environs de Munich !

CLÉOPÂTRE, se retournant, à part.

À qui parle-t-il ?

BITTERMANN.

Cent cinquante mille florins, ça ferait joliment ton affaire.

CLÉOPÂTRE.

A moi ? il veut me marier.

BITTERMANN.

Qu’est-ce que tu dis de ça ?

CLÉOPÂTRE.

Dame ! Ça me fait l’effet d’une tuile. Elle est donc bien laide ?

BITTERMANN.

Ravissante !

I

Elle a vu le jour à Munich ;
Elle a pour père un kayserlic.
De son cœur, charmant pronostic,
Jamais elle ne fit trafic.
La chasteté, voila son tic !
Aussi du canton le syndic
La proclama-t-il en public
La rose blanche de Munich.

II

Près de Munich, a Schnikenbac.
Établissant votre bivouac,
Vous pourrez passer sans micmac
Des jours aussi calmes qu’un lac.
Cœur qui pour toi fera tic tac.
Bon vin, bon gite et bon tabac,
Bon rhum, bon rack,
Et bon tabac,
Voilà la vie à Schnikenbac !

CLÉOPÂTRE.

Pardon, une simple observation... Pourquoi ne l’épousez-vous pas vous-même ?...

BITTERMANN.

Parbleu !... si ça se pouvait... C’est ma sœur !...

CLÉOPÂTRE, à part, gaiement.

Ah bah ! je deviendrais le beau-frère de la choucroute !

Haut.

Et vous dites qu’elle a cent cinquante mille florins ?

BITTERMANN.

En or !

CLÉOPÂTRE, à part.

Sapristi !... ça serait pour les enfants...

BITTERMANN.

Tu acceptes ?...

CLÉOPÂTRE.

Un instant, que diable ! Voyons, il y a un vice rédhibitoire ?... Qu’est-ce qu’elle a ? Parlez ! je suis brave !

BITTERMANN.

Eh bien ! en marchant, elle a un imperceptible... dandinement...

CLÉOPÂTRE.

Bancroche !

BITTERMANN.

Mais c’est très gracieux quand elle est assise.

CLÉOPÂTRE.

Ma foi !... je passe par-dessus le... dandinement... j’accepte !...

BITTERMANN.

Par exemple, il faut que ça se fasse tout de suite... dans les trois jours...

CLÉOPÂTRE.

Oui... il ne faut pas réfléchir !

BITTERMANN, à part.

Enfin ! J’en ai un !... je vais tout de suite écrire à ma sœur, pour lui faire part de son mariage.

Il se dirige vers la porte du cabaret.

À propos, sais-tu l’allemand ?

CLÉOPÂTRE.

Pas un mot !

BITTERMANN, à part.

J’aime autant ça... ils ne se disputeront pas.

Il entre dans le cabaret.

 

 

Scène IX


CLÉOPÂTRE, puis LA COLONEL

 

CLÉOPÂTRE, seul.

Marié !... en v’là une Bavaroise qui me tombe !

Apercevant la Colonel qui entre.

Catherine... bah ! nous sommes seuls... Regardez-moi bien... de qui que j’ai la tête ?...

LA COLONEL.

Tu es tout rouge... tu viens de boire.

CLÉOPÂTRE.

Pas ça... je viens de me marier !

LA COLONEL.

Toi ?

CLÉOPÂTRE.

On me demande... dans les trois jours... cent cinquante mille florins... qui boitent... la sœur du Bavarois !

LA COLONEL, vivement.

Je m’y oppose ! Si tu l’épouses, tu vas faire manquer le mariage de Thérèse avec le lieutenant... je vais t’expliquer...

CLÉOPÂTRE.

Inutile !... C’est fini, je ne me marie plus, c’est cassé !...

LA COLONEL.

Je compte sur ta parole !

CLÉOPÂTRE.

Cléopâtre n’y a jamais manqué !

 

 

Scène X


CLÉOPÂTRE, LA COLONEL, BITTERMANN

 

BITTERMANN, entrant, très joyeux.

Voici la lettre pour ma sœur.

Lisant la lettre.

« Mein gélibpte Schvester gester aben nur Burgos ser hebert god sey Dank ick bin...»

CLÉOPÂTRE, à Bittermann.

Psitt !

BITTERMANN, lisant.

« Nicht ferviendert. »

CLÉOPÂTRE, de même.

Ici !

BITTERMANN, froissé.

Hein ?...

À part.

Oh ! entre beaux-frères !...

CLÉOPÂTRE.

Eh bien ! j’ai réfléchi... épouser une bancroche... ça gâterait ma race !...

BITTERMANN.

Mais...

CLÉOPÂTRE.

Irrévocable !

Il le quitte.

BITTERMANN, à part.

Crac ! manqué !

On entend dans le cabaret les Soldais qui boivent.

CLÉOPÂTRE, à part.

Ils s’amusent par là !... J’ai bien envie d’y aller faire un petit tour.

LA COLONEL, bas à Cléopâtre.

Sois sage !

CLÉOPÂTRE.

Oh ! comme de l’eau rougie !

Il entre dans le cabaret.

LA COLONEL, à Bittermann.

Dépêchez-vous... vous n’avez que trois jour...

Elle sort par le fond.

 

 

Scène XI

 

BITTERMANN, puis FRÉDÉRIC et BENITO, puis CATALINA

 

BITTERMANN, seul.

J’ai porté mes visées trop haut... un brigadier !... Mon Dieu ! un simple soldat suffirait... en le choisissant dans la cavalerie... un corps d’élite !

À un Soldat qui passe.

Ah !... pour un jeune homme qui voudrait s’établir, je connais un fameux nid dans les environs de Munich.

Ils sortent. Entrée de Benito, amenant Frédéric.

BENITO.

Mais vous serez donc toujours fourré dans ma cuisine !

FRÉDERIC.

C’est pour vous aider.

BENITO.

Je ne veux pas qu’on m’aide !

CATALINA, sortant de la tente.

Qu’est-ce que tu as encore après ce garçon ?

BITTERMANN, rentrant.

Crac ! manqué !...

Apercevant Frédéric.

Ah ! un autre...

Il lui prend le bras.

Pour un jeune homme qui voudrait s’établir, je connais un fameux nid dans les environs de Munich...

Ils sortent.

 

 

Scène XII


BENITO, CATALINA

 

CATALINA.

Mais qu’est-ce qui te prend ?... Je ne te reconnais plus... toi, si gai, si gracieux !... Qu’est-ce que tu as ?

BENITO.

J’ai, j’ai, que j’y vois clair... Ce jeune homme toujours fourré chez moi... je parierais ma tête qu’il est amoureux !

CATALINA.

Eh ! bien, c’est vrai... tu as deviné !

BENITO.

Ah ! tu avoues !

CATALINA.

Pas de moi !

BENITO.

Ce n’est pas de moi non plus... de qui alors ?

CATALINA, cherchant.

De... d’une de ses cousines !

BENITO.

Qui est ici ?...

CATALINA.

Non ! elle est à Paris... c’est toute une histoire... Elle s’appelle Rosalinde... Frédéric voulait l’épouser... mais le père de la demoiselle...

BENITO.

Monsieur Rosalinde ?

CATALINA.

Oui... S’y est opposé... alors Frédéric a dit : Puisque c’est comme ça, je vais l’enlever.

BENITO.

Il l’a enlevée !

CATALINA.

Non... la voiture a cassé... alors le père a dit : Puisque c’est comme ça, je vais la mettre dans un couvent !

BENITO.

Pauvre fille !

CATALINA.

Alors Frédéric a dit : Puisque c’est comme ça, je vais m’engager !...

BENITO.

Pauvre jeune homme !

CATALINA.

Et ils se sont promis de mourir tous les deux... voilà la vérité !

BENITO.

Alors, puisque c’est comme ça, je n’ai plus de soupçons !

CATALINA.

Tonillo ! vous m’avez fait de la peine !

BENITO.

Oh ! ma petite femme !...

CATALINA.

Vous manquez de confiance en moi !... Vous êtes jaloux de tout le monde !

BENITO.

Oh ! de tout le monde... c’est exagéré... d’abord, je ne suis pas jaloux de l’infanterie... mais la cavalerie, je l’avoue, ça me trotte dans la tête...

Cherchant à faire rire Catalina.

Ah ! la cavalerie qui trotte !...

CATALINA.

Pourquoi la cavalerie plutôt que l’infanterie ?

BENITO.

Je ne sais pas... mais cette bride, ce mors, cette selle... et cette bête qui caracole...

CATALINA.

Alors, vous êtes jaloux du cheval ?

BENITO.

Mais non !

CATALINA.

Mais si !... puisque dès que l’homme n’a pas de cheval, vous n’êtes plus jaloux...

BENITO.

Tiens ! au fait, c’est vrai !

CATALINA.

Allons, demandez-moi pardon !

BENITO, voulant l’embrasser.

Volontiers.

CATALINA.

Ah ! pas comme ça... à genoux.

BENITO.

C’est que j’ai bien de la peine à me relever.

CATALINA.

C’est égal... à genoux !

BENITO, se mettant à genoux.

M’y voilà.

CATALINA.

Très bien... puisque c’est comme ça, je ne vous pardonne pas !

BENITO.

Ah ! Lina !...

CATALINA.

Non !

BENITO.

Au moins donne-moi la main !

CATALINA.

Ah ! si j’étais méchante, je vous laisserais là !

BENITO.

Lina !

CATALINA.

Vous ne serez plus jaloux !

BENITO.

Jamais !

CATALINA, le relevant.

Allons !

BENITO.

Ah ! je suis bien heureux ! Frédéric aime Rosalinde !...

Ils sortent en se donnant le bras.

 

 

Scène XIII

 

ÉMILE, THÉRÈSE, tenant un gros bouquet à la main

 

THÉRÈSE, à Émile.

Que dites-vous de mon bouquet !

ÉMILE.

Oh ! Il est charmant !

THÉRÈSE.

J’y ai mis un peu de lauriers... un militaire !

ÉMILE.

Mais êtes-vous bonne, d’avoir songé à mon brave père !

THÉRÈSE.

C’est tout naturel... je suis sa fille maintenant... pauvre homme ! c’est peut-être la première fois qu’on lui souhaite sa fête !

ÉMILE.

Oh ! non ; quand j’étais au lycée... tous les ans je lui envoyais mon compliment sur du beau papier, orné d’une pensée.

THÉRÈSE.

Mais il ne savait pas lire !

ÉMILE.

Ça ne fait rien... la pensée le touchait... mais où le trouver ?... où est-il ?

THÉRÈSE.

Là ! chez Benito ?

ÉMILE.

Comment ! au cabaret ?...

THÉRÈSE.

Ne craignez rien... madame la colonel lui a fait promettre d’être sage... il ne peut tarder à sortir... attendons-le, dès qu’il paraîtra, vous vous mettrez derrière moi !

ÉMILE.

C’est va, vous me cacherez, vous êtes si grande !

THÉRÈSE.

Ne plaisantons pas... je m’avancerai la première, avec mon bouquet, je vous démasquerai !

ÉMILE.

Et nous lui sauterons au cou, tous les deux !

THÉRÈSE.

Et il pleurera de joie !

ÉMILE.

Oh ! un soldat !...

THÉRÈSE.

Si... je veux voir couler deux larmes sur ses grosses moustaches !

ÉMILE.

Mais...

THÉRÈSE, avec impatience.

Ah ! je le veux !

ÉMILE.

Accordé !...

On entend la retraite dans le lointain.

 

 

Scène XIV

 

ÉMILE, THÉRÈSE, puis CLÉOPÂTRE

 

THÉRÈSE.

C’est la retraite,
Il va venir,
Me voilà prête
À le fleurir.

ÉMILE.

C’est la retraite,
Il va venir ;
La voilà prête
À le fleurir.

 

Moment rempli de charmes,
Son cœur va s’attendrir en recevant ces fleurs ;
Sous nos tendres baisers nous sentirons des pleurs...
Nobles pleurs, saunes larmes,
Respectons-les ; ah ! pour son cœur,
C’est du bonheur !

ENSEMBLE.

C’est la retraite, etc.

CLÉOPÂTRE, entrant, il est gris.

Tralalalala !
Bonjour, les enfants... me voilà !

ÉMILE.

Grand Dieu !

THÉRÈSE.

Qu’a-t-il donc ?

CLÉOPÂTRE.

Quelle noce !... du vin !... du punch !... Ohé ! garçon !

THÉRÈSE.

Oh ! je comprends !

ÉMILE.

Encor l’ivresse !

THÉRÈSE, à Cléopâtre.

Comment ! après votre promesse ?...

CLÉOPÂTRE.

Oh ! mon institutrice !... En avant, la leçon !
On la sait... le pronom
Est un nom
Qui tient la place du nom...
Nom de nom !

THÉRÈSE.

Le malheureux !... il déraisonne !

ÉMILE.

On peut vous voir...

CLÉOPÂTRE.

Mon ange, embrasse-moi.

ÉMILE.

Voyons, je vous pardonne ;
Mais rentrez au quartier !
Obéissez, au nom de notre bonheur même !
De m’écoutez tous vous fait un loi !
Si vous m’aimez autant que je vous aime,
Rentrez... par amitié pour moi !

CLÉOPATHE, agitant son mouchoir.

Dis donc... ça fume ici !... But... but... ta cheminée
A besoin d’être ramonée !...
Ça fume trop dans ton logis...
Je vais retrouver les amis !

THÉRÈSE, à Émile.

Retenez-le.

ÉMILE.

Vous n’irez pas, mon père.

CLÉOPÂTRE.

Hein ! quoi ?...

ÉMILE.

Je brave ici votre colère...

CLÉOPÂTRE.

Papa veut boire... Allons, place à papa !

ÉMILE.

Non.

CLÉOPÂTRE.

Place !...

ÉMILE.

Non... non... restez là !

Avec autorité.

De votre chef c’est la voix qui commande !
J’ai le droit d’enchaîner vos pas.
Et quand j’ordonne, il faut que l’on m’entende...
Non, brigadier... vous n’irez pas !

CLÉOPÂTRE, avec soumission.

Suffit, mon lieutenant !

ÉMILE.

Asseyez-vous là, sur ce banc...

CLÉOPÂTRE, s’asseyant.

Suffit, mon lieutenant.

À lui-même.

Au piquet, m’y voilà !...
C’est égal, ce gamin-là,
Comme il commande crânement :
« Vous n’irez pas ! – Suffit, mou lieutenant ! »

ÉMILE et THÉRÈSE.

Moment de délire
Qui brise mon cœur,
Et semble prédire
Des jours de malheurs !

CLÉOPÂTRE, avec douceur.

Mon lieutenant ?

ÉMILE.

Après ?

CLÉOPÂTRE.

Papa voudrait bien boire !

THÉRÈSE.

Le malheureux !

ÉMILE.

Demain !

CLÉOPÂTRE.

Il a bien soif, papa... tu ne veux pas me croire ?

ÉMILE.

Vous demandez en vain.

CLÉOPÂTRE, s’animant.

Ah ! je suis ton père, il me semble...
Tu dois me nourrir...

ÉMILE.

Moi ?

THÉRÈSE.

Je tremble !

CLÉOPÂTRE.

Tiens, voilà douze sous ; va me chercher du vin !

ÉMILE.

Mais non, c’est inutile !

CLÉOPÂTRE.

Veux-tu m’obéir à la fin ?
Tiens, voilà douze sous...

ÉMILE.

Je n’irai pas.

CLÉOPÂTRE, avec force.

Émile !

THÉRÈSE, effrayée.

Ah ! malgré moi,
Je meurs d’effroi !

CLÉOPÂTRE, avec force.

Quand le lieutenant réprimande,
Le brigadier se tait...

THÉRÈSE, suppliante.

De grâce, calmez-vous !

CLÉOPÂTRE.

Mais lorsque le papa commande,
L’enfant doit filer doux.
Pour lors, tiens, voilà douze sous...
J’ai soif !

ÉMILE, prenant un pot sur une table.

Buvez de l’eau !

CLÉOPÂTRE, lançant le pot avec fureur.

De l’eau... je veux du vin !

ÉMILE.

Je vos ordonne...

CLÉOPÂTRE.

Allons donc muscadin !

                Ensemble.

CLÉOPÂTRE.

Une telle audace
Révolte mon cœur ;
Allons, fais-moi place,
Ou crains ma fureur !

ÉMILE et THÉRÈSE.

Tout mon sang se glace
D’effroi, de douleur !
Calmez-vous, de grâce,
Pour notre bonheur !

À la fin de l’ensemble, Émile veut retenir son père. Dans la lutte, l’épaulette d’Émile tombe à terre. Bittermann a paru et se précipite entre eux.

ÉMILE, poussant un cri.

Ah !

 

 

Scène XV

 

ÉMILE, THÉRÈSE, CLÉOPÂTRE, BITTERMANN, BENITO, FRÉDÉRIC, SOLDATS, PAYSANS, PAYSANNES

 

BITTERMANN.

Qu’ai-je vu ?

Appelant.

Venez tous !

THÉRÈSE.

Ô douleur !

BITTERMANN, désignant le Brigadier.

Saisissez ce misérable !
D’un crime affreux il s’est rendu coupable...
Il a, dans sa fureur,
Frappé son supérieur !

TOUS.

Ah ! quel malheur !

BITTERMANN.

Aujourd’hui la prison !

TOUS.

La prison !

ÉMILE, à part.

Ô mon père !

BITTERMANN.

Et demain, le conseil de guerre !

TOUS.

Le conseil de guerre !

On emmène le Brigadier anéanti. On entend la retraite dans le lointain.

 

 

ACTE III

 

Le théâtre représente une salle du cabaret de Benito. Bancs, tables, chaises. Porte au fond, portes latérales.

 

 

Scène première

 

CLÉOPÂTRE, BENITO, CATALINA, FRÉDÉRIC, puis ÉMILE

 

Au lever du rideau, Cléopâtre est couché sur un banc avec un sac militaire sous la tête ; il dort. Frédéric coupe les cheveux à Benito.

CATALINA, entrant, à son mari.

Benito, le brigadier dort toujours.

BENITO.

Il ne s’est pas réveillé depuis hier... depuis la fameuse scène.

FRÉDÉRIC.

C’est l’effet du vin qu’il a absorbé.

BENITO.

Je ne suis pas fâché de le voir dormir... il est confié à ma garde... L’adjudant m’a dit : Vous répondez du prisonnier sur votre tête... Et dame ! s’il cherchait à s’échapper...

CATALINA.

Il y a un factionnaire à la porte.

BENITO, à Frédéric.

Est-ce bientôt fini ?

FRÉDÉRIC, lui ôtant son peignoir.

C’est fait !

BENITO, à part.

Vraiment ! il me coiffe très bien, ce garçon-là !...

FRÉDÉRIC, montrant un pain de munition.

Voilà ce qu’on vient d’apporter pour le déjeuner du brigadier.

BENITO, frappant sur le pain, qui résonne comme du bois.

On ne cuit pas tous les jours dans l’armée française... il faut de fameuses dents pour manger ça !

CATALINA.

Pauvre homme !... Tant qu’il sera chez nous, nous le nourrirons de notre mieux.

BENITO.

Oh, oui !... D’abord, s’il est bien nourri... il ne cherchera pas à s’échapper...

CATALINA.

Je lui ai préparé un bon petit déjeuner... Vite, mettons la table.

BENITO.

Aidez ma femme, Frédéric !

FRÉDÉRIC, avec empressement.

Tout de suite !

BENITO.

Et ne soyez pas triste comme ça... Ne pensez pas à Rosalinde...

FRÉDÉRIC, à part.

Il me parle toujours de Rosalinde... Qu’est-ce que ça peut être ?

Il aide Catalina à mettre le couvert.

ENSEMBLE.

Table bien servie,
Vrais amis,
Font que l’on oublie
Les soucis.

CATALINA.

Des fruits... du pain blanc... du jambon...
Du vin...

BENITO.

  Quoi, du meilleur ?

CATALINA.

Pour lui rien n’est trop bon !

I

Ô vin qu’il adore,
Qu’un dernier rayon de gaité,
Dans son pauvre cœur attristé,
Aujourd’hui reparaisse encore...
Pour lui faire éclore
Un dernier rayon de gaîté,
Ô bon vin qu’il adore...
Tu l’as perdu, liqueur traîtresse,
Mais-généreux jusqu’à l’oubli,
Il t’aime encor dans sa faiblesse,
Comme l’on aime une maîtresse
Qui cependant nous a trahi.
Ô vin qu’il adore, etc.

BENITO.

Du tabac... des cigares...
Des plus chers... et des plus rares...
Sainte vierge !... mais tu veux donc
Ruiner pour lui la maison ?

CATALINA.

Non...
Mais en prison
Fumer est si bon !

II

Ô blanche fumée
Que l’on aime à suivre des yeux !
Que de rêves délicieux
Donne ta vapeur embaumée !
Ô blanche fumée,
Monte en spirales vers les cieux,
Monte, blanche fumée !

Blanche vapeur, léger nuage,
Par les zéphyrs au loin porté,
Au prisonnier rends le courage,
En lui parlant, dans ton langage,
De grand air et de liberté !
Ô blanche fumée, etc.

FRÉDÉRIC, avec attendrissement.

Pauvre brigadier !

Il laisse tomber une assiette.

CLÉOPÂTRE, se réveillant au bruit.

Hein ?... Quoi ?...

BENITO, à Frédéric.

Maladroit.

CLÉOPÂTRE.

Présent, capitaine.

Regardant autour de lui.

Mais... où suis-je donc ?

BENITO.

Chez nous...

CATALINA.

Chez des amis...

CLÉOPÂTRE.

Comment !... J’ai passé la nuit ici...

Se levant.

Il faut que je file... je vais manquer l’appel du matin.

BENITO, l’arrêtant vivement.

Non !

Avec douceur.

Brigadier... Vous ne vous trouvez donc pas bien chez nous ?

CLÉOPÂTRE.

Si... Mais le service... Adieu !

BENITO, le retenant.

Impossible !... Je réponds de vous sur ma tête !... Vous êtes prisonnier...

CLÉOPÂTRE, étonné.

Moi ?.... Pourquoi ?... Qu’est-ce que j’ai fait ?

BENITO.

Comment !... Vous ne vous souvenez pas... hier soir...

CATALINA, bas à Benito.

Tais-toi donc !

CLÉOPÂTRE.

Non... Que s’est-il donc passé ?

CATALINA.

Presque rien... vous avez un peu trop levé le coude.

CLÉOPÂTRE.

Ah ! ce n’est que ça !... Quinze jours de salle de police... Ça me connaît.

BENITO.

Mais, malheureux !...

CATALINA, bas à son mari.

Tais-toi donc !

CLÉOPÂTRE, bas à Catalina.

Ça m’ennuie à cause du petit... il va me gronder !...

CATALINA, à part.

S’il savait qu’il l’a insulté !...

Lui serrant la main.

Pauvre brave homme !

CLÉOPÂTRE.

Quoi donc ?

CATALINA.

Rien... Mettez-vous à table, nous allons vous servir.

BENITO.

Il n’y a pas de verre... Frédéric, Un verre !

FRÉDÉRIC.

Tout de suite !

CATALINA.

Ni de couteau...

BENITO.

Frédéric, un couteau !

FRÉDÉRIC.

Voilà ! voilà.

CLÉOPÂTRE, étonné.

Ah ça ! vous l’avez donc pris comme domestique ?

FRÉDÉRIC, apportant le verre et le couteau.

Non... c’est par obligeance.

CLÉOPÂTRE, bas à Benito.

Alors, vous n’êtes plus jaloux ?

BENITO, bas à Cléopâtre, pendant que Fréderic cause avec sa femme.

Oh ! maintenant, je suis bien tranquille... ma femme m’a expliqué la chose... il est amoureux de sa cousine Rosalinde, qui est restée à Paris... C’est là ce qui le rend triste...

À Frédéric.

Frédéric... voyons, ne soyez pas triste...

À Frédéric qui ne l’écoute pas.

Frédéric, ne soyez pas triste comme ça... ne pensez pas à Rosalinde !

FRÉDÉRIC, à part.

Encore !

BENITO.

Voulez-vous que j’écrive au père ?

FRÉDÉRIC, étonné.

Quel père ?

BENITO.

Le père Rosalinde !

CATALINA, vivement.

C’est inutile... on ne parviendrait pas à l’attendrir !

FRÉDÉRIC, sur un signe de Catalina.

Non ! c’est inutile... on ne parviendrait pas...

À part.

Mais de quoi me parle-t-il ?

BENITO, à Cléopâtre.

Il m’est très commode... Ce matin il m’a mis du vin en bouteilles !

CLÉOPÂTRE.

C’est un bon garçon !

BENITO.

Un peu nigaud !

CLÉOPÂTRE.

Oh ! il se formera !

BENITO.

Excellent musicien... fin connaisseur !... il adore m’entendre chanter dans le lointain, quand je m’accompagne sur ma guitare... Ce matin, pendant qu’il était à la cave...

CLÉOPÂTRE.

Avec votre femme ?

BENITO.

Avec !...

À Catalina.

Y étais-tu ?

FRÉDÉRIC.

Oui !

CATALINA.

Non !

BENITO.

Oh ! peu importe... Il m’a crié d’en bas... parce que j’étais en haut...

CLÉOPÂTRE.

Naturellement !

BENITO.

Il m’a crié : Monsieur Benito, chantez-moi donc quelque chose !

CLÉOPÂTRE.

Et vous avez chanté ?...

BENITO.

Oui !

CLÉOPÂTRE.

Longtemps ?

BENITO.

Pendant vingt minutes !

CLÉOPÂTRE, tendant son verre.

À votre santé.

CATALINA.

Maintenant, un bon cigare !

Elle le lui donne.

CLÉOPÂTRE.

Oh ! vous me gâtez ! allons ! je vais prendre l’air... faire un tour.

BENITO, effrayé.

Vous voulez sortir ?

CATALINA.

Dans le jardin...

BENITO, à part.

Il n’est clos que par une haie...

Haut.

Brigadier... jurez-moi... sur votre drapeau...

CLÉOPÂTRE.

Quoi ?

BENITO.

De ne pas chercher à vous échapper...

CLÉOPÂTRE.

Pourquoi voulez-vous que je m’échappe ?... Je demande à faire mes quinze jours ici... Je vous aiderai comme Frédéric !...

Il s’approche d’un brasero et allume son cigare. Émile paraît au fond.

CATALINA, BENITO et FRÉDÉRIC.

Monsieur Émile !

CLÉOPÂTRE, à part.

Le petit !

ÉMILE.

Laissez-nous, mes amis, j’ai à causer avec le brigadier.

Benito, Catalina et Frédéric sortent.

 

 

Scène II


ÉMILE, CLÉOPÂTRE

 

ÉMILE, à part.

Nous voilà seuls !...

CLÉOPÂTRE, à part.

Il va m’administrer un galop... Tenons-nous bien !

ÉMILE.

Eh bien, mon père ?...

CLÉOPÂTRE.

Eh bien ! quoi !... J’ai eu tort !... j’avais promis de ne plus boire... et j’ai bu... je mérite un savon... ne te gêne pas... frotte !

ÉMILE.

Ce ne sont pas des reproches que je viens vous adresser... Je n’en aurais pas le courage...

CLÉOPÂTRE.

Comment ! tu me pardonnes ?... tu m’acquittes ?

ÉMILE.

Oh ! si cela dépendait de moi !

CLÉOPÂTRE.

Ce n’est pas ma faute, va !... ce satané vin d’Espagne !... quand on y met de l’eau... y devient navrant !... Du reste, sauf le cognac, tous les vins sont de même...

ÉMILE.

Mais je vous regarde... et je ne vous comprends pas... Ce calme, cette tranquillité... quand moi, j’ai la fièvre depuis hier...

CLÉOPÂTRE.

La fièvre !... Pourquoi que t’as la fièvre ?

ÉMILE.

Je songe aux conséquences de votre ivresse...

CLÉOPÂTRE.

Eh bien ! quoi ? quinze jours de salle de police... Je connais la carte.

ÉMILE, étonné.

Comment ?

CLÉOPÂTRE.

Pour avoir levé le coude... quinze jours !... c’est un prix fait comme les petits pâtés.

ÉMILE, à part.

Il ne se souvient de rien !... le malheureux !

CLÉOPÂTRE.

Ce qui me taquinait, c’était de comparaître devant toi... je t’aime... et tu me fais peur... Tu m’as pardonné, vive la joie !

ÉMILE, à part.

Et le conseil de guerre qui s’assemble dans une heure... Il faut pourtant lui apprendre...

Haut.

Mon père...

CLÉOPÂTRE.

Quoi, petit ?

ÉMILE.

Cherchez à rappeler vos souvenirs... Hier... quand vous files sorti de ce cabaret...

CLÉOPÂTRE.

Eh bien ?

ÉMILE.

Que s’est-il passé ?

CLÉOPÂTRE.

Oh ! ça... brouillard sur brouillard !... Tout ce que je sais, c’est que je me suis réveillé ce matin sur ce banc... il y a une lacune dans mon existence... il manque un morceau...

ÉMILE.

Il est impossible que vous ayez oublié cette scène affreuse... un soldat... ivre... comme vous...

CLÉOPÂTRE.

Qui ça ?

ÉMILE.

Mais... un de vos camarades...

CLÉOPÂTRE.

Tu le nommes ?...

ÉMILE.

Peu importe... Rambourg !

CLÉOPÂTRE.

Rambourg, dit la Croquignole... bonne pratique !... Qu’est-ce qu’il a fait ?

ÉMILE.

Le malheureux... exalté par la boisson... a levé la main sur un officier...

CLÉOPÂTRE.

Ce n’est pas sur toi, au moins !

ÉMILE.

Non... un capitaine du régiment.

CLÉOPÂTRE.

À la bonne heure !

ÉMILE.

Dans sa fureur il s’est jeté sur lui.

CLÉOPÂTRE.

Saprelotte !...

ÉMILE.

Vous ne vous souvenez pas ?... Vous étiez là, cependant... Vous ne vous souvenez pas ?

CLÉOPÂTRE.

Non !... Pauvre Rambourg !... il ne sait pas boire... moi, ça ne m’arrivera jamais, ça, j’ai le vin doux...

ÉMILE, à part.

Le malheureux !

Haut.

Et dans une heure le conseil de guerre s’assemble...

CLÉOPÂTRE.

Son affaire est claire... on va lui bander les yeux...

ÉMILE, vivement.

Oh non !... on sauvera sa vie, je l’espère !... C’est un brave soldat... qui a de beaux états de service...

CLÉOPÂTRE.

Tu crois qu’on l’acquittera ?

ÉMILE.

Ça !... c’est impossible !... la loi militaire est inexorable... mais on diminuera sa peine... quelques années de fers...

CLÉOPÂTRE.

Ah ! oui !... au bagne !... Mais je suis tranquille... Rambourg n’ira pas !...

ÉMILE.

Cependant...

CLÉOPÂTRE.

Je te dis qu’il n’ira pas !... Nous n’allons pas par là... nous autres... c’est pas notre chemin !...

ÉMILE.

Mais... pourtant ?...

CLÉOPÂTRE.

Allons donc ! on glisse une cartouche dans sa clarinette et on se fait sauter l’âme !...

ÉMILE, vivement.

Oh !... vous ne feriez pas cela, vous !

CLÉOPÂTRE.

Je me gênerais !

ÉMILE.

Vous n’y songez pas... votre fils, votre enfant, votre Émile...

CLÉOPÂTRE.

Faudrait-y pas lui donner un galérien pour père ? Merci du cadeau !

ÉMILE.

Mais au bout de quelques années... de quelques mois, même... on peut être gracié... et alors...

CLÉOPÂTRE.

Alors, on est un monsieur qui a fait son temps...

ÉMILE.

Oh ! taisez-vous ! taisez-vous !

CLÉOPÂTRE.

Qu’est-ce que tu as ? on dirait que tu trembles...

ÉMILE.

Moi ?... non !

CLÉOPÂTRE.

Nous causons de Rambourg...

ÉMILE.

Sans doute...

CLÉOPÂTRE.

Pauvre garçon !... Tiens, je lui dois une tournée !... nous ne pourrons plus trinquer ensemble... Ah ! j’ai besoin de prendre l’air... Viens-tu faire un tour de jardin ?

ÉMILE.

Tout à l’heure... je vous rejoins... j’attends quelqu’un...

CLÉOPÂTRE.

Dépêche-toi... parce que... ce pauvre Rambourg... Ça m’ennuie d’être seul... dépêche-toi ?

Il sort.

 

 

Scène III

 

ÉMILE, seul

 

Air :

Se tuer !... il l’a dit !... que devenir ? que faire ?
De vos rigueurs pourquoi nous menacer ?
Que nous veut ce conseil de guerre ?
De quel droit entre nous viendrait-il se placer ?
C’est mon père !
Que me fait votre loi sévère ?
C’est mon père !
Il est mon inférieur.!... qu’importe la distance ?
Faut-il donc aujourd’hui
Ne plus me souvenir qu’aux jours de mon enfance
Il fut mon guide et mon appui ?
Mon grade fait son crime...
Ce grade noblement acquis,
Cette épée... autrefois mon orgueil légitime,
Reprenez-les... je les maudis...
Je ne suis plus rien... rien qu’un fils...
Et je vous dis :
C’est mon père !
Suspendez un arrêt sévère...
Ah ! rendez-le-moi... c’est mon père !

 

 

Scène IV


ÉMILE, LA COLONEL

 

LA COLONEL, entrant vivement.

Ah ! c’est vous !... je vous cherche !

ÉMILE.

Madame la colonel...

LA COLONEL.

Causons peu, mais causons bien... À tout prix, il faut sauver le brigadier...

ÉMILE, avec joie.

Serait-ce possible ?

LA COLONEL.

Il vous a insulté, je le sais... Mais, moi, la femme de votre colonel, je viens vous en demander pardon...

ÉMILE.

Ah ! madame ! que vous êtes bonne de vous intéresser à lui !

LA COLONEL.

Oh ! c’est un ami ! un vieux camarade... Nous avons fait presque toutes nos campagnes ensemble...

S’attendrissant et s’oubliant.

Quand j’étais fatiguée... le soir... après une longue marche... il m’a bien souvent porté ma cantine...

ÉMILE, étonné.

Votre cantine ?

LA COLONEL.

Oui... Non !... Rien ! Enfin, je l’aime comme un frère... Il faut le tirer de là !... Arrivé depuis hier, vous n’avez aucune raison de lui en vouloir...

ÉMILE.

Moi ? Oh ! si vous saviez !... Mais je donnerais mon avenir, mon grade, ma vie pour le sauver !

LA COLONEL, étonnée.

Ah ! bah !

ÉMILE.

Mon cœur se brise à la seule pensée que moi... moi... son fils !...

LA COLONEL.

Son fils !... Vous ?

ÉMILE.

Au fait... je n’ai plus de raisons pour le cacher !

LA COLONEL.

Un enfant ! Le sournois ne m’en avait jamais parlé !

ÉMILE.

Oh ! des motifs honorables... que je vous dirai plus tard...

LA COLONEL.

Son fils ! Nom d’une trompette ! Mais alors il est sauvé !

ÉMILE.

Comment !

LA COLONEL.

Le tribunal accordera des circonstances atténuantes... Je m’en charge... Nous obtiendrons le minimum...

ÉMILE.

Oui... cinq ans de fers... là-bas !

LA COLONEL.

Oh ! jamais ! Mon pauvre Cléopâtre ! Il n’irait pas !... Je le connais !

ÉMILE.

Et moi aussi !

LA COLONEL.

Alors, il faut le faire acquitter... Le conseil ne demandera pas mieux que de le trouver innocent... Un si brave soldat !... Vous étiez seul avec lui... Arrangez votre rapport... Personne ne viendra vous contredire...

ÉMILE.

Mais il y avait un témoin... malheureusement.

LA COLONEL.

Qui ça ?

ÉMILE.

L’adjudant Bittermann...

LA COLONEL.

Son ennemi ! Nous sommes perdus !

ÉMILE.

C’est lui qui l’a fait arrêter...

LA COLONEL.

N’importe !... Il faut le voir... le prier... le menacer...

ÉMILE.

Je suis allé ce matin chez lui.

LA COLONEL.

Eh bien ?

ÉMILE.

Il était déjà parti... Il avait reçu un ordre à porter à Burgos... Mais j’ai appris qu’il avait rédigé son rapport pour le conseil.

LA COLONEL.

Il en rédigera un autre... Mais où le trouver ?...

ÉMILE.

Je l’ai fait prier de m’accorder une entrevue avant de se rendre à l’audience... J’espère qu’il me comprendra... Mais s’il est inflexible... malheur à lui !

LA COLONEL.

Moi, je cours chez le capitaine rapporteur... Il n’y a pas une minute à perdre !

ÉMILE.

Si vous écriviez au colonel ?

LA COLONEL.

Mon homme ! Je m’en garderai bien ! C’est un tigre pour la discipline... Il ferait fusiller sa femme pour un bouton mal cousu !

ÉMILE.

Ah ! Diable !

LA COLONEL.

Prions Dieu qu’il n’arrive pas !... À bientôt et courage !

Elle sort.

 

 

Scène V

 

ÉMILE, THÉRÈSE

 

Duo.

ÉMILE.

Thérèse !... vous ici !

THÉRÈSE.

Je viens sécher vos larmes...
Rien n’est encor désespéré...

ÉMILE.

Vous cherchez vainement à calmer mes alarmes...
Mon père !...

THÉRÈSE.

Je le sauverai...

ÉMILE.

Sauver mon père...
Ah ! l’espoir m’est rendu !

Comment ?

THÉRÈSE.

Si l’adjudant consentait à se taire...

ÉMILE, tristement.

Hélas !

THÉRÈSE, lui donnant une lettre.

Il se taira... Lisez...

ÉMILE.

Ah ! qu’ai-je vu ?

Lisant :

« Sauvez le brigadier... je deviens votre femme... »

THÉRÈSE.

Ce sacrifice-là, de vous je le réclame...
Sans lui pouvez-vous être heureux ?

ÉMILE.

C’est le malheur pour tous les deux...
D’un tel sacrifice
Me rendre complice,
Non, c’est trop souffrir !
Qu’importe la vie
S’il faut que j’oublie
Qui la fait chérir ?

Ensemble.

ÉMILE.

D’un tel sacrifice, etc.

THÉRÈSE.

D’un tel sacrifice
Soyez le complice,
Laissez-vous fléchir ;
Ma voix attendrie
Vous presse et supplie...
Il faut obéir.

ÉMILE.

Je donnerai mes jour... moi, pour sauver mon père !
Mais vous, ma Thérèse si chère,
Donner vo’re bonheur... donner votre avenir !...          

THÉRÈSE.

Il le faut... laissez-vous fléchir.

ÉMILE.

Vous perdre, hélas !
Non, non... je n’y survivrais pas...
Vous qui promettiez à ma vie
Des jours de bonheur et d’amour,
Malgré le serment qui vous lie,
Faut-il vous perdre sans retour ?

THÉRÉSE.

De votre père c’est la vie...
Oubliez ici votre amour !

Émile tombe accablé près de la table et cache sa tête dans ses mains. Frédéric parait. À Frédéric.

Vite à cheval !... et portez à l’instant...
Cette lettre à votre adjudant !

ÉMILE, se relevant vivement.

Thérèse... non... jamais...

THÉRÈSE, à Frédéric.

Partez... Laissez-moi faire.

Frédéric sort.

Avant tout, sauvez votre père !

ÉMILE.

Ainsi donc, plus d’espoir !
C’est le malheur !...

THÉRÈSE.

  C’est le devoir !

Ensemble.

ÉMILE.

D’un tel sacrifice
Me rendre complice,
Ah ! c’est trop souffrir !
Douleur qui déchire
Mon cœur en délire !
Il faut obéir !

THÉRÈSE.

D’un tel sacrifice
Soyez le complice !
Laissez-vous fléchir !
Le ciel, qui m’inspire,
Tout bas doit vous dire :
Il faut obéir !

 

 

Scène VI

 

ÉMILE, THÉRÈSE, BITTERMMANN

 

Bittermann paraît au fond.

BITTERMANN.

Le voilà !...

ÉMILE et THÉRÈSE.

Lui !...

THÉRÈSE, à Bittermann.

Avez-vous rencontré un soldat qui vient de sortir ?

BITTERMANN.

Non... je n’ai rencontré personne...

THÉRÈSE.

C’est qu’il avait... quelque chose... à vous remettre...

ÉMILE, vivement.

Ce n’est pas pressé... Adjudant, j’ai eu l’honneur de me présenter à votre porte ce matin... je venais vous faire une confidence qui vous engagera, je l’espère, à atténuer votre déposition... vous êtes homme de cœur... vous me comprendrez... Le malheureux qui s’est oublié hier, dans un moment d’ivresse... c’est mon père !

BITTERMANN.

Je le savais.

ÉMILE et THÉRÈSE.

Comment !

BITTERMANN.

La femme du cabaretier Benito est venue me l’apprendre hier soir...

ÉMILE.

Et alors ?...

BITTERMANN.

Alors... qu’est-ce que vous voulez ?... un père... un fils... je me suis mis à pleurer... et je me suis dit : Il faut sauver ce pauvre homme.

THÉRÈSE.

Est-il possible ?

ÉMILE.

Ah ! brave adjudant !

BITTERMANN.

Ils ne sont pas méchants, les Allemands ! Têtus, mais bons cœurs... Voici le raisonnement que j’ai fait : Quoi que fasse, quoi que dise le lieutenant pour sauver le brigadier, on ne le croira pas... parce qu’il est son fils.

ÉMILE.

C’est vrai !

BITTERMANN.

Mais moi... seul témoin... désintéressé dans la question... je puis mentir... on me croira...

ÉMILE.

Oui... oui...

THÉRÈSE.

Eh bien ! qu’avez-vous fait ?

BITTERMANN.

Je n’ai pas dormi... j’ai cherché une idée toute la nuit... et je n’ai rien trouvé...

ÉMILE.

Ah ! mon Dieu !

BITTERMANN.

Je n’ai rien trouvé... avant le jour !... Car au lever du soleil, mes idées se sont éclaircies... je suis un homme du matin, moi...

THÉRÈSE.

Oui... après ?

BITTERMANN.

Alors, j’ai inventé un moyen... ce que vous appelez une ruse... un stratagème...

ÉMILE.

Après ?... après ?...

BITTERMANN.

Enfin, un trait de génie !... Ils ne sont pas bêtes les Allemands... un peu lents, mais...

THÉRÈSE.

De grâce... parlez !...

BITTERMANN.

Oui... voici ce que j’ai trouvé...

À Émile.

Je me mets en votre lieu et place... je prends l’insulte pour mon compte... ce n’est pas vous qui avez eu affaire au brigadier... c’est moi !

ÉMILE.

Mais la situation est la même, l’insulte envers un supérieur n’en existe pas moins... Il faudrait prouver qu’il n’y a pas eu d’insulte.

BITTERMANN.

Évidemment... mais vous ne le pouvez pas, vous... le fils... on dirait : Il veut sauver son père... Tandis que moi...

THÉRÈSE.

Ah !

ÉMILE.

Je comprends !...

BITTERMANN.

Alors, j’ai fait un petit rapport... que je crois très bien écrit... pour un Allemand... parce que pour un Français...

ÉMILE.

Oui... parlez !

BITTERMANN.

Dans ce rapport, je blanchis complètement le brigadier... j’intervertis les rôles... C’est moi qui l’ai provoqué, bousculé, corrigé même...

THERÈSE.

Oh ! c’est bien !

ÉMILE, lui serrant la main.

Oh ! oui, c’est bien !... Ainsi votre rapport...

BITTERMANN.

Je viens d’en faire remettre une copie au brigadier, pour qu’il en prenne connaissance... et ne me démente pas devant le conseil de guerre...

THÉRÈSE.

Oh ! merci ! que vous êtes bon !

BITTERMANN.

Êtes-vous contents de moi ? et puis-je espérer... quand ma sœur sera mariée ?...

THÉRÈSE, embarrassée.

Certainement...

ÉMILE, prenant la main de Bittermann.

Monsieur... je n’oublierai jamais ce que vous venez de faire... et si un jour... vous avez besoin d’un de ces dévouements... que rien n’effraye... appelez-moi... je suis prêt à tous les sacrifices... à tous... excepté un... celui-là... serait au-dessus de mes forces... Adjudant... embrassons-nous !

BITTERMANN.

Je ne comprends pas...

ÉMILE.

Plus tard...

Il l’embrasse et sort vivement.

 

 

Scène VII


BITTERMANN, THÉRÈSE

 

BITTERMANN.

Pauvre garçon, comme il est ému !

THÉRÈSE.

Ah ! c’est bien, c’est beau, ce que vous avez fait...

BITTERMANN.

Ne me remerciez pas... car l’idée que ma déposition pouvait faire tuer un homme, moi, qui depuis trois ans que je fais la guerre, n’ai jamais tué personne, je ne m’en serais jamais consolé...

Couplets.

I

Qui ?... moi livrer à la justice
Un vieux soldat, un bon vivant,
Qu’avec plaisir j’ai si souvent
Mis à la salle de police !
Un camarade que j’aimais !
Non, non, jamais, jamais, jamais !
Les Allemands
Sont bons enfants,
Et pas méchants,
Les Allemands !

II

Il osa, c’est là son outrage,
Donner un’ taloche à son fils,
Je m’en souviens ; papa, jadis,
M’eu a donné bien davantage.
Vlin ! vlan ! vlin ! vlan !... et pour cela
On n’a pas fusillé papa.
Les Allemands
Sont bons enfants,
Et pas méchants,
Les Allemands !

 

 

Scène VIII

 

BITTERMANN, THÉRÈSE, CLÉOPÂTRE, CATALINA

 

THÉRÈSE.

Oh ! non, ils ne sont pas méchants, les Allemands !...

CATALINA, entrant avec Cléopâtre et lui remettant un rouleau de papier enveloppé d’une faveur rosé.

Mais prenez donc... je vous dis que c’est pour vous.

CLÉOPÂTRE, dénouant le rouleau.

Une faveur rose.. qu’est-ce que c’est que cela ?... un compliment ?

BITTERMANN, à Thérèse.

Mon rapport... vous allez voir sa joie...

CLÉOPÂTRE, lisant.

« Pour rendre hommage à la vérité, virgule, le soussigné Bittermann, adjudant... »

S’interrompant.

Ah ! du bavarois... j’en ai assez !...

THÉRÈSE.

Mais lisez donc !

BITTERMANN, se posant en bienfaiteur.

Mais lisez donc, mon ami...

CLÉOPÂTRE, continuant.

« Certifie la véracité des faits suivants... deux points... »

THÉRÈSE.

Passez la ponctuation.

CLÉOPÂTRE, continuant.

« La fête touchait à sa fin, les ténèbres commençaient à nous envelopper du manteau noir de la nuit... »

BITTERMANN, à part, satisfait.

Ce n’est pas mal écrit...

CLÉOPÂTRE, continuant.

« Huit heures moins dix sonnaient à l’horloge du village... moins dix.... le brigadier Cléopâtre parut dans un état d’ébriété... voisin de l’ivresse... »

À part.

Ça, c’est possible !

Haut, lisant.

« Je lui signifiai d’avoir à rentrer au quartier... il s’y refusa... »

À part.

Encore possible...

Haut, lisant.

« Alors, je ne fus pas maître d’un mouvement de vivacité... regrettable... je sautai sur ce rustre... »

Parlé.

Hein ?

BITTERMANN.

Lisez, mon ami...

THÉRÈSE.

Lisez...

CATALINA.

Lisez...

CLÉOPÂTRE, à part.

Ce rustre !

Haut, lisant.

« Je le saisis à la gorge...

THÉRÈSE et CATALINA, approuvant.

Bien !

CLÉOPÂTRE, lisant.

« Je le renversai...

THÉRÈSE et CATALINA, de même.

Bien !

CLÉOPÂTRE, lisant.

« Je le foulai aux pieds...

THÉRÈSE et CATALINA, de même.

Très bien !

CLÉOPÂTRE, éclatant avec colère.

Ah ! brigand ! Misérable !

Il jette le rapport à terre.

BITTERMANN.

Qu’est-ce qu’il a ? Mais il ne sait donc pas... ?

THÉRÈSE, à Cléopâtre.

Mais attendez donc...

CLÉOPÂTRE.

Ah ! tu m’as foulé !

Prenant un banc.

Ôtez-vous de là... que je l’assomme !...

CATALINA, cherchant d l’arrêter.

Mais, brigadier...

 

BITTERMANN, se reculant.

Mais, expliquez-lui...

CLÉOPÂTRE, poursuivant Bittermann.

Laissez-moi ! Faut que je l’assomme !

BITTERMANN, se dérobant.

Retenez-le !... retenez-le !...

CLÉOPÂTRE, le poursuivant.

Ah ! scélérat !...

BITTERMANN, exaspéré.

Ah ! c’est comme ça !...Voilà comme tu me remercies !... Eh bien ! tu auras de mes nouvelles !

Aux femmes, qui cherchent à le retenir.

Je n’écoute rien ! Retenez-le, retenez-moi... 

Il sort furieux.

 

 

Scène IX


CLÉOPÂTRE, THÉRÈSE, CATALINA

 

CLÉOPÂTRE, jetant son banc dans un coin.

Il a bien fait de filer !

THÉRÈSE.

Eh bien ! c’est joli ce que vous venez de faire là !

CATALINA.

Vous avez bien travaillé !

CLÉOPÂTRE.

Quoi ?

THÉRÈSE.

Il n’a inventé tout cela que pour vous sauver...

CLÉOPÂTRE.

Comment ?

THÉRÈSE.

Il est parti furieux !... Le conseil de guerre s’assemble dans une heure...

CATALINA.

Il va tout dire...

CLÉOPÂTRE.

Mais quoi ?

THÉRÈSE, vivement.

Rien !

CLÉOPÂTRE, à part.

Le conseil de guerre... Qu’est-ce que cela signifie ?...

Apercevant la Colonel qui entre.

Ah ! Catherine !

 

 

Scène X


CLÉOPÂTRE, THÉRÈSE, CATALINA, LA COLONEL, puis ÉMILE

 

LA COLONEL, entrant vivement.

Tout est perdu !... Le colonel vient d’arriver !... Ah ! je l’ai joliment reçu !

CLÉOPÂTRE.

Mais qu’est-ce que j’ai donc fait ?

LA COLONEL.

Comment ! tu ne le sais pas ?...

CLÉOPÂTRE.

Non !

LA COLONEL.

Dans ton ivresse... tu as porté la main sur ton supérieur...

CLÉOPÂTRE.

Moi ?... Ce n’est donc pas Rambourg ?

LA COLONEL.

Non !...

CLÉOPÂTRE.

Je comprends... l’adjudant...

LA COLONEL.

Non... un autre...

CLÉOPÂTRE.

Un autre !... Qui donc ?... J’ai peur de deviner !...

LA COLONEL.

Un jeune officier... arrivé hier...

CLÉOPÂTRE.

Mon fils !... mon fils ! Où est-il ? où est-il ?...

Émile paraît au fond. Musique à l’orchestre. Le Brigadier s’approche lentement d’Émile, et se met à genoux devant lui.

LE BRIGADIER.

Ô mon fils que j’adore.
J’ai pu lever la main sur toi !
Dis-moi que tu m’aimes encore ;
Ô mon enfant, pardonne-moi !

ÉMILE, le relevant vivement.

Ah ! dans mes bras !... Oui, je vous aime.
N’êtes-vous pas mon seul ami ?
De moi, de ma tendresse extrême,
Pouvez-vous douter aujourd’hui ?

LE BRIGADIER.

Cette épaulette-là, que j’insultai naguère,
Laisse-moi l’embrasser, pour être pardonné !

ÉMILE.

Voyez... par vos baisers, mon père,
Un éclat tout nouveau lui semble être donné !

Ensemble.

ÉMILE.

Ô sombre douleur qui m’oppresse !
Mon cœur pour ses jours tremble encor...
Il a mon pardon, ma tendresse...
Mais je crains la rigueur du sort !

LE BRIGADIER.

Malgré la douleur qui m’oppresse,
Je ne tremble plus pour mon sort ;
Mon fils m’a rendu sa tendresse,
Et je saurai braver la mort !

THÉRÈSE, LA COLONEL, CATALINA.

Ô sombre douleur qui m’oppresse !
Mon cœur pour ses jours tremble encor...
Il a son pardon, sa tendresse,
Mais je crains la rigueur du sort.

ÉMILE.

Mais il y a encore de l’espoir... L’adjudant... un brave cœur !... a juré de vous sauver... Il a fait un rapport qui vous blanchit complètement.

LA COLONEL.

Mais pas du tout !... Je le quitte à l’instant... Il est exaspéré... Il ne veut rien entendre...

ÉMILE.

Comment ! lui qui tout à l’heure... Que s’est-il donc passé ?

CATALINA.

Demandez au brigadier.

CLÉOPÂTRE.

C’est peut être un peu ma faute...

ÉMILE.

Vous l’avez vu ?

CLÉOPÂTRE.

Oui... nous avons causé... J’ai essayé de lui casser un tabouret sur la tête.

LA COLONEL, apercevant l’Adjudant

L’adjudant !

 

 

Scène XI

 

CLÉOPÂTRE, THÉRÈSE, CATALINA, LA COLONEL, ÉMILE, BITTERMANN, puis DEUX SOLDATS

 

BITTERMANN, entrant.

Ah ! je suis d’une joie !

À Thérèse.

Je reçois votre lettre à l’instant.

THÉRÈSE, à part.

Ah ! mon Dieu !

ÉMILE, bas à Thérèse.

I1 m’a été impossible de rejoindre ce soldat...

LA COLONEL.

Quelle lettre ?

BITTERMANN, lisant un billet.

«  Sauvez le brigadier, je deviens votre femme. »

Il embrasse le billet.

CLÉOPÂTRE, à part.

Nom d’une capilotade !

LA COLONEL.

Corbleu !

BITTERMANN.

Oh ! je le sauverai ! Brigadier, je vous sauverai !

CLÉOPÂTRE.

Merci !

À part.

Pauvres enfants !... ils se sacrifiaient pour moi... Pas de ça, Lisette !

On entend un roulement de tambour au dehors.

LA COLONEL.

C’est le conseil de guerre qui s’assemble...

ÉMILE.

Déjà !

LA COLONEL, à part.

Et c’est mon homme qui préside !

BITTERMANN, à Cléopâtre.

Ah ça ! nous sommes bien d’accord... et n’allons pas nous couper devant le tribunal.

CLÉOPÂTRE.

Soyez calme.

À Thérèse qu’il embrasse.

Chère petite... c’est gentil ce que vous avez fait là... Et cependant...

Montrant Émile.

vous vous aimez ?

THÉRÈSE, pleurant.

Oh ! non !... c’est fini !... nous n’y pensons plus !...

CLÉOPÂTRE.

Émile !

ÉMILE.

Mon père !

Cléopâtre l’embrasse avec effusion.

Voyons, remettez-vous... vous serez acquitté... nous nous reverrons tout à l’heure...

CLÉOPÂTRE.

Certainement... c’est l’affaire d’une minute...

Avec tristesse.

Oh ! c’est égal... avant, j’aurais été bien fier de te voir la croix.

ÉMILE.

J’espère bien la gagner un jour !

CLÉOPÂTRE.

Certainement... mais tu sais, les pères, c’est presse...

Des Soldats paraissent au fond.

On vient me chercher, adieu, mes enfants !

ÉMILE.

Oh ! je ne vous quitte pas !

CLÉOPÂTRE.

Non ! reste ici, ta présence me générait.

ÉMILE.

Mais...

CLÉOPÂTRE.

Je te le défends... Aimez-vous bien ! aimez-vous bien...

ÉMILE, à part, répétant le mot de son père.

Je te le défends !

CLÉOPÂTRE, à la Colonel.

Catherine, je te les recommande.

Il sort.

BITTERMANN.

Soyez tranquille... Oh ! je le sauverai... je le sauverai !

Il sort vivement par le fond.

 

 

Scène XII

 

ÉMILE, ÉMILE, THÉRÈSE, LA COLONEL, CATALINA, au fond

 

ÉMILE, à part.

Il m’a ordonné de rester ici... pourquoi ?... Malgré moi je tremble.

THÉRÈSE, à Émile.

Voyons, remettez-vous... votre père est sauvé...

LA COLONEL, avec contrainte.

Certainement, et avant un quart d’heure il va nous être rendu !

ÉMILE, avec énergie.

Non ! ne le croyez pas !

THÉRÈSE.

Comment !

LA COLONEL.

Pourquoi ?

ÉMILE.

Cette défense de le suivre... cette larme que j’ai vue dans ses yeux !

LA COLONEL.

C’est bien naturel, nous pleurions tous !

ÉMILE.

Non ! cette larme était un adieu... Quand il m’a serré dans ses bras... j’ai senti là qu’il me donnait son dernier baiser.

THÉRÈSE.

Mais l’adjudant a juré de le sauver.. il tiendra sa promesse !...

ÉMILE.

Lui ! c’est possible... mais mon père... il n’acceptera pas notre sacrifice... Quand Bittermann a parlé de vous épouser, il a passé dans ses yeux un éclair qui m’a fait peur !

LA COLONEL, à part.

À moi aussi !

THÉRÈSE.

Que voulez-vous dire ?

ÉMILE, avec éclat.

Je vous dis qu’il va se dénoncer... je le sens là... je l’entends... laissez-moi... ma place est près de lui !

THÉRÈSE.

Émile !

ÉMILE.

Je veux le défendre... je parlerai... je l’enlacerai dans mes bras, et nous verrons si l’on ose l’arracher de mon cœur !...

Il se précipite pour sortir, quand Benito et Frédéric rentrent vivement.

 

 

Scène XIII

 

ÉMILE, THÉRÈSE, LA COLONEL, CATALINA, BENITO et FRÉDÉRIC

 

ÉMILE, courant à Benito.

Mon père ?...

BENITO.

Libre ! il va venir !... Il n’a pas même été jugé !...

ÉMILE.

Mais, comment ?

BENITO.

Ah ! je suis d’une joie... je ne peux pas parler !...

CATALINA.

Parlez, monsieur Frédéric !

FRÉDÉRIC.

Voilà la chose... il paraît que l’adjudant...

BENITO, l’interrompant.

Non ! moi !... il paraît que l’adjudant avait un cheval blanc qui avançait trop... et que, sans rien dire à personne, il l’a troqué contre un autre cheval blanc qui n’avançait pas assez... mais on s’en est aperçu !

FRÉDÉRIC.

Et comme le général n’aime pas...

BENITO, l’interrompant.

Non ! moi !

CATALINA.

Laisse donc parler monsieur Frédéric.

BENITO.

Il ne sait pas raconter...

Reprenant.

Et comme le général n’aime pas qu’on change un cheval qui avance contre un cheval qui recule... le conseil vient de nous apprendre que l’adjudant était cassé depuis lundi.

FRÉDÉRIC.

Oui, lundi 9.

BENITO.

Et attendu, a dit le tribunal, que l’acte d’insubordination du brigadier n’a eu lieu que le jeudi 12, et qu’alors l’adjudant Bittermann était déjà déchu de son grade... il s’ensuit que l’affaire se réduit à une simple altercation du brigadier avec son inférieur... par ces motifs, mettons l’affaire à néant.

TOUS.

Quel bonheur !

 

 

Scène XIV

 

ÉMILE, THÉRÈSE, LA COLONEL, CATALINA, BENITO, FRÉDÉRIC, CLÉOPÂTRE, BITTERMANN, PAYSANS, SOLDATS

 

On entend des vivats au dehors. Des Paysans, des Paysannes et des Soldats se précipitent en scène, suivis de Cléopâtre et de Bittermann, qui entrent bras dessus, bras dessous, en chantant.

CLÉOPÂTRE, BITTERMANN et LE CHŒUR.

Vive le colonel
Et son conseil de guerre !
Il unit à jamais
La France et la Bavière !
Tout est fini,
Biribi ;
Tout est fini,
Mon ami !

Que dans l’air retentisse
Un chant joyeux !
Bonne et prompte justice
Est faite à tous les deux !

PDF